2003
Outre - Terre
La France vue d'ailleurs
France-Allemagne : dilemme du couple ou aporie de la construction européenne
Ludwig Watzal
journaliste, Aus Politik und Zeitgeschichte, Bonn, correspondant d’Outre-Terre.
Depuis l’écroulement du bloc de l’Est, c’est la crise permanente dans les relations franco-allemandes. Il n’y eut un temps que les chansonnettes du chancelier Helmut Kohl sur l’Europe pour couvrir superficiellement ces dissonances.
D’autant que les intérêts des deux États ont toujours grandement divergé. Avec
les transformations de 1989-1991, on assiste, qui plus est, à une renaissance de
la nation en pensée et en action. Acteur dominant, l’État-nation qu’on donnait
pour mort, mais qui se présente comme encore plus vivant à partir du
11 septembre 2001, puisque les États-Unis et la Grande-Bretagne ont réagi en
fonction de leurs intérêts bien compris à l’événement en bombardant l’Afghanistan jusqu’à ce que le régime moyenâgeux des Taliban et al-Qaïda se soient
dissous à la satisfaction de tous. Par contre, on a pu mesurer l’incapacité à agir
et l’impuissance d’institutions telles l’Union européenne et l’ONU à la panique
et aux divisions qui en marqué les réactions. Ces dernières ne sont plus que
façade légitimatrice de l’hégémonie américaine et la PESC, la Politique étrangère
et de sécurité communes, n’existe que sur le papier.
Ce sont, après le 11 septembre, les États-Unis qui fixent le calendrier du
monde et par là de l’UE. Les Américains ont vécu l’événement comme un choc,
mais aussi par sursaut religieux. Le président Bush fait en sorte que la puissance
américaine, connotée de fondamentalisme religieux, obtienne des avantages
géostratégiques durables. Objectif prioritaire des États-Unis : la paralysie sur le
long terme de l’Europe. Il ne faut pas, pense-t-on à Washington, qu’un quelconque État-nation européen puisse redevenir un contre-pouvoir sérieux aux
États-Unis.
Il serait d’autant plus nécessaire que les Européens retrouvent une position
et une stratégie unitaire pour résister aux projets militaires américains et ne
pas suivre les États-Unis dans leur aventure. Or, à part la France qui s’est
opposée la première aux prétentions américaines à l’hégémonie depuis le
11 septembre, tous les autres Européens restent les fidèles alliés de la puissance américaine, en particulier les Britanniques qui font par tradition tout ce
que réclame Washington. L’Allemagne s’est débarrassée provisoirement de
son uniforme d’élève modèle : elle continue à soutenir « sans restrictions » la
soi-disant « guerre au terrorisme » des États-Unis, mais pas l’aventure militaire contre l’Irak ou autres États arabes ; une position en soi légitime, mais
non sans problèmes pour les relations germano-américaines, du moment où
les « interventionistes » qui veulent faire campagne y compris sans les alliés
ont pris le pouvoir à Washington.
Il ne saurait être question, dans l’Union européenne, d’une position
commune. Le chancelier Gerhard Schröder plaide pour une « voie allemande »,
sans savoir probablement lui-même à quoi celle-ci devrait ressembler; espérons
qu’il ne s’agira pas à nouveau du Sonderweg, d’une réinscription dans un
parcours historiquement spécifique de l’Allemagne. Tony Blair est seul prêt à
payer le prix du sang et à attaquer l’Irak contre l’avis d’une majorité de ses
compatriotes et même de son parti, le Labour travailliste. Jacques Chirac flottant quelque part entre les deux ; mais la France ne soutiendra pas une action
américaine unilatérale, sans mandat onusien. Consultations franco-allemandes à
Hanovre le 7 septembre : on s’est tout au plus mis d’accord contre toute
démarche unilatérale sans que la « voie allemande » s’élargisse à l’Europe,
Schröder n’obtenant pas de Chirac qu’il passe de son côté et à sortir de l’isolement que voulait constater la veille – inacceptable ingérence dans les affaires
intérieures de l’Allemagne – l’ambassadeur US dans la Frankfurter Rundschau.
Quant aux autres gouvernements européens, ils ne savent pas trop quelle attitude adopter, si l’on fait exception de Silvio Berlusconi et de sa rhétorique proaméricaine et islamophobe.
