2003
Outre - Terre
De Weimar à Weimar ?
Les régions du front
Jacques Bernet
maître de conférences à l’université de Valenciennes, membre du comité de rédaction d’Outre-Terre.
En 1998, la Picardie s’était faite remarquer comme l’une des quatre régions françaises à avoir constitué un exécutif d’alliance entre la droite classique et le Front
National, d’ailleurs toujours à l’ordre du jour quatre ans plus tard
[1] : un miniséisme politique, consécutif au mode de scrutin proportionnel propre à ce type
d’élection, mais reflétant surtout une claire volonté de la droite dite « républicaine », piégée par les nombreuses triangulaires arbitrées par l’extrême-droite, de
compenser ses pertes historiques aux législatives ratées de 1997 ( 13 députés de
gauche sur 18, dans une région qui avait déjà voté à 52 % pour Lionel Jospin
contre 48 % à Jacques Chirac au second tour de la présidentielle de 1995).
La Picardie, championne du vote protestataire le 21 avril 2002
Le 21 avril 2002, où le séisme fut cette fois national, la Picardie est devenue,
derrière la Provence-Alpes-Côte d’Azur et l’Alsace (et tout juste devant le
Nord-Pas-de-Calais ou L’Ile-de-France, auxquels elle s’apparente davantage), la
troisième région de l’hexagone pour le vote d’extrême-droite ( 23 %), un vote
avant tout FN ( 20,26 %), puisque Jean-Marie Le Pen est arrivé nettement en tête
dans l’Oise et dans l’Aisne, deuxième dans la Somme
[2], tandis que Lionel Jospin
était relégué en troisième position dans les trois départements. Si on ajoute à ce
résultat le vote en faveur du candidat « Chasse, Pêche, Nature et Tradition »,
supérieur de deux points en Picardie à la moyenne nationale (de 4,25 %) – Jean
Saint-Josse y a obtenu 6,3 et même 12,10 % dans la Somme –, et le poids électoral tout aussi hypertrophié des trois candidats d’extrême-gauche ( 12,58 %
contre 10,5 % au niveau national pour Arlette Laguiller, Olivier Besancenot et
Daniel Gluckstein
[3]), on constate que la Picardie est devenue, en 2002, la
première région de France pour les votes de type protestataire, y exprimant donc
de manière exacerbée le profond malaise socio-politique qui a frappé observateurs nationaux et internationaux, au soir du premier tour de cette présidentielle
hors du commun.
Car les résultats du scrutin du 21 avril traduisent d’abord et avant tout, dans
notre région comme ailleurs et même sans doute plus qu’ailleurs, un sensible
rejet de la classe politique traditionnelle, droite et gauche confondues, un
divorce inquiétant entre la population et sa représentation, pour ne pas employer
le vocabulaire fort imagé mais si ambigu de la « France d’en haut » opposée à
une « France d’en bas », dont la Picardie apparaît à maints égards comme des
plus représentatives…
Si le fort taux d’abstention observé lors de ce premier tour a été en Picardie
un peu inférieur à la moyenne nationale ( 25,62% contre 27,86%), il marque
tout de même une plus sensible baisse de la participation dans une région qui
faisait trois points de mieux qu’au national, 21,37% en 1995
[4]. Mais c’est
surtout le net recul, au profit des votes protestataires de tous poils
[5], des candidats de la droite classique ou de la gauche plurielle, c’est-à-dire des partis de
gouvernement, qui a marqué ce scrutin de manière significative. Non seulement
le président sortant y a obtenu au premier tour, avec 18,2%, un résultat encore
plus faible que son piètre score national de 19,7%, mais la somme des candidats se réclamant peu ou prou de son camp (J. Chirac, F. Bayrou, A. Madelin,
C. Boutin
[6]) n’aboutit qu’à un total de 28,25% des suffrages exprimés ( 31,67%
au niveau national), ce qui conduit d’ailleurs à relativiser la signification politique du vote du second tour de la présidentielle ou de l’apparente « vague
bleue » des législatives qui ont suivi, pour notre région comme d’autres : dans
la continuité des municipales de 2001, il s’agit probablement davantage d’un
rejet de la gauche au pouvoir que d’une adhésion franche à une famille de
pensée qui n’a pour l’heure que le mérite de ses promesses et de sa toute relative nouveauté.
