Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 281 à 306
doi: 10.3917/oute.003.0281

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Psychanalyse et géopolitique

no 3 2003/2

Le mariage de la géopolitique et de la psychanalyse peut paraître au premier abord saugrenu ; c’est pourtant un mariage de raison que l’on peut espérer fécond. Interdisciplinaires par nature, la géopolitique et la psychanalyse empruntent leurs concepts à d’autres sciences, dures ou molles, ce qui rend leur collaboration théoriquement possible. L’importation de concepts étrangers ne peut en effet dans aucun des deux cas provoquer des incompatibilités insurmontables. En une période de morcellement des savoirs dû à l’extrême spécialisation de toutes les disciplines scientifiques, elles répondent à un besoin de vision synthétique et de rigueur concernant l’étude du psychisme et du comportement de l’individu et des grands individus humains que sont les peuples et les États selon l’expression de Freud [1]. Les deux disciplines ont en commun le désir d’expliquer le présent par le passé afin de remanier une organisation actuelle considérée comme insatisfaisante. Elles ont l’ambition d’élaborer un savoir qui débouche sur une action, thérapeutique ou politique, sans se réduire à un pragmatisme fondé sur l’empirisme. Elles ont en effet le souci de ne pas sacrifier la vérité scientifique à des considérations d’ordre moral ou idéologique, en se fondant sur un déterminisme qui s’explique par le contexte scientifique dans lequel elles ont vu le jour. Les deux disciplines partent d’un point de vue concret et précisément déterminé : celui du sujet en psychanalyse, sujet du désir, inscrit dans une histoire personnelle et collective, sujet irrémédiablement divisé par son accès au signifiant ; sujet du politique en géopolitique, dont les représentations de la réalité se trouvent marquées par son inscription dans le temps et l’espace. Géopolitique et psychanalyse ont un rapport privilégié à l’espace, ce qui est évident dans le premier cas et ce qui mérite un éclaircissement dans le second. Avant de rechercher comment les champs de ces deux disciplines peuvent se recouper et comment elles pourraient s’enrichir mutuellement, il n’est pas inutile de procéder à un très rapide survol historique.
 
Origines et destins parallèles
 
 
Les origines de la géopolitique
Géopolitique et psychanalyse ont eu un destin assez semblable depuis leurs origines et leurs préoccupations se sont recoupées à plusieurs reprises. La géopolitique est étroitement liée au départ à la formation et au développement de l’Empire allemand. Elle répond au désir de maîtriser l’espace dans une visée hégémonique qui implique une représentation précise des territoires et se trouve liée à l’essor de la cartographie moderne, instrument privilégié des états-majors chargés de réaliser les grands desseins nationalistes en temps de guerre [2]. Cette représentation scientifique de l’espace en deux dimensions tend à réduire les incertitudes concernant les dernières terrae incognitae découvertes à la fin du XIX e siècle et à délimiter avec une précision jamais atteinte jusque là les territoires, supports privilégiés des représentations du nationalisme triomphant. Les dernières grandes explorations, notamment en Afrique, sont liées à l’expansion coloniale et à la lutte que se livrent les grandes puissances pour asseoir leur suprématie politique et économique. L’impérialisme n’est qu’un prolongement du nationalisme, qui a pour conséquence logique un affrontement continuel des grandes nations. Le choc des intérêts des grandes puissances est à l’origine du premier conflit mondial dont le second n’est qu’une suite. Ces deux conflits, géopolitiques par excellence, ont eu des répercussions très importantes sur la psychanalyse, entraînant des remaniements théoriques considérables.
Influence des conflits géopolitiques sur la psychanalyse
L’autre grande terra incognita de l’époque concerne le psychisme : la découverte de l’inconscient par Freud a lieu également dans les vingt dernières années du XIXe siècle. Conçue comme l’exploration d’un continent mystérieux et impossible à connaître directement, la cure analytique suppose une sorte de voyage inédit, passionnant mais dangereux, qui implique des représentations topiques. Le praticien a en effet besoin d’une théorisation complexe en perpétuelle évolution, dans un va et vient permanent entre pratique et théorie. Dès le départ, cette théorisation s’appuie sur des représentations spatiales. La première topique (Inconscient/Préconscient/Conscient) de la Métapsychologie publiée en 1915 est profondément remaniée à la suite de la première guerre mondiale qui remet en question les théories de Freud concernant la réalisation fantasmatique des désirs dans les rêves. L’étude des névroses de guerre, qui s’accompagnent de cauchemars répétitifs, pousse Freud à élaborer une nouvelle topique, (Moi/Ça/Surmoi) en relation avec une théorie sur le narcissisme; un des prolongements de cette réflexion aboutira à la théorie des deux pulsions fondamentales, pulsion de vie et pulsion de mort, qui n’a jamais été acceptée par l’ensemble du monde analytique, bien que Freud se soit appuyé sur des considérations convaincantes concernant les ravages de la première guerre et les probables déchaînements d’un second conflit auquel il fait référence dans Pourquoi la guerre ? publié en 1933 [3]. Ses théorisations l’entraînent de plus en plus vers des conceptions spatiales de l’appareil psychique qui aboutissent à cette note étonnante de 1938, écrite un an avant sa mort.
« Il se peut que la spatialité soit la projection de l’extension de l’appareil psychique. Vraisemblablement aucune autre dérivation. Au lieu des conditions a priori de l’appareil psychique selon Kant. La psyché est étendue, n’en sait rien [4]. »
Ces conceptions spatiales de l’appareil psychique proviennent en partie de la formation neurologique de Freud, bien qu’il ait rejeté l’idée d’une concordance entre la conscience et le cortex. Lacan développera ces conceptions en recourrant à la topologie. En rapport avec cette prééminence des représentations spatiales qui sont liées au mécanisme même de la représentation nécessitant une aire de projection, Freud envisage le travail analytique comme une lutte entre le thérapeute et le patient qui fait de la résistance. Les métaphores militaires sont en effet très fréquemment utilisées par Freud qui raisonne stratégiquement en termes de positions, de défense, résistance, etc. [5] Ces métaphores révèlent une conception dynamique de l’appareil psychique où les tensions constantes se résolvent en conflits permanents. Dans la deuxième topique, le Moi est pris en tenaille entre le Ça et le Surmoi [6], dans une recherche continuelle d’équilibre qui n’est qu’une tentative de réduire les déséquilibres perturbant le psychisme. Seule la mort, retour à l’équilibre parfait de l’inanimé, met fin à ce qui apparaît comme une lutte constante, symbolisée par l’opposition ou l’intrication entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Cet aspect dynamique et le privilège accordé aux représentations spatiales établissent un lien étroit avec la géopolitique. Cette dernière pourrait avec encore plus de certitudes repousser les théories aberrantes concernant la fin de l’histoire, qui supposeraient la possibilité d’un état stable dans les grands « individus humains », avec une fin des conflits économiques, sociaux, politiques, militaires, qui relève de l’utopie pure et simple, en adoptant un point de vue, ne serait-ce qu’en partie, psychanalytique.
