2003
Outre - Terre
De Weimar à Weimar ?
Les régions du front
Sylvain Schirmann
professeur à l’université de Metz, membre du comité de rédaction d’Outre-Terre.
Alfred Wahl
professeur à l’université de Metz.
Les observateurs politiques nationaux s’intéressent aux résultats des scrutins en
Alsace lorsque les spécificités locales produisent des résultats hors norme. Au
temps du gaullisme déjà, ils soulignaient les scores plébiscitaires que l’Alsace
accordait à De Gaulle et à ceux qui s’en réclamaient. Plus récemment, les bons
scores des écologistes, puis du Front National ont suscité des commentaires sur
les particularités de l’électorat alsacien. Depuis les élections européennes de
1984, l’extrême-droite semble inscrite durablement dans le paysage électoral
alsacien. Les élections présidentielles de 2002 l’ont encore confirmé. Comme
en 1995, Jean Marie Le Pen est arrivé en tête au premier tour. Avec 23,44% des
suffrages, il devance nettement Jacques Chirac ( 18,36% des voix) et Lionel
Jospin ( 11,02%). Avec les voix de Bruno Mégret, l’extrême-droite recueille
28% des suffrages dans la région, y devenant ainsi la principale force politique.
Le mode de scrutin pour les législatives de juin n’a pourtant pas permis que se
concrétise cette forte position; le FN n’obtenant aucun élu à l’Assemblée Nationale. L’Alsace reste à droite au lendemain des législatives (un seul siège encore
détenu par le PS : la circonscription de Strasbourg Centre) et souvent avec l’appui des électeurs de l’extrême-droite.
Le niveau atteint par le vote extrémiste et surtout sa permanence depuis une
vingtaine d’années indiquent qu’il ne s’agit plus d’une protestation conjoncturelle, mais bien d’un rejet fondamental du système et donc d’une adhésion aux
idées d’un Le Pen, d’un Mégret, voire d’un Spieler, l’extrémiste régionaliste et
ancien député du Front.
Pour Richard Kleinschmager, professeur de géographie à l’Université de
Strasbourg, « il existe en Alsace une tradition d’extrême-droite française avec
les Croix de feu et une tradition allemande nourrie par la nostalgie d’un ordre
germanique
[1] » devenu mythique. Régionalisme alsacien, particularismes locaux
et FN auraient ainsi des terrains de rencontre qui expliqueraient les succès du
mouvement frontiste. D’autres avancent des facteurs différents pour donner
sens au vote Le Pen. À les entendre, « l’Alsacien [serait] une espèce de bête
curieuse, constamment en recherche d’identité : une fois Français, une fois Allemand, puis de nouveau Français... mais avant tout alsacien et ne sachant pas où
pondre son œuf. Ne sachant plus où aller, il a besoin de repères simples, de
slogans clairs qui lui promettent de l’ordre et de la règle
[2] ». Cette approche
suggère clairement que le vote extrémiste trouverait ses racines dans une crise
identitaire alsacienne, fruit d’une histoire tourmentée. Peut-être convient-il
d’exposer dans un premier temps le discours qui s’y rattache, avant de voir si
l’histoire dans sa longue durée (en s’appuyant sur une analyse fine du terrain
culturel local) n’autorise pas des réponses aux questions passionnées suscitées
par les spécificités de la géopolitique de l’Alsace.
Le discours sur la crise identitaire alsacienne
[3]
Chargée d’un « trop-plein symbolique », l’Alsace est habituée depuis 1870 à
être instrumentalisée. La « province perdue/retrouvée » fournit constamment
des clichés patriotiques mobilisateurs. Dès les années 1950, elle semble incarner la réconciliation franco-allemande et la construction européenne – la situation emblématique de Strasbourg. Chaque étape d’une histoire marquée par les
annexions et les libérations s’accompagne d’un sentiment de victimisation,
renforçant l’idée d’une histoire tragique avec son lot de martyrs : optants, incorporés de force... Ce qui accrédite l’idée d’un destin alsacien singulier et entretient aussi un sentiment d’abandon par la France dès qu’une décision politique
égratigne quelque peu les intérêts de l’Alsace. Dans un passé récent, on peut
faire mention du tollé suscité en Alsace par l’installation du synchrotron à
Grenoble ( 1984) ou encore des réactions récentes dans le cadre de l’affaire du
TGV Est. Paris est alors soupçonnée d’avoir une vision négative de la province,
d’exprimer un mépris constant pour sa langue et sa culture.
