Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 189 à 226
doi: en cours

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Totems et tabous

no 3 2003/2

« Qui a coulé le Titanic ? Iceberg, un Juif. »
Serge Gainsbourg
« Les meilleurs manquent de conviction, alors que les pires débordent d’intensité passionnée. »
W. B. Yeats
À Thierry Lachkar
Nous nous trouvons aujourd’hui dans un contexte convulsif, marqué par la présence simultanée et menaçante de deux configurations antijuives : d’une part, le vieil antisémitisme lié à l’extrême-droite ou au nationalisme xénophobe se porte bien un peu partout en Europe, et semble même être en France dans une phase d’augmentation ou de réactivation conjoncturelle; d’autre part, une idéologie antijuive aux dimensions planétaires est en cours d’émergence, elle tend à s’installer dans le sens commun et touche tout particulièrement la société française depuis l’automne 2000, à travers des violences intolérables. Il ne faut donc pas confondre les résurgences ou les recyclages du vieil antisémitisme ethnonationaliste et les formes d’émergence et d’expansion de la nouvelle judéophobie planétaire, dont les principaux vecteurs sont la propagande des réseaux islamistes et la démagogie des nouveaux gauchistes (néo-communistes, activistes de l’« anti-mondialisation », trotskistes, anarchistes), exploitant tous massivement la « cause palestinienne ».
Il est remarquable que les Juifs, désignés comme tels ou de façon indirecte (« les sionistes »), soient érigés en figure de l’ennemi absolu par les tenants de trois postures extrémistes bien distinctes (extrême-droite xénophobe, nouvelle extrême-gauche tiers-mondiste et islamisme radical), qui n’ont guère en commun qu’un objectif politique négativement défini : détruire le système politique réalisant (plus ou moins bien) l’idéal de la démocratie libérale/pluraliste. La démocratie libérale n’est certes pas parfaite, mais elle est perfectible, elle est même le seul système politique à l’être. Elle doit être défendue parce qu’elle est le seul type d’organisation politique garantissant aux individus leur liberté d’agir et de penser. Or, la liberté et ses conditions politiques d’exercice n’entrent pas dans le champ de vision idéologique de l’extrémiste, dont les passions motrices et les inébranlables certitudes s’accommodent fort bien de régimes autoritaires ou dictatoriaux. L’extrémiste est d’abord l’homme d’une conviction idéologique exclusive, érigée en absolu du vrai, du bien et du juste. C’est pourquoi la culture intellectuellement et politiquement « libérale » lui est aussi étrangère qu’odieuse : l’extrémiste ne discute pas, il croit qu’il sait ce qu’il faut savoir, il ne transige pas, il lui reste à éliminer de différentes manières ceux qui incarnent à ses yeux le faux, le mal et l’injuste. Il est à la fois intransigeant et fanatique (« possédé » par sa « cause »). Il est sectaire autant qu’épurateur.
Caractérisons brièvement les arguments fondamentaux respectifs des trois catégories d’extrémistes distinguées : les « nationalistes », les néo-gauchistes et les islamistes. Le régime de type démocratique-représentatif est rejeté par les premiers parce qu’il serait au service du « mondialisme » ou du « cosmopolitisme » (contre les « nations »), par les seconds parce qu’il fonctionnerait au profit du « capitalisme mondialisé » (contre les « peuples »), et, par les derniers, parce qu’il serait l’expression de l’impérialisme occidental et servirait les intérêts des « judéo-croisés », diaboliques ennemis des « vrais » musulmans. Autant de raisons, pour ces extrémistes des trois bords, de converger ou de confluer. Est extrémiste qui refuse le dialogue, le compromis et la réforme, et envisage d’abord de détruire ce qui est, au nom d’un « autre monde », d’une idée de la société parfaite, de la vraie religion ou de l’homme nouveau. Pour tout extrémiste, il va de soi que la fin justifie absolument les moyens, et qu’un contradicteur est un ennemi à éliminer. Un extrémiste vit, pense et agit dans un monde manichéen, où l’absolu du bien (qu’il incarne) s’oppose irrémédiablement à l’absolu du mal (qu’il combat). La « cause palestinienne », ainsi absolutisée, est devenue la cause commune de tous les extrémismes. Une cause mythique, fantasmée comme celle du « peuple-martyr » par excellence.
 
La confluence des extrémismes
 
 
Les propagandistes islamistes comme les démagogues néo-gauchistes pratiquent systématiquement le terrorisme intellectuel dans les médias qui leur sont ouverts : toute critique de leur discours ou de leur comportement est aussitôt assimilée à un indice d’« islamophobie », de « racisme », de « fascisme » ou de complicité avec « l’extrême-droite », voire à un symptôme de « néo-libéra-lisme » (dernière appellation du diable). Quant à l’extrême-droite, marginalisée et ostracisée depuis 1945 dans les démocraties occidentales, son usage des médias tend à se réduire à la dénonciation litanique du « complot » dont elle serait la victime, et dont les organisateurs seraient les adeptes du « mondialisme ». La guerre contre les Juifs est aujourd’hui conduite par les mouvances qui désignent la démocratie libérale, clairement ou non, comme leur ennemi. Si l’on place à part l’islamisme, susceptible cependant de constituer un allié conjoncturel de l’extrême-droite (classiquement groupusculaire ou modernisée sur le mode national-populiste) comme de l’extrême-gauche réorientée par l’antiglobalisme gnostique (la quête d’un « autre monde »), il reste à considérer les extrémismes qu’il est convenu de situer à droite et à gauche, où l’on peut observer les expressions diversifiées d’un même « antisionisme » fanatique, d’une même israélophobie frénétique.
À l’extrême-droite, par exemple, les slogans du GUD [2] témoignent de la banalisation d’un imaginaire structuré par un antisionisme et un anti-américanisme délirants : « À Paris comme à Gaza, Intifada ! », « Deauville, Sentier, territoires occupés », « Sionistes assassins, américains complices », « Ni gauche, ni droite, antisioniste » (paraphrase ironique du slogan lepéniste « Ni gauche, ni droite, Français [3] ». Un militant de ce groupuscule violent d’extrême-droite précise, quant à son engagement pro-palestinien : « Nous avons soutenu l’Intifada, pleins d’admiration et de respect pour ce peuple qui n’a d’autres armes que son sang. » Et, en référence aux manifestations du GUD au cours des années 1990, le même militant, témoin direct, ajoute : « Le keffieh côtoyait la croix celtique, alliance qui semblait paradoxale au début et qui pourtant s’est imposée au fil des ans comme la voie à suivre [4]. S’il est vrai que le mot d’ordre de certains « militants identitaires » a été « Ni keffieh ni kippa », la ligne dominante, dans les milieux de la droite radicale extra-lepéniste, peut être définie bien plutôt par une formule du type « Avec le keffieh contre la kippa », ou, variante plus étoffée, « Croix celtique et keffieh contre kippa et bannière étoilée [5] ».
On notera par ailleurs que les milieux islamistes ont tiré la conclusion logique des multiples prises de position publiques de Jean-Marie Le Pen en faveur du monde arabo-musulman, depuis la Guerre du Golfe. Le Pen, ami de Saddam Hussein, a la réputation d’être un défenseur des « victimes » de « l’impérialisme américano-sioniste ». Radio islam, site Internet fondé et dirigé par l’islamiste d’origine marocaine Ahmed Rami, a diffusé, à l’approche de l’élection présidentielle en France, un appel sans ambiguïté en faveur du candidat Jean-Marie Le Pen : « Appel aux musulmans de France : Votez Le Pen ! Et ne vous laissez pas manipuler par les mensonges de la propagande mensongère [ sic] des Juifs qui veulent se battre contre la France jusqu’au dernier “beur” ! ».
L’article, signé Kamal Khan, se fonde sur la dénonciation d’un complot « américano-sioniste » et incite les musulmans « opprimés » à se soulever contre « l’occupation sioniste » ou « juive » : « Compatriotes musulmans ! La France n’est pas dirigée par de vrais Français, mais par des domestiques de l’internationale sioniste qui contrôlent l’économie. [...] Vos pères se sont fièrement battus pour libérer la France de l’occupation nazie. Aidez-nous maintenant à libérer ce pays de l’occupation sioniste ! [...] J.-M. Le Pen est le seul dirigeant politique français à s’être clairement opposé à la guerre que les américanosionistes ont menée contre l’Irak, berceau de la civilisation arabe. [...] L’épouse de J.-M. Le Pen dirige l’une des rares associations françaises qui essaient d’empêcher le sacrifice de centaines de milliers d’enfants irakiens innocents sur l’autel de l’arrogance américano-sioniste. [...] M. Le Pen n’est pas raciste. C’est un Français qui lutte pour libérer la France de l’occupation juive – comme vous luttez pour libérer vos pays de cette occupation –, ce qui est normal. [...] M. Jean-Marie Le Pen milite pour liquider les forces du mal qui veulent asservir la France comme elles ont asservi la Palestine et de nombreux autres États, comme les États-Unis, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse ou... le Vatican qui ont capitulé sans conditions devant le chantage du sionisme international. M. Le Pen combat pour restaurer l’indépendance politique de la France, à en faire un pays fort, puissant et véritablement indépendant, pour aider le monde arabe opprimé à briser à son tour les chaînes diaboliques du sionisme ! ».
La diabolisation d’Israël et du « sionisme », ainsi que la dénonciation litanique de l’impérialisme « américano-sioniste », s’incarnent dans une constellation d’attitudes idéologiques qui ouvre un espace commun aux islamistes et aux extrémismes de droite et de gauche. En France, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle, le 21 avril 2002, ont montré que l’extrémisme de droite pouvait recueillir 19,2 % des suffrages, tandis que l’extrémisme de gauche (les candidats trotskistes !) en obtenait 10,44% (auxquels il convient d’ajouter les 5,25% des suffrages qui se sont portés sur le nom de Noël Mamère, candidat gauchiste portant l’étiquette « Verts »). Faisons le total : près de 35% des suffrages ( 34,89%) ont été obtenus par des candidats d’extrême-gauche et d’extrêmedroite communiant dans le soutien à la « cause palestinienne », la démonisation criminalisante de l’État d’Israël, la nazification du « sionisme » et la dénonciation frénétique de « l’impérialisme américain », du « mondialisme » ou de la « mondialisation néo-libérale ». Il importe de prendre la mesure de ces deux phénomènes distincts, illustrant deux formes politiquement différentes d’extrémisme, l’un issu du « nationalisme français », l’autre de « l’internationalisme prolétarien », et de se donner les moyens de les combattre sans faiblesse. La lucidité doit ici se marier au courage, car le conformisme « antisioniste » et palestinophile ne cesse de progresser dans l’espace public, en même temps que se met en place un dispositif d’intimidation visant à interdire toute critique de l’islamisme (assimilée à de l’« islamophobie »).
La nouvelle vague de « politiquement correct » en Europe de l’Ouest mêle la diabolisation démagogique de la mondialisation, avec le populisme misérabiliste qui l’accompagne (l’abbé Pierre, Bové, etc.), l’israélophobie frénétique, l’islamophilie angélique et une palestinophilie colorée de religiosité. Voilà le front d’une véritable résistance intellectuelle et politique. Si la droite ne doit pas céder à la démagogie d’extrême-droite, la gauche doit à tout prix résister aux chants de sirène des milieux de la nouvelle extrême-gauche avançant masqués sous le drapeau du mouvement « anti-mondialisation » ou sous le voile de l’écologie (les Verts). C’est en effet autour des haines et des ressentiments visant les Juifs que se rencontrent les extrémistes de droite et de gauche, certains mettant l’accent sur la dénonciation du « pouvoir juif » dans les sociétés libérales, d’autres privilégiant la diabolisation d’Israël et du « sionisme », inséparable d’un anti-américanisme radical.
 
