2003
Outre - Terre
De Weimar à Weimar ?
FN, le parti de la grande nation
Gilles Mastalski
DEA Le Monde au Temps présent, membre du comité de rédaction d’Outre-Terre.
Le siècle passé a été selon le Front national celui d’un « abaissement continuel »
et d’erreurs funestes : les traités de Versailles, de Sèvres et de Trianon à l’origine de la Seconde Guerre mondiale, voire des conflits balkaniques d’aujourd’hui
[1]. Des « reculades » de la Troisième République à juin 1940, de Suez à
Diên Biên Phu à la dépossession définitive du statut de grande puissance sous
la Quatrième République, mais en passant sous silence le rôle de l’État français
de 1940 à 1944.
On pouvait penser que la Cinquième République marquait un retour de la
France sur la scène internationale, il n’en est rien. De Gaulle qui n’est pas
nommé apparaît ici comme le liquidateur de l’Empire colonial (accords
d’Évian).
Aurait plus généralement prévalu durant toute la Guerre froide une subordination de facto aux États-Unis, malgré le retrait de la structure militaire de
l’OTAN en 1966 (d’ailleurs non mentionnée). Politique atlantiste qui est
d’ailleurs le fait de tous les gouvernements de la Cinquième, y compris après
1981 (sommet de Versailles en 1982 et discours de Mitterrand au Bundestag de
1983). La participation française à « l’agression de l’OTAN contre la Serbie au
Kosovo » marquant pour les responsables du Front l’ultime abandon d’une politique étrangère autonome.
« Alignement systématique » de Paris sur Washington qui s’accompagnerait
cependant d’une étonnante ouverture à l’égard des régimes communistes
jusqu’à leur écroulement en 1989-1991, le Front en voulant pour preuve d’abord
le soutien à Gorbatchev puis l’attitude française, singulièrement complaisante,
lors du putsch de Moscou en août 1991.
En réalité, nos gouvernements regretteraient Yalta : « cela les dispensait de
penser la politique de la France, de préférer le risque de l’indépendance au
confort de la soumission
[2] ». Raison de fond : le temps des nations serait, selon
nos gouvernants, dépassé ; n’ont-ils pas préféré l’Union soviétique et la Yougoslavie aux nations qui les composaient ? N’ont-ils pas continué de promouvoir
la division de l’Allemagne au moment où celle-ci se réunifiait ? Et sous forme
plus lapidaire : « la France n’a pas à avoir d’avenir puisqu’elle n’a plus de raison
d’exister
[3] ». Débâcle donc sur tous les terrains : la France a été supplantée à
l’Est et dans les Balkans par l’Allemagne et les États-Unis : « Après que ces
pays eurent recouvré leur indépendance, nous ne nous y sommes plus intéressés ; nous avons laissé l’Allemagne remplir le vide ainsi créé et reprendre son
traditionnel
Drang nach Osten (grâce à un mark fort) et soutenir les musulmans
balkaniques
[4] » ; Paris étant par ailleurs exclue des Accords de Dayton
(décembre 1995), ce qui scellait son éviction. Et puis : à force d’exiger des pays
d’Europe centrale et orientale – Pologne, Hongrie, République tchèque – une
conformité à des critères économiques « draconiens » et au moins sembler faire
obstacle à leur adhésion à l’Union européenne, nous les avons rapprochés de
Berlin et de Washington. Sans parler de notre désintérêt pour la Russie où la
France pouvait historiquement bénéficier d’une présence forte
[5] !
Au Proche-Orient, la France a « renoncé à son rôle de protectrice des communautés chrétiennes », mais elle est dans un même temps restée passive durant le
processus qui a conduit aux accords d’Oslo tout en s’alignant à l’occasion par la
voix du premier ministre d’alors, Lionel Jospin, sur les « décisions les plus contestables » de l’État d’Israël, le gel d’Oslo et la poursuite des implantations de colonies en Cisjordanie. Elle a repris à son compte la notion américaine d’État-voyou
alors que « d’autres dans la région mériteraient tout autant, sinon plus, le même
qualificatif
[6] » et se rend honteusement complice de la « barbarie anglo-saxonne »
en Irak
[7]. Au Maghreb, c’est-à-dire en Algérie qui seule intéresse le Front, sont
dénoncés le soutien de tous les gouvernements français à la « dictature post-FLN
ainsi qu’une politique trop généreuse de visas en faveur des « ex-égorgeurs fellaghas en fuite devant les nouveaux égorgeurs islamistes ».
