Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 55 à 59
doi: 10.3917/oute.003.0055

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

De Weimar à Weimar ?

no 3 2003/2

2003 Outre - Terre De Weimar à Weimar ?

Les régions du front

Daniel Navrot journaliste, directeur de Prospective Rhône-Alpes, Lyon.
Quelle était sur le fond la stratégie de Charles Millon en acceptant d’être élu à la tête de la Région, en mars 1998, avec les voix du FN et à laquelle sa chute, le 12 février 1999, allait mettre un terme ; si tant est qu’elle ait vraiment été définie comme telle à l’origine et qu’elle n’ait point varié au gré des événements par la suite ? Les uns y verront une tentative de fusion avec l’extrême-droite, l’objectif étant de constituer un pôle de radicalité à droite empruntant largement à l’idéologie véhiculée par le FN : les autres l’interpréteront comme une simple tentative, finalement peut-être saine, d’absorption électorale de l’extrême-droite par une droite somme toute assez classique, visant concrètement à récupérer un électorat perdu tout en tuant l’appareil d’un FN dangereux comme il l’avait démontré aux législatives de 1997 avec les multiples triangulaires du second tour.
Quand la torpille Mouvement national républicain l’emporte sur la torpille Millon. Il est évident que l’offensive menée par les mégrétistes dès l’automne 1998 et qui va se traduire par la création du MNR en 1999 représente une dure concurrence pour les stratèges millonistes. Si ceux-ci avaient effectivement pour vocation de torpiller le FN sur le long terme, il est incontestable que le MNR va progressivement apparaître à cet égard comme un bien meilleur instrument. Plus il sera question d’une réussite de Mégret et corollairement de la crise au sein du FN, moins Charles Millon sera entendu. Montée en puissance des mégrétistes qui va précisément s’opérer au moment où l’ancien président du Conseil régional cherche à convaincre certains leaders nationaux de la droite de se rallier à lui. Et l’absence de ralliements significatifs sera fatale tant à « La Droite » qu’à « La Droite libérale chrétienne ». Dès fin 1998, le journaliste Jean-Michel Thénard peut le souligner dans Libération : « Il est des cocus de l’histoire. Charles Millon en est un : c’est la première victime de la désintégration du Front national avec lequel il s’est compromis au printemps... À quoi bon s’allier avec une extrême-droite qui n’est plus une et indivisible, forte de son chef et de sa légitimité, mais désormais débile car multiple ». Le fait est que la fracture FN - MNR a été fatale à Charles Millon. Mais l’on sait depuis que le FN a fini par sortir de cette crise et qu’il n’est aujourd’hui en aucune manière désintégré.
Fondé dès le printemps 1998, le mouvement « La Droite » parviendra à réunir au bout de quelques mois quelque 25000 à 30 000 adhérents. Un succès quantitatif qui doit cependant être rapporté aux forces nationales en présence et surtout nuancé par l’absence d’un ralliement de personnalités politiques. La liste d’une trentaine puis d’une cinquantaine de parlementaires censés soutenir Charles Millon restera toujours confidentielle. Outre cette difficulté, l’ancien ministre de la Défense est également confronté en 1998-1999 à une concurrence fort délicate à gérer avec des hommes dont il n’est pourtant pas forcément toujours très éloigné comme par exemple Alain Madelin et Philippe de Villiers sans parler de Charles Pasqua. Entre-temps, l’hypothèse d’une OPA de « La Droite » sur le vieux CNIP (Centre national des indépendants et paysans) sera vite démentie par les faits. Aucune liste Millon ne verra le jour aux élections européennes à l’occasion desquelles le leader catholique apportera à titre personnel son soutien à la liste Pasqua-de Villiers. Le 23 octobre 1999 est porté sur les fonts baptismaux la « Droite libérale chrétienne » (DLC ) ; ce nouveau parti doit permettre à Charles Millon de mieux s’insérer dans le jeu politique. Et il reste en cela fidèle à sa tradition de perpétuel rénovateur du paysage partisan.
Commence alors la marche sur la mairie de Lyon qui le conduira à présenter ses vœux aux Lyonnais devant 1500 personnes le 19 janvier 2000. S’il parvient alors à perturber les jeux politiques des uns et des autres, il échouera de peu, légèrement devancé au premier tour, par les listes UDF-RPR du tandem Mercier-Duber-nard et surtout les listes de la gauche plurielle qui triompheront au second tour. L’espoir de la conquête rédemptrice de la capitale des Gaules s’évanouit. Petite satisfaction : les groupes Millon à Lyon et à la Communauté urbaine de Lyon sont la première force organisée de l’opposition. Mais, durant la campagne des municipales, Charles Millon s’est fabriqué de nouveaux et nombreux ennemis à droite et au centre droit. Un handicap qui contribuera largement en 2002 à son échec aux élections législatives où, contraint de s’abstenir à Lyon, il va échouer à conquérir la circonscription du socialiste Jean-Jack Queyranne, son adversaire aux régionales de 1998. Une manière de refermer le dossier de ces dernières. Dans le même temps, DLC est de toute évidence passée par pertes et profits.
Heurs et malheurs de l’extrême-droite rhône-alpine. La torpille Millon une fois désamorcée, celle du MNR ne se révèlera pas plus efficace. Certes, l’extrêmedroite va connaître une période de forte turbulence et nombre d’observateurs dont certains pourtant fins connaisseurs de ce courant politique affirmeront que c’en est fini du FN. L’on sait aujourd’hui qu’il n’en était rien : le premier tour de la présidentielle a montré que l’extrême-droite avait encore de beaux jours devant elle même si un recul relatif aux législatives de juin nuance cette appréciation.