La récente vague de judéophobie en France : données chiffrées
 
 
L’année 2000, en France, se signale par une brutale montée des violences antijuives recensées par le ministère de l’Intérieur sur la base des plaintes déposées : de 9 actions antijuives en 1999 on est passé à 119 l’année suivante (dont 102 en octobre 2000), tandis que, dans la même période, les menaces et intimidations visant les Juifs ont connu une augmentation considérable, de 60 à 624 (dont 418 en octobre 2000). Les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 ont eu pour effet de faire repartir les violences à cibles juives. Du 11 septembre au 15 novembre 2001, le ministère de l’Intérieur a enregistré pour sa part 14 actions violentes à caractère antijuif ( 17 jusqu’à la fin de décembre 2001), ce qui porte à 29 le nombre des actions antijuives pour l’année 2001 (elles s’élevaient à 24 en 1991, et à 1 en 1998).
Quant aux menaces antijuives recensées en 2001 (ne comprenant ni les injures ni les graffiti), elles sont au nombre de 171. Il convient de rappeler quelques chiffres concernant, d’abord, l’évolution des menaces antijuives : 143 en 1991,86 en 1995,90 en 1996,74 en 1998 ; concernant, ensuite, l’évolution des actions antijuives : 24 en 1991,2 en 1995,1 en 1996 et en 1998. Quoi qu’il en soit, de 1999 à 2001, les « actions » ont été multipliées par trois, tout comme les menaces. Après une baisse relative dans les sept premiers mois de l’année 2001, les violences antijuives ont ainsi repris, certes à un moindre niveau qu’entre octobre et décembre 2000. Ces données chiffrées, lues comparativement, permettent donc d’indiquer une tendance : ce qui est indubitable, c’est la forte hausse des « actions » et des menaces antijuives en 2000 et 2001.
Mais, dans les premiers mois de 2002, et plus particulièrement en mars et en avril, les agressions et les menaces antijuives se sont considérablement multipliées, au point de passer du dénombrable au quasi innombrable. Du 1er janvier au 2 avril 2002, de source policière, 34 actes antisémites graves ont été commis, contre 5 pour la même période en 2001. Dans les deux semaines suivant le week-end de Pâques ( 30-31 mars 2002), selon les policiers des Renseignements généraux, entre 10 et 12 actes antisémites étaient commis par jour en France [6]. Évaluation très au-dessous de la réalité sociologique, comme le suggèrent les multiples témoignages des victimes de menaces, d’injures, d’agressions [7]. Entre le 29 mars et le 17 avril 2002, les services de police ont recensé 395 faits antisémites ( 63% d’entre eux concernant des inscriptions antijuives), parmi lesquels on relève notamment 16 cas d’agressions physiques et 14 cas d’incendie ou de tentatives d’incendie contre des lieux de culte juifs [8].
C’est au mois d’avril 2002 que l’évolution ascendante des violences antijuives a atteint son sommet : 119 actes et 448 menaces à caractère antijuif recensés par les services de police. Le ministère de l’Intérieur, au début d’août 2002, a fourni des évaluations chiffrées sur les trois mois qui venaient de s’écouler, montrant que le nombre des violences antijuives, après le pic atteint en avril 2002, avait nettement diminué : 10 actes antijuifs et 47 menaces antijuives en mai, respectivement 7 et 20 en juin, 2 et 8 en juillet [9]. Il faut cependant noter le fait que cette baisse spectaculaire, qui fait suite à une hausse qui ne l’était pas moins, débouche, avec 19 actes et 75 menaces au cours des trois mois de faible intensité anti-juive (mai-juin-juillet 2002), sur un taux moyen d’actes et de menaces plus de deux fois supérieur à celui de l’année 2002 toute entière ( 29 actes et 171 menaces).
Parmi les facteurs de cette baisse à partir de mai 2002, outre la focalisation, entre les deux tours de l’élection présidentielle, sur la figure répulsive de Jean-Marie Le Pen (lequel a remplacé provisoirement Sharon dans l’imaginaire de nombre de jeunes issus de l’immigration), il faut avant tout mentionner l’effet dissuasif des déclarations sans ambiguïté faites par les plus hauts responsables politiques, Jacques Chirac et Lionel Jospin, au début d’avril 2002, que sont venus renforcer les signaux forts lancés, après le 5 mai, par le gouvernement Raffarin, dont la volonté politique, celle d’agir fermement contre les fauteurs de trouble, a été entendue : depuis lors, le sentiment d’impunité, dont l’effet incitatif était l’un des facteurs déterminants du passage à l’acte des petits délinquants, est en baisse.
Mais les conditions qui ont rendu possible la récente vague judéophobe n’ont pas disparu : d’abord, l’interminable conflit israélo-palestinien, dans lequel les actes terroristes prennent de plus en plus un sens religieux ou pseudo-religieux, ce qui donne à entendre que l’affrontement est moins celui de deux nationalismes que celui de l’islam et du monde juif ; ensuite, le parti pris propalestinien des médias, en particulier des journaux télévisés, dans le traitement de ce conflit, incitation permanente à l’auto-identification avec les « victimes palestiniennes » dans la perspective de les « venger » ; enfin, l’intensification de la propagande islamiste dans les banlieues [10], dues à des professionnels des nombreuses associations « culturelles » ou « caritatives » existantes (brochures, tracts, etc.), à des prédicateurs de charme (genre Tariq Ramadan), à de multiples sites Internet, à des chaînes de télévision des pays arabo-musulmans, cette islamisation des esprits interdisant l’intégration dans la société française, transformée en terre de conquête, d’une conquête « pacifique » en cours – qui situe la France entre la « demeure de la guerre » et la « demeure de l’islam [11] ».
Quoi qu’il en soit, les attitudes et les conduites judéophobes font désormais partie de la vie quotidienne des citoyens juifs dans un nombre croissant de « quartierssensibles », dans les grandes villes de France ou dans leurs banlieues (principalement l’Ile-de-France, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la région Rhône-Alpes, l’Alsace). Pour la première fois depuis 1945, les Juifs de France se sentent menacés, ils se perçoivent comme des cibles potentielles.
 
Comment ne vouloir ni voir ni prévoir
 
 
De l’automne 2000 au premier mois de 2002, face aux manifestations de judéophobie, l’indifférence affectée, la minimisation ou la négation ont représenté les attitudes dominantes dans la classe politique jusqu’à ce que l’évidence saute aux yeux de tous, lors du triste week-end de Pâques 2002, durant lequel les violences antijuives se sont multipliées. Mais, au printemps 2002, la reconnaissance de la gravité des violences antijuives ne faisait toujours pas l’unanimité dans la classe politique. Alors que, durant le week-end de Pâques ( 30-31 mars 2002), trois synagogues avaient été brûlées ou vandalisées (à Lyon, Strasbourg et Marseille) et que trois agressions antijuives avaient eu lieu, Robert Hue a cru pouvoir lancer froidement, le 1er avril : « La France n’est pas un pays où se développe l’antisémitisme » (LCI, Journal, 18 h 35). Le lendemain, une quatrième synagogue, dans la banlieue de Strasbourg, était attaquée. Selon le jugement sûr du candidat communiste, il n’y aurait toujours pas eu de quoi s’affoler...
Parallèlement, la menace islamiste continue, en Europe et particulièrement en France, d’être sous-estimée, voire réduite à un mythe, alors que de multiples signaux indiquent que les fondamentalismes islamiques séduisent, fabriquent et mobilisent des masses d’endoctrinés et de fanatiques, phénomène largement masqué par les régimes dictatoriaux du monde musulman. Si l’islamisme radical, malgré les difficultés rencontrées dans ses tentatives de prise du pouvoir et d’institutionnalisation, fait preuve d’un tel dynamisme conquérant, c’est parce qu’il combine l’exploitation démagogique des injustices sociales et économiques, la croyance que l’islam est la solution de tous les problèmes qui se posent à l’homme et l’appel au djihad, à la guerre sainte, dont dérive la légitimité du terrorisme [12]. L’islamisme radical et activiste fascine. Il fait renaître le mythe guevariste, en transfigurant le ressentiment contre l’Occident riche, puissant, arrogant, et en remplaçant l’idéologie marxiste-léniniste par un islam idéologisé.
Corrélativement, la dénonciation de l’« islamophobie » – dénonciation en principe légitime – devient un instrument de terrorisme intellectuel permettant d’interdire toute analyse critique de l’islamisme radical, sous ses formes intégristes ou djihadistes. L’islam, sous toutes ses formes (même les plus extrémistes) [13], est traité comme la religion intouchable, comme la seule religion à ne pouvoir faire l’objet d’une critique. La religion des ex-colonisés, la religion de ceux qui, à travers une vision en rose de certaines populations issues de l’immigration maghrébine, provoquent, tout particulièrement en France, une mauvaise conscience croissante chez les anciens colonisateurs. C’est pourquoi la judéophobie portée par les multiples idéologisations de l’islam reste si méconnue, si peu analysée et dénoncée. La judéophobie islamiste est perçue comme une obscénité, comme quelque chose qu’il vaut mieux taire, parce qu’il est aussi gênant que dangereux d’en parler [14]. L’impératif est de rassurer à tout prix les citoyens qui ont de bonnes raisons d’être inquiets. À tout prix : c’est-à-dire en les traitant comme des consommateurs d’informations tronquées ou truquées, en les gavant, si besoin est, de désinformation [15].
 
