Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 269 à 280
doi: en cours

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La France vue d'ailleurs

no 3 2003/2

Le 8 août 2002, soit trois mois après le plébiscite de Jacques Chirac au deuxième tour des élections présidentielles françaises, la télévision algérienne ouvrait son journal de 20 heures sur un reportage significatif de la positivité dans laquelle Alger veut inscrire ses relations futures avec Paris. Les images diffusées concernaient Mohamed Chelali, ce franco-algérien maintenant célèbre pour avoir sauvé le président Chirac d’une tentative d’assassinat par un militant d’extrême-droite pendant le défilé traditionnel du 14 juillet. Le commentaire se voulait quelque peu emphatique et mettait en exergue le geste héroïque de Chelali déclarant par la suite avec humilité n’avoir agi que par humanisme : « J’ai tout de suite compris que désormais les rapports entre les Français et les Arabes seraient perçus différemment. »
Message clair : donner la vraie image de l’Algérie et des Algériens, faite d’humanisme, de tolérance et de civisme. Une image loin des clichés qu’on se fait outre-mer de la communauté algérienne et qui se forge au prisme des actes de délinquance ou de terrorisme commis par quelques Algériens. Le sauveur de Chirac aurait-il accompli le même geste si le président avait été Jean Marie Le Pen ? Sans doute oui, par humanisme, mais comme il ne se serait alors pas rendu au défilé du 14 juillet... Le président du Front National n’aime pas les étrangers et la diaspora algérienne en France s’est mobilisée avec les Français pour faire échec à une extrême-droite porteuse de tous les dangers.
La montée de ce mouvement et la victoire de Le Pen au premier tour au détriment de Lionel Jospin n’a donc pas laissé les Algériens indifférents. Tout cela a au contraire déclenché chez eux une multitude d’analyses, de commentaires et de reportages pour comprendre ce qui s’était passé et surtout pour appeler à faire barrage au représentant du Front National au second tour. La presse algérienne, au-delà des lectures parfois différentes de l’événement, s’est unanimement inquiétée du fait que cinq millions de Français aient, par leur vote en faveur des partis d’extrême-droite, adhéré à des idées racistes et xénophobes, avec toutes les incertitudes que cela faisait peser sur le destin de la communauté dans l’Hexagone.
 
L’élection présidentielle en France à travers la presse francophone algérienne : le Front National et le Front (Islamique) du Salut, c’est kif-kif
 