Mais parallèlement, et au moins depuis 1945, l’Alsace se rapproche considérablement du reste de l’Hexagone quant à ses évolutions. Sur le plan politique, au
cours de la Ve République, l’Alsace a été gaulliste quand la France l’était, puis elle
s’est ralliée, au cours des années 1970, au « centrisme » et à l’UDF. Après 1981,
les socialistes y ont connu une progression importante comme en témoignent les
scores de Mitterrand en 1988 et l’élection en 1989 aux mairies de Strasbourg et
de Mulhouse de deux figures socialistes : C. Trautmann et J.-M. Bockel. L’évolution socio-économique est comparable au reste de la France, l’urbanisation croissante y homogénéisant les modes de vie. Elle s’accompagne d’un recul du dialecte
et d’une folklorisation de l’identité culturelle. Une mutation qui a fait reculer les
repères simples, mais hautement symboliques, comme le patriotisme, le statut de
victime et la rhétorique de la construction européenne.
Ce vide symbolique auquel l’Alsace ne serait pas habituée déboucherait sur
une crise identitaire aux aspects multiformes. Avec un premier aspect géopolitique. L’Alsace n’étant plus un enjeu entre la France et l’Allemagne, elle n’est
plus au centre des relations entre les deux pays. Une situation bénéfique à bien
des égards qui est souvent vécue comme un abandon par Paris, ou comme « une
agression » par les Allemands lorsque ceux-ci y investissent ou s’y installent
(les propos anti-allemands sont fréquents en Alsace). Tout cela traduit en réalité
une attente à l’égard de la France : revenir sur le Rhin (surtout depuis la chute
du Mur). Ce qui passe par la mise en place d’infrastructures, par la reconnaissance de l’identité alsacienne, par le soutien aux expériences transfrontalières.
L’absence de décisions dans ces secteurs renforçant le discours accusateur
« contre un centre jacobin qui tue les cultures locales ». Ajoutons qu’il y a
incontestablement dans l’électorat d’extrême-droite la nostalgie d’une Allemagne mythique où l’ordre régnait.
Ce discours est également alimenté par un deuxième aspect : la prise de
conscience du déclin de la culture traditionnelle, marqué notamment par le
recul de l’alsacien. Le « réveil alsacien » surfe sur cette perception. Il date des
années 1970, porté par des élus, des enseignants et les écologistes. Se traduisant par la création de classes bilingues à l’école primaire ou encore par l’introduction du dialecte à la télévision régionale. Il renforce l’image d’une
certaine Alsace, celle qu’incarne la culture traditionnelle. Face à cette
dernière, une culture « allogène ». Entre ces deux mondes : l’allogène et l’autochtone, des crispations se développent. Et elles se renforcent du fait que sur
un petit territoire, l’évolution socio-économique fait s’enchevêtrer une
mosaïque humaine : quatre grandes communautés religieuses (catholicisme,
protestantisme, judaïsme et islam), de multiples fonctionnaires aux origines
diverses (collectivités territoriales de souche majoritairement alsacienne,
fonctionnaires de l’État en provenance de « l’intérieur », ou encore le nombre
élevé de ceux des instances européennes), des communautés d’immigrés
comme les Turcs, bien visibles, mais peu intégrés. Or aujourd’hui les mécanismes d’intégration fonctionnent moins bien. Face à cette réalité, les discours
politiques traditionnels montreraient leurs limites, ouvrant ainsi un boulevard
à J.-M. Le Pen.
Troisième aspect : la crise du discours politique. Les élites politiques traditionnelles – la « Majorité alsacienne », alliance parfois orageuse entre l’UDF et le
RPR – ont géré de façon prudente la prospérité économique ambiante : pas de
risques inutiles, peu de projets ambitieux. Si cette gestion a permis à l’Alsace
d’avoir un niveau de vie supérieur à la moyenne française, force est de constater
qu’il se situe en retrait par rapport aux régions rhénanes environnantes, notamment le Pays de Bade et la région de Bâle. La prise de conscience du retard
alimente un sentiment antifrançais d’abord, Paris étant rendue responsable de ce
décalage. On entend très rarement un discours autocentré, autocritique, faisant
appel à l’effort et à l’initiative créatrice. Cette crise du discours politique est apparue au moment du renforcement du pouvoir des collectivités locales, au début des
années 1980. Ne signifie-t-elle pas demande d’intervention de l’État, affirmation
de la nécessité d’une ligne directrice et refus de la petite politique ?
Cette « crise identitaire » expliquerait grandement le vote Le Pen. Si l’on
observe la longue durée, d’autres paramètres interviennent cependant. Il a
d’abord fallu un siècle pour que l’Alsace passe d’un régime de partis allemand
à un régime de partis français.
D’un système de partis allemand à un système de partis français
Lorsqu’après 1871 se construit en France un système de partis républicain, l’Alsace est devenue un territoire du Reich allemand. La volonté des notables
protestants et du clergé catholique de protester contre l’annexion ou, pour le
second, en réalité contre le Kulturkampf, interdit ou retarde la formation de véritable courants politiques modernes, processus en cours tant en France qu’en
Allemagne. L’émergence, après 1874, d’un courant autonomiste à base rurale
protestante œuvre dans le même sens.
Au bout d’une vingtaine d’années cependant, c’est un système de partis
allemand qui se met lentement en place. Il est fondé sur trois grands courants :
un courant catholique, plutôt rural et méfiant à l’égard du Zentrum allemand ;
un courant qualifié de libéral-protestant parce qu’il s’appuie sur les citadins et
ruraux de confession protestante ; la social-démocratie qui bénéficie déjà en
1912 d’une large assise, qui est très liée au SPD et qui peut compter sur l’abondante classe ouvrière de villes comme Strasbourg, Mulhouse et même Colmar,
sa force tenant aussi au fait qu’au second tour de scrutin ( 1912), elle recueille
les voix des protestants ruraux désireux de barrer la route au candidat catholique resté en lice après l’élimination du libéral. La social-démocratie ayant
obtenu quatre sièges de député sur onze au Reichstag, l’on notera que l’Alsace
n’a pas toujours été une terre de domination totale des droites.
Le retour à la France en 1918 perturbe aussitôt le système qui s’était mis
en place. Certes, la division à gauche après 1920 n’était pas spécifique. Mais
cette gauche divisée perd de sa substance après le départ des immigrés allemands et le refus de la SFIO locale de soutenir les revendications des régionalistes et autres autonomistes. Seule lueur : le succès des socialistes aux élections municipales de Mulhouse et de Colmar en 1935. À Strasbourg, le Parti
communiste obtient une gloire éphémère en s’installant à la mairie en 1929
mais au prix de l’exclusion pour cause d’alliance contre-nature avec le Parti
catholique. Au total, une gauche déchirée et abaissée, avec un Parti communiste dévoyé.
Les libéraux-démocrates n’ont guère d’espoir de progresser, leur électorat
protestant n’étant pas extensible d’autant que les catholiques ne se détachent pas
de leur église et donc du parti catholique ; une partie d’entre eux se lance aussi
dans le régionalisme ou l’autonomisme, voire dans le séparatisme. De leur côté,
les catholiques n’ont pas de structures d’accueil à la Chambre. Le parti se fracture en catholiques nationaux bourgeois, catholiques autonomistes et réactionnaires, les véritables démocrates-chrétiens s’orientant alors vers le régionalisme.
À la veille de la deuxième guerre mondiale, le paysage politique alsacien est
en miettes et le système des partis largement déstructuré.