Mais revenons à l’influence des conflits géopolitiques sur la psychanalyse. Le deuxième conflit mondial aura des conséquences très importantes pour l’avenir de la psychanalyse en provoquant l’émigration de la plupart des psychanalystes allemands et autrichiens vers les États-Unis, l’Angleterre ou encore l’Argentine. Ce déplacement du centre de gravité de la psychanalyse va entraîner les dérives que l’on connaît de l’Ego Psychology aux États-Unis avec la réaction lacanienne qui prétend revenir aux sources freudiennes, tout en provoquant de multiples scissions dans le mouvement analytique, français essentiellement. La psychanalyse est donc loin de pouvoir fonctionner indépendamment des conditions politiques, comme on a pu s’en rendre compte assez récemment à l’occasion des polémiques soulevées en France par les pratiques analytiques des pays d’Amérique latine soumis à une dictature militaire. La question s’est même posée, et se pose avec acuité, de savoir si la psychanalyse peut exister en dehors des États démocratiques où règne un minimum de libertés. L’histoire semble montrer qu’il n’en est rien, dans la mesure où la cure analytique implique le secret professionnel le plus absolu. Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’il en va de même de la géopolitique qui oppose différents points de vue et a donc besoin de ne pas encourir le risque de la censure. Une indépendance totale est la condition sine qua non de son développement. Ce point permet sans doute de mesurer le degré de liberté d’expression d’un pays. La faible implantation académique des deux disciplines en France montre qu’il y a peut-être encore un effort à accomplir en ce sens. Les premiers départements de psychanalyse et de géopolitique ont été ouverts à Paris VIII après 1968, et aucun n’a été crée depuis. Il n’existe d’ailleurs pas de section CNU de ces deux disciplines, ce qui est très révélateur de la méfiance qui pèse sur deux approches dérangeantes de la réalité. Freud n’a pourtant jamais rejeté l’idée d’une psychanalyse à l’Université ; il est lui-même issu de l’Université et sa Traumdeutung est un modèle de thèse à tous points de vue. Il n’a d’ailleurs eu de cesse d’être nommé Professeur extraordinaire, qui équivaut au poste de Maître de conférences français. Il a souhaité que la psychanalyse s’implante à l’Université et qu’elle s’y enrichisse au contact des autres disciplines tout en leur apportant une nouvelle conception du psychisme humain. La différence essentielle du recrutement et de l’homologation des psychanalystes par rapport au reste du corps enseignant est évidemment responsable en grande partie de la non-reconnais-sance actuelle ainsi que le souci d’indépendance de la psychanalyse. Il n’en reste pas moins qu’il existe des résistances importantes à l’égard du caractère soi-disant non-scientifique de la psychanalyse, tout comme il existe d’importantes réticences face au côté dangereux, car apparemment compromettant, de la géopolitique à l’Université. L’actualité politique et l’inconscient restent des sujets trop brûlants pour être facilement tolérés. Géopolitique et psychanalyse se sont cependant considérablement développées ces derniers temps et elles jouissent d’une reconnaissance de fait non négligeable. Mais la géopolitique semble, sans s’en rendre compte d’ailleurs, avoir partagé les craintes d’autres disciplines en négligeant les apports possibles de la psychanalyse. Et c’est là un manque à notre avis regrettable, car la psychanalyse s’est toujours intéressée à la politique, et ce dès sa création, et a donc déjà développé une réflexion importante concernant les comportements collectifs. D’autre part, puisque la géopolitique étudie tout particulièrement les représentations, elle ne peut ignorer qu’il existe des représentations inconscientes sous peine de se contenter d’une psychologie implicite incroyablement rétrograde, comme de nombreuses autres matières le font pour leur plus grand tort à notre avis. En ce qui concerne la psychanalyse, elle pourrait s’interroger sur les influences de l’histoire collective sur le psychisme inconscient et sur les modalités particulières du refoulement dans les différents pays ou aires culturelles en rapport avec les interdits qui sont édictés par la société.
 
Freud et la psychologie collective
 
 
Freud a très vite pris en compte les bouleversements géopolitiques dans sa théorisation comme le montrent les textes réunis sous le titre d’Essais de psychanalyse, publiés entre 1920 et 1923. Les théories qui y sont développées découlent à la fois de l’évolution interne de la psychanalyse, en relation avec la pratique des cures, et des enseignements retirés du premier grand conflit mondial. Elles peuvent encore aujourd’hui être utilisées avec profit et n’ont rien perdu de leur actualité, bien au contraire. Freud s’y révèle à plus d’un égard d’une clairvoyance exceptionnelle et ses considérations revêtent même souvent un aspect prophétique tout à fait étonnant. Si certains hommes politiques et la plupart des journalistes en avaient tenu compte récemment, ils n’auraient sans doute pas été surpris par les résultats des dernières élections françaises et se seraient épargné plus d’un commentaire peu pertinent voire ridicule. Les jugements rapides qui ont été émis à propos de l’Autriche de Haider puis de l’Italie de Berlusconi ont souvent nui à l’image de la France par leur caractère sommaire et suffisant dû à une incompréhension des phénomènes réels dont on a tenté de rendre compte avec des catégories insuffisantes, telles que le fascisme ou le fameux populisme, qui est devenu un concept pratiquement vide de par son invraisemblable extension qui gomme toutes les particularités des situations prises en compte. Qu’il y ait des caractéristiques communes à toutes les démocraties occidentales, dont la France fait encore partie, ne fait guère de doute, mais, sur cet exemple précis, il est évident que la plus grande rigueur s’impose dans l’analyse des situations particulières, ce que la géopolitique peut sans doute mieux réaliser qu’aucune autre discipline dans la mesure où elle ne se borne pas au cadre national aujourd’hui dépassé. Si elle empruntait un certain nombre d’outils à la psychanalyse, elle nous semblerait mieux à même de dégager des processus universels en les replaçant dans un contexte particulier.
Le chef et la foule. L’amour et la haine
Dans la deuxième partie de ses Essais, intitulée « Psychologie collective et analyse du moi », Freud s’interroge sur les caractéristiques principales de la psychologie sociale ou collective par rapport à la psychologie individuelle, étant entendu que l’on ne peut pas faire abstraction des rapports qui existent entre l’individu et ses semblables, puisque tout individu fait forcément partie d’un groupe voire de plusieurs groupes : il est membre d’une tribu, d’une caste, d’une famille, d’une ethnie, d’un peuple, d’une classe sociale, d’une institution ou plus temporairement d’une foule plus ou moins bien organisée. Le point de départ de Freud est la Psychologie des foules de Gustave Le Bon publiée en 1895 qui avait eu un énorme retentissement. D’après Le Bon, le comportement de l’individu dans la foule est très différent de son comportement habituel. Il acquiert un sentiment de toute puissance qui lui permet de céder à des instincts qu’il aurait réfrénés dans d’autres circonstances. Facilement suggestible, fasciné par des meneurs tel le sujet hypnotisé par l’hypnotiseur, l’individu perd dans la foule sa personnalité consciente, son sens des responsabilités et « descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation [7] ». Même l’homme cultivé devient en foule un barbare dont l’activité intellectuelle est atrophiée : « il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs [8] ». La foule est impulsive, mobile et irritable ; elle se laisse guider presque uniquement par l’inconscient. Le Bon énumère une incroyable quantité d’autres défauts de la foule : crédulité, caractère influençable, exaltation, simplicité, tendance à préférer les extrêmes, conservatisme etc. D’où son besoin d’un chef, d’un meneur dont Le Bon énumère les catégories et qui se caractérise par son prestige. Freud fait remarquer que la brillante peinture que fait Le Bon de l’âme collective ne s’accorde pas avec ce qu’il dit des meneurs. Il lui reproche de ne pas déterminer sur quoi repose l’influence du meneur ni la nature du lien qui unit la foule, ce qui pourrait pourtant bien être sa caractéristique principale. Il critique en partie sa notion d’inconscient qui renferme les caractères les plus profonds de l’âme de la race, « caractères qui ne présentent pour la psychanalyse aucun intérêt [9] ». La notion d’inconscient utilisée par Le Bon ne recoupe pas exactement celle de Freud. Il n’en a pas l’aspect dynamique, étant donné qu’il n’est pas le résultat du refoulement mais celui d’une transmission héréditaire de caractères raciaux. Freud, qui réfute la notion d’inconscient collectif, pense que chaque individu refoule des représentations liées à des pulsions jugées égoïstes et inacceptables par une partie du psychisme qu’il va appeler le Surmoi. C’est par son intermédiaire que va se faire sentir l’influence de la société et de la famille lors de l’éducation de l’enfant. Il n’y a donc rien d’inné dans l’inconscient, même si Freud n’a jamais nié l’importance des caractères et des prédispositions héréditairement acquis par ailleurs.
Pour Freud, dire que la foule est facilement influençable par la suggestion ne veut rien dire, si l’on ne sait pas sur quoi repose la suggestion. Ce concept, dont le sens s’est considérablement élargi, n’a plus de sens d’après lui. Il propose donc d’appliquer à la psychologie collective la notion de libido qui explique l’attachement du sujet à l’hypnotiseur. C’est Éros, la pulsion de vie, le principe qui assure l’unité et la cohésion de tout ce qui existe dans le monde, qui constituerait d’après lui le lien permettant à la foule de garder sa cohérence et sa consistance. Freud change alors d’objet et ne considère plus comme Le Bon les foules peu organisées, du type de celles de la Révolution française qui avaient fasciné les esprits au XIX e siècle, mais les foules conventionnelles d’une grande stabilité que sont l’Église et l’Armée. Il explique que, dans ces deux cas, « chaque individu est rattaché par des liens libidinaux au chef (le Christ, le commandant en chef) d’une part, à tous les autres individus composant la foule d’autre part [10]. Ce sont les liens qui rattachent chaque individu au chef qui rattachent les individus entre eux, comme on le voit dans l’exemple de la panique en temps de guerre où la disparition présumée du chef peut donner le signal de la débandade [11] ». Le cas de l’Église catholique est particulièrement intéressant car l’institution prêche l’amour de tous les fidèles pour leur semblable, leur frère, qu’ils ont évidemment toutes les raisons de haïr, par le fait même qu’ils sont autres. Avant de poursuivre l’exposition sommaire de ce qui constitue le lien social par excellence en centrant la réflexion sur la religion, il est nécessaire de rappeler les conceptions freudiennes concernant l’autre ; car si le Moi est haïssable pour La Rochefoucauld, pour Freud, l’autre est toujours haï, au moins au niveau inconscient.