 
Consternation et inquiétude résument le sentiment que les Algériens (officiels, intellectuels, journalistes… ) ont éprouvé après le triomphe de Le Pen. Leur intérêt vital pour ce qui s’est passé entre les deux tours en France renvoie à leur sentiment que le destin de ce pays les concerne directement et à plusieurs titres. D’abord l’éternelle question : cette montée d’une extrême-droite haineuse et xénophobe ne risque-t-elle pas de bouleverser la situation des Algériens résidant en France voire d’influer sur les relations bilatérales entre les deux pays ?
Ce qui préoccupe ensuite les Algériens, ce sont les conséquences de cette percée sur les mouvements extrémistes en Algérie qui pourraient trouver ici un dangereux encouragement. Enfin l’expérience française intéresse les Algériens parce que le système démocratique de ce pays a pu résister aux coups de boutoirs du FN et conjurer le spectre lepéniste. Mais les journaux algériens d’expression française ont surtout établi une comparaison entre ce qui s’est passé en France entre les deux tours de la présidentielle et la situation algérienne fin 1991 et début 1992 avec nos élections législatives avortées [1].
Comme si le cas français renvoyait, donc, à la situation algérienne lors de l’interruption du processus électoral en 1992. Dans son éditorial intitulé « l’Algérie au miroir de la France », le quotidien indépendant La Tribune du 24 avril 2002 relevait : « Jamais élections qui viennent de se dérouler en France ne nous ont autant rappelé à nous Algériens le souvenir traumatisant de l’interruption du processus électoral. » Pour l’éditorialiste, « nous nous sommes trouvés comme dans une situation d’exorcisme où enfin il est possible de sonder, à travers l’expérience d’une autre nation, l’autre voie qui aurait pu être suivie ».
Et le journal d’ajouter quant au parallèle avec l’expérience algérienne : « au lendemain du raz de marée du parti fasciste (le FIS), plus exactement un 2 janvier 1992, Alger a connu une grandiose marche populaire dont le mot d’ordre était de soutenir la démocratie. Mais ce sera dix ans plus tard, et dans un autre pays, à partir de la place de la Bastille, où défilera une foule nombreuse (près de 100000) pour dénoncer le fascisme rampant, que subitement tout prend sens ».
De même le quotidien indépendant La Nouvelle République a réservé de larges colonnes à l’événement. Ouvrant son édition du 23 avril 2002 avec un titre à grosses manchettes à la une : « la France a honte », il s’inquiète de ce que « le FN gangrène la France tel un virus qui se propage dans un corps malade ». Autre article au titre significatif : « Quand le GIA place Le Pen », le quotidien considérant que les attaques terroristes qui ont secoué la France pendant l’été noir de 1995 (la station RER de Saint-Michel, les synagogues… ) ont servi de rampe de lancement pour Le Pen qui connaissait alors une montée fulgurante dans les sondages.
Cette percée qui s’est opérée sur une rhétorique autour de l’insécurité et de la peur hypocritement mobilisées par le mouvement lepéniste. La Nouvelle République du 24 avril 2002 écrivant à ce propos : « Connaissant parfaitement le levier de commande extraordinaire que constitue la peur, le chef de file de l’extrêmedroite, ancien tortionnaire pendant la guerre d’Algérie, a usé et abusé du thème de l’insécurité, thème porteur sur une population subissant les affres du chômage, de l’exclusion et de l’insécurité. » Le journal veut montrer que tout comme les Algériens ont voté pour le FIS par peur ou pour sanctionner le FLN, l’ex-parti unique au pouvoir jusqu’en 1992, les Français se sont réfugiés par peur dans le vote d’extrêmedroite même s’il ont été assez conservateurs pour élire un Chirac pourtant miné par les affaires judiciaires. Quant à la démocratie et aux valeurs républicaines, on constaterait qu’aussi bien le FIS que le FN véhiculent des idéologies totalitaires articulées sur l’angoisse des masses et l’ultra-nationalisme.
Et puis la presse francophone d’Alger insiste : l’Algérie ne faisait pas exception quant ses dirigeants ont décidé d’arrêter le processus électoral en 1992 pour sauver la république puisque l’une des plus vieilles démocraties du monde, celle de Rousseau, de Montesquieu ou de Georges Burdeau doit bien se rendre à l’évidence : elle n’est pas à l’abri d’un fléau qui, toutes proportions gardées, est semblable à celui qui bouleversait l’Algérie et qui la menace encore aujourd’hui.