« Décolonisation bâclée » en Afrique subsaharienne où les gouvernements
successifs de la Cinquième ont systématiquement effectué les « mauvais
choix », avec une déconcertante constance, apportant ainsi leur soutien à des
« dictatures tribalo-socialistes
[8] ». N’a-t-on pas longtemps préféré et ne préfère-t-on pas encore Abdou Diouf à Wade au Sénégal, Sassou-Nguesso à Lissouba
au Congo-Brazza, sans oublier l’Éthiopien Mengistu de naguère ou plus récemment le gouvernement islamiste de Khartoum auquel on a livré des photossatellites alors qu’on savait pertinemment qu’il menait une guerre sans merci aux
chrétiens du sud du pays. « L’obsession antiraciste » des gouvernements français les conduisant aussi à soutenir Nelson Mandela en Afrique du sud, donc
l’homme qui a contribué « à ruiner le pays en provoquant l’exode des Blancs ».
De même pour l’Amérique centrale et latine où la France qui brille d’ordinaire par son absence a soutenu des régimes marxistes – Cuba – ou « cryptomarxistes » – le Nicaragua – dont l’idéologie ne manquait et ne manque pas
d’influencer les milieux indépendantistes aux Antilles françaises, des régimes
qui lui contestaient donc sa souveraineté sur des parties de son territoire, en
l’occurrence ses départements d’outre-mer.
Ou encore dans le Pacifique puisqu’arrivera tôt ou tard en Nouvelle-Calé-donie ce qui s’est produit aux Nouvelles-Hébrides, l’actuel Vanuatu, « où les
pasteurs protestants locaux d’origine anglo-saxonne s’activent à effacer tout ce
qui, de près ou de loin, est français
[9] ». Une situation due au manque de fermeté
de Paris vis-à-vis de Canberra et de Wellington.
Enfin pour l’Extrême-Orient dont l’importance économique et géostratégique n’est plus à démontrer, la France, extraordinairement discrète, se manifesterait uniquement afin de promouvoir une « francophonie au rabais » à
Hanoi
[10] et soutenir en dernière instance le « dictateur » chinois Li Peng, reçu en
son château par Jacques Chirac et l’une des dernières dictatures marxistes de la
planète, Paris n’en finissant plus, comme l’atteste l’affaire des « frégates de
Taiwan », de courtiser des régimes que l’on croyait discrédités par l’histoire au
mépris de ses véritables amis
[11].
C’est que la France, en réalité, n’existerait déjà plus. Débat largement
dépassé aujourd’hui que celui qui oppose les partisans d’une confédération
européenne à ceux d’une fédération. L’intégration « à marche forcée » initiée
après la guerre a privé notre nation de presque tous les attributs de sa souveraineté au sein du super-État eurocratique des traités de Maastricht et
d’Amsterdam
[12].
Trois explications globales, pour le Front, à cette déchéance :
- Le rapport de force à l’intérieur : « la politique du dehors avec les raisons du
dedans
[13] ». C’est parce qu’il y avait des ministres communistes au gouvernement qu’on a refusé de condamner l’état de siège en Pologne. Et ce sont les
« obsessions » antiracistes « de Jacques Chirac qui ont amené Paris à s’associer
aux frappes contre le soi-disant nouvel Hitler, Slobodan Milosevic ».
- La France officielle, consciente de la dissolution du pays dans le super-État
européen, a « cessé de croire (qu’elle avait) un message à délivrer au monde ».
- Ses dirigeants ont en fait « honte de la France » et veulent la« modeler sur la
ploutocratie marchande anglo-saxonne » ; elle y perdra, en même temps que sa
souveraineté, son identité pour « se fondre dans une communauté internationale
aux intérêts inavouables, aux indignations sélectives, aux idéaux occultes
[14] ».
On imagine sans peine que sont visés ici, outre les États-Unis, les milieux d’affaires internationaux (cosmopolites ?) et peut-être la franc-maçonnerie.
Sur quels principes reconstruire la France dans le monde ?
La France, « plus vieille nation du monde après la Chine », doit retrouver sa
capacité de dialogue sur la scène historique des nations. Elle préférera logiquement et sans succomber à un quelconque isolationnisme, des accords bilatéraux,
entre États souverains, aux « accords multilatéraux généraux » qu’elle sera
d’ailleurs amenée à renégocier. Tout cela dans un cadre hiérarchisé :
- d’abord quant à la civilisation. Il s’agit ici des pays d’Europe centrale et orientale avec lesquels la France partage les acquis essentiels de l’Occident, hors bien
entendu Maastricht et Amsterdam ;
- ensuite au plan de la langue. Ce sont les pays francophones « de souche française », Québec, Wallonie, Val d’Aoste, mais aussi africains, « en s’écartant
cependant des voies ubuesques empruntées jusqu’à présent » : si la France doit
les aider, c’est dans une perspective du « retour des populations immigrées sur
leur sol d’origine
[15] »;
- enfin en matière spirituelle. On trouve ici les chrétiens du Liban et sous un
angle différent, les nations comme celles d’ex-Indochine française, de Chine et
de Corée du nord.