La haine de l’autre. Violence individuelle et violence collective
Dans la première partie des Essais, comme il le fera dans les Considérations actuelles sur la guerre et la mort, Freud avait rappelé que, pour la psychanalyse, l’homme ne devient pas mauvais. Il n’est ni bon ni mauvais en soi, c’est par rapport aux règles morales érigées par les sociétés dans le progrès de la civilisation qu’il apparaît comme tel [12]. L’enfant veut naturellement satisfaire ses désirs égoïstes au détriment de tous les autres et en particulier de ses proches. Il souhaite facilement la mort de ses frères et sœurs qu’il jalouse, celle de son père qui s’interpose dans son amour pour sa mère, le seul qui ne soit pas ambivalent d’après Freud, parce qu’il est essentiellement narcissique. Dans tous les autres cas, l’homme éprouve naturellement de la répulsion pour son semblable, de la haine pour tous ceux qui gênent ses désirs narcissiques et de l’ambivalence affective pour ceux qu’il aime. Ces sentiments haineux sont refoulés par l’éducation, mais ils restent indestructibles ; ils subissent des transformations, comme dans les formations réactionnelles et les sublimations ou se retournent contre le sujet lui-même. Freud se fait très peu d’illusions sur la bonté naturelle de l’être humain ou sur l’existence d’une pulsion de perfection qui tendrait à créer des surhommes. La morale est en général imposée de l’extérieur et il n’y aurait que très peu d’individus profondément transformés par cette éducation. « Les tendances morales de l’humanité, dont il serait oiseux de contester la force et l’importance, constituent une acquisition de l’histoire humaine et forment à un degré malheureusement très variable, le patrimoine héréditaire des hommes d’aujourd’hui [13]. « Dans la plupart des cas, les penchants égoïstes n’ont pas subi une véritable transformation en penchants sociaux, ils ne sont qu’en accord superficiel avec les buts moraux de la société. Il s’agit d’un simple vernis qui craque lorsque les circonstances le permettent, comme par exemple en temps de guerre. La guerre permet aux hommes de satisfaire leurs pulsions sadiques sans retenue ni restriction ; le refoulé fait alors massivement irruption, et ce n’est qu’à ce moment que l’on peut voir si les pulsions sadiques ont été réellement transformées, ce qui semble rarement le cas. On peut ajouter ici que l’obéissance aux ordres et le conformisme de la majorité des individus ne fait évidemment que renforcer les déchaînements de violence.
Les mobiles qui poussent les hommes à faire la guerre sont nombreux et complexes, et Freud explique que :
« Le plaisir pris à l’agression et à la destruction compte certainement parmi eux ; d’innombrables cruautés de l’histoire et de la vie quotidienne en corroborent l’existence et la force. L’amalgame de ces tendances destructrices avec d’autres, érotiques et idéales, facilite naturellement leur satisfaction. Parfois, en entendant parler des atrocités de l’histoire, nous avons l’impression que les motifs idéaux n’ont servi que de prétexte aux appétits destructeurs; d’autres fois, s’agissant par exemple des cruautés de la Sainte Inquisition, nous pensons que les motifs idéaux se sont imposés à la conscience, et que les motifs destructeurs leur ont apporté un renfort inconscient. Les deux sont possibles [14]. »
La haine de l’autre n’est donc pas accidentelle ni évitable pour la psychanalyse. La pulsion de mort à l’œuvre en tout être vivant et qui proviendrait d’une tendance de l’animé à retourner à l’inanimé originel, hypothèse bien sûr de Freud qu’il qualifie lui-même de purement spéculative, devient pulsion de destruction en se tournant vers l’extérieur. « L’être vivant préserve pour ainsi dire sa propre vie en détruisant celle d’autrui [15] », car intériorisée la pulsion de mort provoquerait rapidement sa propre perte [16]. Elle serait également à l’origine de la naissance de la conscience morale, écrit-il à Einstein en 1933. D’après ce qu’il qualifie lui-même de doctrine mythologique des pulsions [17], Freud pense qu’il est impossible de supprimer les penchants agressifs de l’homme. Il n’existe aucun exemple d’absence d’agressivité chez aucun peuple, même chez ceux qui sont supposés vivre dans un véritable paradis. Ce type de remarque peut paraître peu optimiste, comme Freud en convient lui-même ; il ne laisse aucune illusion possible et malheureusement l’universalité des affirmations freudienne semble avérée pour l’instant. Quels que soient les peuples ou les groupes en question, il y a toujours eu, il y a toujours et il y aura sans doute toujours d’horribles atrocités commises souvent là où on s’y attendait le moins. La surprise et la déception provoquées par le premier conflit mondial puis par les exterminations nazies réapparaissent invariablement avec les mêmes commentaires à chaque fois qu’il y a des massacres, des génocides ou des explosions de violence inattendues. On ne croyait pas que c’était possible. Pas les Allemands, peuple hautement civilisé ; pas les Français, capables pourtant eux-aussi de torturer pendant la guerre d’Algérie, ni les Cambodgiens, ni, ni, ni… La liste des violences et des conflits apparemment incompréhensibles, totalement irrationnels, ou encore des actes de racisme et d’intolérance serait évidemment interminable. Ils semblent toujours possibles ailleurs, mais pas chez « nous », selon une conception foncièrement essentialiste qui fait découler les actes de caractères identitaires et non pas de mécanismes psychiques universels. Ces réactions font penser à une anecdote rapportée par Freud à propos d’une dame américaine assistant à la conférence d’un psychanalyste anglais qui affirmait que tous les rêves étaient dominés par des mobiles égoïstes. Cette dame rétorqua que c’était « peut-être vrai en Autriche, mais qu’en ce qui la concernait elle tenait à assurer que ses amies et elle éprouvaient des sentiments altruistes même dans leurs rêves ». Et Freud d’ajouter : « Mon ami, bien que de race anglaise, se vit obligé, en invoquant les résultats qu’il avait obtenus par l’analyse des rêves, de répondre à la dame que, dans les rêves, les nobles dames américaines ne le cédaient en rien, au point de vue de l’égoïsme, aux nobles dames autrichiennes [18]. »
L’identification et l’idéal du moi
L’idée aberrante de la possibilité d’une bonté absolue de l’être humain se trouve ici liée à la conviction de la supériorité morale d’un peuple par rapport à un autre. Malgré l’aspect amusant de l’anecdote rapportée par Freud, le caractère inquiétant de la conviction de la noble et charitable dame américaine n’échappera à personne. Elle est de même nature que celle du fanatique qui surévalue les traits identitaires du groupe auquel il appartient – parti, religion, peuple, nation, etc. –, par rapport aux autres. C’est ici que la psychanalyse peut être d’un grand secours, car elle a mis à jour un des principaux facteurs de cohésion des groupes : l’identification. Il s’agit d’un mécanisme psychique très archaïque et très complexe dont Freud traite dans la septième partie du deuxième des Essais de psychanalyse, « Vie psychique collective et analyse du moi ». L’identification constitue la forme la plus primitive de l’attachement affectif à une personne. Elle joue nous dit Freud un rôle important dans le complexe d’Œdipe aux premières phases de sa formation. Le petit garçon admire son père ; il souhaite lui ressembler et le remplacer à tous les égards ; il fait de son père son idéal. Ce processus est donc foncièrement ambivalent en tant que produit de la phase orale où l’on voudrait dévorer ce que l’on aime pour s’approprier toutes ses qualités. Mais l’identification se retrouve fréquemment à d’autres niveaux de façon plus complexe, sans que le moi cherche à se rendre semblable en tout point à son idéal et à le remplacer. L’hystérique reproduit un symptôme de la mère détestée en punition de son désir de la remplacer ou encore celui du père aimé dans le cadre du refoulement. L’identification peut ainsi concerner quelques traits, voire un seul trait dans le cas célèbre de la toux de Dora, ce que Lacan appellera plus tard le trait unaire. Enfin l’identification « peut avoir lieu chaque fois qu’une personne se découvre un trait qui lui est commun avec une autre personne, sans que celle-ci soit pour elle un objet de désir libidineux [19] ».
Dans l’hypnose, l’hypnotiseur a pris la place de l’idéal du Moi. Il en va de même dans l’état amoureux où l’aimé(e) prend cette même place. Dans la foule, comme dans le cas de l’hypnose, le meneur prend la place de l’idéal du Moi pour chacun des membres de la foule dans un contexte désexualisé. Cet aspect entraîne une forte idéalisation et un abandon de l’épreuve de la réalité, car dans l’état amoureux, les rapports sexuels ont tendance à diminuer la valorisation de l’objet, ce qui n’est pas le cas pour l’hypnotiseur ou le meneur. C’est par ce détournement du but pulsionnel que Freud explique l’aveuglement des foules et la perte de leur sens critique. On devine bien que ce processus est à l’œuvre dans tous les groupes, à un niveau plus ou moins intense, et qu’il est à la base du charisme en politique.