Les Algériens prennent apparemment leur revanche sur les Français par médias interposés. On se souvient qu’au moment où l’Algérie affrontait les pires difficultés, notamment lors de l’arrêt du processus électoral en 1992, la France et ses médias jouaient les « donneurs de leçons ». La gauche française au pouvoir à l’époque critiqua en particulier beaucoup la décision algérienne, la qualifiant d’anti-démocratique. Paris n’a-t-il pas longtemps spéculé sur une victoire éventuelle de l’islamisme armé, mettant sur le même plan les terroristes et ceux qui les combattaient. Le fameux « qui tue qui ? » est encore dans toutes les mémoires.
Une attitude déclenchant naturellement colère et indignation chez des Algériens qui s’attendaient à plus de compréhension de la part de la France. Le retour de manivelle, avec ce qui s’est passé en France, semble avoir donné raison aux autorités algériennes, et les médias ont saisi l’occasion pour « railler la gauche française et montrer qu’il faut de la résistance pour sauver une république et parfois même transgresser certaines règles comme manifester bruyamment contre la réussite d’un adversaire politique [2] ».
Les faits ont tranché et la France a tiré les conséquences de l’échec de l’islamisme armé en adoptant progressivement une attitude positive envers l’Algérie. Il n’empêche : les journaux francophones d’Alger ont fait l’éloge de la démocratie française qui a su résister au choc du 21 avril et qui a permis à la France républicaine de triompher du mouvement de l’intolérance et de la xénophobie. Comme l’a souligné La Tribune [3], « c’est le système démocratique français qui offre la meilleure garantie quant à la préservation des libertés sans lesquelles la citoyenneté ne saurait exister ». Une critique à peine voilée du régime algérien qui n’a pas su ou voulu asseoir une démocratie citoyenne, seul rempart contre tous les extrémismes.
C’est que dans le même temps, le système français est présenté comme une référence pour tous les Algériens qui aspirent à la démocratie. Un discours également développé par le Quotidien d’Oran [4] qui titre à la une dans « Les présidentielles françaises et la leçon démocratique » sur les mérites de la démocratie française en dépit de la « présence au second tour d’un ancien tortionnaire qui ne s’est jamais encombré de remords, encore moins de repentance ». Le Journal de l’Oranais estime que la démocratie française se porte bien ainsi que le démontre la mobilisation sans précédent de la classe politique et intellectuelle contre la « menace brune ».
« Une démocratie qui se porte assez bien, poursuit le quotidien, pour que personne dans les états-majors politiques n’ait eu l’idée [… ] d’appeler au putsch ou à l’annulation des élections présidentielles ». Autrement dit, contrairement au cas algérien où les militaires ont dû recourir à un procédé anti-démocratique en 1992, le système français est mature et si bien huilé qu’il a résisté aux chocs et aux soubresauts du printemps dernier.
Ce qui vaut aussi pour le cas de l’ex-premier ministre mesuré à l’aune de l’exemple algérien : « Le retrait de Jospin de la scène politique est d’une élégance sans égale [… ]. C’est une marque de respect profond à la citoyenneté française qui a toujours su faire valoir son droit de vote. » Ce qui ne se passerait certainement pas dans une Algérie où les responsables politiques ne font jamais leur mea culpa et où le vote sanction est devenu l’arme principale de citoyens en mal de confiance à l’égard d’un pouvoir sans scrupules et d’une « opposition sans repères crédibles et sans référents authentiques ».
Le cas français autorise donc l’organe de presse à ne pas ménager la classe politique algérienne qu’il accuse de compromission avec les pouvoirs militaire et civil confondus, qui préfèrent tourner le dos à la revendication citoyenne. « Contrairement à celles en France, les élections en Algérie constituent un parfait instrument pour brimer dangereusement la citoyenneté » conclut-il.
Pour finir, le « non » franc et massif des Français à J.-M. Le Pen pour les raisons que l’on sait a soulagé la presse algérienne. Mais la mobilisation contre le mouvement d’extrême-droite doit continuer car la « bête immonde n’est pas morte », note-t-on [5]. Car de même que l’échec de l’islamisme politique en Algérie ne signifie pas que ce dernier est vaincu, la défaite de Le Pen au second tour des présidentielles en France ne veut en aucun cas dire que le danger de l’extrêmedroite est définitivement enterré.
 
