2003
Outre - Terre
Totems et tabous
La quadrature du cercle
Laïcs vs religieux : le nouveau choc l’imposture américano-israélienne
René Monzat
journaliste, Ras l’Front.
1. Ce qui est en jeu dans les convulsions présentes, dont les attentats du
11 septembre ont été une manifestation spectaculaire, n’est pas le combat de
l’islamisme contre le reste du monde. Le vrai choc n’a pas eu lieu entre les civilisations, mais entre deux familles de conceptions du monde. La première est
laïque et démocratique ; la seconde identitaire, communautaire et opposée aux
droits démocratiques des individus. Ni l’une ni l’autre de ces conceptions du
monde ne correspondent à des aires géographiques ou culturelles.
2. La conception laïque et démocratique des sociétés est autant adaptée à
celles marquées par l’islam qu’aux structures sociales héritières du christianisme ; elle ne dépend pas non plus d’une forme économique particulière. En
effet, la laïcisation des sociétés occidentales ne fut ni rapide ni facile et reste
inégalement achevée. Celle des pays où l’islam fut religion dominante fut
conflictuelle, ne s’est souvent pas accomplie, est parfois à peine entamée. Elle
demeure désormais possible et constitue un objectif des forces démocratiques
dans chacune de ces sociétés, comme dans le reste du monde.
3. De ces deux conceptions de la société, l’une, celle qui s’exprima en particulier dans la Révolution française, présente sur l’autre, celle qui oint le pouvoir
temporel d’une légitimité religieuse, plusieurs avantages décisifs. Premièrement : les sociétés laïques forcent, certes, les appareils religieux à des compromis, mais elles sont les seules à pouvoir en retour garantir une liberté absolue
de culte. En revanche, l’autre conception mène inévitablement à des conflits
insolubles, la liberté de culte pour une religion donnée n’existant réellement que
dans les zones où celle-ci est dominante... Deuxièmement : seules des sociétés
laïques garantissent les droits des individus. Une aspiration universelle qui trouve d’ailleurs son expression déformée au sein des grandes religions dans
l’égalité des hommes devant Dieu et dans le caractère personnel du Salut.
4. Ces deux conceptions ne sont pas compatibles, car elles se distinguent par
la priorité donnée à l’un ou l’autre des critères d’organisation évoqués. Ou bien
c’est l’aspect communautaire, religieux, ethnique qui l’emporte sur la démocratie, ou bien il s’inscrit dans un cadre démocratique. Les deux conceptions existant aussi bien dans le monde occidental marqué par le christianisme que dans
l’aire musulmane ou en Israël.
5. Les différentes « révolutions conservatrices » marchent séparément mais
frappent ensemble. Ce sont les extrêmes droites d’Europe et parmi elles les
catholiques traditionalistes, les courants conservateurs et nationalistes de l’orthodoxie, les islamistes (mais pas la foi musulmane), les sionistes-révisionistes
[1]
(mais pas le judaïsme fût-il orthodoxe) qui illustrent tous à leur façon une fusion
du religieux, du national et du pouvoir politique contraire à la laïcité et à une
démocratie réelle.
6. Nous voilà dans le domaine des prédictions et de la fin conjurée. Les théocrates ont toujours su trouver des justifications dans les textes sacrés. Ils ne
manquent pas d’arguments, spécieux certes. Mais la lecture des textes sacrés par
les croyants reste toujours affaire d’interprétation. Même dans les domaines
civil, politique et constitutionnel, les textes juridiques ne vivent alors, c’est-à-dire ne sont appliqués que par interprétation. Les démocrates ne peuvent donc
légitimer ces lectures théocratiques des textes. Leur devoir, bien au contraire, est
d’en faire connaître les lectures compatibles avec le fonctionnement démocratique des sociétés.
Il y a d’ailleurs des façons de dénoncer l’islamisme en citant le Coran qui
servent objectivement les théocrates musulmans. Même si le travail de lecture/
interprétation ne peut être opéré que par des croyants. Ceux-ci ayant à l’inverse
la légitimité indispensable pour souligner ce qui, dans les textes sacrés des
musulmans, des juifs et des chrétiens, permet d’organiser et de penser une
société laïque. Un travail qui a été difficile, hier, pour le catholicisme ; qui a été
possible pour le judaïsme ayant su trouver les moyens de sa vitalité dans des
sociétés où il était minoritaire; qui est possible et nécessaire pour l’islam disposant à cet effet de nombreux acquis dans ce sens tant en Europe qu’au Maghreb,
au Moyen-Orient ou en Asie centrale.
7. « Performatif » plus que le « Choc des civilisations » à la Huntington,
comme diraient les sémioticiens : ce type d’analyses conférant plus de réalité,
encore, à ce qu’elles dénoncent et constituant dans les faits une arme de guerre
contre les valeurs de la Révolution française, soit l’unique socle d’une critique
radicale des conceptions intégristes de la société fondant néanmoins le respect
de toutes les convictions religieuses, y compris un islam rigoriste, un judaïsme
orthodoxe ou un catholicisme traditionaliste.
8. De ce point de vue, l’attitude de la droite américaine a des conséquences
tragiques. Elle véhicule la même rhétorique que ses ennemis déclarés sur le
« choc des civilisations ». De plus, la puissance américaine, d’abord obnubilée
par le communisme, puis par tout ce qui peut s’opposer à l’hégémonie américaine a choisi de s’allier avec les théocrates contre les courants laïcs. Elle a, au
Proche-Orient et en Asie centrale, souvent favorisé les islamistes pour mater les
courants potentiellement révolutionnaires, avant que ceux dont elle avait fait ses
chiens ne lui mordent la main ou lui sautent à la gorge. Les États-Unis (services
secrets) et leur allié pakistanais ont consciemment promu les islamistes afghans,
au détriment des mouvements laïcs, pour lutter contre les soviétiques. De la
même manière, le pouvoir algérien a instrumentalisé les islamistes contre la
gauche et les Israéliens le Hamas de façon à affaiblir l’OLP.
9. Dans la guerre qui menace, les Américains n’affichent pas leurs objectifs
réels. Ils n’en veulent pas à Saddam Hussein parce qu’il est (sans contestation
possible) un dictateur mais parce que son régime reste un régime laïc. Et Ariel
Sharon n’en veut pas à Yasser Arafat parce que ce dernier est à la tête d’une
administration corrompue (ce qui n’est pas non plus contestable), mais parce
que ce dernier représente un partenaire possible incarnant le pouvoir laïc peut
revendiquer légitimement les droits nationaux des Palestiniens musulmans,
chrétiens et athées. Le Hamas est aux yeux de l’actuel premier ministre israélien un meilleur adversaire car s’il prend le pouvoir en Palestine, le seul
dialogue possible sera alors la guerre, au-delà du moindre compromis. Dans
cette région du monde, Bush, Sharon, le Hamas et Ben Laden vient le même
ennemi, déjà fort mal en point, l’alternative aujourd’hui toute virtuelle que
constituerait une perspective laïque et démocratique pour les peuples de la
région. Les différents courants de la gauche européenne idéologiquement à
l’abri des pressions américaines partagent tous semblable analyse. Les accuser
de « jouer l’islamisme » du fait de leur « judéophobie » traduit une totale
mauvaise foi mariée à une inculture absolue. Mais il n’est pas besoin de bonne
foi ou de culture pour se faire enrôler dans une guerre.
[1]
Soit le « sionisme intégral », extrêmement nationaliste, de Vladimir Jabotinsky au milieu
des années 1920 et de son successeur Menahem Begin à partir de 1940.