Des principes aux propositions
Le programme du Front national, qui comporte dix-sept propositions, s’articule
autour de cinq grands thèmes.
L’anti-communisme toujours
Alors que l’opinion publique a rangé la Guerre froide et le communisme au
magasin d’antiquités, le Front refuse d’oublier trop vite que plus d’un milliard
et demi d’hommes vivent sous ce dernier régime en Asie orientale et à Cuba.
Sans compter que manque toujours un bilan de « l’idéologie la plus sanglante
de l’histoire de l’humanité
[16] ». Il conviendrait en effet, explique le Front, d’envisager un « procès de Nuremberg » où seront jugés instigateurs et complices
(proposition n° 4). Ceci d’autant que tous les dirigeants français sont à associer
aux « conséquences dramatiques » de cette idéologie.
L’anti-américanisme naturellement
Il n’aura rien de primaire, car la France fait partie du même monde que l’actuelle hyperpuissance, soit l’Occident, que les États-Unis auxquels elle préservera donc sa loyauté amicale. Néanmoins, Paris ne passera plus, au plan économique, par Bruxelles, mais fera valoir directement ses intérêts dans le cadre de
l’OMC et sera même à l’origine d’« initiatives diplomatiques » visant à « réguler
les échanges mondiaux » (proposition n° 2). Elle combattra la « sous-culture
américaine », même s’il faut dans ce domaine blâmer l’« affaiblissement de nos
valeurs » et la « trahison de nos dirigeants ». Et puis il est temps de sortir de
l’OTAN – qui n’a plus de raison d’être depuis la disparition de l’URSS et du bloc
de l’Est – tout comme de l’Union de l’Europe occidentale, « parlement » à sa
botte (proposition n° 6) ; des structures qui n’ont aujourd’hui d’autre objectif
que de servir les intérêts des États-Unis et de contribuer à ce que s’instaure un
« nouvel ordre mondial » favorable pour l’essentiel à Washington et contre
lequel la France utilisera notamment son droit de veto au Conseil de sécurité de
l’ONU (proposition n° 1).
La France et les Arabes
En premier lieu, le Maghreb, soit l’Algérie à l’égard de laquelle un changement
radical s’impose. Il s’agira de renégocier globalement les relations francoalgériennes et les accords, déséquilibrés au profit d’Alger, par exemple le contrat
gazier. Mais c’est surtout le statut et le droit des personnes qui font problème au
Front : il faut en effet éliminer la double nationalité – entre un et deux millions
de personnes concernées, que l’accès des Algériens en France soit limité proportionnellement à la libre circulation des harkis en Algérie – impossible depuis
1962, mais considérer l’affrontement entre le pouvoir, là-bas, et les islamistes
comme une « affaire intérieure algérienne », avec interdiction réciproque de
toute ingérence
[17] » (proposition n° 16).
Mais la France doit également prendre en compte – « solidarité spirituelle »
oblige – le sort des communautés chrétiennes d’Orient dont elle assurait historiquement la protection (proposition particulière n° 14) et elle plaidera pour
l’évacuation du Liban par « toutes les troupes et milices étrangères ».
Paris devra aussi jouer un rôle de médiateur – « dialogue direct entre les
parties (Israël-Palestine) » – et demander « l’arrêt immédiat et total de l’implantation de colonies juives », « l’évacuation de tous les territoires occupés »,
la reconnaissance mutuelle des frontières, ainsi que la création d’un État palestinien. Mieux : elle se fera le promoteur de zones démilitarisées sous contrôle
international ainsi que d’un statut international pour les lieux saints (proposition
n° 13).
De même encore dans l’affaire irakienne où la France s’emploiera à ce que
soit mis un terme immédiat et « sans contrepartie » à l’embargo tout en proposant un « plan de remise en état de ce pays », et pourra utiliser son droit de veto
au Conseil de Sécurité de l’ONU pour s’opposer à la « barbarie » anglo-saxonne
dont l’Irak est victime depuis dix ans (proposition n° 15).
Francité, francophonie, latinité
Trop longtemps, Paris a négligé les « communautés d’origine française » qui
vivent à l’extérieur des frontières nationales. Ensemble, avec la France, Wallonie, Suisse romande, Val d’Aoste, mais aussi Québec, Acadie et Louisiane
constituent la francité. Nous renforcerons donc nos liens avec ces territoires et
appuierons « les efforts de ces derniers pour sortir de la zone anglo-saxonne »
(proposition n° 8). Et on ne craindra pas à cet égard de s’ingérer dans les affaires
du Canada comme des États-Unis ! Légitime reconquête puisque c’est le monde
francophone qui subit aujourd’hui l’ingérence anglo-saxonne de par l’alignement et au plan culturel.
Après la
francité, la
francophonie, soit les pays étrangers ayant adopté, pour
la plupart sur le continent africain, la langue française à l’époque de la colonisation. Idée générale : négocier avec chacun de ces pays africains des accords
bilatéraux et subordonner l’aide au développement – dont la répartition serait
contrôlée sur place – à une « participation à la lutte contre l’immigration clandestine » et à une implication dans le « rapatriement de leurs ressortissants
installés en France, en commençant par les plus récemment arrivés et par ceux
qui ne justifient pas d’un emploi stable
[18] ». Méfiance, cependant, quant à
l’« honnêteté » et la « fiabilité » des dirigeants africains qui ne devront pas, qui
plus est, adopter une attitude hostile envers la France ou les ressortissants français, tant chez eux que dans les instances internationales (proposition n° 17).
Il serait enfin judicieux de promouvoir la France et une politique « d’ouverture économique, scientifique et culturelle » dans les pays latins : Europe
comme Amérique du sud où l’attrait pour elle reste puissant. On se mettra alors
en position de proposer à ces pays avec lesquels nous partageons la latinité une
« alternative crédible » au « mirage nord-américain » tout comme au leurre
cubain
[19] (proposition n° 9).
La zone Asie-Pacifique
La France doit maintenir et affirmer sa présence dans le Pacifique où sa
présence – Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, Polynésie française – n’est
pas négociable face aux pressions anglo-saxonnes, en l’occurrence néo-zélan-daises et surtout australiennes (proposition n° 10).
Et quant à l’Asie à proprement parler, c’est d’une véritable reconquête qu’il
s’agit afin que les Français retrouvent la place qui était la leur au cours de
« quatre siècles de présence ». Un rapprochement avec les pays de l’Association
des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN ) s’impose, et ce notamment pour résister à nos principaux concurrents qui nous précèdent sur ces marchés émergents.
La politique française aura comme objectif de contribuer à la restauration de
« l’indépendance des pays de l’ancienne Indochine, victimes du communisme »,
de soutenir Séoul dans ses efforts de réunification de la péninsule coréenne, tout
en donnant priorité à nos relations avec la « Chine libre » (Taiwan), sans aller –
réalisme – jusqu’à la rupture avec la Chine populaire (proposition n° 11).
C’est selon le Front le grand tabou géopolitique en France dans la mesure où les
gouvernements qui se sont succédé depuis les années 1950 n’ont jamais évoqué
publiquement l’« entité supranationale postulant la fin de la France en tant que
communauté humaine s’assumant elle-même » dont il s’agissait, et où le pays
serait réduit à un « échelon administratif », un « territoire de résidence » voire
un « État-croupion, comme l’Alabama ou le Dakota », avec la disparition de
« nos libertés, (de) notre relative prospérité, (de) nos habitudes culturelles
[20] ».
L’Europe du Front national n’est plus généralement que le « supplétif du
mondialisme » lui-même placé au service des Américains. La France, tout
comme d’ailleurs ses partenaires, deviendra un simple satellite des États-Unis si
elle continue de s’y associer, tout ce qui passe par Bruxelles passant en réalité
par New York
[21]. Une Europe jugée « définitivement irréformable
[22] » et ses
institutions « irresponsables, bureaucratiques et corrompues ». Il faudra en sortir
au plus vite.
Mesure simple à prendre :
dénoncer les traités de Rome, l’Acte unique,
Schengen, Maastricht et Amsterdam, c’est-à-dire tout ce qui rattache Paris à
Bruxelles
[23]. Sans difficultés juridiques insurmontables, car même si le traité de
Maastricht a été adopté en France (d’une courte tête) par référendum, le texte
appliqué aujourd’hui diffère de l’original puisque « le Danemark a (entretemps) obtenu un régime particulier sur lequel les Français n’ont pas été appelés à se prononcer
[24] ». Et puis l’article 55 de la Constitution française ne confère
aux traités internationaux une autorité supérieure à celle des lois françaises que
dans la mesure où ils sont appliqués par les partenaires de la France; or, ce n’est
pas le cas du moment que nos partenaires les transgressent sur de nombreux
points.
Le Front national rappelant à ceux qui redouteraient un isolement du pays
tous les points forts de la France : quatrième puissance économique mondiale,
armée encore puissante et possession du nucléaire, situation géographique privilégiée en Europe et troisième domaine maritime au monde grâce à l’outre-mer,
siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU et sphère d’influence encore
considérable à travers la francophonie. La Norvège n’a-t-elle pas dit non, sans
avoir à en pâtir, à l’Europe de Bruxelles ? Alors la France ! Le Front prend le
pari que les États restés dans l’UE ne la sanctionneront pas et qu’elle redeviendra au contraire du même coup un modèle universel.
Certes, les électeurs du Front national se rallieront sans peine à ce
programme, mais il serait intéressant qu’il fasse l’objet d’un débat plus approfondi quant aux sujets qu’il aborde.
Difficile de ne pas suivre le parti de Jean-Marie Le Pen quand il réclame
davantage de présence en Europe centrale et orientale, en Russie, en Asie, en
Amérique latine ou dans le Pacifique. Nombre de critiques portant sur l’Europe
de Bruxelles touchent juste et la question de savoir si la France avait un intérêt
à sortir de l’UE n’a jamais été sérieusement discutée malgré la présence de
souverainistes dans tous les partis politiques français, y compris à gauche. Alors
que les arguments développés par le Front national méritent qu’on s’y attarde, à
moins d’absolument vouloir lui abandonner le terrain du raisonnement en la
matière et d’attendre que son électorat, convaincu, ne grossisse encore.
Certains points du programme sont d’ailleurs faciles à discuter, parce qu’irréalistes ou du moins très difficiles à mettre en œuvre. On imagine la situation
intérieure, en France, avec des centaines de milliers de personnes mises en
demeure d’opter pour la nationalité française ou algérienne, ce qui ferait remonter la tension entre les deux pays au niveau d’avant 1962. Et puis pourquoi les
pays francophones accepteraient-ils de la France une politique se présentant
comme moins favorable que maintenant, d’autant que les puissances alors
concurrentes – pays restés dans l’UE et États-Unis – ne manqueraient pas de se
manifester. On voit mal, d’une manière générale, comment la France pourrait se
placer à la tête des pays francophones appartenant majoritairement au tiersmonde tout en développant une politique que ces derniers pourraient trouver
hostile. La France a-t-elle enfin les moyens de contrecarrer la puissance américaine et de proposer au monde une « alternative crédible » à la « ploutocratie
anglo-saxonne » ? Qui la suivrait à l’exception de l’Irak et de quelques autres
États marginalisés ?
Programme de « droite nationale », diraient les gens du Front, que ces thèses
marquées par la nostalgie de l’Empire colonial et tout autant par le traumatisme
de sa perte, d’une époque, donc, où la France était une grande puissance. La
politique que promeut le Front national n’a d’autre objectif global que de
renouer avec cette grandeur passée. Tout le problème est de savoir si la France
y a intérêt.
[1]
Cf.
Le Front national, Un programme pour gouverner,
h
http :www. frontnational. com/ programme/ souverainete/ poletrangere. htmet
Pour un avenir
français, Paris, 2002.
[2]
Ibid., p. 1.
[3]
Ibid., p. 1-2.
[4]
Ibid., p. 2.
[5]
Et de l’Arménie puisque nous avons longtemps renâclé à reconnaître le génocide de 1915
pour ne pas heurter Ankara.
[6]
Ibid., p. 4.
[7]
Ibid., p. 12 : « Dix ans après la “guerre” du Golfe, le comportement barbare du monde
anglo-saxon dans cette région n’a plus à être prouvé ».
[8]
Ibid., p. 4.
[9]
Ibid., p. 5.
[11]
Ibid., p. 5. Et p. 6 : les Français oubliant le fondement de toute politique étrangère, « choisir ses amis comme ses ennemis ».
[13]
De Tocqueville,
ibid., p. 6.
[17]
Le parti de Le Pen considère-t-il que les relations du Maroc et de la Tunisie avec la
France sont suffisamment bonnes pour ne pas même les mentionner ? On compte environ
400000 Marocains et 180000 Tunisiens pour 900000 Algériens en France, auquels viennent
s’ajouter quelque 3 millions de Français d’origine algérienne.
[18]
Ibid., p. 12-13.