Car les candidats de la « gauche plurielle » de gouvernement, qui avait
suscité de réelles attentes en 1997
[7] et soulevé bien des espoirs en Picardie
(comme dans le pays), y ont encore plus lourdement chuté que la droite en avril
2002 : 23,55% des suffrages picards exprimés ( 25,8% au niveau national), si
on additionne les voix de L. Jospin, R. Hue, N. Mamère et C. Taubira. Alors
qu’en 1995 le premier secrétaire du Parti socialiste en avait obtenu presque
autant à lui seul ( 22,5%), le premier ministre sortant a perdu plus de 8 points
en 2002 ( 14,23%). Plus prévisible, l’effondrement n’en a pas été moins spectaculaire pour le secrétaire national du parti communiste, passé de 10,7% en 1995
à 3,86% en 2002, tout juste au-dessus de son score national de 3,4%, dans une
région comptant pourtant encore quelques fiefs municipaux non négligeables et
deux députés de son parti. Seul Noël Mamère, frisant les 4% en Picardie, y a
fait un peu mieux que les 2,6% de Dominique Voynet en 1995 (tout en restant
bien en deçà de son résultat hexagonal de 5,25%) mais sans pour autant réussir, en dépit d’une campagne très (trop ?) critique à l’égard de ses alliés socialistes, à rallier à l’immature et trop intellectuel parti des Verts un électorat populaire visiblement déçu par la gauche de gouvernement. En effet, c’est
précisément dans les anciens lieux d’implantation de la gauche traditionnelle
que, comme pour les anciens secteurs prolétariens du Nord-Pas-de-Calais
voisin, les deux grands partis de tradition « ouvrière », PC et PS, ont le plus lourdement chuté, favorisant soit l’abstention, soit des poussées éphémères de l’extrêmegauche ouvriériste (le vote Laguiller atteint 9% dans des cités frappées
par la désindustrialisation comme Albert (Somme), Tergnier, Hirson (Aisne),
Montataire (Oise), soit d’autres formes de populisme de type CNPT ou d’extrêmedroite. À Soissons, ancien fief municipal PS passé à droite, ville moyenne
en déclin marquée ces dernières années par une grave crise sociale (plusieurs
milliers d’emplois industriels supprimés ou menacés), le discours à la télévision
du candidat chef de file de la gauche, proclamant que « son programme n’était
pas socialiste », ne pouvait évidemment pas être compris par les classes laborieuses et les chômeurs : résultat, Le Pen ( 21,3%) et Chirac ( 20,8%) y ont
largement devancé Jospin ( 15,5%) qui était pourtant arrivé nettement en tête du
premier tour de 1995 avec 24,5% des voix ! À Amiens où le parti communiste
avait cédé la mairie à Gilles de Robien en 1989, mais conservé un député,
Maxime Gremetz, personnalité locale bien enracinée, relativement indépendant
et néo-populiste il est vrai
[8], le candidat R. Hue, avec 4,39% des voix, a fait
moins bien qu’A. Laguiller ( 7,5%) et même qu’O. Besancenot ( 4,5%), alors
que sont arrivés en tête J. Chirac ( 18,26%), L. Jospin ( 16,2%), J.-M. Le Pen
( 15,24%) et F. Bayrou
[9] ( 9,4%), le tout sur un fond d’abstention record de
31,8% (soit 14,3 points de plus qu’en 1995… ).
Des inondations de la Somme au troisième aéroport ; de la chasse
au gibier d’eau à la panthéonisation d’Alexandre Dumas
Mais le malaise picard ne se limite pas aux difficultés économiques et sociales
des pays et des villes touchés par la désertification rurale ou la désindustrialisation, sans effort réel ou réussite probante en matière de reconversion et de diversification, de la Thiérache excentrée au Noyonnais, d’Abbeville et du Vimeu au
Soissonnais ou au Laonnois en déclin, alors que des cités comme Saint-Quentin
ou Amiens paraissent désormais mieux s’en sortir. Écartelée entre l’irrésistible
attraction parisienne, qui déstabilise mais aussi dynamise une bonne moitié
méridionale de l’Oise et étend ses tentacules jusqu’au sud de l’Aisne, autour de
Château-Thierry et de la moyenne vallée de la Marne enrichie par le vin de
Champagne, et les tendances centrifuges plaçant ses espaces enclavés dans l’orbite de Lille, Rouen ou Reims, dépourvue d’une capitale incontestable
[10], la
Picardie est une région administrative mal taillée, sans réelle identité, aux intérêts et préoccupations souvent contradictoires. Quelle communauté de représentations peut-on en effet trouver entre les migrants alternants de Compiègne,
Creil ou Chantilly, cadres ou employés souvent installés de fraîche date, s’intéressant avant tout à l’extension de la carte ferroviaire Orange dans l’Oise, et les