La France a toujours voulu modeler l’Europe, aussi loin que possible, à son
image. Tant qu’à la faire, autant qu’elle soit française. Voilà qui ne fonctionne
plus sans frictions depuis la réunification, car l’Allemagne réunifiée tente de
poursuivre une politique autonome qui entre souvent en collision avec celle de
son voisin occidental. D’ailleurs, la France s’est retrouvée marginalisée, et pas
seulement au plan géographique, par le rééquilibrage du continent. L’ex~président Mitterrand aura été le dernier à réussir une grande avancée dans l’intégration « européenne » en extorquant à Kohl, fou d’Europe, l’euro et la fin de la
Bundesbank, alors que ce dernier ne voulait pas d’une intégration économique
sans intégration politique. Cette introduction de l’euro et l’affaiblissement de
l’Allemagne, son corollaire, furent le dernier résultat obtenu en matière de
construction européenne. Depuis, rien, en Europe, ne va plus.
Les sommets sont pour tous une croix à porter et ressemblent fort, comme
on put s’en apercevoir à Nice en décembre 2000, à un marchandage de tapis,
quand le président Chirac fait une grotesque montagne de problèmes minuscules tels le nombre des sièges allemands au conseil et au parlement européen.
Voilà qui démontre les ressentiments de la France à l’égard de l’Allemagne !
S’il est un sommet où fut pratiqué une politique d’intérêts nationaux, c’est bien
celui de Nice. L’arrivée au pouvoir de la coalition rouge-verte en 1998 n’a rien
changé aux déterminants de la politique étrangère de l’Allemagne : poursuite de
la construction européenne, promotion du partenariat transatlantique et prévention des conflits par le développement des droits de l’Homme et la croissance
économique. Mais à partir de 1990, cette politique est devenue plus « américaine ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, malgré une continuité apparente
du côté allemand et des déclarations réciproques qui vont en sens inverse, les
relations franco-allemandes ne sont pas au beau fixe. Soucis et réserves, du côté
français, ne manquent donc pas de fondement.
Les méandres de la diplomatie française échappent très largement à Schröder et à son ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer. Ils leur préfèrent
les pragmatiques Britanniques et Américains. Fischer ne collait-il pas en son
temps aux jupes de Madame Albright ? Même à mettre en garde contre la guerre
à l’Irak, il demeure encore aujourd’hui, et pas seulement rhétoriquement, un
partisan de la « guerre au terrorisme » de Bush. Bien que socialiste lui aussi,
l’ex-premier ministre Lionel Jospin apparaissait aux deux hommes comme venu
d’un autre monde ; et justement son socialisme leur semblait dépassé, pas
amusant comme celui de Tony Blair. Quant au président Chirac, ils le trouvent
trop nationaliste. Les discours respectifs de Fischer à l’université Humboldt et
celui de Chirac devant le Bundestag n’ont fait que badigeonner superficiellement les dissonances en matière européenne. Quant aux ambitieux projets de
fédération européenne forgés par Fischer, l’ex-ministre des Affaires étrangères
Védrine les jugeait seulement « intéressants ».
Etiage dans les relations : le soixante-dix-neuvième sommet des deux délégations gouvernementales à Schwerin, le 30 juillet dernier, a manqué d’harmonie et d’aisance. La France était représentée par son nouveau premier ministre,
Jean-Pierre Raffarin que la réélection de Chirac avait rendu sûr de lui. On eut
beau appeler de ses vœux une relance du couple, il fallut mettre les contentieux
entre parenthèses, comme la politique agricole européenne, Paris ne souhaitant
pas sortir des subventions d’ici 2006. Or, si l’Europe accueille de nouveaux
membres, il faudra bien diversifier ces subventions. La France veut parvenir à
un nouvel élan franco-allemand grâce à un second traité de l’Elysée – quarantième commémoration en janvier 2003 – mais Berlin se contente d’attendre des
propositions de Chirac. Comment a-t-on pu en arriver là ?
C’est qu’entre les prétentions et la réalité de notre politique étrangère, il y a
souvent un abîme. Comme les grandes promesses de l’Allemagne de participer
au développement de la Politique européenne de sécurité et de défense
communes et à la mise en place du Corps européen de réaction rapide. De même
pour les démonstrations de « solidarité inconditionnelle » contre le terrorisme.
Certes, la tactique électorale a voulu que Schröder revienne sur ses promesses.
Mais il y avait derrière ces annonces le souhait du gouvernement allemand
d’être désormais traité en partenaire « normal ». Un souhait d’ailleurs légitime,
compte tenu de la tutelle dans laquelle l’Allemagne était jusque là maintenue en
matière de sécurité. Seul terrain d’action naguère possible : la construction européenne dans l’enthousiasme.
Or, c’est précisément la coalition rouge-verte qui restaure l’Allemagne dans
sa normalité intérieure et extérieure. Ce sont Schröder et Fischer qui sont allés
déterrer le concept d’« intérêt national » et lui ont redonné une capacité. Berlin
a « historisé » son passé. Il n’y a plus désormais à venir à bout de l’histoire. Les
Allemands peuvent désormais participer normalement à des guerres. Ce que
démontrent à l’envi les multiples interventions de nos soldats comme au
Kosovo, dans l’ex-Timor-Oriental, en Afghanistan, au Koweït ou encore au
large des côtes africaines. Schröder mettant jusqu’à une participation allemande
au sein d’un corps d’interposition au Moyen-Orient, soit en Israël, sur le tapis.
L’État hébreu demeure évidemment seul à pouvoir décerner à l’Allemagne le
brevet définitif de normalité qui lui permettra d’agir sans réserves sur la planète.
Les Allemands reprennent-ils pour autant le chemin wilhelminien de
l’« Empire inquiet » ? Une question que se pose de plus en plus la classe politique française. On suppose à Paris que Berlin veut redevenir puissance planétaire, une étape étant l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. De
fait, Joschka Fischer, bien qu’il ait en permanence les limites librement consenties, l’encadrement européen et le moteur franco-allemand pour l’Europe à la
bouche, n’en a pas moins développé, au nom de la « prévention des conflits »,
une politique planétaire d’intervention. Bien sûr, on préférait l’Allemagne dans
son ancien rôle, comme en témoignait Alfred Grosser lors d’un débat public, le
14 mars 2001, pour le cinquantième anniversaire de la refondation de l’Auswärtiges Amt : « la République fédérale était jusqu’ici différente des autres pays.
Chaque pays est différent mais l’Allemagne l’est différemment. Puisse-t-elle le
rester. Et pour parler de normalisation : mieux vaudrait que les autres empruntent à l’Allemagne sa normalité plutôt que l’inverse ».
Mais la France n’a pas de raisons de succomber à un quelconque alarmisme.
Et si elle s’alarme, c’est plutôt dû à une crise d’identité après 1989-1991. Paris
se situait doublement, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans les
relations internationales ; d’une part il faisait partie des « Grands », soit des
puissances nucléaires avec siège au Conseil de sécurité de l’ONU; il lui fallait,
d’autre part, s’intégrer à l’Europe. Les années 1990 ont été pour elle synonyme
d’affaiblissement tant dans le monde que sur le continent européen. Et le
11 septembre a fait le reste, démontrant à tous les pays qu’ils jouent maintenant
en deuxième division.
Tous les pays ont compris que les États-Unis pratiquent volontiers le multilatéralisme [...] avec eux-mêmes et n’invitent à participer au Great Game que
les fidèles d’entre les fidèles dont la France, à coup sûr, n’est pas – elle devra
s’y faire – et qui se joignent à eux à leurs conditions. Partenaire sur la planète :
les Britanniques. Israël occupant régionalement une fonction identique.
Réponse française : une partnership of equals où l’Europe serait un pôle
mondial au même titre que les États-Unis, les promoteurs de ce multilatéralisme
à Pékin, Moscou et Paris remettant en cause la monopuissance américaine
qu’elles souhaitent en réalité contrecarrer. Mais l’Allemagne a-t-elle intérêt à un
encadrement dans ce pôle anti-transatlantique ?
D’abord, la question ne se pose actuellement pas du fait de l’extraordinaire
avance des États-Unis en matières d’armement. Une intégration plus poussée de
l’Europe mènerait en définitive à la stagnation et à l’immobilisme. Mieux vaut
limiter l’intégration supplémentaire à des unités plus petites, dotées de compétences particulières en politique étrangère ou de défense : voilà qui pourrait
permettre à des parties du continent de revenir sur le devant de la scène
mondiale. Mais peut-être l’exemple de la Grande-Bretagne démontre-t-il que
seul l’État-nation a pleine capacité d’action ? Ou bien l’État-nation ne va-t-il
plus servir qu’à faire la guerre, l’UE tenant d’organisme collectif de réparation
des dommages ou de financier de la reconstruction ? En tout cas : une Europe
fédérée ne serait pas dans l’intérêt des Européens. On en reconnaît au demeurant dès aujourd’hui les limites. L’Est ne devrait pas adhérer autrement que sur
le mode confédéral, avec des tâches spécifiques. De même, l’ensemble de
l’Union européenne devrait être ramené à des fonctions essentielles que les
États-nation ne peuvent exécuter.