Fin 1998, l’offensive des mégrétistes sein du FN s’était incarnée dans un premier assaut emmené par Pierre Vial : lui et ses amis sont censés contrôler sept des huit fédérations régionales du FN. Vingt-huit des trente-cinq conseillers régionaux se prononcent alors en faveur d’un congrès extraordinaire.
Début 1999, un FN-MN, prédécesseur du MNR est lancé. Pierre Vial rejoignant bien sûr cette formation tout comme le secrétaire départemental et régional du FN, le conseiller régional Denis de Bouteiller, désormais trésorier national du mouvement. Une grave crise s’ouvre alors au sein du FN de Rhône-Alpes. Elle va se traduire par un premier éclatement en deux groupes au Conseil régional : celui du FN de Bruno Gollnisch regroupant 13 membres et le groupe FN-MN d’André Clavel en comptant vingt-deux.
Les oppositions internes à l’extrême-droite seront telles qu’en 2000 ce sont trois groupes qui ont hérité du FN : le groupe MNR avec 14 élus, celui du FN comptant un nombre identique de conseillers et le groupe « divers droite » composé de 7 élus parmi lesquels on retrouve Denis de Bouteiller. Une explosion à répétition puisqu’à partir de 2001 ces mêmes élus vont se répartir sur quatre groupes : le FN – 14 membres, le MNR – 9, les « divers droite » – 7 et « Europe identité » – 5 dont Pierre Vial, son président. Voilà qui donne une bonne idée de l’état théorique de l’extrême-droite à l’approche des élections présidentielles et législatives de 2002. Des élections qui vont tant nationalement que régionalement remettre les pendules à l’heure.
2002 : le premier tour des présidentielles se traduit pour Jean-Marie Le Pen par un score rhône-alpin de 19,83 % des suffrages exprimés, soit 521 583 voix. Une progression de 1,25 point et de 20 991 voix par rapport au premier tour des présidentielles de 1995. Une progression qu’il faut rapporter aux 2,73 % obtenus par Bruno Mégret, soit 71 834 voix en quelque sorte « gelées », car ne pouvant pas profiter au candidat du FN. En d’autres termes, l’extrême-droite de Rhône-Alpes progresse de 92 825 voix ( 3,98 %) par rapport à 1995. Mais combien d’électeurs villiéristes de 1995 ont-ils choisi de voter Le Pen en 2002 ? En 1995, le Vendéen recueillait de fait 131 615 suffrages ( 14,80 %) en Rhônes-Alpes. Voici qui permet de nuancer l’appréciation des progrès du mouvement lepéniste bien que dans une proportion impossible à préciser. On peut toutefois considérer que l’électorat de droite nationale et d’extrême-droite n’a que faiblement évolué, en définitive, de 1995 à 2002. Même si les candidats d’extrêmedroite étaient cette fois seuls à se présenter officiellement et clairement. Si on tient compte du fait que Le Pen est arrivé en tête au premier tour des présidentielles dans sept des huit départements rhône-alpins, à l’exception de l’Ardèche, une cristallisation de l’électorat apparaît clairement.
Comme partout en France, l’extrême-droite va connaître un net recul électoral aux législatives de juin 2002. Une décrue particulièrement sensible pour Rhône-Alpes dans la grande agglomération lyonnaise où le Front national a cependant réussi à figurer au second tour dans un duel et une triangulaire. Quant à ce dernier cas, Bruno Gollnisch perd néanmoins 3 000 voix par rapport à un score de 1997 le 21 avril 2002. Globalement, le recul semble d’abord résulter d’une dynamique impulsée par la « droite présidentielle », en l’occurrence sous le label UMP. Dans le département de la Loire, généralement très favorable à l’extrême-droite – l’un des deux plus gros scores de Le Pen en Rhône-Alpes au premier tour des présidentielles de 2002 ( 21,67 et 21,86 % dans l’Ain) – les candidats du FN baissent par exemple à proportion de 30 000 voix par rapport au 21 avril. Cela étant dit, il y a deux autres facteurs : un taux d’abstention supérieur à 37 % qui ne pouvait qu’amplifier l’effet UMP et puis surtout les conséquences de la fracture FN-MNR. Car les voix obtenues par la formation mégrétiste, certes limitées, allaient faire cruellement défaut au FN. Enfin et marginalement, quelques candidats millonistes et Charles Millon lui-même semblent avoir réduit de quelques points stratégiques les scores réalisés par les candidats FN.
Dans les huit départements rhône-alpins, les candidats du MNR ont été laminés par ceux du FN et se sont contentés d’afficher tout juste une petite capacité de nuisance. Malgré son échec à la triangulaire de la 13e circonscription du Rhône, le secrétaire général du FN, Bruno Gollnsich a retrouvé sa position incontestée de leader régional de l’extrême-droite. À une nuance près : Pierre Vial semblant vouloir relancer un mouvement d’extrême-droite sur le terrain du « combat des idées », un peu à la manière du Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne (GRECE ), fondé en 1967, dont il fut le secrétaire général. Cette démarche se fera-t-elle sur la durée en convergence ou en concurrence avec le FN ? Pour l’instant, le seul gros nuage qui vient obscurcir le ciel de Bruno Gollnisch renvoie au niveau national et plus précisément à Marine Le Pen qui apparaît de plus en plus comme une alternative crédible au député européen de Rhône-Alpes pour la succession de son père. En d’autres termes : les résultats du FN aux élections régionales de 2004 seront déterminants pour l’avenir politique de Bruno Gollnisch au sein de la formation lepéniste. Mais que peut-il espérer ? Si l’extrême-droite pèse très lourd en Rhône-Alpes, elle n’en demeure pas moins, en l’état actuel des choses, incapable de conquérir l’exécutif régional à la différence de la situation en Provence-Alpes-Côte d’Azur où une telle perspective ne peut être totalement écartée.
 