La presse arabophone algérienne : « L’échec du lobby sioniste en France »
 
 
Tout en soulignant, à l’instar de leurs confrères francophone la similitude entre la France des dernières présidentielles et celle qui a prévalu en Algérie à la suite de la victoire des islamistes en 1991, les journaux arabophones s’en distinguent en mettant l’accent sur la défaite de Jospin et de « l’internationale socialiste » tout comme sur l’ébranlement du lobby juif en France qui soutenait l’ancien premier ministre. Cette presse d’obédience généralement islamo-conservatrice, ne perçoit la France qu’à travers le prisme de l’ex-colonisateur qui veut perpétuer sa domination sur l’Algérie. Sans compter celui d’Israël également très perceptible dans les analyses et commentaires de journaux comme par exemple Echourouk El Youmi, El youm ou Errai.
C’est ainsi que le quotidien Errai (L’opinion [6]) estime avec « Échec au lobby sioniste en France » que le principal enseignement à tirer de ces joutes électorales est l’effondrement de la gauche acquise au sionisme et la victoire de la droite hostile à la mondialisation et aux juifs. Pour lui, l’électeur français ne s’est pas laissé influencer par le lobby juif qui a la mainmise sur l’information, la justice et les finances et qui avait jeté son dévolu sur le socialiste Jospin. Et l’échec de ce dernier est perçu par le quotidien arabophone comme une terrible humiliation pour un lobby juif qui a toujours cherché à utiliser le parti socialiste sur l’échiquier politique français.
La communauté juive en France avait mené une campagne féroce contre Chirac. Même si c’est J.-M. Le Pen qui, à la stupéfaction générale, accéda au second tour, les musulmans de France n’en sont pas moins satisfaits, selon le journal, de la défaite de celui qui était considéré comme « le plus grand allié de l’État sioniste en France ». Les Arabes et les musulmans auront en effet toujours en mémoire la bourde de l’ancien premier ministre Jospin qualifiant, le 24 février 2000, les attaques du Hezbollah libanais sur Israël d’actes terroristes.
Chirac, en revanche, aurait plutôt bonne presse en Algérie, pour ses positions sur des questions aussi sensibles que le conflit israélo-palestinien et la crise algérienne. Alors que l’actuel président de la République s’est toujours efforcé de conduire une politique étrangère plus ou moins équilibrée à l’égard du Maghreb et du Moyen-Orient, l’ex-chef du gouvernement affichait ouvertement son hostilité aux Arabes et aux musulmans et la gauche en général n’a pas été tendre avec l’Algérie depuis le début de la crise de 1991-1992. Même si les journaux araboconservateurs font l’impasse sur le principe du « dialogue sans exclusive » en Algérie prôné sous François Mitterrand; ils articulent d’ailleurs leur commentaire autour de la mobilisation de la société française pour barrer la route à Le Pen. Errai établissant lui aussi un parallèle avec l’Algérie : « Malgré le fait que les élections étaient propres et transparentes et qu’elles aient exprimé le refus par une large frange de la société française, de l’hégémonie du lobby juif en France, la gauche bien que vaincue, est descendue dans les rues, sonnant le glas de la guerre contre la droite. »
Pour le même quotidien ces manifestations rappellent celles organisées à Alger par le « Comité de Sauvegarde de l’Algérie » au lendemain de la victoire du FIS en décembre 1991, avec tout ce que cela a entraîné : l’arrêt du processus électoral et l’instauration de l’état d’urgence dont les conséquences furent, pour le pays, dramatiques. Enfin le quotidien arabophone explique le résultat du premier tour par le rejet de la politique d’intégration européenne par un tiers des électeurs français qui craignent l’affaissement de leur État-Nation et la disparition de la souveraineté nationale dans un ensemble économico-stratégique livré au « capital usuraire juif »; Le Pen n’étant que le produit de l’échec du libéralisme qui a abouti à droite comme à gauche aux mêmes résultats : précarité de l’emploi, fragilité sociale, privatisations, licenciements, etc. Bien nécessaire, donc, « la relecture des désastres provoqués par tant de thérapie libérale », estime-t-on encore.
Sans compter qu’il convient, insiste la presse arabophone, d’analyser le phénomène Le Pen dans un cadre européen où l’extrême-droite a progressé ces dernières années d’une manière fulgurante. Le Quotidien arabophone à grand tirage El Khazar qualifie ce mouvement de « monstre qui menace l’Europe [7] ». Le journal tirant la sonnette d’alarme après les succès électoraux de l’Autrichien Jörg Haider, l’alliance de Berlusconi avec les « néo fascistes » en Italie et le séisme Le Pen qui a ébranlé la France. Tout en rappelant le sinistre souvenir de 1933 lorsqu’Adolf Hitler accéda démocratiquement au pouvoir en Allemagne, El Khabar souligne que la montée de l’extrême-droite sur le vieux continent consacre le rejet d’une certaine idée de l’Europe, celle des technocrates qui en déphasage par rapport aux peuples mais reflète aussi la perte de repères et de valeurs au sein des sociétés européennes.
 