La nazification d’Israël ou le retournement antijuif de l’antiracisme
 
 
La nouvelle vague antijuive, qui se manifeste planétairement par des discours d’accusation autant que par des actions violentes, est portée à la fois par l’islamisme radical, de façon ouverte, et par le nouveau gauchisme tiers-mondiste, d’une façon plus ou moins voilée (à travers l’antisionisme radical ou absolu). La nouvelle judéophobie se fonde sur un amalgame polémique entre Juifs, Israéliens et « sionistes » [16], ces derniers étant fantasmés comme les représentants d’une puissance maléfique, et elle se constitue autour d’un noyau idéologique bien défini : ce que j’ai appelé l’antisionisme absolu, qui, sur la base d’une délégitimation sans réserve de l’État d’Israël, prône ouvertement ou non son démantèlement, ou sa destruction violente. Cet « antisionisme » extrémiste ne relève donc pas d’une critique légitime de la politique mise en œuvre par tel ou tel gouvernement israélien, ni même d’une mise en question du projet sioniste tel qu’il s’est historiquement défini, afin de donner une « solution » à la « question juive ».
L’antisionisme absolu revient à nier le droit à l’existence d’Israël alors même que cet État existe et que des citoyens israéliens le reconnaissent comme le leur : il constitue un appel à son élimination. Voilà ce qui surgit et se diffuse, sans reproduire un modèle historique connu : une vision diabolisante des Juifs, assimilés à l’entité mythique censée incarner une puissance maléfique : « les sionistes », accusés litaniquement de « racisme », de « fascisme », d’« expansionnisme », d’« impérialisme », d’« apartheid » et de « génocide » (ou, plus précisément, de « palestinocide »). Cette vision dite « antisioniste » enveloppe des appels à la haine, voire au meurtre. L’assassinat de Daniel Pearl, journaliste américain forcé, devant les caméras de ses tortionnaires islamistes au Pakistan, de confesser ses origines juives, avant d’avoir la tête tranchée, illustre la violence extrême à laquelle peut conduire l’islamisme djihadiste aujourd’hui, au nom d’un « antisionisme » démonologique. Les massacres de civils commis en Israël par les « islamikazes » palestiniens du Hamas ou du Djihad islamique en constitue une autre illustration. Autre pratique de la terreur antijuive : l’attentat-suicide commis par un islamiste de l’organisation d’Oussama Ben Laden, le 11 avril 2002, contre la synagogue de Djerba (Tunisie), le lieu de pélerinage le plus vénéré du judaïsme séfarade (après le Mur des Lamentations), un attentat qui a fait 21 morts (dont 14 touristes allemands) [17]. Ces attentats-suicides visant à tuer des Juifs en tant que juifs, civils ou non, relèvent du crime contre l’humanité, comme l’a reconnu un rapport d’Amnesty International communiqué en juin 2002 [18]. L’« antisionisme absolu » est devenu le mode de légitimation le plus courant, avec le prétendu « anti-impérialisme » visant essentiellement les États-Unis, de crimes contre l’humanité que les héritiers contemporains du stalinisme et du nazisme, de concert avec les masses fanatisées par la propagande islamiste, applaudissent plus ou moins bruyamment.
La nouvelle idéologie antijuive qui s’est constituée puis imposée depuis l’été 1967, à la suite de la Guerre des Six Jours ( 5-10 juin 1967), ne doit pas être comprise comme une nouvelle forme de racisme visant les Juifs, elle ne se fonde pas sur une doctrine des races, elle n’est pas un racisme antijuif (même si elle met en œuvre des mécanismes classiques de catégorisation raciale), elle se présente et s’affirme au contraire comme un antiracisme accusant les « Juifssionistes » d’être racistes. Il est capital de relever cette métamorphose du discours antijuif contemporain. Le système de mise en accusation des « Juifssionistes » est, plus précisément, fondé sur le noble appel aux droits de l’Homme, sur l’invocation de « la Justice » contre toute oppression, sur l’exigence louable d’une « paix juste » ou sur l’incitation à lutter « contre le racisme ».
Mais ces idées sublimes et ces nobles sentiments font l’objet d’une corruption idéologique due à leur infléchissement à la fois populiste et misérabiliste. J’entends ici par « populisme » une idéalisation ou une transfiguration du « peuple » – pris dans sa partie « basse » (latin plebs) et non pas dans sa totalité (populus) – en tant qu’il serait seul porteur de qualités humaines et de vertus natives : il s’ensuit que les représentants du « peuple » (plébéiens, prolétaires, classes populaires, ouvriers, etc.), celui-ci étant naturellement et intrinsèquement bon, sont par définition jugés meilleurs que n’importe quel membre d’une catégorie sociale non populaire. La conviction populiste peut se résumer ainsi : « Ils (ceux d’en bas) sont meilleurs que nous. » Quant au « misérabilisme », il implique de célébrer un groupe social en tant qu’il serait seul ou particulièrement « souffrant », « pauvre », « misérable » ou « désespéré », donc digne de compassion, de l’exalter à travers les privations, les « exclusions », les déficiences et les misères qui autorisent à l’instituer en « victime ».
Lorsque la catégorie de « victime » est illustrée, que la « victime » est désignée, le parti pris en sa faveur suit automatiquement. Et ce, que la catégorie victimaire soit incarnée par « les sans-papiers » (ou les « sans-travail », les « sans-logis », etc.) en France ou par « les Palestiniens » (les « sans- État ») au Proche-Orient. La démagogie islamiste et la démagogie néo-gauchiste se rejoignent dans le recours aux évidences toutes faites du populisme misérabiliste, dont l’axiome central est ainsi formulable : « Ils sont meilleurs que nous (que tous les autres) parce qu’ils souffrent plus que nous (que tous) [19] ». Telle est la logique normative qui dicte le choix inconditionnel en faveur des « pauvres », des « faibles », des « démunis » ou des « opprimés ». Comment ne pas défendre les « victimes » contre leurs « bourreaux » ? Les Palestiniens-victimes contre les Israéliens-bourreaux ?
Ce mythe manichéen est indéfiniment monnayé en slogans. C’est sur la base de ces présuppositions que fonctionnent l’antisionisme absolu et le propalestinisme compassionnel, dont les idéologues vont jusqu’à dénoncer un « complot sioniste » contre les « victimes ». Des « victimes » titulaires. C’est pourquoi l’instrumentalisation de l’humanitarisme et de l’antiracisme à des fins antijuives est au cœur de la nouvelle judéophobie. Ainsi l’abbé Pierre, ami de Roger Garaudy et l’ennemi du « lobby sioniste mondial », l’abbé des « pauvres », le « saint homme » le plus aimé des Français, symbolise, depuis ses déclarations de juin-juillet 1996 contre le « mouvement sioniste » qui « intrigue mondialement », la relative continuité entre l’antijudaïsme chrétien et la nouvelle judéophobie, à base d’antisionisme démonologique et de négationnisme [20].
Ou bien le plus médiatique des démagogues du « mouvement antimondialisation », au printemps 2002, qui n’a pas hésité à attribuer les violences antijuives en France aux « services secrets » du gouvernement israélien, relançant ainsi les vieilles accusations conspirationnistes contre les Juifs, traités comme des manipulateurs sans scrupules. Écoutons le message de José Bové, qui a naturellement rejoint Attac en août 2002 : « Il faut se demander à qui profite le crime. Je dénonce tous les actes visant des lieux de culte. Mais je crois que le gouvernement israélien et ses services secrets ont intérêt à créer une certaine psychose, à faire croire qu’un climat antisémite s’est installé en France, pour mieux détourner les regards [21] ». Les actes antijuifs commis en France ne sont donc pas niés, ils sont dénoncés comme des manipulations « sionistes », thèse qui implique que la montée de la judéophobie soit réduite à un mensonge de propagande entretenant une illusion collective. L’agitateur Bové reprend ainsi fermement le flambeau des mains tremblantes de l’abbé Pierre.
