Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 175 à 178
doi: en cours

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Totems et tabous

no 3 2003/2

2003 Outre - Terre Totems et tabous

La quadrature du cercle

Judéophobie et complaisance

Michèle Tribalat directrice de recherches à l’Institut national d’études démographiques (INED ).
Une collusion entre le nouveau mouvement social autour de la mondialisation (ATTAC, Verts etc.) et les militants de l’islam se dessine. Elle s’explique par au moins deux facteurs. Le premier, international, est un antisionisme (associé à un anti-américanisme) réveillé par la deuxième Intifada, qui s’exprime pas la défense des Palestiniens, peuple opprimé par les Israéliens. Le second tient au fait que la figure du musulman est en France, pour la nouvelle gauche, l’archétype de l’opprimé, à défendre absolument. L’empathie avec les opprimés est une posture classique du militant de gauche, mais elle a changé d’objet. Les nouvelles figures des damnés de la terre sont les immigrés, les musulmans, les sans-papiers.
Sur le front international, ce sont les Palestiniens. Le nouveau pèlerinage du militant, son baptême du feu, c’est d’aller protester sur place et, si les circonstances s’y prêtent, pourquoi pas, servir de bouclier humain à Yasser Arafat. Pour les militants de l’islam, les avantages de l’alliance à cette mouvance antimondialisation, sont évidents. Ils peuvent espérer faire avancer leurs revendications sous le couvert d’un progressisme de gauche, d’où cet engouement visible pour les dadas du nouveau mouvement social : environnement, confrontation avec le libéralisme financier, lutte contre l’État sécuritaire, antiracisme, devoir de mémoire (ou grattage de plaie ?), dénonciation d’une intransigeance républicaine…
En pleine campagne électorale, les n° 14 et 15 du journal La Médina ont ainsi consacré de longs développements à la question « sécuritaire ». Dans le n° 14 le dossier titrait : « L’insécurité, une construction idéologique ». Dans le même dossier, on trouvait un article signé Mohammed Kaci au titre évocateur : « Police : violences, bavures et impunité ». La politique dite « sécuritaire » ne serait que le retour du refoulé colonial, lequel n’épargne ni Régis Debray ni Alain Finkielkraut épinglés pour leur proximité idéologique avec la pensée coloniale au point qu’il faudrait peut-être « rappeler Bugeaud ».
Voilà des propos qui ne sont pas faits pour déplaire à la nouvelle gauche. Tariq Ramadan a bien compris le parti à tirer de cette alliance et l’exprime sans ambages. Dans son n° 11 traitant de l’après 11 septembre, La Médina rendait compte ainsi des propos de Tariq Ramadan lors d’une rencontre consacrée à ce thème et à laquelle participaient aussi Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde Diplomatique et Michel Cool, directeur de Témoignage chrétien : Il « a affirmé sa révolte quant à l’attitude des États-Unis envers le peuple afghan, et ce, en tant que citoyen européen avant tout. Il a déploré la méconnaissance de l’islam par les musulmans eux-mêmes et un vrai déficit de communication à son sujet. Il souhaite que l’émergence du face à face soit déconstruite par les musulmans et les musulmanes et que la lutte contre le tout sécuritaire se fasse au nom de la résistance à un ordre dénoncé par les anti-mondialisation ». On ne sait combien de temps durera ce « pacs » de la carpe et du lapin. L’évolution du conflit au Proche-Orient et la concrétisation (ou non) des intentions guerrières des États-Unis seront déterminantes [1]. Les plus radicaux des militants de l’islam, quant à eux, affichent le plus grand mépris pour les anti-mondialisation, que synthétise à merveille cette formule lapidaire relevée sur Quibla.com en janvier 2002 : « Entre les marchands d’armes réunis à New York et les traîne-savates de Porto Alegre, la troisième voie : l’islam [2] ».
C’est dans la figure de l’opprimé palestinien que de jeunes arabomusulmans se retrouvent. Cette identification est encouragée par la compréhension manifestée à leur égard, à gauche surtout : par exemple Hubert Védrine lorsqu’il déclare qu’« il n’y a pas forcément à être choqué que de jeunes Français issus de l’immigration éprouvent de la compassion pour les Palestiniens et soient dans tous leurs états en voyant ce qui se passe » ou Noël Mamère qui, sur France 2 pendant les élections, affirme que « lorsque des gens en France ont l’impression d’être traités comme des Palestiniens, c’est quelque part normal qu’ils aient “la haine” ». Mais l’amalgame entre la situation des jeunes arabomusulmans en France et celle des Palestiniens, maintenant légitimé, associé au modèle du martyr palestinien acculé au désespoir, forme un cocktail dangereux.