À partir d’une étude rapide de l’identification, Freud arrive à la conclusion que « le sentiment social repose ainsi sur la transformation d’un sentiment primitivement hostile en un attachement positif qui n’est au fond qu’une identification [20] ». Tous les membres d’une communauté sociale ressentent naturellement de la jalousie pour les autres, mais cette jalousie se transforme en revendication d’égalité (on accepte de ne pas être privilégié, à condition que les autres ne le soient pas non plus), « ce qui constitue la racine de la conscience sociale et du sentiment du devoir [21] ». Mais la foule n’exige pas du chef qu’il soit égal aux autres ou qu’il ait renoncé à ses satisfactions narcissiques. Bien au contraire. « C’est par sa force et sa liberté libidinale qu’il se caractérise et qu’il est revêtu d’une toute-puissance qu’il n’aurait peut-être jamais prétendue sans cela. Quant aux autres, c’est-à-dire à ceux dont l’idéal du moi ne trouverait pas dans le chef une incarnation complète, ils sont entraînés “suggestivement”, c’est-à-dire à la faveur de l’identification [22]. » On aurait donc des individus égaux entre eux, liés par un fort lien libidinal au chef qui les domine, dans un contexte désexualisé. Les considérations de Freud aboutissent à la conclusion que l’homme est un animal de horde selon les hypothèses émises dans Totem et tabou, le chef étant une incarnation du père de la horde primitive et la foule une résurrection de cette même horde. De nombreuses critiques ont été émises à l’encontre de cette théorie qui provient des hypothèses de Darwin, mais Freud prétend seulement élaborer un mythe scientifiquepour se « rapprocher d’une réalité disparue, et si difficile à reconstituer [23] ». Il utilise une hypothèse qui tient compte de l’état de la science de son époque et qu’il croit ne pas devoir dédaigner car « elle se prête à l’explication et à la synthèse de faits appartenant à des domaines de plus en plus éloignés [24] ». Il ne s’agit pas non plus d’un idéal politique fondé sur un pessimisme absolu, mais d’une tentative d’explication de la tendance à la grégarisation et à la soumission à l’autorité qui s’accompagne d’un conformisme souvent inquiétant. La précarité de la démocratie provient sans doute de la nature de ces phénomènes que Freud a tenté d’éclairer, ne serait-ce que par une mythologie provisoire qui est en accord avec les observations cliniques et les enseignements de l’histoire. On repère bien quels sont les idéaux et des sympathies politiques de Freud, lorsqu’on lit les critiques adressées à la hiérarchie militaire allemande qu’il condamne, malgré son patriotisme, pour la rigueur impitoyable de la discipline, seule censée maintenir la cohésion de l’institution. Ce choix aurait réussi à briser l’admirable instrument qu’était l’armée allemande, car il ne tenait pas compte du principal lien assurant la cohésion des groupes, l’amour.
Le cas de l’Église. Amour et fanatisme religieux
En opposition avec les idéaux de l’armée, Freud nous présente le cas de l’Église catholique qui délivre fondamentalement un message d’amour. Dans l’Église, c’est le Christ qui joue le rôle du chef représentant l’idéal du Moi. Le fidèle s’identifie au Christ qui aime tous les croyants d’un amour égal; il doit donc lui aussi par identification au Sauveur aimer son prochain comme lui-même, ce qui semble très difficile à réaliser, voire impossible dans la majorité des cas. « Un souffle démocratique anime l’Église [25] » nous dit Freud, soulignant ainsi le rôle foncièrement démocratique de l’exigence d’une moralité plus élevée. Dans ce cas de figure, l’identification complète l’amour et l’amour l’identification, ce qui semble une solution très satisfaisante qui serait à l’origine d’une sorte de cercle vertueux. Freud relève cependant que tout groupe est foncièrement intolérant à l’égard de ceux qui n’en font pas partie, et la religion n’échappe pas à cette règle. Elle délivre un message d’amour pour ses fidèles qui ne vaut pas pour les incroyants. Le groupe se comporte à cet égard comme un individu et c’est pourquoi, « chaque religion est une religion d’amour pour ceux qu’elle englobe, et chacune est prête à se montrer cruelle et intolérante pour ceux qui ne la reconnaissent pas [26] ».
Cette intolérance est inévitable et les incroyants et les indifférents
« ont beau jeu, au point de vue psychologique, de se montrer étrangers à ces sentiments. Si cette intolérance n’affecte plus aujourd’hui la violence et la cruauté qui l’avaient caractérisée autrefois, on se tromperait en y voyant une conséquence de l’adoucissement des mœurs des hommes. Il faut en chercher plutôt la cause dans l’affaiblissement incontestable des sentiments religieux et des liens libidinaux qui en découlent.
« Qu’une autre formation collective prenne la place de la communauté religieuse (et tel paraît être le cas de ce qu’on appelle le “parti extrémiste”), et l’on verra aussitôt se manifester à l’égard de ceux qui seront restés en dehors de cette formation, la même intolérance que celle qui caractérisait les luttes religieuses ; et si les différences qui existent entre les conceptions scientifiques pouvaient acquérir, aux yeux des foules, une importance égale à celle des différences religieuses, on verrait sans doute, et pour les mêmes raisons, se produire le même résultat [27]. »
 
L’écroulement des illusions et la crise identitaire
 
 
La fin de l’illusion religieuse et les idéaux républicains
Cette citation, toujours extraite du deuxième Essai de Psychanalyse, nous semble fondamentale dans le contexte actuel où un grand nombre, voire la majorité des individus, se trouvent désemparés dans les grands pays démocratiques à la suite de l’effondrement d’un certain nombre d’illusions qui servaient de ciment identitaire. Si l’on prend le cas de la France, on peut constater que l’illusion religieuse a considérablement perdu de son attrait depuis le XVIIIe siècle. La France est un des rares pays à avoir tenté de séparer radicalement les sphères du religieux et du politique, lors de la grande Révolution puis par la séparation de l’Église et de l’État, œuvre des radicaux qui se réclamaient des idéaux révolutionnaires. Ces idéaux énoncés dans la devise républicaine de Liberté, égalité, Fraternité, se trouvent exposés dans la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen et correspondent à peu près à ceux qui figurent dans la déclaration américaine, légèrement antérieure. Les deux déclarations inspirent la Chartre des Droits de l’Homme de 1948 et ne constituent qu’une laïcisation des idéaux humanitaires et égalitaires prônés par l’Église catholique qui n’a fait elle-même qu’universaliser les préceptes moraux de l’Ancien Testament. Les Lumières ont laïcisé cette morale en opérant une synthèse avec le legs gréco-romain, redécouvert en partie sous la Renaissance grâce à l’intermédiaire des Arabes qui en avaient été les principaux dépositaires pendant le Moyen Âge. Ces idéaux qui se présentent aujourd’hui comme universels le sont aussi de par l’histoire de leur élaboration.
La religion qui a joué un si grand rôle dans cette élaboration civilisatrice a été également un des grands moyens utilisés pour édifier les nations modernes, toutes fondées sur le principe de l’unité religieuse ; « Un roi, une foi, une loi » a été la devise de tous les pays européens entre les XVIe et XVIIIe siècles. La France, un des seul grands pays à avoir fait exception à la règle jusqu’à la révocation de l’Édit de Nantes, a été la première à établir de façon systématique la liberté de culte et de pensée dès la fin du XVIIIe siècle en fondant théoriquement cette pratique tolérante. À part quelques réactionnaires nostalgiques qui chantent encore les vertus de l’unité religieuse et qui estiment que l’identité française est déterminée principalement par la religion catholique, la majorité s’accorde aujourd’hui de fait à ne plus considérer la religion comme un trait identitaire principal qui puisse assurer la cohésion nationale. Les récentes élections ont clairement montré que seules les références universalistes qui transcendent les particularismes de toutes sortes pouvaient assurer cette cohésion. La République est toujours le régime qui divise le moins les Français. Les idéaux républicains continuent (pour combien de temps encore ?) à les unir, comme l’ont montré les récentes élections présidentielles. Les électeurs ont choisi, certes sans enthousiasme ni illusion, celui qui semblait le plus à même de les incarner et dont c’était sans doute l’unique conviction crédible. Il possédait une des qualités essentielles du meneur selon Le Bon qui explique qu’« Il doit être lui-même fasciné par une profonde croyance (en une idée) pour pouvoir faire naître la foi chez la foule [28] ». On peut ajouter incidemment que les électeurs ont voté également pour celui qui semblait détenir au moins en partie les qualités du meneur telles que Freud les évoque : un puissant narcissisme, doublé d’une impression de force vitale et d’une grande liberté libidinale. Ils ont aussi montré collectivement une grande sagesse en préférant le vaudeville à la farce tragique. Mais deux problèmes se posent de façon aiguë. Le premier provient de la non-accep-tation ou de l’acceptation partielle des idéaux républicains par une partie de la gauche et de l’extrême-gauche qui ont longtemps critiqué la démocratie formelle rendant possible d’après eux la suprématie de la classe dominante, sans assurer l’égalité ni la justice sociale [29]. Le second découle de la lente et difficile construction européenne qui bouleverse les repères identitaires nationaux en provoquant des crispations nationalistes sans doute inévitables.