habitants de la basse vallée de la Somme en proie aux crues catastrophiques du
printemps 2001, persuadés que l’on avait sciemment laisser inonder leurs
maisons pour protéger les Parisiens. Pris à partie par de pauvres gens, lors de sa
visite à la fois courageuse et calamiteuse sur les lieux, Lionel Jospin lui-même
n’avait pas réussi à les persuader de l’absurdité de cette trop fameuse « rumeur
d’Abbeville », qui en dit long sur le divorce entre les populations modestes de
la province profonde et les élites de la capitale, entre gouvernants et gouvernés,
administration et administrés. On put mesurer à cette occasion l’ampleur du
sentiment de frustration dans une région deshéritée, à la fois rurale et ouvrière
mais en sensible déclin, longtemps ancrée à gauche et aujourd’hui largement
séduite par les sirènes de tous les populismes qui, en polluant autant à droite
qu’à gauche, Chevènementistes compris, constituent un risque majeur pour le
présent et l’avenir politique du pays et de l’Europe
[11]. Une partie de la Somme,
représentée de 1997 à 2002 par deux nouveaux députés socialistes, élus à la
faveur de triangulaires, dont le jeune et prometteur Vincent Peillon, philosophe
de formation et porte-parole du PS, qui a été aussi ces dernières années le théâtre
d’affrontements, parfois très violents, entre chasseurs et écologistes à propos
des dates d’ouverture de la chasse au gibier d’eau, loisir populaire traditionnel
dans la basse vallée. L’affaire a pris une tournure vraiment politique quand les
Verts ont participé à la gauche plurielle et sont entrés au gouvernement, d’autant que la ministre de l’Environnement était écologiste et de surcroît une
femme ! Aussi impunément que le bureau de Dominique Voynet a été saccagé à
Paris par des agriculteurs, la permanence de Vincent Peillon dans le Vimeu a été
entièrement dévastée par des chasseurs, une action jamais clairement condamnée par le CNPT, alors que le communiste Maxime Gremetz défendait démagogiquement leurs revendications en s’en prenant à l’Europe ; des militants des
associations de défense de la nature ont été agressés physiquement et les Verts,
qui n’ont jamais su dialoguer sur place avec les habitants, y ont été totalement
absents lors des inondations du printemps 2001, une catastrophe écologique
majeure qui illustrait pourtant leurs analyses et justifiait leurs propositions de
choix de société. La droite classique, meurtrie d’avoir perdu la circonscription
en 1997, n’a pas hésité à passer des alliances douteuses avec le CNPT qui lui a
renvoyé l’ascenseur aux conseils régional et général et a victorieusement ouvert
« la chasse au Peillon » au profit du ci-devant député RPR Jérôme Bignon lors
des législatives de 2002
[12].
L’affaire du troisième aéroport parisien – un feuilleton qui a duré plusieurs
années, avant que le gouvernement opte en 2001 pour la région de Chaulnes, au
terme de consultations jugées partiales et biaisées, constitue un bon exemple de
décision bureaucratique imposée de manière fort peu politique aux populations :
outre le fait que l’urgence et la légitimité même de cette nouvelle infrastructure
étaient loin de faire l’unanimité parmi les experts et les politiques, le choix
d’une plate-forme à vocation parisienne (en fait nationale et internationale)
suffisait à hérisser les populations picardes qui n’y ont vu que troubles et
nuisances et ont même soulevé l’objection du déplacement des cimetières militaires, nombreux en ce secteur historique, de la bataille de la Somme de 1916
[13] !
Il y avait là évidemment pour une grande part de localisme et de myopie.
D’ailleurs, à part les chambres de commerce et quelques membres de la gauche
régionale, l’ensemble des élus locaux, toutes tendances confondues, ont fait
chorus contre un projet gouvernemental mal ficelé, imposé et non dépourvu
d’arrière-pensées électoralistes dépassant largement les intérêts régionaux
[14]. Le
résultat politique ne se fit pas attendre : en 2002, J.-M. Le Pen a fait ses
meilleurs scores picards aux deux tours dans le secteur Chaulnes – Montdidier
dont le député-maire PS de Roye, Jacques Fleury, pourtant implanté de longue
date, a été battu au second tour des législatives par l’UMP-UDF Alain Gest, président du conseil général de la Somme, qui avait mené une active campagne
contre le projet.