Les Algériens et l’opposition droite/gauche en France
 
 
À Alger on a aussi bien accueilli la défaite attendue de Le Pen au second tour de la présidentielle française que la chute de la maison Jospin. L’idée répandue à travers la presse algérienne dans son ensemble est qu’en France la droite est plus fréquentable que la gauche.
Le soutien du parti socialiste aux thèses de Hocine Aït-Ahmed, chef du Front des Forces Socialistes (FFS), éternel opposant et membre de l’Internationale socialiste, n’est pas vu d’un bon œil par les dirigeants algériens, d’autant que cette dernière organisation est jugée hostile à Alger. À preuve récente la bévue du gouvernement Jospin à la veille du départ de Matignon : un communiqué sévère du PS sur le scrutin législatif du 30 mai 2002 avant même sa tenue, du fait qu’il était boycotté par le FFS [8].
Mais faut-il pour autant dire que nous avons aussi radicalement tranché entre gauche et droite en France et qu’un camp y serait définitivement, à nos yeux, meilleur que l’autre ? Rien n’est moins sûr lorsqu’on examine la dernière décennie de relations entre les deux pays; ce qui ressort, c’est plutôt « un brouillage de la frontière droite/gauche (française) dans la perception des Algériens [9] ».
Après l’ère mitterrandienne pendant laquelle les rapports entre Paris et Alger étaient difficiles, la presse algérienne a salué l’avènement de Chirac, porteur de grands espoirs quant à une amélioration. Un sommet Zéroual-Chirac avait même été décidé à cet effet à New York en 1995, en marge de l’assemblée générale de l’ONU. Mais il dut être annulé à la dernière minute en raison, disait-on, des accusations dont la France avait fait l’objet de la part des islamistes algériens qui lui reprochaient sa caution à Zéroual et son implication dans la crise algérienne.
La droite française a fait reparler d’elle, en 1999, à l’occasion de l’élection présidentielle en Algérie lorsque le porte-parole du Quai d’Orsay eut rendu public un communiqué rédigé en liaison avec l’Élysée et très réservé sur la régularité du scrutin [10]. Voilà qui devait provoquer l’ire du président algérien mettant aussitôt en garde la France pour son « ingérence » dans les affaires algériennes. Mais la conduite de Chirac a depuis évolué dans le sens d’une meilleure compréhension à l’endroit de l’Algérie, d’où un nouveau rapprochement entre Alger et Paris.
Même si il y eut encore, en guise d’hostilité française de droite, le boycott par trois députés du discours de Bouteflika devant l’assemblée nationale française lors de sa visite de travail en juin 2000 dans l’hexagone. Une attitude qui a fait couler beaucoup d’encre en Algérie où la presse n’a pas hésité à qualifier cette droite-là de revancharde, colonialiste et raciste puisqu’elle refusait la réconciliation pour laquelle le président algérien était venu en France.
De même pour la gauche française à l’égard de laquelle les Algériens ont des préjugés défavorables et qui est souvent désignée comme alliée des intégristes. Certes, les socialistes ont affiché une constante hostilité envers l’État algérien depuis que s’y est déclenché la crise et ils ont promu un compromis avec les islamistes comme l’illustre leur soutien à la confrontation organisée par la communauté catholique de Sant’Egidio à Rome [11] et à laquelle a participé le leader du FFS Mais cela ne veut pas dire que tous les gens de gauche soient (constamment) hostiles à l’Algérie.
Par exemple Jean-Pierre Chevènement, l’ex-ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Jospin par exemple, était fort apprécié des Algériens pour avoir été toujours attentif à leurs demandes. C’est sous sa direction que le robinet des visas a été un peu plus ouvert et le séjour en France de certaines catégories facilité.
L’ancien premier ministre lui-même ne tarissait pas d’éloges sur le président Bouteflika rencontré le 21 septembre 1999 à New York au siège de l’ONU et revu à Matignon en 2000. Jospin déclarant alors qu’il était grand temps que « nous prenions acte de la volonté de Bouteflika de faire sauter les verrous administratifs et bureaucratiques mais surtout psychologiques, qui entravent les relations entre Paris et Alger ». Edifiante aussi cette réaction d’un ex-ministre socialiste; « ce que Bouteflika a réussi à accomplir en quatre jours c’est rallumer la flamme qu’on pensait éteinte depuis les vingt dernières années [12] ». Le président algérien n’ignorait évidemment pas ces évolutions tant de la gauche que de la droite françaises et modulait sa politique étrangère en conséquence. Vu d’Algérie, gauche ou droite, « c’était du pareil au même [13] », ce qui appelait la mise en œuvre en toute circonstance d’une politique réaliste et pragmatique à l’endroit de la France.
 