Épilogue : La singularité Millono-Rhône-Alpine
 
 
En juin dernier, Charles Millon écrivait dans sa lettre « Expression des libérauxchrétiens » (numéro du 19 juin 2002) : « Depuis des années, nous militons pour la création d’un grand parti organisé en courants qui conduira la France vers une bipolarisation de sa vie politique à l’exemple des plus grandes démocraties d’Europe et du Monde. Alors que nos idées et nos analyses triomphent, nous sommes face à un paradoxe pourtant : le train passe, nous n’avons pu monter dedans. » De fait, l’ancien président de la région Rhône-Alpes n’est, à ce jour du moins, encore pas intégré à l’UMP malgré un soutien apporté à Jacques Chirac dès le premier tour des présidentielles, alors que Jean-Pierre Soisson, président de la région Bourgogne et Jacques Blanc, président de la région Languedoc-Roussillon y ont été accueillis sans problème. Pourquoi une semblable différence de traitement alors que ces deux élus ont au moins autant que lui fauté politiquement. Dès l’automne 1998, Jean-Pierre Soisson déclarait : « la situation de Millon est intenable et, en plus, ambiguë, car il est dans un bastion, mais lui en fait toute une théorie. Moi, je me contente de mettre en œuvre une pratique au jour le jour que j’ai héritée de mon maître : Edgar Faure ». Bref, agir sans le chanter sur les toits et surtout sans en faire une théorie susceptible d’excuser l’action, ce qui ne fait qu’accroître le problème. De la vraie realpolitik ! Autre explication vraisemblable : Rhône-Alpes n’est pas la Bourgogne ou le LanguedocRoussillon c’est un laboratoire où des expériences peuvent rapidement prendre une dimension nationale ce qui n’est pas le cas avec les deux autres régions. Explication connexe : Charles Millon, ancien ministre de la Défense, ancien président du groupe UDF de l’Assemblée nationale dont le nom avait souvent été synonyme de droite morale, n’avait-il pas lui-même une autre dimension qui lui interdisait tout comportement d’apprenti sorcier ? N’a-t-il pas enfin commis le péché suprême en politique, celui de ne pas être en mesure de rester contre vents et marées à la présidence du Conseil régional à l’instar de Jean-Pierre Soisson et Jacques Blanc ? À défaut d’avoir été vaincu par ses oppositions durant l’année 1998, c’est finalement le Conseil d’État (suite à un recours du conseiller régional vert Étienne Tête) qui a mis fin à son aventure présidentielle contestée. Dès lors qu’il n’avait plus en mains les rênes de la région Rhône-Alpes, Charles Millon n’était-il pas condamné à une longue traversée du désert ?
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis