2003
Outre - Terre
Totems et tabous
La quadrature du cercle
Judéophobie et complaisance
Michèle Tribalat
directrice de recherches à l’Institut national d’études démographiques (INED ).
Une collusion entre le nouveau mouvement social autour de la mondialisation
(ATTAC, Verts etc.) et les militants de l’islam se dessine. Elle s’explique par au
moins deux facteurs. Le premier, international, est un antisionisme (associé à un
anti-américanisme) réveillé par la deuxième Intifada, qui s’exprime pas la
défense des Palestiniens, peuple opprimé par les Israéliens. Le second tient au
fait que la figure du musulman est en France, pour la nouvelle gauche, l’archétype de l’opprimé, à défendre absolument. L’empathie avec les opprimés est une
posture classique du militant de gauche, mais elle a changé d’objet. Les
nouvelles figures des damnés de la terre sont les immigrés, les musulmans, les
sans-papiers.
Sur le front international, ce sont les Palestiniens. Le nouveau pèlerinage du
militant, son baptême du feu, c’est d’aller protester sur place et, si les circonstances s’y prêtent, pourquoi pas, servir de bouclier humain à Yasser Arafat. Pour
les militants de l’islam, les avantages de l’alliance à cette mouvance antimondialisation, sont évidents. Ils peuvent espérer faire avancer leurs revendications sous
le couvert d’un progressisme de gauche, d’où cet engouement visible pour les
dadas du nouveau mouvement social : environnement, confrontation avec le libéralisme financier, lutte contre l’État sécuritaire, antiracisme, devoir de mémoire
(ou grattage de plaie ?), dénonciation d’une intransigeance républicaine…
En pleine campagne électorale, les n° 14 et 15 du journal La Médina ont
ainsi consacré de longs développements à la question « sécuritaire ». Dans le
n° 14 le dossier titrait : « L’insécurité, une construction idéologique ». Dans le
même dossier, on trouvait un article signé Mohammed Kaci au titre évocateur :
« Police : violences, bavures et impunité ». La politique dite « sécuritaire » ne serait que le retour du refoulé colonial, lequel n’épargne ni Régis Debray ni
Alain Finkielkraut épinglés pour leur proximité idéologique avec la pensée
coloniale au point qu’il faudrait peut-être « rappeler Bugeaud ».
Voilà des propos qui ne sont pas faits pour déplaire à la nouvelle gauche.
Tariq Ramadan a bien compris le parti à tirer de cette alliance et l’exprime sans
ambages. Dans son n° 11 traitant de l’après 11 septembre,
La Médina rendait
compte ainsi des propos de Tariq Ramadan lors d’une rencontre consacrée à ce
thème et à laquelle participaient aussi Alain Gresh, rédacteur en chef du
Monde
Diplomatique et Michel Cool, directeur de
Témoignage chrétien : Il « a affirmé
sa révolte quant à l’attitude des États-Unis envers le peuple afghan, et ce, en tant
que citoyen européen avant tout. Il a déploré la méconnaissance de l’islam par
les musulmans eux-mêmes et un vrai déficit de communication à son sujet. Il
souhaite que l’émergence du face à face soit déconstruite par les musulmans et
les musulmanes et que la lutte contre le tout sécuritaire se fasse au nom de la
résistance à un ordre dénoncé par les anti-mondialisation ». On ne sait combien
de temps durera ce « pacs » de la carpe et du lapin. L’évolution du conflit au
Proche-Orient et la concrétisation (ou non) des intentions guerrières des États-Unis seront déterminantes
[1]. Les plus radicaux des militants de l’islam, quant à
eux, affichent le plus grand mépris pour les anti-mondialisation, que synthétise
à merveille cette formule lapidaire relevée sur
Quibla.com en janvier 2002 :
« Entre les marchands d’armes réunis à New York et les traîne-savates de Porto
Alegre, la troisième voie : l’islam
[2] ».
C’est dans la figure de l’opprimé palestinien que de jeunes arabomusulmans se retrouvent. Cette identification est encouragée par la compréhension
manifestée à leur égard, à gauche surtout : par exemple Hubert Védrine lorsqu’il
déclare qu’« il n’y a pas forcément à être choqué que de jeunes Français issus
de l’immigration éprouvent de la compassion pour les Palestiniens et soient
dans tous leurs états en voyant ce qui se passe » ou Noël Mamère qui, sur
France 2 pendant les élections, affirme que « lorsque des gens en France ont
l’impression d’être traités comme des Palestiniens, c’est quelque part normal
qu’ils aient “la haine” ». Mais l’amalgame entre la situation des jeunes arabomusulmans en France et celle des Palestiniens, maintenant légitimé, associé au
modèle du martyr palestinien acculé au désespoir, forme un cocktail dangereux.