Le Pen, l’Algérie et ses émigrés
 
 
Dans la bataille électorale du printemps dernier, les Français d’origine algérienne, qui avaient boudé les urnes lors du premier tour, se sont mobilisés avec les Français de souche en allant voter contre Le Pen. Leur participation massive était moins motivée par le souci de voter Chirac que par celui d’écarter Le Pen. Ce dernier avait fait de l’immigration une cible toute indiquée. Il prônait la fermeture des frontières notamment aux musulmans, la suppression du regroupement familial, la fin du droit d’asile et la sortie des accords de Schengen sur la libre circulation des personnes.
Pour déclarer à al-Jazeera : « Notre politique s’érige en barrière contre les immigrés sans papiers et à leur tête les Maghrébins et les Algériens. Ils ont eu leur indépendance, qu’ils restent chez eux. » Bref, toute la stratégie du président du FN est basée sur la diabolisation des immigrés qui sont selon lui la cause de tous les maux : chômage, insécurité, délinquance.
Du fait d’une importante communauté algérienne émigrée en France [14], l’Algérie ne peut rester insensible à la menace que fait peser sur celle-ci la percée de l’extrême-droite. La France s’en inquiète pour sa part mais elle est responsable de la montée de la xénophobie et du racisme dans la mesure où l’immigration a toujours été utilisée à des fins électorales par les différentes forces politiques.
La presse algérienne a largement traité des conséquences qu’une victoire finale de Le Pen aurait entraînées pour l’émigration algérienne en France. Elle a tenté de comprendre et d’expliquer comment un parti qui a fait du racisme un programme politique et un projet de société [15] a pu ratisser aussi large dans l’électorat.
Pour la Nouvelle République [16], Le Pen s’est affirmé en maître dans l’art de manipuler les masses en flattant l’ego national et en usant de l’appel démagogique au peuple contre l’intellectualisme des élites dirigeantes, de la constante référence à la « nation réelle », à « ceux d’en bas » ou « aux petites gens ». Le chef du FN a fait de la misère sociale des Français et de l’incapacité des gouvernements français successifs à répondre à leurs attentes son cheval de bataille.
Voilà qui rappelle curieusement, de fait, la montée du FIS qui a su canaliser une jeunesse vivant d’inextricables problèmes de tous ordre et dont les frustrations n’avaient d’égal que les promesses d’une vie meilleure des islamistes. C’est toujours dans un contexte de crise que se développent les mouvements extrémistes et l’extrême-droite française a su, de même, capitaliser le mal être des citoyens pour opérer une percée.
En vieux briscard de la politique, Jean-Marie Le Pen, 74 ans sut d’ailleurs tempérer son discours haineux à l’endroit des émigrés, se présentant même comme un « rassembleur » au fur et à mesure que l’échéance du 21 avril se rapprochait. D’où la formule extrêmement tactique : « socialement de gauche, économiquement de droite et nationalement Français » et une stratégie articulée pour l’essentiel sur la présentation de soi comme « victime » d’un système et la nation française celle de tous ceux qui viennent d’ailleurs [17].
Le président du FN a dans cette offensive appelé tous les Français sans « distinction de race, de religion et quel que soit leur rang social », à le rejoindre. Résultat de cette manipulation : des gens de couleur et même des Algériens ont rejoint le FN [18] ! « L’image raciste du FN s’estompant de la sorte, note la Nouvelle République, et la thèse hypocrite du mouvement s’en trouvant confortée : l’aide aux pays de la rive sud à condition que ceux-ci récupèrent leur racaille ». Voilà comment – ruse, manipulation et double langage – Le Pen a pu ratisser aussi large dans l’électorat français et convaincre même des français d’origine maghrébine à le soutenir. Farid Smahi, fils d’un ancien Touareg algérien est de ceux-là [19].