De même pour l’opposition de Villers-Cotterêts, sa patrie, au transfert des
cendres d’Alexandre Dumas au Panthéon, décidée par Jacques Chirac pour le
bicentenaire de sa naissance, plus anecdotique mais non moins révélatrice. Les
édiles de cette modeste cité de l’Aisne en perte de vitesse où François I
er fit
construire le premier château Renaissance français (et adopta l’ordonnance du
même nom), un monument défiguré depuis Napoléon en sinistre hospice de la
Ville de Paris se sont sentis encore plus dépossédés par une décision parisienne
prise sans concertation. Ils ont bataillé ferme et finalement obtenu d’appréciables compensations, surtout la promesse de rétablir dans sa gloire leur
château historique qui doit être restauré et deviendra un lieu d’attraction touristique dont on espère d’appréciables retombées économiques… Là encore, le
fond du problème n’était pas uniquement financier, mais une question de reconnaissance et de dignité, dans un département particulièrement défavorisé
[15].
Résultats du 1er tour des Présidentielles, 21 avril 2002
Candidats
Le Pen
Chirac
Jospin
Laguiller
Saint-Josse
Picardie
20,26 %
18,22 %
14,23 %
7,62 %
6,31 %
Aisne
21,22%
18,82 %
15,36 %
8,16 %
4,07 %
Oise
22,76 %
18,29 %
13,66 %
6,94 %
3,25 %
Somme
16,31 %
17,6 %
13,93 %
7,99 %
12,1 %
National
17 %
19,7 %
16,1 %
5,75 %
4,25 %
Candidats
Bayrou
Chevènement
Besancenot
Mamère
Hue
Madelin
Mégret
Lepage
Taubira
Boutin
Gluckstein
Blanc, nuls
Abstentions
Picardie
5,92 %
4,71 %
4,36 %
3,95 %
3,86 %
3,15 %
2,71 %
1,62 %
1,51 %
0,96 %
0,6 %
3,18 %
25,62 %
Aisne
5,33 %
4,67 %
4,74 %
3,58 %
3,93 %
3,23 %
2,61 %
1,42 %
1,23 %
0,89 %
0,72 %
3,27 %
26,25 %
Oise
5,95 %
5,17 %
4,06 %
4,45 %
3,32 %
3,55 %
3,21 %
1,8 %
1,94 %
1,12 %
0,72 %
2,96 %
26,22 %
Somme
6,4 %
4,18 %
4,4 %
3,36 %
4,48 %
2,59 %
2,17 %
1,59 %
1,23 %
0,84 %
0,55 %
3,37 %
24,29 %
National
6,86 %
5,34 %
4,27 %
5,25 %
3,4 %
3,9 %
2,35 %
1,9 %
2,3 %
1,2 %
0,47 %
3,4 %
27,86 %
Résultats du second tour des Présidentielles, 5 mai 2002
Candidats
Chirac
Le Pen
Blancs, nul
Abstentions
Picardie
76,12 %
23,88 %
6,34 %
19,36 %
Aisne
75,43 %
24,57 %
6,65 %
19,6 %
Oise
74,92 %
25,08 %
5,79 %
19,76 %
Somme
78,26 %
21,74 %
6,54 %
18,65 %
National
82,15 %
17,85 %
5,4 %
19,86 %
Le second tour de la présidentielle et les législatives de mai 2002 en
Picardie : des scrutins en trompe-l’œil
Comme pour le reste de la France, le second tour de l’élection présidentielle a
été marqué en Picardie par une plus forte mobilisation citoyenne qui a fait reculer sensiblement l’abstention, ramenée dans la région à un taux comparable au
niveau national ( 19,36% contre 19,86%), des chiffres très légèrement inférieurs à ceux du second tour de la présidentielle de 1995. Toutefois la proportion des votes blancs ou nuls a pratiquement doublé entre les deux tours dans
notre région ( 6,34% contre 3,18%), dépassant même un chiffre national record
( 5,4%) que l’on peut considérer comme un indice d’insatisfaction d’une partie
non négligeable de l’électorat, eu égard à l’offre tronquée du second tour
[16]. La
Picardie s’est encore une fois distinguée par l’importance de son vote en faveur
du candidat de l’extrême-droite qui y a dépassé de 6 points son score national :
« Près d’un électeur picard sur quatre s’est prononcé en faveur de Jean-
Marie Le Pen, qui était arrivé en tête au premier tour. Ce vote place cette
région en troisième position sur l’échelle d’influence du lepénisme dans le
pays. Le résultat obtenu en Picardie s’explique non seulement par un bon
report des voix mégrétistes [17], par une meilleure mobilisation qui n’a pas