Le postulat de cet « antisionisme » satanisateur est donc que « le sionisme » incarne par excellence, aujourd’hui, « le racisme » et « le colonialisme », et qu’il s’inscrit dans une puissante structure occulte aux dimensions planétaires (« complot sioniste mondial », « lobby juif mondial », etc.). À l’amalgame entre « sionisme » et « racisme » de type colonialiste s’ajoute l’assimilation polémique du « sionisme » au racisme génocidaire de type nazi, d’où l’accusation de « palestinocide » : l’accusation consistant à attribuer à l’État d’Israël un programme d’extermination systématique des Palestiniens en tant que Palestiniens, ce qui définit un projet raciste. La dénonciation « antiraciste » d’Israël paraît ainsi légitime. La nazification d’Israël implique que les « Juifs-sionistes » seraient passés du statut de « victimes » à celui de « bourreaux » : ils peuvent dès lors être stigmatisés comme les « nazis » d’aujourd’hui.
Et l’on peut s’indigner (ou faire mine de s’indigner) de ce que ces « nouveaux nazis » continuent d’exploiter leur « capital victimaire », ou de tirer parti de leur « capital moral » [22], bref, instrumentalisent cyniquement la mémoire de leurs souffrances passées [23]. Quant aux Palestiniens, ils se transforment en peuple-victime par excellence : pauvres, démunis, opprimés, dominés, humiliés, etc. Ils seraient les « nouveaux Juifs » écrasés par la puissance aveugle et cruelle des « nouveaux nazis ». Une formule-slogan de l’intellectuel palestinoaméricain Edward Said résume cette vision, fondée sur un transfert victimaire et un jeu de substitutions : « Les Palestiniens sont les victimes des victimes [24] ». Plus précisément, le peuple palestinien est transfiguré en peuple de « héros » et de « martyrs », jusqu’à être christifié en peuple d’enfants-martyrs, ce qui réactive le vieil imaginaire antijuif du meurtre rituel (égorger un enfant non juif pour en recueillir le sang), passé du christianisme médiéval à certains milieux araboislamiques contemporains auquel le ministre syrien de la Défense, Mustapha Tlass, a consacré son pamphlet antijuif, Le Pain azyme de Sion, paru à Damas en 1985) [25]. Les accusations stéréotypées dérivées de la légende du « meurtre rituel » servent dans la plupart des contextes où l’objectif est de diaboliser les Israéliens. Il en va ainsi de cette phrase passe-partout extraite d’un discours prononcé par Arafat le 15 mai 2001 et dont nombre de variantes ont été proférées en avril 2002 : « Le bourreau se délecte du sang palestinien versé, grâce à la machine militaire aveugle et à la protection internationale que lui ont accordée des puissances influentes et hégémoniques au sein de la communauté internationale [26] ». Autres rumeurs diabolisantes et criminalisantes contre l’armée israélienne lancées en avril 2002, complaisamment reprises par certains médias, diffusées par des professionnels ou des amateurs sur le Web : le meurtre d’un prêtre chrétien, des viols de « bonnes sœurs », des tirs sur la statue de la Vierge dans l’église de la Nativité à Beethléem, des massacres systématiques de « civils » (femmes et enfants compris), des humiliations volontaires (obliger les Palestiniens à boire leur urine, etc.), des vols dans les maisons visitées, le pillage systématique des bijouteries, etc.
L’opposition manichéenne entre « bourreaux » et « victimes », « dominants » et « dominés », « riches » et « pauvres », « forts » et « faibles », une fois intériorisée, se traduit mécaniquement par une préférence misérabiliste pour le peuple supposé incarner la série « victimes »/« dominés »/« pauvres »/ « faibles ». Mais si l’État d’Israël, réalisation du projet sioniste, est un « État raciste », « impérialiste » et « oppresseur », alors non seulement la « résistance » est nécessaire, mais celle-ci peut utiliser tous les moyens, y compris la violence terroriste, pour atteindre la bonne fin : éliminer le supposé « État raciste » et « fasciste ». Les « souffrants », les « humiliés » et les « désespérés » ont tous les droits, y compris celui de commettre des attentats-suicides provoquant la mort de civils du peuple-ennemi. D’où les appels à la haine, voire au meurtre, lancés de façon récurrente lors des manifestations « propalestiniennes » (du moins dites telles) en France depuis octobre 2000 : « Mort aux Juifs », « les Juifs au four », « Juifs assassins », etc., visant indistinctement les « Juifs », les « Israéliens » et les « sionistes ».
Dans ces manifestations, des islamistes (notamment du Hezbollah) prônant le djihad contre « les Juifs » côtoient régulièrement des associations francopalestiniennes, des représentants des partis de gauche (PCF, Verts) et de l’extrêmegauche trotskiste (LCR, LO ), des anarchistes violents (CNT ), des militants « anti-mondialisation » (Attac) et des responsables de certaines organisations supposées « antiracistes » (MRAP, Ligue des droits de l’homme). Au nom des « pauvres » ou des « opprimés », tout est permis. Les « humiliés » ont le droit de tuer (en se tuant éventuellement). Le prêcheur médiatique Albert Jacquard lance ainsi le 2 avril 2002, avec l’indignation compassionnelle requise : « L’humiliation fabrique des kamikazes » (France Inter, Journal, 13 h 45). Le 14 avril 2002, le Rouge-Vert Noël Mamère, démagogue sans scrupules, déclare sur France 2 : « Je comprends [...] très bien la colère et la haine des Palestiniens dont certains, qui ont mon âge, sont nés dans des camps de réfugiés et y vivent depuis toujours [sic]; je comprends très bien [...] que leur haine soit nourrie par l’humiliation et la politique de Sharon qui est une politique de guerre [27]. » « Comprendre », c’est ici, tout à la fois, s’identifier aux terroristes (les « humiliés ») et justifier les « bombes humaines » palestiniennes. Le terrorisme pour la « bonne cause » a ses grands légitimateurs, ses compagnons de route et ses « idiots utiles ».
Ce qui me paraît aussi hautement significatif, c’est qu’en 2002, dans la société française saisie par un politiquement correct spécifique, on rencontre des gens qui se sentent coupables d’être juifs et s’efforcent désespérément de se faire pardonner de l’être, par la surenchère idéologique (on « comprend » l’agresseur, voire l’ennemi, ou l’on s’identifie à lui), par un « antisionisme » appliqué, ou par une palestinophilie affichée. Le « ni Bush, ni Ben Laden » est, depuis le 11 septembre 2001, la forme la plus commune, disons centriste, de la bien-pensance des intellectuels. Certains, Juifs ou non Juifs, vont jusqu’à varier sur un énoncé du type : « Les victimes d’hier sont devenues les bourreaux (ou les assassins) d’aujourd’hui ». On y perçoit la nostalgie d’un temps où les Juifs n’étaient que victimes, où ils ne pouvaient être que discriminés ou persécutés. Les « bons Juifs » des antijuifs sont des Juifs qui souffrent et errent à travers des terres inhospitalières. La formule avait été lancée par l’abbé Pierre, en 1991, sous cette forme : « Les Juifs, de victimes, sont devenus bourreaux ». Formule accusatoire qui revient à nazifier les Juifs.
Trois universitaires bien-pensants (c’est-à-dire pensant ce qu’il est devenu convenable de penser dans le milieu des « bobos » intellectualisés) en ont donné dans Le Monde, quotidien dont le pôle trotskisant partage leurs thèses, une version litaniquement développée, à coup de clichés (« bouc émissaire ») et de catégories confuses (« un apartheid nommé ghetto ») : « Et nous voici à l’incroyable paradoxe. Les Juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto [sic], ghettoïsent les Palestiniens. Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les Juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les Juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les Juifs, boucs émissaires de tous les maux, “boucémissarisent” Arafat et l’Autorité palestinienne, rendus responsables d’attentats qu’on les empêche d’empêcher [28]. »
Nous avons compris : les Palestiniens sont les nouveaux Juifs; les Israéliens sont les nouveaux nazis. Mais le glissement des « Juifs d’Israël » vers « les Juifs » suffit à dévoiler ce qui motive ces singuliers « anti-Israéliens » ou « antisionistes ».
 
Satanisations : antisionisme et anti-américanisme dans leurs manifestations
 
 
Dans la nouvelle configuration tiers-mondiste, néo-communiste et néo-gauchiste, plus connue sous la désignation médiatique de « mouvement anti-mondialisation », l’ennemi absolu tend à prendre deux visages, ceux-là mêmes qu’il possède dans la rhétorique islamiste : celui du « grand Satan » américain et celui du « petit Satan » israélien ou « sioniste » (c’est-à-dire « juif »). Disons, pour simplifier, que, dans la vulgate néo-tiers-mondiste, l’impérialisme est toujours américain et le racisme toujours « sioniste ». Quant à la victime absolue, elle prend de plus en plus exclusivement la figure du Palestinien, plus précisément du Palestinien-martyr, en un sens plutôt chrétien ou plutôt islamique selon les récepteurs du message victimaire. Dans cette vision manichéenne du monde, les « masses opprimées » sont illustrées principalement par « les Palestiniens » (parfois, plus vaguement, par « les musulmans »), et « l’impérialisme » par la ténébreuse alliance des deux Satans, bref par l’Amérique et Israël. Le principe d’action qui s’y articule est bien connu : la « résistance à l’oppression » pensée comme un droit fondamental [29].
En France, l’analogie avec la guerre d’Algérie constitue un argument polémique particulièrement prisé par les ennemis d’Israël, en ce qu’elle permet de recourir à l’amalgame de l’armée israélienne avec l’armée française, elle- même réduite à une bande de soudards et de tortionnaires [30]. Dans les deux cas, les victimes ne sont-elles pas des « Arabes » ? Telle est la vision simpliste du monde partagée aujourd’hui par les militants du nouveau gauchisme anti-néo-libéral et par les guerriers des mouvements islamistes radicaux. Des Juifs peuvent être tolérés, voire acceptés dans cette mouvance islamo-gauchiste, à condition qu’ils fassent preuve de palestinophilie inconditionnelle et d’antisionisme fanatique. Le témoignage du chanteur-compositeur du groupe Zebda, Magyd Cherfi, d’origine maghrébine, et membre de la liste Motivé-e-s, permet de comprendre cette nouvelle confluence, cette « synergie » émergente : « On avait [...] compris que crier “Vive la Palestine !”, c’était devenir un héros. On avait un public acquis d’avance. Il y a des causes, dans un milieu d’extrême-gauche, qui te rendent intouchable. La Palestine, les beurs, ça crée parfois l’unanimité. [...] Il y a des Juifs aux Motivé-e-s [31]. Ils sont plus propalestiniens que les Arabes, comme s’ils se sentaient responsables... En général, les copains français, gauchistes, sont plus radicaux que les beurs [32]. »
Les représentations sociales antijuives sont nourries avant tout par des images télévisuelles et par des rumeurs. Car les rumeurs sur le comportement scandaleux des « sionistes » courent les banlieues françaises et ne sont pas étrangères, dans nombre de cas, aux passages à l’acte. Les trois jeunes gens qui, dans la nuit du 3 au 4 avril 2002, ont tenté d’incendier une synagogue à Montpellier, Morad, Djamel et Hakim (l’un âgé de 20 ans, les deux autres de 24 ans) se sont défendus en avançant qu’ils avaient entendu parler d’une terrible nouvelle : « Les Israéliens brûlent des mosquées ». Des gamins du coin assurent se souvenir d’avoir vu de telles images à la télévision. Et, tout naturellement, Morad avait affiché le sigle « SFR Palestine » sur le cadran de son téléphone portable [33]. En route ensuite pour le djihad contre les Juifs, cocktails Molotov en main ! Mais l’on peut aussi se contenter de manifester en hurlant des slogans, de concert avec des « copains français, gauchistes ». Quoi qu’il en soit, les rumeurs portent et alimentent des fantasmes mobilisateurs sur et contre « lesIsraéliens », « lessionistes », « lesJuifs ».
Dans toutes les manifestations pro-palestiniennes organisées à Paris en 2001 et en 2002, hautement allégoriques, des néo-gauchistes (trotskistes, anarchistes et professionnels de l’anti-mondialisation) côtoyaient des islamistes (du Hezbollah ou du Hamas), partisans de l’élimination pure et simple d’Israël. Cette confluence est médiatiquement symbolisée, à un autre niveau, par l’engagement inconditionnel de José Bové en faveur de la cause palestinienne. Une fraction croissante du mouvement « anti-mondialisation », mixte de tiersmondisme réchauffé et de romantisme révolutionnaire à usage médiatique (du « commandant Marcos » à José Bové), bascule dans l’antisionisme absolu. Il en va de même pour les deux grandes tendances du trotskisme français d’aujourd’hui : prolétarien et sectaire tel que l’incarne la démagogue misérabiliste Arlette Laguillier et celui à visage humain [34] (ou plutôt à visage poupin, à la Besancenot), dont les vues sur la politique étrangère semblent se réduire aux poncifs antisionistes et anti-impérialistes (ou anti-américains).
Le champ d’influence médiatique du trotskisme culturel est beaucoup plus considérable que celui du trotskisme de secte : universités, grands journaux, maisons d’édition, monde de la pub et du show-biz, etc., ce qui explique, au moins en partie, les traitements idéologisés du conflit israélo-palestinien ainsi que les présentations trompeuses des « incidents antijuifs » en France. C’est ainsi que s’opère une contamination réciproque de l’utopie révolutionnaire et du fondamentalisme islamique de style djihadiste, à l’occasion de mobilisations indistinctement « antisionistes », anti-américaines et « pro-palestiniennes ».
J’ai pu ainsi personnellement assister le samedi 2 mars 2002, à Paris (place Clichy, à 17 heures), à une manifestation pro-palestinienne itinérante lancée place de la République au début de l’après-midi. Outre les organisations francopalestiniennes attendues étaient notamment présents lors de cette manifestation le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB ), l’Association des jeunes musulmans du XIXe arrondissement, une délégation de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR ) [35], des militants de Lutte ouvrière (LO ), d’autres de la CNT (anarchistes). Le drapeau du Hezbollah (symbole non ambigu de l’islamisme radical) [36] était arboré par certains manifestants et la foule a repris plusieurs fois en chœur le « Allah Akbar ! » lancé au haut-parleur par un jeune islamiste juché sur un camion. Trotskistes et islamistes, un seul combat ! Le combat « contre le sionisme » et « pour la libération de la Palestine »... Au cours de ces manifestations pour le moins équivoques, ces singuliers « pacifistes » n’ont guère à la bouche que des paroles de haine, et, entre hurlements et vociférations, n’émettent distinctement que des slogans vengeurs et des cris guerriers. Ces « antiracistes » et « antifascistes » déclarés ne paraissent nullement gênés par les appels à la haine, voire au meurtre (« Mort aux Juifs ! », « À mort Israël ! »), lancés contre leurs ennemis diabolisés.
Lors d’une manifestation pro-palestinienne organisée le 19 avril 2002 à Paris, place de la République, les radicaux pro-Hezbollah aux slogans antijuifs voisinaient également avec des militants kurdes pro-FPLP, des militants d’Attac, de la LCR, de la CNT, et bien sûr des comités France-Palestine. Présent sur les lieux, Karl Laske, journaliste à Libération, ajoute cette précision (qui demeure cependant évasive sur l’équipement « sportif » des « jeunes ») : « Les jeunes bagarreurs arrivent aussi. Ils sont une soixantaine. Des beurs et quelques blacks, en tenue de sport. Visages à l’affût. Incontrôlés [37] ».
Autre exemple significatif de manifestation pro-palestinienne : la marche de la place de la République à celle de l’Opéra qui, le 28 avril 2002, a rassemblé environ 15000 personnes. On pouvait y voir les habituelles banderoles assimilant l’étoile de David à la croix gammée et des drapeaux palestiniens, et entendre le slogan « Bush, Sharon, assassins ». Mais surtout, comme le rapporte précisément le même journaliste de Libération, la forte présence de groupes islamistes s’est manifestée par une flambée de haine antijuive, exprimant la vérité de « l’antisionisme » ordinaire : « Place de la République, ils n’étaient que quelques dizaines à suivre un bras brandissant le Coran. Cantonnés en fin de cortège. Une banderole, des drapeaux du Hezbollah. Puis les jeunes ont surgi. Ils sont une petite centaine. De 15 à 20 ans. Ils remontent la manifestation par les trottoirs. Visage masqué ou casque sur la tête pour certains. Ils se mettent à courir. “On est tous des kamikazes !” “Hezbollah, Hezbollah !” Les CRS font leur apparition, rue Saint-Denis. “Ben Laden, Ben Laden”, hurlent les jeunes. Ils [...] s’intègrent à la manifestation. Puis en ressortent soudain. Un cortège d’islamistes les acclame. [...] Devant le Rex, ils forment un cortège. Les voilà près de 200, ils avancent au pas de course. “Les Juifs au fourneau”, lancent-ils soudain. Ils remontent sur les trottoirs, aux cris de “Jihad ! Jihad !” [...] Ils se mettent en rond pour brûler des étoiles de David. “À mort Israël”, crient-ils. Puis “À mort les Juifs”, et ils reprennent leur course. Près de l’Opéra, ils sifflent soudain le McDo. Foncent dessus. Des manifestants s’interposent. Plus loin, une femme leur parle. Hurlements. Crachats. “Je leur ai dit que j’étais juive”, raconte-t-elle. [...] Place de l’Opéra, ils tentent d’approcher de la sono aux cris d’“Allah Akbar !”. Cette fois, le service d’ordre bloque leur passage. Hurlements : “Vous êtes des collaborateurs d’Israël !” [...] [38]. »
À Paris, au métro Stalingrad, le 18 mai 2002, le Parti des Musulmans de France (PMF), créé en 1997 par Mohamed Ennacer Latrèche (son actuel président), a rassemblé, pour commémorer la « Naqba » (terme codé de la propagande palestinienne pour désigner la création d’Israël en 1948), plusieurs milliers de manifestants, dont certains étaient venus en autocar de Strasbourg (siège du PMF), Colmar et Mulhouse. L’appel mobilisateur de la manifestation était ainsi formulé : « Pour la libération de la Palestine : 54 ans d’occupation, 54 ans de résistance ». Sur l’un des tracts distribués au cours de la marche, les « croyants » et leurs sympathisants pouvaient admirer une carte de « Palestine » recouvrant l’intégralité du territoire d’Israël (« l’entité sioniste », en novlangue arabo-islamique), à l’image de celle des manuels d’histoire-géographie fabriqués par l’Autorité palestinienne, avec les subventions de l’Union européenne, pour endoctriner les enfants palestiniens et les former dans l’esprit du djihad. Le Parti des Musulmans de France s’était signalé en organisant à Strasbourg, le 7 octobre 2000, une manifestation pro-palestinienne (ou plus exactement antiisraélienne) qui avait rassemblé 3000 personnes, au cours de laquelle, au milieu des slogans « antisionistes », des slogans antijuifs avaient pu être entendus (« Mort aux Juifs ! ») [39]. Dans la soirée qui suivit la manifestation, des violences antijuives se produisirent dans toute la région.
Le Parti des Musulmans de France fait partie des organisations responsables de la publication et de la diffusion d’un faux antijuif largement diffusé au printemps 2002 [40], qui se fonde sur l’amalgame polémique de base de l’antisionisme absolu : l’assimilation du « sionisme » au « racisme » et au « fascisme », voire au « nazisme ». La forgerie, intitulée Le Manifeste « judéo-nazi » d’Ariel Sharon, prétend dévoiler « les origines du génocide actuel des Palestiniens » (sous-titre de la brochure) à travers une prétendue « véritable profession de foi nazie » du général Sharon qui « résume l’idéologie sioniste », ou, plus précisément, « dit ouvertement et explicitement ce que l’idéologie sioniste a toujours affirmé avec moins de précautions verbales depuis sa naissance vers la fin du XIXe siècle [41] ».
La brochure, publiée à Paris en avril 2002, comporte 63 pages et contient, outre la traduction française du texte faussement attribué à Sharon (p. 4-27), des « Notes de l’éditeur » (p. 28-38), la version anglaise du pseudo « Manifeste » (p. 40-50), et la traduction française d’un article violemment antisioniste attribué à Israël Shamir et repris d’un site Internet pro-palestinien (p. 52-63). La brochure est soi-disant éditée par : « Le Parti des Musulmans de France; le Parti de la France plurielle; l’Arab Commission of Human Rights; La Pierre et l’Olivier ; le Collectif de la Communauté tunisienne en Europe » (p. 2). Son auteur est Mondher Sfar (dont l’adresse électronique est précisée sur la même page 2), historien de formation, révolutionnaire marxiste et à ce titre opposant tunisien résidant en France depuis 1974, antisioniste militant et négationniste convaincu, qui collabora à la Revue d’histoire révisionniste créée par le militant d’extrêmedroite Henri Roques en 1990 [42]. À l’instar des Protocoles des Sages de Sion paraphrasant notamment le prétendu « Discours du Rabbin » (passage extrait d’un roman médiocre paru à Berlin en 1868, Biarritz [43], et présenté par les propagandistes antijuifs d’alors comme authentique), le document est fabriqué sur la base de propos rapportés dans un ouvrage d’Amos Oz, Les Voix d’Israël [44], comportant plusieurs entretiens avec des Israéliens ou des Palestiniens. Moyennant certaines manipulations, les déclarations d’un interlocuteur resté anonyme ont été attribuées à Ariel Sharon par les faussaires (le faux ayant circulé sur Internet avant de faire l’objet d’une publication).
Si, dans le titre de la brochure, l’expression « judéo-nazi » est mise entre guillemets, c’est parce qu’elle est expressément empruntée à Yeshayahou Leibovitz (cité p. 5 et présenté sommairement comme un « universitaire orthodoxe, connu pour sa dénonciation du nazisme en Israël ») dont les propos, cités hors contexte, sont souvent sollicités et exploités par la propagande palestinienne. C’est ainsi que la Revue d’études palestiniennes, dans sa livraison de l’été 2002 (n° 84), comporte en première page de couverture une citation décontextualisée de Leibovitz ayant déjà beaucoup servi à stigmatiser Israël : « Un chemin part de l’humanité, passe par la nationalité et aboutit à la bestialité. C’est celui qu’Israël a emprunté après la guerre des six-jours. » On fabrique donc des slogans avec des fragments d’une pensée complexe, dont un recueil d’articles judicieusement choisis donne une idée : Judaïsme, peuple juif et État d’Israël [45].
La stratégie rhétorique des propagandistes « antisionistes » est claire : faire parler des Juifs (si possibles célèbres et respectés) contre d’autres Juifs. Cette stratégie fonctionne également dans la quête de signatures « juives » pour légitimer des pétitions pro-palestiniennes ou des appels à manifester contre Israël : on sait que des Juifs déjudaïsés, saisis par la haine de soi ou la honte de soi, notamment des gauchistes (surtout trotskistes) ou des communistes, se prêtent à de telles opérations, avec ou sans la conscience claire de jouer le rôle d’alibis, d’« idiots utiles » ou de grands légitimateurs.
Dans un long tract du Parti des Musulmans de France, « Le Sionisme, l’antisémitisme et Israël », signé Mohamed Ennacer Latrèche et daté du 1er juillet 2001, qui fut distribué notamment lors d’une conférence organisée à Strasbourg le 9 avril 2002 sur le thème « Antisémitisme, racisme, xénophobie, intolérance, notre affaire à tous », on redécouvre la plupart des clichés de propagande « antisionistes » en cours dans les pays arabo-musulmans, centrés sur l’objectif final d’une destruction de l’État d’Israël, accusé d’illégitimité absolue et traité en « entité » criminelle : « Entité sioniste avant tout, Israël n’est qu’un État colonial. La Palestine sera, grâce à la lutte héroïque de tout son peuple, Musulmans, Chrétiens et Juifs [sic], libérée. [...] En devenant des tueurs d’enfants, les Sionistes viennent enfin de se démasquer à la face du monde. L’illégitimité d’Israël est désormais de plus en plus perceptible par l’opinion publique internationale. [...] En résumé, le Sionisme est un ultra-nationalisme [...]. Il se caractérise ainsi par son exigence de domination d’un groupe d’individus sur les autres. L’apartheid, le racisme, l’exclusion font partie de ses fondements. Le terrorisme, la destruction, la manipulation, et la diffamation, de ses moyens d’action. [...] La Palestine, une fois décolonisée, sera la terre d’accueil pour tous ceux qui voudront y vivre en paix. [...] Quant au Sionisme, tout comme le Nazisme, tôt ou tard il disparaîtra. Vive la résistance palestinienne et vive la Palestine libérée [46]. »
Quant à la manifestation anti-américaine organisée à Paris le 26 mai 2002 à l’occasion de la venue du président américain George W. Bush en France, elle a rassemblé toutes les formations d’extrême-gauche (avec en tête le candidat de la LCR à la présidentielle), marchant à côté du PCF, des Verts, du mouvement Attac, du MRAP et des collectifs de soutien aux Palestiniens, voisinant avec des islamistes du Hezbollah ou du Hamas. Les slogans pacifistes et humanitaristes sont certes au rendez-vous, avec la pincée requise d’anti-américanisme : « Pour le droit, contre la guerre », « Nous voulons la justice, arrêtez la guerre », « Assez de cupidité, assez de guerre, assez de Bush », « Bush criminel, Chirac complice », mais ces slogans mobilisent moins que les « Bush, Sharon, assassins », « Bush, Sharon, c’est vous les terroristes ». Bref, comme le souligne le journaliste de Libération, « c’est le conflit israélo-palestinien qui mobilise », avec les dérapages antijuifs devenus ordinaires. Karl Laske rapporte ainsi ce qu’il a vu et entendu : « Le cortège le plus important est celui des organisations de protection du peuple palestinien, dont les militants sont allés à Ramallah, en mission “d’interposition”, lors de l’opération “Rempart”. Les radicaux du Hezbollah apparaissent ici et là. Un petit groupe, mélange d’intégristes et de jeunes de banlieue, se place derrière la banderole de tête. Ils font flotter le drapeau jaune frappé de kalachnikov. Puis s’en vont à l’arrière. [...] À Bastille, ils brûlent des drapeaux américains et israéliens, sous les cris de Allah Akbar. Leur petit cortège grossit. Monte à 200 personnes. Vers 17 heures, les plus jeunes s’en prennent aux passants. Un couple en scooter est poursuivi. Quelqu’un a hurlé qu’ils étaient juifs. Bousculades [47]. »
Même le journal Le Monde n’a pu éviter de mentionner, en les déplorant, les incidents antijuifs qui se sont produits lors de cette manifestation supposée « anti-Bush » : « Le foulard palestinien noué sur la tête façon Intifada, brandissant des étendards jaunes du Hezbollah, une trentaine d’adolescents de banlieue ont été à l’origine de plusieurs incidents sérieux lors du défilé parisien contre George Bush. Après avoir brûlé un drapeau américain et scandé des slogans antisémites et pro-Ben Laden, ce groupe, surexcité, a insulté les commerçants qui se trouvaient sur le parcours de la manifestation avant d’agresser un jeune garçon et une jeune fille de leur âge circulant en scooter. “C’est des Juifs”, indiquait l’un des membres du groupe. Les deux adolescents jetés à bas de leur engin ont dû leur salut à l’intervention d’autres manifestants beurs et d’un inspecteur de police qui les ont hissés sur le toit d’une voiture [48]. »
Une fois rendus publics, ces faits ont soudainement mais fortement agacé les milieux trotskistes qui, jusque là, s’étaient tus sur ces gênantes convergences suscitées par la haine d’Israël. Outre les déclarations publiques rituelles sur la nécessité d’« isoler » les indésirables (les islamistes trop voyants), les propagandistes de la LCR se sont efforcés de diffuser le motif d’une symétrie entre les islamistes radicaux et les « activistes » de certains groupes sionistes situés à l’extrême-droite (tel le Betar). Chaque « camp » aurait ainsi ses « extrémistes », toujours « minoritaires » ou « marginaux », également condamnables pour leur « violence » ou leurs « incitations à la haine [49] ». La représentation idéologique qu’il s’agit de diffuser, c’est celle d’un égal danger pour la démocratie qu’incarneraient les groupuscules sionistes d’extrême-droite et les réseaux islamistes prônant le djihad. Fiction de propagande : si le Betar peut constituer un danger furtif, à Paris, pour des manifestants anti-israéliens d’extrême-droite ou d’extrêmegauche, les islamistes radicaux constituent une menace réelle pour la paix et la liberté dans le monde. Les « extrémistes juifs » ne brûlent pas les mosquées, ils n’éduquent pas leurs enfants pour en faire d’efficaces « bombes humaines », ils ne montent pas, contre leurs ennemis désignés, des opérations comparables aux attentats anti-américains du 11 septembre 2001.
Mettre sur le même plan « islamistes radicaux » et « sionistes radicaux » est soit une preuve de sottise (important et trop oublié facteur psychosociologique !), soit un indice de volonté manipulatrice, privilégiant les opérations tactico-stratégiques de diversion ou de voilement par substitution (d’un danger illusoire à un danger réel). Précisons au passage que l’intention propagandiste n’est nullement exclusive de la sottise, notamment de cette sottise idéologisée et psittaciste dont le militantisme d’extrême-gauche fournit des illustrations incomparables. Cette stratégie de voilement de la nouvelle dynamique « antiimpérialiste » (autour de la communauté de combat formée par les néo-gauchistes et les islamistes) nous intéresse surtout par l’aveu qu’elle implique, soit la reconnaissance de la présence du goupement djihadiste Hamas (branche palestinienne des Frères musulmans) dans ces manifestations parisiennes. La revue Pour la Palestine a ainsi publié, en été 2002, un article de l’agitateur trotskiste sous pseudonyme de « René Monzat », journaliste nécessiteux se présentant abusivement comme « chercheur » et « spécialiste de l’extrêmedroite » : « Il faut [...] isoler le noyau militant du Hamas, apparu publiquement à Paris cette année. [...] Le Hamas commence à satelliser deux ou trois bandes de crétins antisémites, qui risquent de provoquer des incidents graves. Ils ont profité de la faiblesse et de la mauvaise coordination des SO pour s’infiltrer dans les manifs “Pour une paix juste” ou contre George Bush [50]. » C’est là certes reconnaître la présence des islamistes, devenus socialement visibles, mais pour en minorer le nombre et en minimiser l’importance.
Cette convergence inédite des islamistes radicaux portés par le fanatisme anti-occidental et des nouveaux gauchistes s’efforçant de réactiver l’utopie communiste par la démagogie « anti-mondialisation [51] » pourrait – gestation – s’incarner dans une nouvelle alliance trans-nationale contre les démocraties libérales-pluralistes, abusivement assimilées au « néo-libéralisme » érigé en figure du mal absolu. Le destin de cette figure émergente de l’internationalisme révolutionnaire est lié à celui du mouvement antiglobaliste, à travers lequel les postures dites naguère « progressistes » se redéfinissent. Naissance d’une configuration qu’on pouvait croire hautement improbable : la « configuration islamoprogressiste ».
Son moteur passionnel est l’engagement total en faveur de la « cause palestinienne », symbole pour certains de la cause des Arabes ou de celle des musulmans, et pour d’autres de la cause des « pauvres », des « démunis », des « peuples du Sud », voire des « prolétaires de tous les pays ». Le misérabilisme néo-chrétien insiste sur le motif du « désespoir », présent dans la rhétorique communiste et tiers-mondiste : en transformant « les Palestiniens » – entité globalisée et essentialisée – en communauté de « désespérés », et en supposant par ailleurs que l’islam est « la religion des pauvres » (des opprimés, des déses-pérés, etc., qui, en tant que tels, ont le droit de se révolter), on conclut qu’il faut prendre aveuglément le parti des islamistes palestiniens, transfiguré en parti des désespérés, auxquels on accorde un droit absolu à la « résistance », c’est-à-dire au terrorisme, de préférence aveugle. Face aux attentats anti-américains et antiisraéliens, les réactions de la nouvelle gauche radicale vont significativement de l’indulgence à la complaisance, voire à la réjouissance.
Illustrons brièvement cet imaginaire judéophobe tel qu’il s’est normalisé dans certains secteurs de la société française et tout particulièrement dans des « milieux issus de l’immigration maghrébine ». Les slogans usuels couplent l’appel au meurtre visant « les Juifs » et les cris de solidarité avec les Palestiniens. À Puteaux, dans la nuit du 11 au 12 octobre 2000, de multiples inscriptions antijuives étaient lisibles : « À mort les Juifs », « Vive la Palestine », « À mort Barak » (le slogan « Sharon assassin » prendra vite la relève). À Sarcelles, en janvier 2002, on pouvait lire sur une même porte ces graffiti au contenu minimaliste : « Palestine » et « À bas la juiverie ». Farid, 22 ans, de Trappes, qui utilise Internet, témoigne, au début d’avril 2002 : « Les jeunes autour de moi, obligé, ils disent “à mort les Juifs”. Quand on regarde la télé avec des copains et que des Israéliens sont tués dans un attentat, il y en a qui sont contents [52] ». Certains parents ne sont pas en reste. Une mère de famille algérienne d’un quartier HLM de Trappes confie au journaliste qui l’interroge : « Depuis que je suis petite, on dit que les Juifs sont dangereux. Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître [53]. » On oscille ainsi entre le désir d’évitement (ou la phobie du contact) et le rêve de vengeance, prenant la forme de l’appel au meurtre.
La formule arabo-islamique de la « solution finale » de la question juive a été trouvée par le lumineux ministre syrien de la Défense, Mustapha Tlass : « Si chaque Arabe tuait un Juif, il ne resterait plus de Juifs » (déclaration faite sur la chaîne de télévision LBC, 5 mai 2001). Le « président Arafat », au milieu des années 1990, alors même que se négociaient les accords de paix, lançait compulsivement : « Djihad ! Djihad ! Djihad !... [54] ». Reclus et cerné à Ramallah, fin mars 2002, le tortueux leader s’efforce de transformer la situation à son avantage : vieux, faible, isolé, mais inébranlable, il lance, à la manière de n’importe quel islamikaze, qu’il est prêt à mourir en « martyr », qu’il désire suprêmement le « martyre », couronnement de son combat destructeur. L’idéal suprême, c’est la mort en « martyr » : en en faisant bruyamment l’éloge, Arafat légitime le terrorisme suicidaire, il exalte les islamikazes. Et il répète litaniquement le message sur de nombreuses chaînes de télévision arabes, appelant tous les Palestiniens à se transformer en tueurs suicidaires : « Je leur dis que je serai un martyr, un martyr, un martyr et un martyr. Allah, donne-moi le martyre [...]. Nous prions Allah qu’il fasse de nous des martyrs, des martyrs. Nous marchons sur Jérusalem, des martyrs par millions. Nous marchons sur Jérusalem, des martyrs par millions. » (Interview sur la chaîne al-Jazeera) [55]. Le cerveau reptilien du vieux démagogue s’exprime par la répétition en slogans : « Je recherche le martyre. Allah, accorde-le-moi. Est-ce que je vaux mieux que nos jeunes héros ? Nous recherchons le martyre. Nous le voulons tous. Tout le peuple palestinien est prêt au martyre. [...] Nous marchons sur Jérusalem, des martyrs par millions. » (ibid.). À la télévision égyptienne, Arafat répète : « Nous marchons sur Jérusalem, des martyrs par millions. [...] Ne me souhaitez pas le salut ! Priez pour que je sois un martyr. Y a-t-il mieux que de finir en martyr sur cette terre bénie ? »
Le grand légitimateur de l’Intifada djihadiste, par cette auto-héroïsation de propagande, s’offre en emblème de l’image d’Épinal des Palestiniens (la jeunesse en moins). Il y a des Occidentaux, et en grand nombre, pour croire à ce verbiage islamo-guerrier destiné à plaire en provoquant de l’émotion. Le dénommé Djamel, vingt ans, habitant Trappes, ne cache pas ses solides certitudes au journaliste qui l’interroge, au début d’avril 2002 : « Sharon veut détruire les Palestiniens et les faire fuir. Il n’aurait jamais fait ça avant le 11 septembre. On a accusé Ben Laden sans aucune preuve [...]. Dans le Coran, Allah dit que nos pires ennemis sont les Juifs. De toute façon, ils ont toujours causé la perte des gens [56]. »
On reconnaît les clichés médiatiques et les jugements stéréotypés en cours, égrenés sans la moindre distance critique. Voilà un jeune esprit endoctriné, admirateur de fanatiques, prêt à être lui-même fanatisé si l’occasion se présente. Le fanatisme n’a jamais cessé d’exercer sa puissance de séduction. Mais il est susceptible de se travestir : le djihad contre Israël a pu être ainsi rebaptisé « Intifada » ou « résistance ».
 