La fin de l’utopie communiste
Dans les Essais, Freud se demande si le chef ne peut pas être remplacé par une abstraction, une idée ou un désir susceptibles d’être partagés par un grand nombre d’hommes [30]. « L’abstraction ne pourrait-elle pas à son tour, s’incarner plus ou moins parfaitement en la personne d’un chef secondaire, des rapports variés et intéressants s’établissant alors entre le chef et l’idée ? [31] » Dans la lettre à Einstein de 1933, il est plus explicite et l’on constate qu’il devait déjà penser en 1922 à la révolution bolchevique qui venait d’avoir lieu.
« Les bolcheviks eux aussi espèrent pouvoir faire disparaître l’agression humaine en garantissant la satisfaction des biens matériels et en établissant par ailleurs l’égalité entre les membres de la communauté. Je tiens cela pour une illusion. Pour le moment ils ont pris toutes les précautions pour s’armer et la haine contre tous ceux qui sont à l’extérieur n’est pas leur moindre expédient pour maintenir la cohésion de leurs partisans. Du reste, il ne s’agit pas, comme vous le remarquez vous-même, d’éliminer totalement le penchant humain à l’agression ; on peut tenter de le détourner suffisamment pour qu’il n’ait pas à trouver son expression dans la guerre [32]. »
Nous assistons aujourd’hui à l’effondrement de cette illusion. La révolution, censée abolir les classes et la lutte de classe, a produit une nouvelle classe dirigeante qui a exploité cyniquement les populations qu’elle était supposée amener au Bien suprême et qu’elle maintenait sous le joug d’une très problématique dictature du prolétariat. La fin de la menace extérieure dans l’équilibre de la terreur qui s’était installé lors de la guerre froide a été sans doute un des facteurs permettant la désintégration de l’Union soviétique et le ralliement des anciennes républiques qui la composaient ainsi que celui de la Chine à un capitalisme sauvage où les anciens cadres dirigeants se sont remarquablement reconvertis en nouveaux capitalistes avides de profiter des plaisirs hédonistes de l’Occident décadent. Bien que fondés sur des présupposés scientifiques largement acceptés aujourd’hui sur le plan économique, le marxisme et le communisme ont une conception psychologique manifestement fausse qui rejoint d’une certaine façon les assertions rousseauistes sur la bonté originelle de l’homme. Imaginer que l’homme puisse ne plus éprouver de sentiments égoïstes, en dehors d’un puissant refoulement, c’est imaginer une nouvelle race d’hommes qui n’existe pas. D’après les spécialistes de la préhistoire, l’homo sapiens aurait très peu évolué sur le plan psychologique depuis son apparition il y a quarante mille ans et, à moins d’une spectaculaire mutation génétique, on ne voit pas comment il pourrait changer.
La disparition des illusions est toujours profitable d’après Freud. On peut constater cependant qu’elle a été longue et laborieuse, et qu’elle a entraîné des conséquences graves à court terme. Les membres ou les sympathisants des partis communistes qui fonctionnaient souvent comme un ersatz de religion avec leurs croyances utopiques de type millénariste se sont en partie reportés sur les partis extrémistes qui proposent des solutions encore plus radicales et utopiques. Que l’adhésion aux solutions extrémistes soit loin d’être totale est évident pour une grande majorité des électeurs qui ont simplement tenté de lancer des messages par leur vote au premier tour. Le dosage étant difficile en la matière, ils ont obtenu un résultat inattendu, mais qui correspond bien au désarroi général. Quant à ceux qui restent convaincus des vertus de la révolution et de la dictature du prolétariat, il y a de fortes chances qu’ils aient une perception très peu claire des réalités et qu’ils résolvent la plupart du temps des problèmes personnels d’ordre psychologique tout comme les membres des groupuscules d’extrême-droite, comme on vient de le constater dans l’attentat avorté contre le chef de l’État.
La disparition de l’Union soviétique a accéléré d’une façon logique le déclin des partis communistes qui avaient déjà abandonné le dogme de la dictature du prolétariat et qui ne se distinguaient plus que faiblement des partis sociauxdémocrates classiques. L’idée d’une fin possible de l’histoire où il n’y aurait plus de lutte des classes relève également du dogme. Jean Guilaine défend l’idée que l’histoire est apparue dès le début du néolithique et non pas avec l’écriture, car dès ce moment il y a des traces de conflits, de différenciations sociales très nettes, visibles dans les tombes. Il affirme même que l’on a constaté au paléolithique des traces de massacres collectifs qui attestent d’une organisation sociale déjà relativement évoluée et de guerres qui ne seraient donc pas liées à un début d’accumulations de richesses chez des groupes d’agriculteurs ou de pasteurs. Les hommes du paléolithique avaient donc des conflits réputés impossibles auparavant, dont on ne connaît pas les causes. Ces découvertes récentes auraient plutôt tendance à conforter les hypothèses pessimistes de Freud qui écrit dans Pourquoi la guerre ? :
« La division des hommes en éléments dirigeants et dépendants fait partie intégrante de leur inégalité congénitale et inéluctable. Ces derniers éléments sont l’écrasante majorité; ils ont besoin d’une autorité qui tranche pour eux, à laquelle ils se soumettent le plus souvent sans conditions. Il y aurait lieu d’ajouter ici qu’il faudrait se soucier plus amplement que jusqu’alors de former une couche dirigeante d’hommes capables d’une pensée autonome, inaccessibles à l’intimidation et acharnés à poursuivre la vérité, auxquels reviendraient de gouverner les foules sans autonomie. Que les ingérences des pouvoirs publics et l’interdit de penser édicté par l’Église ne soient pas favorables à une telle formation, se passe de toute démonstration. L’État idéal serait naturellement une communauté d’hommes qui auraient soumis leur vie pulsionnelle à la dictature de la raison. Rien d’autre ne saurait susciter une union si parfaite et si robuste des hommes, même s’il leur fallait renoncer à leurs liens affectifs mutuels. Mais selon toute vraisemblance, c’est là une espérance utopique. Les autres voies propres à empêcher indirectement la guerre sont certainement plus praticables, mais elles ne promettent pas un succès rapide. On répugne à l’idée de moulins qui moulent si lentement qu’on aurait le temps de mourir de faim avant d’obtenir la farine [33]. »
Les illusions bolcheviques, comme les appelle Freud, qui n’a d’ailleurs pas vu d’un mauvais œil les premières transformations opérées par la Révolution soviétique, permettaient la cohésion de solides partis d’opposition, dans les pays démocratiques où ils étaient autorisés. Ils n’avaient que peu de chance d’arriver au pouvoir seuls et ils permettaient une structuration assez simple de la vie politique, avec des programmes relativement compréhensibles pour les électeurs. La quasi-disparition de cet épouvantail si commode entraîne logiquement une déstabilisation générale, extrêmement complexe dans le détail, sur le plan intérieur et extérieur. Car il est évident que la perte d’un ennemi provoque des problèmes d’identification majeurs. Comme on l’a vu plus haut l’amour pour les semblables est un lien puissant de cohésion sociale, mais la haine contre l’ennemi extérieur l’est également. Si cet ennemi extérieur-intérieur, car les liens entre le PC et l’Union soviétique n’étaient un mystère pour personne, disparaît, il faut le recréer. L’étranger redevient l’ennemi, d’autant plus que le PCF, qui faisait de la surenchère nationaliste pour voiler ses liens avec la Russie soviétique, permettait de contenir la xénophobie en la liant à des revendications sociales plus rationnelles et plus acceptables. La dissolution des liens qui unissaient les militants et les sympathisants entre eux, ainsi que la disparition d’une alternative protestataire pour les électeurs a gonflé les résultats des partis extrémistes, et surtout du FN. La haine de l’autre et la défense irrationnelle d’une série de revendications égoïstes et parfaitement irréalisables sont les ressorts psycho-logiques essentiels du FN dont le succès repose fondamentalement sur le charisme indiscutable d’un chef qui possède un narcissisme et un cynisme à toute épreuve. Peu importent les contradictions dans ce cas, car les affects sont seuls à être sollicités pour développer des réactions sans doute primaires, mais qui rapportent gros sur le plan électoral.