défavorisé M. Le Pen, mais aussi, probablement, par un transfert de
suffrages qui s’étaient portés, le 21 avril, sur Jean Saint-Josse (CNPT ) vers le
président du Front National, le 5 mai, surtout dans le département de la
Somme [18]. »
La Picardie, en matière de vote FN, se situe donc, au second tour de la présidentielle 2002, juste derrière PACA et Languedoc-Roussillon, les deux régions
méridionales d’implantation lepéniste ancienne, mais assez nettement devant la
Champagne-Ardenne
[19], le Nord-Pas-de-Calais et l’Alsace, des régions où le
vote protestataire avait beaucoup progressé au premier tour, mais qui sont revenues davantage à leurs votes habituels, surtout en Alsace marquée par une
longue tradition de droite classique, gaulliste ou démocrate-chrétienne. Force
est de constater qu’en Picardie le vote d’extrême-droite commence à s’implanter solidement, dépassant désormais les 20% également dans la Somme et dans
l’Aisne, ce qui constitue une réelle nouveauté, car c’était avant tout l’Oise qui
était marquée jusqu’ici par le vote d’extrême-droite. Ainsi, lors des élections
régionales de mars 1998 – avant la scission FN /MNR – le parti lepéniste avait
obtenu 24,37% des voix et 6 conseillers régionaux dans l’Oise, contre 17,09%
dans l’Aisne ( 3 conseillers) et seulement 12,84 % dans la Somme
[20]
( 2 conseillers). Le vote oisien, déjà ancien, relevait plutôt du type « francilien »
(hors Paris), essentiellement à proximité des zones urbaines qui, comme dans le
bassin creillois, à Méru, Beauvais ou Noyon, connaissent des difficultés sociales
et un sentiment croissant d’insécurité, souvent attribué à l’échec de l’intégration
des populations d’origine immigrée… La contamination des deux autres départements picards par ce type de vote, si elle ne s’explique pas forcément de la
même manière, peut cependant témoigner d’une levée des tabous dans une fraction croissante de l’électorat, en ce qui concerne les sujets favoris de l’extrêmedroite, avec ses relents autoritaires, sécuritaires et xénophobes. La montée d’un
discours, déjà perceptible lors des municipales de 2001, qui avait valu à la
gauche un sérieux coup de semonce au niveau régional
[21] (et national), annonçait les scrutins d’avril-mai 2002.
Compte tenu du poids de l’extrême-droite à la présidentielle, on pouvait s’attendre, aux législatives de mai 2002, à un grand nombre de triangulaires arbitrées par le FN, comme cela s’était produit en 1997, au large détriment de la
droite classique. Il n’en a rien été, même en Picardie, puisque le seul candidat
FN ayant pu se maintenir au second tour a été opposé à l’UMP Renaud Dutreil
dans la 5
e circonscription de l’Aisne (Château-Thierry) où la gauche, suicidairement divisée au 1
er tour, n’a même pas pu être présente au second
[22]. En fait,
l’abstention élevée dans nombre de circonscriptions sensibles n’a pas permis au
FN de franchir la barre des 12,5% d’inscrits et d’atteindre le second tour, comme
l’espérait un Pierre Descaves, pourtant bien implanté à Noyon. La majorité des
électeurs qui se sont déplacés, répudiant l’idée d’une cohabitation, naguère
appréciée, ont accordé à la droite classique une nouvelle (et dernière ?) chance
d’appliquer des promesses de campagne d’autant plus payante qu’elle se faisait
dans l’unité répondant, il est vrai, à une partie de leurs aspirations, notamment
en matière d’ordre public et de sécurité. Ce d’autant que les divisions et
querelles de personnes n’ont pas manqué d’affecter encore davantage la crédibilité d’une « gauche plurielle » en plein désarroi, en panne et de leader et de
projet
[23].