Conseiller municipal du FN en Île-de-France, il a défendu les couleurs de ce parti dans le 16ème arrondissement aux élections législatives de juin 2002. Il est fier de défendre Le Pen dont il dit qu’il a su donner un sens aux mots intégration, insertion et assimilation. « Regardez ! », soutient-il, « grâce à Jean-Marie Le Pen, je suis candidat dans le 16e arrondissement ». Le cas de Farid Smahi n’est pas isolé. Lors de la dernière élection présidentielle 15% de jeunes issus de l’immigration maghrébine ont voté Le Pen. C’est quand même extraordinaire !
Mais cette situation ne doit pas tromper pour autant, car une accession au pouvoir de celui qui continue à glorifier le pétainisme, aurait des conséquences dramatiques pour la démocratie française, l’Europe et les communautés immigrées. L’une de ces conséquences, et non des moindres, aurait été une « croisade » contre les Arabes et les Juifs. Quant aux Franco-Maghrébins, le FN qui mène un combat contre la bi-nationalité, aurait contraint ceux qui « méritent » la nationalité française à abandonner leur nationalité d’origine. Autrement dit : le FN cherche à « purifier » la nation française. Le Quotidien d’Oran le souligne : « Le nazisme, le fascisme, le pétainisme, le franquisme et le salazarisme ont beaucoup d’héritiers, agissants, actifs et virulents. Décidément les poubelles de l’histoire ne désempliront jamais [20]. ».
C’est pourquoi l’idéologie « lepéniste » qui s’est nourrie de tous les totalitarismes s’est encore abreuvée à la guerre d’Algérie. D’ailleurs, « son succès s’explique en partie », analyse la Tribune [21], « par le retour de mémoire de cette guerre au sein de la société française qui n’a pas encore exorcisé les vieux démons, et ce en dépit des efforts de la France officielle en vue de faire connaître l’histoire à la jeune génération ». Une autre conséquence d’une victoire de Le Pen au second tour aurait été le renvoi massif en Algérie de ses émigrés avec tous les problèmes insolubles que cela aurait entraîné pour nous, un accroissement de l’insécurité pour la France et une détérioration certaine des relations algéro-françaises.
Pourtant les émigrés constituent une richesse fondamentale pour la France et pour l’Europe, à condition que les autorités officielles jouent le jeu de l’intégration. Mais les gouvernements français successifs n’ont-ils pas gravement négligé cette intégration, contribuant par là, précisément, à la percée de Le Pen. M. Giscard d’Estaing n’a-t-il pas dit lorsqu’il était au pouvoir qu’il faudrait revenir à la loi du « sang » plutôt que de maintenir la loi du « sol » pour la nationalité ? Et Laurent Fabius n’a-t-il pas déclaré : « M. Le Pen pose de bonnes questions mais ne donne pas les bonnes réponses [22]. »
Si l’Algérie s’inquiète du sort de sa diaspora, elle le fait surtout dans le discours. Ici, on se plaît à parler de ces Algériens qui donnent leur talent à la France et dont le meilleur exemple est Zineddine Zidane, sacré meilleur footballeur du monde après la coupe du monde de 1998. On évoque avec fierté ces médecins, artistes ou entrepreneurs ayant réussi dans l’Hexagone, sans oublier les petites gens de cette diaspora, ceux qui ont payé un lourd tribut au racisme et à la xénophobie de M. Le Pen et consorts.
Le président Bouteflika en parle à chaque occasion comme dans son discours devant l’Assemblée nationale française : « Qu’ils soient ressortissants algériens ou Français d’origine algérienne, ces hommes et ces femmes constituent incontestablement, entre la France et l’Algérie, un trait d’union vivant et dynamique. »
Lors de ce même voyage de Bouteflika à Paris, Chirac a déclaré en termes pratiquement identiques « privilégier ce qui nous unit et d’abord les femmes et les hommes, vos compatriotes, qui résident et travaillent en France [… ]. Les Algériens de France et les Français d’origine algérienne ont tissé entre nos deux rives des liens étroits et puissants ». Une convergence de vues entre les deux présidents bien accueillie à Alger, même si les choses sont plus difficiles sur le terrain. De part et d’autre, on ne fait pas assez pour cette communauté qui représente un potentiel surexploité par le Nord et inexploité par le Sud. En un mot, une politique efficace et réaliste de l’émigration-immigration reste à effectuer en commun.
 