Effets de la disparition de l’URSS
Sur le plan international, il est non moins évident que nous commençons seulement à voir les effets de la disparition de l’Union soviétique. Elle entraîne presque obligatoirement dans le camp dit occidental un risque d’éclatement puisqu’il n’y a plus d’ennemi à l’Est qui soit pour l’instant crédible, et que le parapluie nucléaire américain n’est plus nécessaire. La lutte contre le terrorisme islamiste remplace difficilement comme on le voit la lutte contre le communisme et le nouvel Empire du Mal a quelques difficultés à être crédible. Mais le danger immédiat est sans doute la perte des repères identitaires liée au phénomène précédent. Les traits identitaires nationaux se développent par opposition à ceux des autres nations; ils sont réels ou plus souvent supposés. Par un processus archaïque de défense du Moi bien connu, le mauvais est projeté à l’extérieur et le bon introjecté à l’intérieur. Si l’image de l’homme au couteau entre les dents apparaissait comme décidément trop caricaturale et ne convenait plus à une époque où le niveau de l’instruction avait sensiblement monté, il n’en restait pas moins qu’il existait deux mondes séparés par un rideau de fer et un mur de Berlin qui délimitaient clairement les territoires. La disparition de cette limite jointe à une intolérance de plus en plus grande envers les émigrés de toute origine a intensifié sans doute un sentiment d’insécurité qui n’est peut-être pas entièrement imaginaire mais qui se trouve très exagéré au niveau fantasmatique. « L’autre » risque de nous envahir de toutes parts, non seulement du Sud mais aussi de l’Est. La différence des niveaux de vie entre les ex-républiques démocratiques et l’Ouest était plus importante qu’on ne l’imaginait et la menace d’une émigration déferlante s’est imposée à des esprits pusillanimes dans quelques pays européens. Inutile d’expliquer que les pays de l’Est dont la dénatalité est préoccupante vont dans peu de temps devenir des terres d’immigration, ni que les pays de l’Ouest dont les taux de natalité et de fécondité sont en chute libre ont forcément besoin d’émigrants. Les étrangers sont sales, paresseux, incapables de s’assimiler, malhonnêtes et véhiculent des maladies contagieuses comme chacun sait [34].
La France qui a le plus fort taux de fécondité d’Europe ( 1,9 par femme, inférieur cependant au taux de remplacement qui est de 2,1) et relativement peu d’étrangers ( 3,5 millions, à côté des 9 millions d’étrangers que compte l’Allemagne pour une population de 80 millions d’habitants) n’a pas échappé à la contagion de xénophobie irrationnelle pour les mêmes raisons que dans les pays voisins. Il n’y a plus de frontière étanche entre l’Est et l’Ouest et ce phénomène se conjugue avec une crise de l’identité nationale rampante depuis que l’Europe tente de se constituer; les frontières nationales ont tendance à s’effacer, les frontières européennes fluctuent au gré des différents projets d’élargissement.
Effacement des frontières : crise identitaire et régression psychique
Pour les représentations inconscientes, il n’est sans doute pas anodin que le mur se soit effondré peu de temps avant que les frontières entre les quinze aient disparu. Dans Qu’est-ce qu’une nation ? Renan rejette l’idée que la race, la religion, la langue, ou le territoire puissent être les supports d’une nation. On le suit aisément dans les premiers cas, puisqu’il donne chaque fois des contre-exemples convaincants. Mais en ce qui concerne le territoire, on est en droit d’être plus sceptique. Le contre-exemple donné est celui des juifs, mais alors ce serait faire reposer l’identité nationale juive sur la religion et surtout, depuis la création de l’État d’Israël, il est difficile d’admettre qu’il s’agit d’une nation sans territoire. D’autres exemples pourraient sans doute être donnés aujourd’hui comme celui des Kurdes, mais dans tous les cas, il y a un désir de reconstituer le territoire primitif, comme pour les juifs avec le fameux, « l’An prochain à Jérusalem ». Le territoire n’est sans doute pas à mettre sur le même plan que les autres caractéristiques identitaires. La terre natale ou la patrie des ancêtres est un support fantasmatique fondamental qui permet de délimiter un espace géographique correspondant à un espace imaginaire comme le montrent les métaphores utilisées pour désigner les pays. L’hexagone correspond bien à la fameuse rationalité cartésienne revendiquée par les Français, la piel de toro espagnole se passe de commentaires. Le territoire apparaît comme une sorte de grand contenant dont les limites ont été de plus en plus précises dans les nations modernes, passant de l’ourlet ou du limes antique à la frontière linéaire. Une des questions que pourrait se poser la géopolitique en s’inspirant des méthodes psychanalytiques serait de savoir si la disparition des frontières dans l’Europe des quinze n’a pas engendré un sentiment de malaise plus ou moins grand chez certains individus dont les structures psychiques étaient fragiles. Est-ce que ce sentiment de malaise n’a pas été accentué par la disparition de l’opposition entre l’Est et l’Ouest ? Est-ce que les identifications liées au pays n’ont pas souffert de la construction plus ou moins rampante de l’Europe ? Comment se sentir encore tout à fait citoyen d’une nation qui semble se fondre dans une entité plus vaste, alors que les contours de cette dernière ne sont pas encore clairement fixés ? Les problèmes d’identification restent entiers et sont liés à ces problèmes territoriaux. Qu’est-ce que l’Europe si la Turquie en fait partie ? Israël fait-elle partie de l’Europe puisqu’elle a participé aux championnats européens d’athlétisme ? Mais alors, si l’Europe englobe une partie de l’Asie, est-ce encore l’Europe ? Jusqu’où l’Europe peut-elle s’étendre à l’Est et au Sud ? Nous pourrions multiplier les questions de ce type qui sont rarement formulées de façon claire mais qui rendent la situation politique actuelle encore plus complexe.
Il est évident que la complexification des sociétés modernes entraîne une multiplication des identifications qui peut être considérée comme un enrichissement pour l’individu dans la mesure où elles lui permettent plus de liberté et plus d’originalité [35]. L’appartenance à un pays fait partie des identifications stables et non pas passagères comme celles des foules. Qu’elle devienne problématique, et c’est sans doute tout l’équilibre psychique qui doit être remis en cause, en particulier chez les individus les plus fragiles. La multiplication des identifications ne doit pas toujours apparaître comme une chance mais le plus souvent comme une menace troublant l’équilibre existant, qui est la plupart du temps précaire. Surtout lorsque les nouveaux traits identitaires restent flous pour les raisons que nous avons évoquées.
Les menaces multiples qui planent sur la plupart des citoyens européens, réelles ou imaginaires, entraînent un état de précarité qui provoque peut-être une tendance à la régression dans de nombreux cas. La précarité économique et sociale, liée à la trop rapide mutation du monde contemporain, avec tous les problèmes de chômage et de reconversion, se trouve intensifiée par un sentiment de malaise engendré par l’incertitude du futur ou le manque de projets affiché par les hommes politiques qui préfèrent agir dans l’opacité quand il s’agit de prendre des décisions importantes. Ce manque d’un idéal fédérateur, comme le panhellénisme dans l’Antiquité, renforce les effets de l’effondrement des illusions, religieuses, marxistes, et aujourd’hui économiques, ne laissant que peu de points d’ancrage à ceux qui se sentent partir à la dérive. Car s’il est évident que le communisme a échoué, il devient de plus en plus clair que le capitalisme et l’ultra-libéralisme, liés au phénomène mal défini de la mondialisation, ne représentent pas non plus une solution satisfaisante. Le repli identitaire fondé sur des mythes, comme celui des origines gauloises de la France actuelle par exemple, correspond à une solution qui n’est bien sûr pas viable mais qui correspond à une régression de type défensif. En adhérant à des groupuscules extrémistes ou à des partis que l’on a pris l’habitude d’appeler populistes, les individus ont peut-être l’impression de pouvoir retrouver une identité menacée et espèrent satisfaire des désirs narcissiques ou des besoins élémentaires. La haine de l’autre est comme on l’a vu le principal ciment de ces groupes qui peuvent par ailleurs permettre à leurs adhérents de fusionner dans des foules lors de meetings où ils vont éprouver une sensation de toute puissance ; sensation voluptueuse d’après Freud, où ils vont perdre le sentiment de leur délimitation individuelle [36]. Par le phénomène de la contagion affective, l’individu perdra tout sens critique et se laissera gagner par les émotions des autres. « Plus les émotions sont grossières et élémentaires et plus elles ont de chance de se propager dans la masse [37]. » Il y a une très grande différence entre ce phénomène, où la perte des limites dans la foule est voluptueux, finalement comme dans certains spectacles, parce qu’il y a un cadre et un leader, et l’angoisse qui peut être ressentie devant la menace de disparition des limites géographiques dont nous avons parlé tout à l’heure. Cette dernière renvoie probablement, mais là aussi il faudrait étayer et développer cette hypothèse de façon précise, à une relation très archaïque à la mère.