Dans ces conditions, et avec les effets amplificateurs du mode de scrutin
majoritaire, la Picardie a connu une fois de plus la grande alternance politique
dont elle est maintenant coutumière, inversant très exactement le rapport de
force entre gauche et droite de la précédente législature : 13 députés contre 5 en
1997 ( 11 PS + 2 PC + 1 DG / 3 RPR + 2 UDF) ; 5 contre 13 en 2002 ( 11 UMP +
2UDF / 3 PS + 1 PC + 1 DG ). La droite retrouvant une situation aussi favorable
qu’en 1993, lors d’une élection qualifiée par certains de revanche ; et ce surtout
dans l’Oise, où nombre de ses anciens députés, écartés par la « vague rose » de
1997 à la faveur de triangulaires, ont ainsi récupéré leur siège, tels François-Michel Gonnot à Compiègne-nord, Jean-François Mancel et Olivier Dassault
pour Beauvais-sud et nord (ce qui vaut aussi bien pour le RPR Jérôme Bignon
dans le Vimeu ayant perdu son siège en 1997 au bénéfice du socialiste Vincent
Peillon). À l’inverse, tous les nouveaux députés d’une « gauche plurielle »
rajeunie et féminisée en 1997, souvent parachutés et encore mal implantés, ont
été éliminés de Béatrice Marre (PS) dans l’Oise à Odette Grzegrzulka (PS) à
Saint-Quentin
[24]; même des élus locaux mieux enracinés comme le socialiste
Yves Rome dans le Beauvaisis ou le communiste Patrice Carvalho, maire de
Thourotte dans le Noyonnais, ont échoué au second tour et les seuls rescapés de
la gauche picarde ont été ses plus anciens députés, bénéficiaires d’une image de
proximité et/ou d’une solide clientèle : le prototype en étant le socialiste Jean-Pierre Balligand, réélu avec 60% des voix en Thiérache dans l’Aisne où les
trois anciens des quatre députés de gauche ont sauvé leur siège
[25]; ou encore le
communiste M. Gremetz, réélu assez aisément à Amiens-nord, sauvant l’honneur de la gauche dans la Somme
[26] et de son parti en Picardie. Michel Françaix,
maire de Chambly, sauvé de justesse à Creil-sud, est resté le seul député socialiste (et de gauche) de l’Oise.
Peut-on pour autant parler d’une « vague bleue » en Picardie, dans la continuité des municipales de 2001, où la gauche a perdu ou échoué à reprendre
toutes les villes importantes de la région, de Beauvais à Saint-Quentin, Soissons
ou Amiens ? Oui, si l’on s’en tient aux résultats apparents des législatives, mais
le caractère récurrent et massif des alternances politiques dans la région conduit
à la prudence : le vote des électeurs picards est souvent un vote sanction, par
défaut plus que d’adhésion et, en dehors de quelques personnalités politiques
appréciées pour leurs qualités humaines et leur proximité, bien au-delà de leur
étiquette partisane (un Gilles de Robien à Amiens, seul député réélu dès premier
tour en Picardie, ou un Jean-Pierre Balligand dans l’Aisne), bien peu d’élus
picards peuvent être assurés de leur longévité politique. Néanmoins, les effets et
les répliques du « séisme » du 21 avril 2002, encore mal connus, ont pour l’instant affecté surtout la gauche dont le recul paraît irréversible dans les conditions
actuelles, du moins tant qu’elle n’aura pas démontré une capacité à clarifier son
projet et à se refonder tant au point de vue idéologique qu’à celui de l’organisation. À cet égard l’Oise, plus proche du modèle francilien et surtout parisien,
pourrait en dépit de l’ancienneté et de la persistance de ses votes protestataires
conjoncturels, se révéler en avance sur les deux autres départements picards
dans la voie d’une recomposition politique, encore incertaine mais inéluctable,
alors que la Somme et surtout l’Aisne, à l’image des zones en difficulté du
Nord-Pas-de-Calais, restent marquées par bien des pesanteurs et des
archaïsmes.
Comme une partie de la France du nord-est et à la différence de l’ouest dont
le dernier recensement général attestait le dynamisme, la Picardie apparaît
comme une région hybride et en crise, prototype même de cette « France
profonde » (pour ne pas dire « d’en bas ») qui a exprimé de manière spectaculaire, ce printemps 2002, l’étendue de son désarroi. Elle souffre plus particulièrement de ce « mal français », social et culturel, encore trop mal appréhendé et
pris en compte, qui se traduit depuis plusieurs années par une méfiance croissante à l’égard de la politique et de ses représentants dont l’image négative doit
être au plus vite redressée par un autre langage et surtout par d’autres pratiques,
sous peine d’ouvrir la porte à des extrémismes stériles voire des populismes non
moins dangereux pour l’avenir de notre société prospère et démocratique.
[1]
Cf. Jacques Bernet, « Droite plurielle I, Picardie : l’Union en rodage »,
Limes, n° 6,1998,
p. 11-22.
[2]
L’importance du vote CNPT dans la Somme, surtout dans la région d’Abbeville, terre de
chasse populaire au gibier d’eau, qui a envoyé en 1999 un député de ce parti au Parlement européen, y explique pour l’essentiel le plus faible score du FN au premier tour de la présidentielle,
Jean-Marie Le Pen ayant sensiblement amélioré sa position au second tour ( 21,74%), surtout
dans la basse vallée de la Somme (+ 9 % à Saint-Valéry, 40 % au Crotoy), la maintenant dans
la région de Chaulnes où était prévue la construction du 3
e aéroport parisien (cf.
infra).
[3]
C’est surtout le vote Laguiller ( 7,62 % en Picardie, et même 8,16 % dans l’Aisne) qui se
situe près de deux points au-dessus de la moyenne nationale, Besancenot ( 4,36 %) et Gluckstein ( 0,6 %) y restant conformes.
[4]
Au premier tour des présidentielles de 1995, les taux d’abstention avaient été de 18,8 %
dans l’Aisne, 18,63 % dans l’Oise et 17,25 % dans la Somme, contre respectivement
26,25 %, 26,22 % et 24,3 % le 21 avril 2002. L’abstention a été amplifiée en 2002 par les
vacances scolaires dans les Académies de la région parisienne et de Bordeaux où elle a
dépassé 28 %, ainsi que dans le Nord et la Lorraine en crise de désindustrialisation (cf. la
carte des abstentions publiée dans le « cahier résultats » du Monde daté du 23 avril 2002,
p. 27).
[5]
À l’exception des votes Corinne Lepage, très légèrement inférieurs à la moyenne nationale
( 1,62 % contre 1,9 %), reflétant d’ailleurs la mauvaise image de marque et la faible implantation des écologistes en Picardie, et surtout Jean-Pierre Chevènement qui fait encore moins
bien que sur l’ensemble de la France ( 4,71 % contre 5,34 %) en dépit d’une certaine implantation picarde du MDC ( 3 conseillers régionaux et le député de l’Aisne, Jacques Desallangre,
maire de Tergnier, réélu dans la 4
e circonscription de Soissons, en crise, qui sera, avec l’étiquette « divers gauche » il est vrai, le seul chevénementiste rescapé de l’Assemblée élue en
mai 2002).
[6]
On peut évidemment hésiter à classer cette dernière entre la droite et l’extrême-droite,
mais son faible score, inférieur à 1 % en Picardie, ne change guère la donne, pas plus qu’un
éventuel rattachement à la droite des 1,6 % de C. Lepage, ancienne ministre de l’environnement d’A. Juppé, mais dont la campagne s’est voulue plus indépendante et écologiste.
[7]
En un temps où les Français plébiscitaient la cohabitation, une opinion qui s’est passablement retournée depuis.
[8]
Et réélu député d’Amiens-nord au second tour des législatives, si bien que la capitale
picarde a conservé ses deux députés, PC et UDF, soulignant de manière caricaturale le dimorphisme socio politique de l’agglomération.
[9]
Visiblement bénéficiaire de la bonne notoriété de Gilles de Robien, ancien chef du groupe
UDF à l’Assemblée, réélu aisément maire de sa ville en 2001 et député d’Amiens-sud au
premier tour en 2002.
[10]
Malgré son redressement récent, Amiens reste une ville moyenne, trop excentrée, qui ne
possède pas toutes les fonctions d’une capitale régionale, et dont l’aire d’attraction commerciale et même universitaire se limite pour l’essentiel au département de la Somme et à ses
marges. Symboles de ce long enclavement : Amiens a manqué le TGV Nord vers Lille et
Londres qu’il faut emprunter à plus de 30 km dans une « gare des betteraves » surréaliste,
située en pleine campagne ; les autoroutes A 16 et A 29 n’ont été ouvertes que récemment ;
quant au projet de 3
e aéroport du Bassin parisien prévu à Chaulnes, aujourd’hui abandonné,
il a été perçu davantage comme une source répulsive de nuisances qu’un réel instrument
d’aménagement et de développement du territoire picard.
[11]
Car le populisme n’existe pas seulement du côté de l’extrême-droite ou des chasseurs du
CNPT, avec qui du reste la droite picarde a passé bien des compromis douteux, et que l’on
retrouve dans bien des ambiguïtés de langage chez l’actuel premier ministre, sous couvert de
politique de « proximité ». À gauche, la campagne d’un Jean-Pierre Chevènement, nationaliste et anti-européenne, anti-partisane, avec ses prétentions d’exclusivité « républicaine »,
présentait bien des convergences objectives avec l’extrême-droite – mais les électeurs ont,
comme d’ordinaire, préféré l’original à la copie. Peut-être inspirée par l’exemple des actuels
communistes de l’ex-URSS, une tendance ouvriériste et autoritaire pointe aussi dans le PCF,
avec des députés picards comme Maxime Gremetz à Amiens ou surtout Patrice Carvalho à
Thourotte, qui n’a pas hésité à se présenter au second tour des législatives comme candidat
d’un « rassemblement » dépourvu de claire étiquette, incluant ouvertement les électeurs du
Front National. Le même ouvriérisme « totalitaire » imprègne le discours de Lutte ouvrière.