La dénonciation, avec plus d’un an de retard, des actes antisémites, qui se sont par ailleurs frénétiquement multipliés au printemps 2002, a été trop timorée. La mise en garde après le 11 septembre contre la tentation d’un amalgame entre terroristes et musulmans de France valait dès cette époque (l’Intifada durait déjà depuis un an), a fortiori au printemps 2002, à l’égard des juifs de France. Cela n’a pas été possible car, au fond, les juifs de France sont, en partie, tenus responsables de la politique israélienne. Leur plainte, pour être recevable, doit passer par un désaveu d’Israël. Demande-t-on aux enfants d’immigrés maghrébins de condamner le Hamas, le Hezbollah ou les brigades d’Al Aqsa ? Et pourtant, eux n’ont pas de proches qui vivent là-bas. La difficulté, pour la presse, de faire écho aux actes antijuifs en France tient à l’embarras causé par l’appartenance des auteurs présumés à la catégorie des victimes préférées. Par ailleurs, la douzaine d’actes perpétrés contre des mosquées en mars-avril 2002, parfaitement condamnables, a contribué au mimétisme des militants de l’islam par une mise en symétrie des événements, sans que des juifs aient été mis en cause. Ainsi, islamiya.net reprenait le 6 avril 2002, c’est-à-dire juste avant la grande manifestation à l’appel des institutions juives, dans un communiqué de presse, le slogan « Trop c’est trop [3] » dans un communiqué qui dénonçait les « attaques raciales, anti-religieuses subies par des musulmans » et annonçait l’ouverture prochaine d’un « Observatoire Français Musulman (OFM ) », par mimétisme avec l’Observatoire du monde juif. Cet Observatoire consignerait les « actes, événements, écrits ayant porté atteinte moralement ou physiquement à la communauté musulmane. Trop d’actes sont restés sous SILENCE. Ça suffit ! »
La gêne suscitée par la multiplication des actes antisémites témoigne aussi de la clémence exceptionnelle dont bénéficient les militants de l’islam dans certains milieux. Comment expliquer que lorsque Le Monde du 20 octobre 2001 publie les extraits de la déposition de Djamel Beghal au juge Bruguière, il omet volontairement de citer Tariq Ramadan parmi les acteurs ayant participé à sa réislamisation : « En 1994, j’ai suivi les cours dispensés par [… ] un professeur égyptien de nationalité suisse appartenant aux “Frères musulmans” … ». Si Le Monde s’indigne, à juste titre, des propos odieux diffusés par un site tenu par des jeunes « proches des milieux juifs religieux de droite » ( 23 août 2002), il reste étrangement silencieux sur la prose, non moins intéressante, de certains sites islamiques francophones, où la fureur antisioniste et l’expression de la haine du juif sont monnaie courante. Cet aveuglement volontaire sur l’idéologie véhiculée par un islam militant, férocement antisioniste et plus largement antioccidental, pour préserver la virginité des nouveaux « damnés de la terre », n’est pas seulement injuste. Il les conforte dans la stratégie du gémissement et de la subversion. Lorsqu’on nie, trouve de bonnes raisons, voire justifie des actes aussi ignobles que ceux que les juifs ont subis, on n’aide pas les musulmans de France à faire face et à s’écarter des plus radicaux. Dire que ces actes sont privés de sens et ont été le fait d’incorrigibles voyous qui dégradent, brûlent des synagogues comme ils brûlent des voitures, c’est alimenter, une fois de plus, le stéréotype du jeune de banlieue maltraité par la société, sans avenir autre que la délinquance. Cette représentation a des effets dévastateurs auprès des jeunes eux-mêmes qui, s’ils savent s’en servir à l’occasion, risquent d’en être prisonniers. Privés de libre arbitre, ils ne pourront imaginer qu’ils ont quelque prise sur le cours de leur existence.
 
NOTES
 
[1] Noël Mamère était ainsi plébiscité sur certains sites internet, pour damer le pion aux candidats sionistes et notamment Lionel Jospin, dont le passage à l’Université de Bir Zeit est resté dans les mémoires. Le seul grief fait à José Bové, dont la détermination a été très appréciée, était son penchant pour le vin et les rillettes.
[2] Quibla.com précisait ainsi : « les uns veulent asservir le monde à l’aide du prêt d’argent avec intérêt [interdit par l’islam], les autres ne veulent plus payer les dettes contractées par les élites corrompues ».
[3] Titre d’un appel (paru dans Le Monde de décembre 2001)à agir à l’encontre d’Israël, suivi d’une pétition, « trop c’est vraiment trop », pour à un traitement équitable du conflit du Proche-Orient par les médias.
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