Après 1945, l’Alsace s’inscrit à nouveau dans le système national. Le MRP
(Mouvement républicain populaire) est quasi plébiscité par les populations
catholiques rurales jusqu’en 1958. Le Parti communiste et la SFIO ne retrouvent pas le niveau atteint par la gauche à la fin de l’époque allemande ( 1912).
L’électorat bourgeois et celui des communes protestantes, facilement repérable, portent leur voix successivement sur la première forme du gaullisme en
1946, puis massivement sur le RPF (Rassemblement du peuple français, gaulliste), enfin le CNI (Centre national des Indépendants paysans) après 1950 et,
surprise, même sur le mendésisme dans le nord-ouest (Alsace bossue). C’est
à partir de 1958 que l’Alsace justifie sa réputation de région la plus à droite
de France ; le parti qui se réclame du gaullisme finit par détenir toutes les
circonscriptions du Bas-Rhin et du Haut-Rhin en dépit de leur caractère nettement ouvrier ( 1967).
Lors du scrutin de 1973 s’ouvre un processus d’alignement sur le paysage
politique français : le PS dépasse le PC, le gaullisme recule. Phénomène le plus
important : l’évolution progressive d’une partie des catholiques attachés à leur
Église et orientés à droite vers le vote en faveur du nouveau Parti socialiste. Plus
généralement c’est, avec retard sur la République Fédérale d’Allemagne, le
début d’un « Genosse (camarade, collègue)-Trend », d’une tendance à gauche
de l’Alsace. Ajoutons encore l’influence des natifs des autres départements français, de plus en plus nombreux, surtout dans les grandes villes et les communes
proches et qui nourrissent cet alignement. En revanche, le recul accéléré des
agriculteurs devenus ouvriers ou employés n’a pas encore de répercussions sur
le vote. On sait que les traits de mentalité hérités de l’histoire perdurent bien audelà des changements de statut social ou d’habitat. Les campagnes continuent
donc de voter massivement pour la droite ; en 1986, le canton de Seltz dans le
nord-est du Bas-Rhin a donné seulement 9% à la liste PS alors qu’il comptait
alors 63% d’ouvriers.
L’élection présidentielle de 1981 amorce un véritable virage. Si le Bas-Rhin
demeure le département français le plus conservateur, pour la première fois le
Haut-Rhin se distingue en laissant derrière lui la Vendée et la Mayenne dans le
classement des voix de gauche exprimées. Le scrutin législatif qui suit révèle
que Mulhouse, le bassin potassique et la région de Thann renouent avec la
vieille tradition de gauche d’avant 1914. Mulhouse et Strasbourg envoient un
député PS à l’Assemblée Nationale. Choquée et déstabilisée par sa mise en
minorité sur le plan national et par le défi du PS local, la droite se nomme aussitôt « Majorité alsacienne », manière d’affirmer son hégémonie sur la région et
peut-être aussi, de façon inconsciente, de rejeter la légitimité du pouvoir parisien. La tentation de se dresser contre une France qui ne correspondrait plus aux
aspirations de la droite locale est toujours sous-jacente. La volonté de rejet et de
repli s’exprime.
Si le scrutin de 1986 traduit plutôt une continuité par rapport à 1981, les
droites classiques, UDF et RPR, passent au-dessous de 50% des voix. Un fait
nouveau fait son apparition : la percée du Front National avec 13,6% des voix
au lieu de 10% dans l’ensemble du pays. Le phénomène est encore limité aux
zones périurbaines et à Mulhouse. Aux présidentielles de 1988, Jean-Marie Le
Pen obtient 22% des suffrages exprimés au premier tour et arrive en deuxième
position devant les deux candidats de la droite classique. François Mitterrand
l’emporte ensuite dans le Haut-Rhin devant Jacques Chirac et s’incline de peu
dans le Bas-Rhin : une véritable révolution du paysage politique confirmée par
l’élection de trois députés socialistes. Nouveau choc pour la droite l’année
suivante. L’élection municipale de Strasbourg prend une dimension nationale
avec la victoire d’une jeune socialiste de 38 ans, Catherine Trautmann, seule
femme maire d’une ville de cette importance et celle de Jean-Marie Bockel à
Mulhouse, socialiste lui aussi.