En guise de conclusion
 
 
L’année 2003 sera cruciale pour l’avenir des relations algéro-françaises. Deux événements majeurs vont sans doute influer sur les perceptions mutuelles. Libéré des contraintes de la cohabitation après les dernières élections présidentielles et législatives, Chirac se rendra en Algérie dans le courant de l’année prochaine qui sera précisément « l’année de l’Algérie en France », une manifestation culturelle d’envergure, soutenue par les présidents algérien et français. Vue d’Algérie, la visite de Chirac est porteuse d’espoirs comme l’a été celle de Bouteflika à Paris il y a deux ans. Cela sera l’occasion d’impulser la coopération bilatérale et de régler, ou du moins faire progresser une solution aux problèmes restés en suspens : libre circulation des personnes, émigration, dette, etc.
Il est attendu que la France fasse preuve d’une politique plus volontariste. « L’année de l’Algérie en France » sera une occasion importante pour lever les malentendus et que les Français et les Algériens se connaissent et se reconnaissent à travers ce qu’ils ont de positif. Mais au delà de ces événements conjoncturels, l’image d’une France ouverte et fraternelle sera fonction d’actes concrets, susceptibles de rapprocher les Algériens de l’ancienne métropole.
 
NOTES
 
[1] Le FIS (Front Islamique du Salut) avait réalisé un raz de marée lors du premier tour des élections législatives de décembre 1991, remportant 188 sièges sur les 430 que compte l’assemblée nationale. Il ne manquait à ce parti que 28 sièges au second tour pour réaliser son objectif : établir un État islamique en Algérie.
[2] La Nouvelle république, 24 avril 2002.
[3] La Tribune, 24 avril 2002.
[4] Le Quotidien d’Oran, 24 avril 2002.
[5] Le Matin (Algérie), 6 mai 2002. D’autant que ce mouvement est bien ancré dans la société française et dans celle des pays européens voisins.
[6] Errai (Alger), 23 et 24 avril 2002.
[7] El Khabar (Algérie), 29 avril 2002. Le pouvoir algérien a en effet souvent reproché au parti socialiste son attitude hostile voire ses « ingérences » dans les affaires intérieures du pays.
[8] Le FFS a en définitive décidé de participer aux élections locales du 10 octobre 2002, en dépit d’une forte opposition en « Kabylie ». Certains observateurs ont évoqué un accord secret entre Bouteflika et Aït-Ahmed, conclu en Suisse à l’occasion de la dernière visite du président algérien.
[9] Abdennour Benantar, « Laissez parler les Algériens », Limes (Paris), n° 1,1996, p. 192.
[10] À la veille de cette élection, les six candidats rivaux de Bouteflika s’étaient retirés collectivement pour dénoncer la fraude massive qui avait, selon eux, entaché le premières opérations de vote au Sahara et dans les casernes. Le scrutin fut maintenu par le président sortant Liamine Zéroual, avec Bouteflika seul en lice.
[11] Il s’agit d’une conférence de la paix organisée en 1993 par Sant’Egidio, à laquelle parti-cipèrent le FFS, le Parti des Travailleurs (PT ) et les islamistes.
[12] Le Nouvel Afrique-Asie, n° 130-131, juillet-août 2000, p. 8
[13] A. Benantar, op. cit. p. 192.
[14] On peut estimer à 1 200 000 les Algériens vivant aujourd’hui en France et à 540000 ceux qui sont titulaires d’une carte de séjour, devançant les Marocains ( 458000) et les Tunisiens ( 168000). Les enfants d’Algériens nés en France représentent la grande majorité des deux millions de jeunes émigrés. Pour plus de détails sur les migrations Sud-Nord et Nord-Sud, cf. Georges Morin, Relations Humaines, Migrations et Echanges Culturels en Méditerranée Occidentale, communication au colloque L’Espace Economique de la Méditerranée Occidentale, CREAD et Université de Béjaia (Algérie), 25 et 26 juin 2000.
[15] El Watan (Algérie), 17 juillet 2002.
[16] La Nouvelle République (Algérie), 24 avril 2002.
[17] Cf. « Le Pen ou la stratégie de la « victimisation », la Tribune, 23 avril 2002.
[18] Cf. à ce sujet l’entretien « Farid Smahi, l’arabe du FN », Réalités (Tunisie), n° 856 du 23 au 29 mai 2002, p. 20-21.
[19] Réalités, ibid.
[20] Sur l’évolution historique du FN et ses rapports avec l’émigration, cf. Mohamed Louhibi, « l’émigration, Le Pen et Nous », Le Quotidien d’Oran, 8 août 2002.
[21] La Tribune, 23 avril 2002.
[22] Cf. l’entretien avec l’économiste français Jean-Paul Fitoussi, Réalités n° 854 du 9 au 15 mai 2002, p. 18-20.
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La Tribune, 24 avril 2002. Suite de la note...
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Le Quotidien d’Oran, 24 avril 2002. Suite de la note...
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Le Matin (Algérie), 6 mai 2002. D’autant que ce mouvement e...
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Errai (Alger), 23 et 24 avril 2002. Suite de la note...
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El Khabar (Algérie), 29 avril 2002. Le pouvoir algérien a e...
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Le FFS a en définitive décidé de participer aux élections l...
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Il s’agit d’une conférence de la paix organisée en 1993 par...
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Le Nouvel Afrique-Asie, n° 130-131, juillet-août 2000, p. 8 Suite de la note...
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A. Benantar, op. cit. p. 192. Suite de la note...
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On peut estimer à 1 200 000 les Algériens vivant aujourd’hu...
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El Watan (Algérie), 17 juillet 2002. Suite de la note...
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La Nouvelle République (Algérie), 24 avril 2002. Suite de la note...
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Cf. « Le Pen ou la stratégie de la « victimisation », la Tr...
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Cf. à ce sujet l’entretien « Farid Smahi, l’arabe du FN », ...
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