[12]
La droite s’était notamment désistée au profit d’un candidat chasseur lors des cantonales
de 2001. Le CNPT de la Somme qui a envoyé un député au Parlement européen en 1999 n’a
toutefois pas réussi à entrer au Parlement français en mai 2002, ses candidats n’ayant pu se
maintenir au second tour.
[13]
Il paraît en revanche exagéré de faire remonter les rancœurs des Picards contre le pouvoir
central jusqu’aux difficultés de la longue reconstruction qui suivit l’énorme traumatisme de
1914-1918, aujourd’hui daté et plutôt objectif de tourisme historique et commémoratif, de
l’Historial de Péronne au Chemin des Dames.
[14]
Il s’agissait de satisfaire les habitants de Roissy et d’Orly, tout en répondant aux
demandes des compagnies aériennes, cherchant une implantation la plus proche possible de
la capitale, d’où leur refus de la plate-forme de fret de Vatry en Champagne, pourtant située
en zone dépeuplée et à proximité d’infrastructures autoroutières tout comme ferroviaires non
saturées ou en cours de construction.
[15]
L’Aisne peine toutefois à mettre en valeur son patrimoine historique : ainsi la pauvreté
du musée de la maison restaurée de Saint-Just à Blérancourt ou l’erreur d’identification quant
à celle de Racine à la Ferté-Milon.
[16]
Bien qu’aucune formation n’ait appelé à ce type de vote (Lutte ouvrière avait recommandé l’abstention), on peut supposer qu’une bonne partie de ces électeurs, dont le décompte
n’est pas officiellement présenté, appartenaient à une fraction déçue de la gauche, refusant de
voter pour Jacques Chirac.
[17]
Plus importantes dans l’Oise que dans les deux autres départements, du fait du ralliement
de la majorité des cadres du FN au MNR au moment de la scission.
[18]
Commentaire des résultats du second tour, cahier spécial du Monde du 7 mai 2002, p. 49.
[19]
Région classée plus à droite que la Picardie, la Champagne-Ardenne connaît néanmoins
des difficultés comparables dans ses marges en déclin, Haute-Marne et surtout Ardennes.
[20]
Le CNPT ayant toutefois obtenu dans ce dernier département 8,79 % des suffrages et un
représentant au conseil régional, cf. J. Bernet, « Droite plurielleI, Picardie », art. cité.
[21]
Sur les élections municipales de 2001 en Picardie, cf. J. Bernet, J.-P. Besse, G. Marival,
P. Oudart,
Picardie, après les élections municipales :
la nouvelle donne politique régionale,
Lyon, Golias, 2001,95 p.
[22]
La candidate socialiste s’était maintenue en dissidence contre celle des Verts qui représentait officiellement l’ensemble de la gauche plurielle. Une triangulaire opposant la gauche
à 2 candidats de droite a été finalement évitée à Beauvais-nord, après le désistement de Caroline Cayeux, nouvelle maire de la ville, au profit d’Olivier Dassault.
[23]
La gauche s’est généralement montrée incapable de présenter des candidatures uniques,
même dans les cas où ses députés sortants étaient les plus menacés. Quelques accords entre
deux des trois partenaires ont été conclus après de laborieuses tractations, mais n’ont pas
toujours été respectés, comme à Château-Thierry. Le député PS sortant J.-P. Braine, écarté à
Clermont, s’est présenté au nom du MDC et a favorisé indirectement, dans ce vieux fief de la
gauche, l’élection du plus jeune député de l’Assemblée, l’UMP E. Courtial, totalement
inconnu.
[24]
L’une et l’autre avaient d’ailleurs essuyé un cuisant échec aux municipales du printemps
2001.
[25]
Comme dans le Nord-Pas-de-Calais, la gauche, après son effondrement au premier tour
des présidentielles, a retrouvé son influence traditionnelle dans l’Aisne aux législatives, scrutin davantage personnalisé.
[26]
Où le socialiste Jacques Fleury a payé cher le choix de l’ancien gouvernement en faveur
du site aéroportuaire de Chaulnes (cf.
supra).