Le scrutin de 1993, toujours très favorable à la droite, confirme néanmoins
le processus d’alignement progressif des votes alsaciens sur le modèle national.
L’exception alsacienne se situe désormais ailleurs : dans l’enracinement du
Front National. Ces élections confirment aussi l’implantation des Verts : 12,8%.
Leur présence s’expliquant sans doute par la proximité de leurs homologues
allemands avec qui des contacts ont lieu. L’Alsace compte d’ailleurs deux dirigeants nationaux du mouvement : Solange Ferneix et Antoine Waechter. Les
écologistes montent en même temps que se marginalise le Parti communiste qui
ne dépasse plus les 4% des suffrages. Enfin, parmi les représentants à l’Assemblée Nationale ne figure plus qu’un seul représentant des professions libérales. Les salariés du secteur privé et public dominent. Même les élus de droite
se recrutent parmi les enseignants.
Ce siècle d’histoire électorale, s’il conduit à un alignement progressif sur le
modèle national, n’en révèle pas moins certains déterminants structurels du
comportement électoral alsacien : l’abstention et le critère confessionnel.
Abstention et critère confessionnel
Le taux d’abstention historiquement élevé constitue une autre spécificité alsacienne. Dès l’époque allemande, elle est spectaculaire dans les communes
protestantes lors d’un affrontement classique au scrutin d’arrondissement entre
un candidat catholique et un candidat libéral. Généralement minoritaires et
sachant le combat perdu d’avance, les protestants s’abstiennent dans une
proportion qui peut atteindre 80% et plus. Rien à voir avec une quelconque
volonté de repli pour sauvegarder leur originalité comme l’avance le politologue Alain Lancelot, mais peut-être avec leur individualisme et leur répugnance à participer à des actes ou des gestes collectifs. Pour Strasbourg où l’abstention aux élections municipales de 1983 a atteint 36,4% contre 31%
seulement à Bordeaux qui connaît des taux plus élevés que dans les autres
grandes villes lors de tous les scrutins, une raison analogue peut être invoquée :
la domination outrancière des droites incite certains électeurs de ce camp à
renoncer et décourage ceux de gauche.
Une tradition qui s’est poursuivie au cours des deux dernières décennies :
43% d’abstention contre 39% sur le plan national lors des élections européennes de 1979 et 22% lors des présidentielles de 1995 ( 2e tour) contre
19,6%. Mais la faiblesse de la participation protestante perdure aussi. Ainsi,
dans le canton de Hochfelden qui révèle la persistance d’habitude héritées :
L’abstention est également élevée dans les zones du nord et de l’extrême-sud
où résident beaucoup de travailleurs frontaliers. La « désinsertion professionnelle » pouvant comme le souligne Richard Kleinschmager, en être la cause.
Communes
protestantes
(majorité)
Communes
catholiques
(majorité)
Présidentielles
1981
17,7%
13,1%
Législatives
1981
33,8%
22,3%
Européennes
1984
44,9%
30,4%
Le recul régulier du facteur confessionnel, après une longue domination, à
partir des années soixante du XXe siècle, tout comme en RFA, constitue une autre
spécificité alsacienne. À l’aube du suffrage universel, l’appartenance confessionnelle déterminait le vote. Mais il y avait ici beaucoup plus que de la religion.
Être catholique, protestant ou juif à la fin du XIXe siècle signifiait adhérer à des
valeurs spécifiques. Les conceptions du monde variaient alors sensiblement, au
point qu’il est légitime de parler à cet égard de sous-cultures. En un mot, les
catholiques défendent l’idée d’une société unie et hiérarchisée, conduite par les
tenants de la philosophie de l’Église. Protestants et juifs adhèrent majoritairement à quelques principes modernes, tel le libéralisme, la liberté d’interprétation et de choix. Au total, si le prêtre catholique invite les fidèles à voter et à
« bien voter », l’appel s’apparente à un rituel ; la nature du vote va de soi ; si le
choix des protestants est libre et ouvert, ils se prononcent toujours contre le
candidat du parti catholique. Lors de son vote, l’Alsacien exprime alors une
première identité : sa confession. Doté d’une nationalité incertaine en raison des
vicissitudes politiques de 1871 à 1945, il se replie sur sa petite patrie et davantage encore sur l’appartenance confessionnelle. À une question du préfet du
Haut-Rhin qui lui demandait s’il était Français, Allemand ou Alsacien, l’abbé
Haegy, conseiller général autonomiste vers 1930, aurait répondu : « je suis
catholique ».