Résister au conformisme palestinophile
 
 
Un conformisme palestinophile s’est étendu sur les sociétés d’Europe de l’Ouest, où un « antisionisme » fanatique a saisi une grande partie de l’opinion. Sharon « l’assassin », Arafat « le héros » (ou « le martyr ») ; ou encore : les Israéliens « bourreaux », les Palestiniens « victimes » : ces deux images opposées résumant le mythe manichéen qui structure l’interprétation dominante du conflit israélo-palestinien depuis la fin du XXe siècle. Tout particulièrement en France où les élites politiques, médiatiques et intellectuelles, qu’elles soient de culture gaulliste ou de culture marxiste, sont largement gagnées à la « cause palestinienne », on assiste à ce qu’il faut bien appeler une croissante « arafatisation des esprits » – alors même que la bureaucratie corrompue et la dictature militaro-policière qu’incarne Arafat sont sévèrement critiquées par nombre de responsables et d’intellectuels palestiniens. La « cause palestinienne » idéalisée fait désormais partie du « chic » idéologique, le snobisme culturel s’en est emparé, le monde médiatique en a intériorisé les évidences de base, le show-biz lui-même donnant parfois dans une palestinophilie et une israélophobie radicales. Le couplage du mouvement « anti-mondialisation » et de la « cause palestinienne » a été réalisé au printemps 2001, comme une opération stratégique du fait que ledit mouvement et ladite cause partagent les mêmes ennemis diabolisés (les États-Unis et Israël) [57].
Le conflit israélo-palestinien est vécu depuis plusieurs années comme une affaire personnelle par nombre de citoyens français, il se prolonge en France par une guerre politico-culturelle utilisant manifestations, pétitions et contre-péti-tions, etc., qui a fait émerger un nouveau clivage idéologiquement transversal. L’israélophobie idéologiquement normalisée est désormais présente dans toutes les régions du monde. Et ce, jusqu’à sombrer dans le grotesque, le cocasse ou l’odieux. Donnons-en une illustration particulièrement significative, fournie par une intervention antisionistement correcte de la censure chinoise à propos d’Albert Einstein, en juillet 2002, épisode ainsi rapporté le 1er août 2002 par le quotidien Libération : « Une exposition organisée par les services culturels israéliens et consacrée à la vie du savant devait être présentée en Chine dans deux semaines. Elle se compose de documents appartenant à l’Université hébraïque de Jérusalem, à laquelle Einstein a légué tous ses biens à sa mort. Mais au dernier moment, le ministère chinois de la Culture a demandé que soit retiré environ 10% du texte accompagnant l’exposition : les passages indiquant que Einstein était juif, qu’il avait soutenu la création de l’État d’Israël et que les dirigeants de l’État hébreu lui avaient même proposé d’en être le premier président, invitation qu’il avait déclinée. Pékin veut apparemment faire du zèle pour montrer son soutien à la cause palestinienne [58]. »
Les incidences de ces partis pris et passions idéologiques sur le champ des opinions politiques ne sont plus négligeables en France. À gauche comme à droite, pro-israéliens et pro-palestiniens se distinguent nettement, se confrontent et s’affrontent par divers moyens. Des rapprochements inattendus s’opèrent, par-delà le clivage droite/gauche, ou encore par-delà l’opposition entre libéraux et républicains. L’agrégation de l’américanophobie et de l’israélophobie produit des effets de redéfinition et de redistribution des positions. Quant aux extrêmes, ils sont outrancièrement palestinophiles, les archéo-trotskistes et les nouveaux gauchistes « anti- mondialisation » du type José Bové plus encore que les vieilles formations d’extrême-droite, et ce alors même que l’islamisation de la cause palestinienne s’accentue, transformant toujours plus une guerre de libération nationale en une guerre sainte visant à nettoyer la « terre palestinienne », supposée terre d’islam englobant l’actuel territoire d’Israël, à la nettoyer de tous les « mécréants » étrangers, et surtout des Juifs.
Le communiste d’origine vénézuélienne Vladimir Illich Ramirez Sanchez, connu sous le nom de Carlos, terroriste célèbre converti à l’islam en 1975, reconnaît volontiers, dans un entretien accordé le 1er novembre 2001 (de la prison de la Santé) à la revue néo-fasciste Résistance !, le fait et l’importance stratégique des confluences ou des convergences entre les « extrémistes » de gauche et de droite parmi lesquels certains idéologues, tel le « nationaliste révolutionnaire » Christian Bouchet, visent explicitement à « constituer un front uni » pour « lutter contre les ennemis communs : l’impérialisme yankee et le sionisme » : « J’utilise souvent le terme convergence, au sujet de militants d’idéologies différentes avec qui nous nous retrouvons d’accord sur l’essentiel. [...] Tous ceux qui combattent les ennemis de l’humanité, à savoir l’impérialisme états-unien, les sionistes, leurs alliés et leurs agents, sont mes camarades. [...] Je me suis converti à l’islam en octobre 1975, et je continue à être communiste. Il n’y a pas de contradiction entre la soumission à Dieu et l’idéal de la société communiste. [...] Je suis un fédayi. La situation en Palestine est le reflet de celle du monde arabo-musulman : désastreuse ! Mais je vois l’avenir radieux ! Mes vœux les plus chers sont pour la libération de la Palestine et de tous les pays occupés par des forces étrangères. [...] L’islamisme radical est bigarré, hétéroclite et protéiforme. On y trouve le meilleur et le pire : des mouvements djihadistes jusqu’à des réactionnaires liberticides et misogynes. [...] Après la désagrégation du camp socialiste athée, les vrais djihadistes s’attaquent au monstre yankee et réclament la libération des trois lieux saints de La Mecque, de Médine et de Jérusalem. [...] J’ai eu un profond soulagement en voyant les héroïques opérations de sacrifice du 11 septembre 2001. J’ai compris que mon sacrifice à Khartoum n’avait pas été vain. Cheikh Oussama Ben Laden est le modèle du moudjahid. C’est un martyr vivant, un pur [59]. »
Cette vague planétaire de judéophobie est théorisée sans fard par certains milieux islamistes, comme une nouvelle guerre mondiale : « Cette guerre est entre nous et les Juifs », répétait Oussama Ben Laden dans une vidéo récente diffusée le 19 mai 2002 en Grande-Bretagne par l’agence de presse islamique Ansaar. Plus précisément, dans une lettre diffusée à la fin de mars 2002 et authentifiée par la signature manuscrite du leader islamiste, Ben Laden, après avoir évoqué le siège du camp de Jenine et le plan de paix saoudien, lançait un véritable appel au meurtre de masse : « J’appelle à la révolte contre les tenants de l’hérésie. Ils doivent être tués. J’appelle au meurtre de tous les Américains, de tous les Juifs, par balles, à coups de couteau ou même en leur lançant des pierres [60] ».
La nouvelle judéophobie, dans sa version islamiste-djihadiste, est explicitement exterminatrice, elle définit son combat comme une entreprise d’élimination totale des figures de l’ennemi absolu, amalgamées dans l’expression « judéo-croisés [61] ». Elle s’imagine comme une façon, pour les « croyants », d’atteindre leur salut, au-delà même de l’accomplissement de leur devoir. Le Français Zacarias Moussaoui, seul inculpé du fait des attentats du 11 septembre 2001, a déclaré sans fard, dans l’une de ses requêtes adressées à la juge Leonie Brinkema : « SS Brinkema, je suis musulman, je me battrai et Allah me donnera la victoire. [...] Attention, attention, Ô Juif, l’armée de Mahomet revient ». C’est, littéralement, la réinvention de la « lutte finale », avec l’assurance proclamée de la victoire finale.
L’appel au meurtre systématique des Juifs et des Américains s’inscrit dans un mythe du salut, dont le rite privilégié est précisément l’assassinat « purificateur ». Le « martyr »-assassin (disons, l’islamikaze) représente l’arme suprême de ces nouveaux fanatiques éradicateurs, voués à tuer des Israéliens en tant qu’Israéliens, et, par-delà tout euphémisme et sans faire de quartier, des Juifs en tant que Juifs. Il est pourtant évident que ces tueurs suicidaires par fanatisme ne sauraient être considérés comme des « martyrs », ni même comme des kamikazes au sens strict du terme (ces derniers acceptaient de mourir pour attaquer et détruire des cibles militaires, et non pas civiles). La responsabilité des musulmans investis d’une autorité théologique est sur ce point directement engagée : décerner à des assassins superstitieux le titre de « martyr » revient à encourager leurs imitateurs. Les déclarations du cheikh Ahmed al Tayeb, considéré comme « libéral » (!), nommé Grand Mufti par le président Moubarak, et ainsi devenu le numéro deux de l’islam égyptien, sont sur ce point particulièrement irresponsables : « Ces opérations [des kamikazes palestiniens] sont des actes de légitime défense et de lutte contre l’occupation. Selon nous, leurs auteurs ne se suicident pas. Ce sont des martyrs. [...] Les opérations-martyrs sont la seule méthode qui reste aux Palestiniens pour se défendre. [...] Le peuple israélien est un peuple armé et agresseur. En Israël, toute la population peut être enrôlée dans l’armée. La résistance palestinienne attaque donc des civils qui peuvent devenir des militaires. Cela peut être difficile à comprendre pour des Européens [62] ».
Le sophisme consiste ici à refuser, dans le seul cas de la nation israélienne, le principe même d’une différence entre l’armée et la population civile. Il s’ensuit que tout Israélien peut et doit être légitimement considéré comme une cible militaire : femmes, enfants, nouveaux-nés (militaires potentiels !). La gravité de ces propos, où la mauvaise foi s’allie à la haine, vient de ce qu’ils sont proférés par l’une des plus hautes autorités de l’islam au nom de l’université d’Al Ahzar (l’université théologique du Caire), du ministre des Affaires religieuses et du Dar-el-Ifta (dirigé par ledit Grand Mufti), qui seraient « unanimes à penser » de la sorte. Ces propos prennent leur sens dans une logique de guerre totale, et confèrent en retour une totale légitimité théologico-religieuse à des massacres de populations civiles, célébrés comme des « actions de résistance ».
Oussama Ben Laden n’a fait que traduire en règles opérationnelles cette vision manichéenne d’une nouvelle et inévitable guerre mondiale entre « l’alliance judéo-croisée [63] » et « le monde musulman » : « Ce qui est évident dans cette campagne judéo-chrétienne contre le monde musulman d’une violence jamais vue auparavant, c’est que les musulmans doivent assembler toutes les forces possibles pour repousser l’ennemi : dans les domaines militaire, économique et dans celui de la prédication [64] ». Présupposant cette vision manichéenne d’une « guerre des civilisations » réduite au conflit entre l’« Occident » et le monde de l’islam, mais y insufflant une forte dose d’idéologie victimiste et de ressentiment, l’islamiste Kamel Daoudi, né en Algérie le 3 août 1974 puis naturalisé Français le 14 juin 2001, déclare dans une « confession » aux accents paranoïaques rendue publique le 9 septembre 2002 : « Ces années-là, 1991 à 1993, c’était aussi la guerre du Golfe et ses conséquences tragiques. L’Occident nous haïssait car nous étions arabes et musulmans. [...] L’Occident était en guerre contre moi, il fallait que je réagisse. L’assassinat ciblé (sic) de Khaled Kelkal finit par m’en convaincre. [...] Les médias français n’ont fait qu’exaspérer cette haine qui me rongeait le cœur et l’esprit, à force de désinformation, d’intoxication, de commentaires cyniques, de subjectivité évidente des spécialistes de pacotille du Maghreb et du monde arabo-musulman. Heureusement que je connaissais l’Internet très tôt (dès 1992), et que j’avais mes propres canaux d’information... Après ma formation intellectuelle, il me fallait maintenant avoir une formation religieuse et militaire digne de ce nom. L’Afghanistan, contrée certes mythifiée par les nôtres, était la meilleure destination possible. [...] Toute cette guerre unilatérale menée par l’Empire du monde autoproclamé, dont la force est américaine et l’idéologie sioniste et WASP, n’a trouvé aucun résistant si ce n’est cette légion (al-Qaïda) exilée dans une contrée désolée [...] [65]. »
Voilà ce que nous devons comprendre, et oser affronter, d’abord par l&rs