La dénonciation, avec plus d’un an de retard, des actes antisémites, qui se
sont par ailleurs frénétiquement multipliés au printemps 2002, a été trop timorée. La mise en garde après le 11 septembre contre la tentation d’un amalgame
entre terroristes et musulmans de France valait dès cette époque (l’
Intifada
durait déjà depuis un an),
a fortiori au printemps 2002, à l’égard des juifs de
France. Cela n’a pas été possible car, au fond, les juifs de France sont, en partie,
tenus responsables de la politique israélienne. Leur plainte, pour être recevable,
doit passer par un désaveu d’Israël. Demande-t-on aux enfants d’immigrés
maghrébins de condamner le Hamas, le Hezbollah ou les brigades d’Al Aqsa ?
Et pourtant, eux n’ont pas de proches qui vivent là-bas. La difficulté, pour la
presse, de faire écho aux actes antijuifs en France tient à l’embarras causé par
l’appartenance des auteurs présumés à la catégorie des victimes préférées. Par
ailleurs, la douzaine d’actes perpétrés contre des mosquées en mars-avril 2002,
parfaitement condamnables, a contribué au mimétisme des militants de l’islam
par une mise en symétrie des événements, sans que des juifs aient été mis en
cause. Ainsi,
islamiya.net reprenait le 6 avril 2002, c’est-à-dire juste avant la
grande manifestation à l’appel des institutions juives, dans un communiqué de
presse, le slogan « Trop c’est trop
[3] » dans un communiqué qui dénonçait les
« attaques raciales, anti-religieuses subies par des musulmans » et annonçait
l’ouverture prochaine d’un « Observatoire Français Musulman (OFM ) », par
mimétisme avec l’Observatoire du monde juif. Cet Observatoire consignerait
les « actes, événements, écrits ayant porté atteinte moralement ou physiquement
à la communauté musulmane. Trop d’actes sont restés sous SILENCE. Ça suffit ! »
La gêne suscitée par la multiplication des actes antisémites témoigne aussi
de la clémence exceptionnelle dont bénéficient les militants de l’islam dans
certains milieux. Comment expliquer que lorsque Le Monde du 20 octobre 2001
publie les extraits de la déposition de Djamel Beghal au juge Bruguière, il omet
volontairement de citer Tariq Ramadan parmi les acteurs ayant participé à sa
réislamisation : « En 1994, j’ai suivi les cours dispensés par [… ] un professeur
égyptien de nationalité suisse appartenant aux “Frères musulmans” … ». Si Le
Monde s’indigne, à juste titre, des propos odieux diffusés par un site tenu par
des jeunes « proches des milieux juifs religieux de droite » ( 23 août 2002), il
reste étrangement silencieux sur la prose, non moins intéressante, de certains
sites islamiques francophones, où la fureur antisioniste et l’expression de la
haine du juif sont monnaie courante. Cet aveuglement volontaire sur l’idéologie
véhiculée par un islam militant, férocement antisioniste et plus largement antioccidental, pour préserver la virginité des nouveaux « damnés de la terre », n’est
pas seulement injuste. Il les conforte dans la stratégie du gémissement et de la
subversion. Lorsqu’on nie, trouve de bonnes raisons, voire justifie des actes
aussi ignobles que ceux que les juifs ont subis, on n’aide pas les musulmans de
France à faire face et à s’écarter des plus radicaux. Dire que ces actes sont privés
de sens et ont été le fait d’incorrigibles voyous qui dégradent, brûlent des synagogues comme ils brûlent des voitures, c’est alimenter, une fois de plus, le
stéréotype du jeune de banlieue maltraité par la société, sans avenir autre que la
délinquance. Cette représentation a des effets dévastateurs auprès des jeunes
eux-mêmes qui, s’ils savent s’en servir à l’occasion, risquent d’en être prisonniers. Privés de libre arbitre, ils ne pourront imaginer qu’ils ont quelque prise
sur le cours de leur existence.
[1]
Noël Mamère était ainsi plébiscité sur certains sites internet, pour damer le pion aux candidats sionistes et notamment Lionel Jospin, dont le passage à l’Université de Bir Zeit est resté
dans les mémoires. Le seul grief fait à José Bové, dont la détermination a été très appréciée,
était son penchant pour le vin et les rillettes.
[2]
Quibla.com précisait ainsi : « les uns veulent asservir le monde à l’aide du prêt d’argent
avec intérêt [interdit par l’islam], les autres ne veulent plus payer les dettes contractées par
les élites corrompues ».
[3]
Titre d’un appel (paru dans
Le Monde de décembre 2001)à agir à l’encontre d’Israël, suivi
d’une pétition, « trop c’est vraiment trop », pour à un traitement équitable du conflit du
Proche-Orient par les médias.