Ce système a fonctionné durablement, surtout dans les campagnes, tant que
la société demeurait stable et que l’encadrement dans un réseau d’associations
restait opérationnel. Les catholiques notamment ont tissé une véritable toile
enserrant les catégories d’âge, les sexes, les associations professionnelles et
culturelles. Plus que les libéraux, les socialistes les ont imités. Mais lorsque le
parti catholique a tenté de briser la résistance des libéro-protestants en présentant occasionnellement un candidat de confession protestante, il n’a pas été suivi
par les électeurs protestants. Ainsi, l’alliance entre le parti catholique et un
notable protestant conservateur a toujours été, dans le passé, désavouée par la
majorité de l’électorat protestant.
La montée de la social-démocratie au début du XXe siècle doit beaucoup au
contraire à l’électorat rural protestant. Celui-ci permet à ce parti de disposer de
deux élus supplémentaires grâce au report des voix au second tour en 1912, à
Colmar et à Strasbourg-Campagne. Les mêmes protestants ruraux ont aussi
condamné majoritairement l’alliance bourgeoise entre catholiques et libéraux
lors des élections à la proportionnelle départementale de 1924 en votant pour les
listes de gauche. De là, la réputation des protestants de se situer à gauche. Or,
en 1946, cet électorat a opté pour les gaullistes. Pour un observateur non
informé, il s’agit là d’une double surprise. De fait, le vote d’après-guerre, dirigé
contre le MRP, indique seulement que les protestants votent pour la formation
susceptible de battre le parti catholique, qu’elle soit de droite ou de centregauche. Voilà qui infirme aussi l’idée que le vote en faveur des gaullistes aurait
été de nature patriotique. S’agissant des protestants notoirement plus favorables
à l’Allemagne entre 1871 et 1918, semblable interprétation d’observateurs
rapides et extérieurs laisse songeur. En réalité, le terrain culturel local s’était
adapté au système des partis nationaux en lui donnant une coloration originale :
soucieuse d’autorité, la population protestante a bien enregistré le côté bonapartiste du gaullisme jusqu’en 1969.
L’éclatement de la société traditionnelle n’a pas immédiatement transformé
le paysage politique. Cependant, en se détournant progressivement du contrôle
social par l’Église et ses réseaux, en s’ouvrant à cet autre support culturel qu’est
la télévision et en adhérant à un syndicalisme chrétien plus indépendant, des
catholiques n’hésitent plus à voter socialiste, guidés par des militants qui
forment la « nouvelle gauche ». Un courant qui renforce ainsi la gauche traditionnelle composée de militants laïcs, souvent protestants ou juifs, mais en perte
de vitesse pour cause de démographie moins dynamique. Parallèlement survient
un autre clivage. Comme en RFA, la ligne de partage est de moins en moins
confessionnelle; elle devient affaire de foi religieuse en général : votent à droite
aussi bien les protestants que les catholiques très pratiquants et votent à gauche
les membres des deux communautés plus détachés de la pratique. Ainsi, la
droite alsacienne est désormais une droite chrétienne. Comme la CDU en Allemagne, le parti catholique alsacien a enfin réussi à atteindre un objectif caressé
depuis des décennies. Le centrisme régional compte aujourd’hui des élus protestants éminents : le sénateur Hoeffel et le sénateur président du Conseil Général
du Bas-Rhin, Philippe Richert.
Voilà qui explique aussi la résistance du conservatisme alsacien. Ici la
pratique régulière et l’attachement aux Églises a duré plus longtemps
qu’ailleurs, la confession constituant une nation de rechange. Ainsi, le facteur le
plus déterminant pour le vote en Alsace depuis 1848 a quasiment disparu avec
la fin du XXe siècle. Par son comportement politique, l’Alsace s’est enfin modelée sur le modèle français.