Que la terre soit liée au maternel n’a plus besoin de démonstration, tant il s’agit d’un fait évident. Les pays sont presque toujours symbolisés par une femme qui a des caractéristiques maternelles plus ou moins prononcées. Du Bellay chante son désespoir d’être séparé de « France, mère des Arts, des Armes et des Lois » qui l’a longtemps nourri du lait de sa mamelle, et si ce sein que l’on sait bien voir dans les représentations de Marianne est celui d’une actrice ou d’une mannequin célèbre, il est plutôt généreux, promettant toutes sortes de satisfactions de type oral. Or l’enfant, qui ne fait qu’un avec sa mère au départ, s’en sépare progressivement pour accéder à l’autonomie du sujet. Lors de la phase orale, qui est celle des identifications primaires, il s’identifie au sein dont il n’est pas séparé comme le résume schématiquement Freud dans une note personnelle.
« Avoir et être chez l’enfant. L’enfant aime bien exprimer la relation d’objet par l’identification : je suis l’objet. L’avoir est la relation ultérieure, retombe dans l’être après la perte d’objet. Modèle : sein. Le sein est un morceau de moi, je suis le sein. Plus tard seulement : je l’ai, c’est-à-dire je ne le suis pas [38]. »
Les menaces concernant les frontières d’un pays renvoient peut-être à des fantasmes archaïques de démembrement, liés aux attaques concernant les identifications primaires. On peut les mettre en relation avec le stade du miroir de Lacan qui permet la première perception de l’identité corporelle, que l’on retrouve chez Winnicott sous une autre forme. Toute possibilité de représentation qui est le propre de l’homme nécessite un support. Ce support est pour certains psychanalystes le sein qui constitue une sorte d’écran qui va rendre possible la projection et donc la représentation. Peut-être pourrait-on essayer de voir si les menaces identitaires concernant la nation, et son support territorial, ne touchent pas quelque chose de très profond en relation avec cette caractéristique. De nombreuses autres hypothèses pourraient être posées et creusées. Nous n’avons fait que les effleurer sans prétendre à l’originalité.
Même si ces hypothèses conduisaient à des impasses, il ne serait pas inutile de considérer avec la psychanalyse qu’il existe plusieurs types de rationalité, l’une correspondant aux processus secondaires, liée au conscient et au préconscient, l’autre liée aux processus primaires qui règnent dans l’inconscient. Les mécanismes surprenants qui sont à l’œuvre dans l’inconscient ont été depuis longtemps mis en évidence par la psychanalyse qui montre que les résistances à la compréhension proviennent la plupart du temps de résistances inconscientes.
« Les arguments logiques ne peuvent donc rien contre les intérêts affectifs, et c’est pourquoi la lutte à coup de raison est si stérile dans le monde des intérêts. L’expérience psychanalytique ne fait que confirmer cette vérité. Elle a journellement l’occasion de constater que les hommes les plus intelligents perdent subitement toute faculté de comprendre et se comportent comme des imbéciles, dès que les idées qu’on leur présente se heurtent chez eux à une résistance affective, mais que leur intelligence et leur faculté de comprendre se réveillent, lorsque cette résistance est vaincue [39]. »
Les États-Unis, l’Europe et les droits de l’Homme
Il est bien évident que, dans toute appréciation de la réalité, il y a toujours une part non négligeable de jugements irrationnels fortement infiltrés par des représentations inconscientes et par les affects. Il est souvent très facile de les repérer même chez les intellectuels les plus brillants. L’étude des exemples donnés par Kant dans sa Critique de la Raison Pure nous en fournirait une preuve excellente; à plus forte raison les commentaires des journalistes ou des hommes politiques élaborés souvent dans l’urgence, ainsi que les opinions et les mobiles des électeurs. L’étude de cette part d’irrationnel dans les représentations et les jugements politiques pourrait probablement être approfondie et fournirait une des orientations possibles d’une approche psychanalytique de la géopolitique.
Cependant, s’il persiste toujours une part plus ou moins importante d’irrationnel dans toute réflexion, il n’en reste pas moins que le renforcement de l’intellect et de la culture est un des principaux remparts contre le déferlement de l’agressivité sous toutes ses formes. Freud nous dit en conclusion de Pourquoi la guerre ? que « le renforcement de l’intellect qui commence à dominer la vie pulsionnelle, et l’intériorisation de la tendance à l’agression avec tout son cortège de conséquences avantageuses et dangereuses » sont les deux plus importants caractères psychologiques de la culture et sont le meilleur rempart contre l’agressivité et la guerre. « Tout ce qui promeut le développement culturel œuvre du même coup contre la guerre [40]. » Ce qui revient à assigner à l’éducation un rôle fondamental en ce domaine. Le resserrement des liens en relation avec la création d’identifications fortes entre les membres d’un groupe ou des pays, c’est-à-dire la recherche de ce qui est commun et non de ce qui divise, ainsi que la propagation de la culture sont donc les deux solutions que Freud propose pour éviter les guerres et les décharges de violence en général.
Freud émet l’hypothèse intéressante que les pays se comporteraient comme les individus et qu’il y aurait un décalage entre les progrès pourtant incertains et irréguliers de la morale individuelle et ceux qui concernent les rapports des nations entre elles [41]. Il croit possible d’envisager que le resserrement des liens de toutes sortes créerait des entités plus vastes, comme dans l’Empire romain ou la France, où la paix serait envisageable [42]. Nous assistons actuellement à la constitution de ces vastes ensembles dont l’Europe est un bon exemple. C’est justement pour éviter les guerres en Europe qu’est apparue l’idée d’un resserrement des liens entre les divers pays qui s’étaient affrontés à de multiples reprises. Le problème majeur qui se pose, outre celui de la délimitation de cette nouvelle entité et des risques de régression individuelle inhérents à une trop lente constitution de l’Europe, est celui de la force européenne. Car si l’Europe s’est constituée pour éviter la guerre et si elle organise un vaste espace de paix et de prospérité, elle risque d’avoir besoin de s’affronter à un ou à des ennemis qui ne tarderaient pas en saine doctrine psychanalytique à se constituer. Mais lesquels ? Là est tout le problème, car à part les États-Unis, il n’y a actuellement aucun ennemi envisageable, et les États-Unis, liés par tant de liens historiques, économiques et affectifs à l’Europe, bien que détestés dans de nombreux secteurs de l’opinion des pays d’Europe occidentale, peut difficilement se constituer en ennemi possible. Reste un ennemi intérieur dont on a sans doute intérêt à exagérer l’importance pour éviter le surgissement d’une compétition qui s’est déjà manifestée dans divers domaines avec les États-Unis. La lutte contre le terrorisme et la haine de l’étranger-intérieur, de l’émigré, sont un ciment commode mais dangereux, qui se traduit par un anti-islamisme de fait.
Les espoirs pacifistes qui ont présidé à la création de l’Europe ne devraient pas faire oublier qu’il est impossible d’éliminer totalement la violence liée aux pulsions de destruction qui proviendraient de la pulsion de mort. Freud montre que le droit et la violence ne sont pas antinomiques et il substitue au terme « pouvoir » celui plus cru de « violence [43] ». Le seul contrepoids possible au pouvoir exorbitant des États-Unis aujourd’hui se situe en Europe occidentale. Seule la constitution rapide d’un État européen doté d’une force militaire crédible est de nature à dissuader les États-Unis de jouer, avec bonne conscience, les gendarmes planétaires pour leur plus grand profit. Les « croisades » américaines sur fond de puritanisme hypocrite contre l’Empire du Mal ont un relent inquiétant par leur simplisme outrancier. Les Européens ne partagent pas tout à fait les mêmes valeurs que les Américains les plus conservateurs. Ils sont plus attachés à la défense des droits de l’homme et à une certaine justice sociale ; ils ne considèrent pas, en général semble-t-il, que les États échappent à la morale qui régit les individus. Ils devraient oser rendre leurs aspirations possibles en se dotant d’une force militaire réelle et en surmontant un pacifisme latent qui conduit à des situations absurdes et dangereuses. Les États-Unis auraient-ils supporté une intervention européenne en Amérique, alors que les Européens ont demandé une intervention américaine en Serbie ? La position britannique qui consiste à s’aligner sur le grand frère américain dans une illusion de communauté d’intérêt et d’origine est-elle tenable à long terme ? Les utopies pacifistes ont été dénoncées par Freud pour des raisons théoriques, bien qu’il soit lui-même un pacifiste et un démocrate convaincu. Elles ne reposent pour l’instant sur rien de solide, et ce n’est qu’une moralisation des relations internationale imposée par une forte pression européenne qui pourra venir à bout du cynisme ou des fantasmes américains. Cette position est d’ailleurs partagée par une partie des citoyens américains ; un récent article de Francis Fukuyama paru dans Le Monde fait état d’opinions à peu près semblables et en appelle à la constitution d’une Europe forte pour contrebalancer la surpuissance des États-Unis [44].
Ces quelques réflexions sont présentées en guise d’introduction à une rubrique qui pourrait réunir les réflexions concernant les problèmes géopolitiques des psychanalystes et des chercheurs influencés par la psychanalyse. Elle pourrait accueillir également des études de cas où l’on essaierait de déterminer l’impact des événements politiques sur l’inconscient des patients afin de mieux cerner les relations qui existent entre le psychisme individuel et le fonctionnement des grands groupes humains, ou celles qui régissent les rapports des grands individus humains que sont les nations, ou les groupes ethniques.
 
NOTES
 
[1] S. Freud, Essais de psychanalyse, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, Paris, Payot, 1963, p. 248.
[2] Il n’est pas question ici de faire l’historique de la géopolitique. Nous renvoyons le lecteur pour ces origines allemandes de la discipline à l’article de Michel Korinman publié dans le n°109 de Relations Internationales, printemps 2002, p. 25-47, et à l’article qui sera publié dans le prochain numéro d’Études germaniques, « Études germaniques et recherche géopolitique, un bilan (provisoire) ».
[3] Pourquoi la guerre ? Le texte publié en 1933 est une réponse à une lettre d’Einstein datant de septembre 1932. La Société des Nations avait été à l’origine de cette correspondance; elle avait désiré que des intellectuels célèbres échangent des idées qui favoriseraient la paix.
[4] « Résultats, idées, problèmes » t. 2, VIII, in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985, p. 288.
[5] Qu’il nous soit permis de ne citer qu’un exemple particulièrement significatif de cet usage de la métaphore militaire. Dans L’Abrégé de Psychanalyse, Freud écrit en note dans le chapitre consacré à la dynamique du transfert : « Il ne faudrait pas conclure cependant à une importance pathogénique particulièrement grande de l’élémente choisi en vue de la résistance de transfert. Quand, au cours d’une bataille, les combattants se disputent avec acharnement la possession de quelque petit clocher ou de quelque ferme, n’en déduisons pas que cette église est un sanctuaire national ni que cette ferme abrite les trésors de l’armée. La valeur des lieux peut n’être que tactique et n’exister que pour ce seul combat. » Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1953, p. 55.
[6] C’est une façon simplifiée de présenter les choses et qui ne vaut que pour les enfants de moins de cinq ans. Voir à ce sujet l’Abrégé de Psychanalyse, p. 82.
[7] Freud, Essais de psychanalyse, p. 92.
[8] Op. cit., p. 19.
[9] Op. cit., p. 89.
[10] Op. cit., p. 115.
[11] Op. cit., p. 118.
[12] « En réalité, les mauvais penchants ne “disparaissent” » pas, ne sont jamais déracinés. Les recherches psychologiques, plus particulièrement l’observation psychanalytique, montrent, au contraire, que la partie la plus intime, la plus profonde de l’homme se compose de penchants de nature élémentaire, ces penchants étant identiques chez tous les hommes et tendant à la satisfaction de certains besoins primitifs. En soi, ces penchants ne sont ni bons ni mauvais. Nous les classons, eux et leurs manifestations, sous ces deux rubriques, d’après les rapports qu’ils affectent avec les besoins et les exigences de la collectivité humaine. Il est admis que tous les penchants réprouvés par la société comme étant mauvais (par exemple, les penchants à l’égoïsme et à la cruauté) font partie de ces penchants primitifs. » op. cit., p. 42-243. C’est sur la nature primitive, reposant sur la part d’animalité de l’homme que Freud établit l’universalité des « mauvais penchants » comme on peut le constater.
[13] Op. cit., p. 262.
[14] Freud, Pourquoi la guerre ?, p. 211.
[15] Ibid.
[16] Voir Au-delà du principe de plaisir, chapitres IV, V et VI. Les spéculations de Freud se fondent sur les connaissances biologiques et les hypothèses émises à l’époque. Elles reposent sur l’hypothèse que tout organisme a tendance à reproduire un état antérieur qui a dû être abandonné sous l’effet « de facteurs extérieurs perturbateurs et détournant l’organisme de sa tendance à la stagnation » ( op. cit., p. 212). Tout ce qui vit a tendance à retourner à l’état inorganique, le vivant au non-vivant. La vie n’apparaît dans cette optique que comme un long détour des organismes supérieurs vers leur but qui est la mort. L’hypothèse de la pulsion de mort n’est pas écartée par la biologie et Freud en arrive a postuler deux sortes de plusions principales, de vie et de mort, ce qui rejoint les conceptions de Schopenhauer.
[17] Op. cit., p. 212.
[18] Freud, Essais de Psychanalyse, p. 250.
[19] Op. cit., p. 129.
[20] Op. cit., p. 147.
[21] Ibid.
[22] Op. cit., p. 158.
[23] Freud, Totem et Tabou, Introduction, Paris, Payot, 1965, p. 9.
[24] Ibid.
[25] Essais de Psychanalyse, p. 113.
[26] Op. cit., p. 119.
[27] Ibid.
[28] Op. cit., p. 96.
[29] Cette position est généralement partagée par les intellectuels français dans les années 1950-1980. Lacan lui-même émet une opinion qui rejoint, certes plus subtilement, celles de la gauche révolutionnaire. « Car à considérer les droits de l’homme sous l’optique de la philosophie, nous voyons apparaître ce qu’au reste tout le monde sait maintenant de leur vérité. Ils se ramènent à la liberté de désirer en vain. » J. Lacan, « Kant avec Sade », 1963, Écrits, p. 783.
[30] Op. cit., p. 121.
[31] Ibid.
[32] Pourquoi la guerre ?, p. 212.
[33] Pourquoi la guerre ?, p. 213.
[34] Contre les fantasmes les constatations objectives ne peuvent rien. Les virus auraient d’après certains une propension innée à se fixer sur les émigrés à Paris, ce qui expliquerait le grande nombre d’affections virales dans la capitale. Et même si l’on reconnaît qu’ils ne sont pas porteur de germes dévastateurs, ils pourraient l’être, remarque faites par exemple aux États-Unis à l’encontre des émigrants mexicains.
[35] « Chaque individu fait partie de plusieurs foules, présente les identifications les plus variées, est orienté par ses attaches dans des directions multiples et a construit son idéal du moi d’après les modèles les plus divers. Chaque individu participe ainsi de plusieurs âmes collectives, de celle de sa race, de sa classe, de sa communauté confessionnelle, de son État, etc. et peut, de plus s’élever à un certain degré d’indépendance et d’originalité. » Freud, Essais de Psychanalyse, p. 157.
[36] Essais de Psychanalyse, p. 101.
[37] Op. cit, p. 102.
[38] Freud, Résultats, idées, problèmes, p. 287.
[39] Essais de Psychanalyse, p. 251.
[40] Pourquoi la guerre ?, p. 215.
[41] « Il est possible que les peuples, reproduisant l’évolution des individus, se trouvent encore aujourd’hui à des phases d’organisation très primitives, à une étape très peu avancée du chemin qui conduit à la formation d’unités supérieures. C’est pourquoi on ne constaterait pas encore chez eux les effets moralisateurs de la pression extérieure qui se manifeste avec tant de force chez l’individu. Nous avons pu espérer que la grande communauté d’intérêts crée par les facilités de communication, par les relations de plus en plus suivies et fréquentes et par l’échange continu de produits marquerait le commencement d’une pareille pression moralisatrice ; mais il semble que, pour le moment, les peuples obéissent plus à la voix de leurs passions, pour pouvoir justifier la satisfaction qu’ils cherchent à leur accorder. Pourquoi les individus ethniques se méprisent-ils en général les uns les autres, se haïssent-ils, s’exè-crent-ils ? C’est là un mystère dont le sens m’échappe. On dirait qu’il suffit qu’un grand nombre, que des millions d’hommes se trouvent réunis, pour que toutes les acquisitions morales des individus qui les composent s’évanouissent aussitôt et qu’il ne reste à leur place que les attitudes psychiques les plus primitives, les plus anciennes et les plus brutales. Résultat profondément regrettable et qui s’atténuera peut-être à mesure que l’évolution poursuivra sa marche en avant. Nous croyons cependant qu’un peu plus de franchise et de sincérité dans les relations des hommes entre eux et dans les rapports entre les hommes et ceux qui les gouvernent serait de nature à frayer la voie à cette évolution. » Essais de Psychanalyse, p.252. Ce passage mériterait un commentaire approfondi qui excède les limites d’un article. La conclusion fournit un excellent principe qui devrait être médité par ceux qui tentent de construire l’Europe à la sauvette en évitant les débats qui constitueraient un fondement pour les identifications futures. L’adoption du tout sécuritaire par une grande partie de l’opinion et des hommes politiques qui y voient un excellent levier démagogique n’est sûrement pas de nature à favoriser des débats transparents ni la constitution d’alternatives claires.
[42] Pourquoi la guerre ?, p. 202.
[43] Op. cit, p. 204.
[44] « Craquements dans le monde occidental », in Le Monde du 16 août 2002, p. 1 et 9.
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