Et le vote extrémiste dans ce contexte ?
Une autre particularité distingue à nouveau l’Alsace. L’on avait déjà observé
une montée significative du Front National en 1988 ; les résultats obtenus lors
du scrutin présidentiel de 1995 deviennent un événement national. Jean-Marie
Le Pen, son candidat, obtient 25,41% des voix contre seulement 15,15% au
niveau national. L’extrême-droite est ainsi la première force politique de la
région et plus encore dans le Bas-Rhin que dans le Haut-Rhin : 25,83% et
24,80%. Le premier tour des présidentielles de 2002 confirme ces scores. Ce
vote n’a pas de caractère uniforme. À Mulhouse, à Schiltigheim et à Bischheim,
les deux villes bordant Strasbourg, la moyenne régionale est dépassée. On peut
admettre que les électeurs ont voulu réagir contre l’insécurité et la présence des
nombreux immigrés. Les taux très élevés, notamment dans le nord-ouest de la
région où certaines communes affichent près de 45% des suffrages en faveur de
Le Pen ont fait couler beaucoup d’encre. Car on ne retrouve pas dans ces
secteurs les ingrédients habituels qui font le lit du FN : peu de chômage, très peu
d’immigrés, encore moins d’actes de délinquance. Il semble donc que les maux
de la société urbaine contemporaine sont perçus avec d’autant plus d’angoisse
qu’on se trouve à distance.
À phénomène particulier, causes spécifiques ! Un postulat qui porte à se
tourner vers les bases culturelles des Alsaciens pour risquer d’autres explications. Des enquêtes font apparaître que l’électeur régional du FN partage la
conviction que les immigrés, mais aussi les « Français » et les « Parisiens »
profitent du labeur, de l’esprit de discipline et de la rigueur des Alsaciens
« propres et travailleurs ». Le vote Le Pen traduit alors un repli sur la « petite
patrie » pour ressasser la nostalgie de la culture traditionnelle pourtant oubliée
au temps des trente glorieuses. C’est le rejet aussi de la France et de ses forces
politiques, donc une nouvelle manière d’adapter un courant national à la réalité
régionale. On distingue une continuité avec le vote gaulliste, puis mendésiste,
dans la zone du nord-ouest qui aspire à l’ordre.
De son côté, l’historien F.-G. Dreyfus estime que la rupture brutale avec
les bases culturelles traditionnelles, fondées sur la religion, a pu pousser ces
électeurs ruraux en perte de repères vers un fondamentalisme religieux qui
conduit partout à l’extrémisme de droite. La xénophobie ne suffit pas à expliquer le phénomène ou plutôt son caractère particulier : Le Pen n’obtient, en
1995 comme en 2002, que la troisième place à Strasbourg. Son électorat alsacien touche tous les âges et toutes les couches sociales, à l’exception des plus
diplômés.
L’extrême-droite semble s’être dotée d’un socle solide d’électeurs déterminés. Elle comporte trois ensembles distincts d’électeurs. Le premier rassemble
près de la moitié d’entre eux : des hommes qui sont en majorité retraités – plus
de 55 ans. Parmi eux, beaucoup d’électeurs flottants venant de la droite ou de la
gauche. Gens de banlieue, c’est eux qui sont les plus sensibles aux thèmes de
l’insécurité et de la défense des valeurs morales traditionnelles véhiculées par le
FN. Pour un quart, des hommes actifs dans le privé, d’âge mûr et résidant en
zone rurale, à l’abri du chômage ; voilà le bloc le plus ancien et le plus dur, le
plus déterminé à rejeter les immigrés et la classe politique. Dernier groupe :
moins du quart de l’électorat et davantage de femmes issues de la ville et des
campagnes; ce sont les derniers venus au FN; ils rejettent en priorité le système
politique et les dirigeants.
Au bout du compte, force est de constater les aspects multiformes du vote en
faveur de l’extrême-droite en Alsace. Spécificités culturelles, nationalité incertaine, tout cela a pu peser et jouer un rôle déterminant. Mais ce qui pouvait
apparaître comme une particularité alsacienne ne l’est plus, dans la mesure où
le premier tour des présidentielles démontre clairement un essaimage du vote Le
Pen à travers le territoire national. Reste à interpréter correctement le recul du
parti frontiste au second tour de la présidentielle et aux législatives. Reflux
durable ou passager ? Les scrutins ultérieurs, notamment ceux de 2004, apporteront une réponse plus fiable à cette question.
Sources
·
Archives départementales du Bas-Rhin et du Haut-Rhin : tous les résultats, commune par
commune, depuis 1874 à 1936.
·
Publications des préfectures du Bas-Rhin et du Haut-Rhin : tous les résultats, commune
par commune, publiés dans des brochures imprimées diffusées seulement au sein des
administrations (à partir de 1945).
·
Pour les élections les plus récentes, résultats commune par commune et commentaires
les lendemains des scrutins dans les deux quotidiens régionaux, l’Alsace et les
Dernières Nouvelles d’Alsace.
·
Ouvrages
·
BADARIOTTI, D.; KLEINSCHMAGER, R. ; STRAUSS, L. 1995. Géopolitique de Strasbourg,
Strasbourg, La Nuée bleue.
·
CAPDEVIELLE, J. et al. 1981. France de gauche, vote à droite, Paris.
·
DREYFUS, F.-G. 1969. La vie politique en Alsace, 1919-1936, Paris, Armand Colin.
·
HIERY, H. 1986. Reichstagswahlen im Reichsland, Düsseldorf, Droste.
·
IGERSHEIM, F. 1981. L’Alsace des notables, 1870-1914, Strasbourg, BF.
·
KLEINSCHMAGER, R. 1987. Géopolitique de l’Alsace, Strasbourg, BF.
·
LANCELOT, A. 1968. L’abstentionnisme électoral en France, Paris, CFNSP 162.
·
MICHELAT, G. ; SIMON, H. 1977. Classe, religion et comportement politique, Paris.
·
REUMAUX, B. ; BRETON, P. (dir.). 1997. L’appel de Strasbourg, le réveil des démocrates,
Strasbourg, La Nuée bleue.
·
WAHL, A. 1981. Protestants, catholiques et juifs dans les campagnes d’Alsace et de
Bade, 1871-1939, Strasbourg, COPRUR.
·
Articles de presse
·
L’Alsace et les Dernières Nouvelles d’Alsace.
·
Articles
·
La Revue d’Alsace publie régulièrement depuis 1982, des analyses des élections régionales peu de mois après leur déroulement. On y trouvera des analyses proposées
successivement par Alfred WAHL, Richard KLEINSCHMAGER (à plusieurs reprises),
François-Georges DREYFUS, Alphonse IRJUD notamment.
·
L’Alsace et les Dernières Nouvelles d’Alsace publient régulièrement des enquêtes d’opinion réalisées par des instituts spécialisés.
[1]
Cité par
Le Monde, dimanche 28, lundi 29 avril 2002, p. 17.
[2]
Il s’agit des propos de Claude Cullmann, pasteur protestant à Lembach, rapportés par
Béatrice Jérôme, « Quand les électeurs du Bas-Rhin se replient sur eux-mêmes »,
Le Monde,
jeudi 30 mai 2002, p. 14.
[3]
Lire par exemple les travaux de Bernard Reumaux, Alain Hohwiller ou encore le numéro
spécial de
Saisons d’Alsace, n° 129, Strasbourg, Éditions de la Nuée Bleue, automne 1995,
« Réinventer l’Alsace – Face aux dérives extrémistes et au repli identitaire ». Également :
Yvonne Bollmann, « L’Alsace, une zone de danger »,
Limes, revue française de géopolitique,
n° 1,1996, p. 95-114 et la réponse de Bernard Vogler, « L’Alsace n’est pas ce que vous
croyez »,
Limes, n° 2,1997, p. 101-107.