Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 7 à 11
doi: en cours

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no 3 2003/2

2003 Outre - Terre

Le haut et le bas

Michel Korinman professeur à l’université de Marne-la-Vallée, directeur d’Outre-Terre.
On ne présente plus feu le Dr Wilhelmus S. P. Fortuyn, auteur d’un ouvrage intitulé Tegen de islamisering van onze cultuur (traduction très libre : Contre l’islamisation de nos mœurs) paru à Utrecht en 1997. L’argumentaire est rugueux. Selon l’auteur qui ne distingue jamais très clairement entre islam et fondamentalisme, le dernier substantif suivant la plupart du temps le premier entre parenthèses, les musulmans s’opposent à « l’humanisme judéo-chrétien » : ils n’acceptent pas la séparation de lÉglise et de l’État; ils récusent l’égalité des sexes, tout comme le relatif anti-autoritarisme qui caractérise les relations entre générations dans les sociétés occidentales. Il s’agirait donc d’une forme « arriérée » ou « rétrograde » de culture [1]. Et Fortuyn de poursuivre : dès lors que des communautés nombreuses et compactes de musulmans se sont installées en Europe occidentale et que précisément l’islam constitue plutôt un obstacle à leur intégration, il convient, même si la situation aux Pays-Bas apparaît meilleure qu’en Allemagne (Turcs) ou en France (Maghrébins), d’engager un débat de fond sur la compatibilité sociale entre Néerlandais de souche (oorspronkelijke Nederlanders) et ceux d’origine étrangère (vreemde herkomst). C’est que des valeurs essentielles de la civilisation néerlandaise sont « foulées au pied » par exemple quand des gouvernements occidentaux s’apprêtent à valider la fatwa condamnant à mort Salman Rushdie sous réserve iranienne (« accords de Munich » !) de ne pas l’exécuter ou quand les femmes sont – indépendamment du port du voile– privées de leur droit légitime à s’accomplir socialement, sans compter que l’on ne sait pas trop bien ce qui se dit vraiment dans les mosquées.
Or, le respect, insiste l’auteur, va dans les deux sens : des comités autoproclamés ne pourront indéfiniment ranger dans la catégorie du racisme ceux qui exigent un respect bilatéral, donc celui de « l’identité » néerlandaise par les « allogènes ». Attention à ne pas céder à un « relativisme culturel » qui ne sert à rien contre la pensée totalitaire. Et surtout : le débat doit être mené rapidement car on pourrait, à trop le différer, se trouver un jour confronté à un nationalisme autrement plus aigu. Ce qui compte ici puisqu’il y a justement interrogation sur une France qui peinerait à intégrer son « surplus » d’Algériens, ce n’est pas tant l’argumentation, par trop normative, générale et schématique, donc antigéopolitique : l’islam de Marrakech à Djakarta en passant par Londres, Paris ou Berlin – on eût préféré que l’auteur explique comment fonctionne le quartier (mentionné) de Feyenoord à Rotterdam où il vit. Fortuyn emmenait une liste à son nom aux législatives qui obtiendra – seconde position derrière les chrétiens démocrates – 26 sièges et 17% des voix, soit des majorités à l’ouest – bien sûr au sud-ouest – du pays : Almere, La Haye et Rotterdam, le parti triomphant singulièrement en milieu urbain, dans les vieilles villes « pleines à craquer [2] ». Et puis : des dizaines de milliers de gens accompagnent « onze (notre) Pim », le leader assassiné le 6 mai et comparé à la princesse Diana, à sa dernière demeure [3]. Mieux, ses amis participent au gouvernement formé par le ministreprésident Jan Peter Balkenende avec en particulier Hilbrand Nawijn à l’immigration et à l’intégration. Propositions de ce dernier : plus de réfugiés politiques d’Asie ou d’Afrique ; annulation de toutes les subventions à des projets bénéficiant exclusivement aux étrangers ; expulsion des « Marocains » avec ou sans la nationalité néerlandaise coupables de délits. En somme : la journaliste arabophobe Oriana Fallaci (La rage et l’orgueil) au pouvoir moins à vrai dire la « déclaration de choc » (des civilisations [4]) ! Les fractures au sein du mouvement et son recul observé, de même que le sabordage du cabinet le 16 octobre n’y changent rien. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : Fortuyn, à qui manquent les références à la Seconde guerre mondiale, ça n’était pas Le Pen dont le Néerlandais raillait volontiers les tapages « fascistoïdes » ; et il rejetait abruptement toute comparaison avec Filip Dewinter, le leader du Vlaams Blok. C’est qu’il y a « populiste » et « populiste », ou plutôt pas de « populistes » du tout mais des courants multiples et souvent contradictoires que les politistes cherchent à « encadrer » scientifiquement dans cette catégorie; ces entomologistes en prédisant d’ailleurs avec régularité la décrue ou la fin, comme en France – par scissiparité – avant les élections présidentielles du printemps 2002 ; science sans confiance (en soi [5])... Si le public français a tout juste enregistré le « phénomène » Fortuyn, c’est que celui-ci était précisément néerlandais, donc d’un pays à peine couvert par nos médias et historiquement teinté à gauche – Spinoza, les calvinistes et les libertés – d’autant que Fortuyn, militant d’une homosexualité délibérément affichée, pouvait apparaître comme l’héritier du mouvement social des années 1960. Pareil succès lui aurait-il été réservé en France ? Un Fortuyn participant au gouvernement français ? Rien n’est moins sûr. Son discours l’eût immédiatement fait classer parmi les « fascistes » du temps présent. Question dès lors : pourquoi tel argumentaire (ou un autre) est-il, outre ce qu’on en pense, « audible » et « inaudible » selon les pays et les traditions nationales ? Y a-t-il quelque chose dans nos représentations – ce qui nous reste de notre histoire et gouverne largement notre action, pour le refouler ? Le pétainisme « qui ne passe pas » des (arrière)-grands-parents, la guerre d’Algérie des (grands)-parents ? À suivre.
Mais citons à cet égard une initiative de grande classe dans notre pays. Celle de Rachid Kaci, 36 ans, d’origine algérienne, dont il faut ici donner la biographie (un genre qui a en géopolitique une fonction majeure) : au cabinet d’Alain Madelin de 1996 à 2002 et faisant partie de l’équipe de celui-ci pendant les élections, candidat aux élections européennes sur la liste Sarkozy/Madelin en 1999, adjoint au maire de Sannois (Val-d’Oise) en 2001, il adhère en 1988 à France Plus, l’association française pour les droits civiques où il a en charge le réseau national et les relations avec la classe politique, puis crée six ans plus tard Democratia afin de promouvoir les valeurs républicaines dans les quartiers ; il a été membre fondateur de Radio Berbère Tiwizi, directeur de Radio France Maghreb, attaché de presse et présentateur des concerts du plus grand chanteur kabyle Lounis Aït Menguellet. Rachid Kaci s’est présenté contre Alain Juppé, lors du congrès fondateur de l’UMP le 17 novembre 2002, à la présidence du parti. D’abord parce que, selon lui, la nouvelle formation, faute d’appeler « en haut » des gens moins formatés au système (hommes d’origine européenne, d’âge moyen, de préférence issus de la couche supérieure des secteurs public et libéral, avec des relations à Paris) ne pourra pas soutenir l’action gouvernementale sur le terrain et préparer les futures échéances. Pour Kaci, le 21 avril n’était pas un accident mais un avertissement, une « mise en demeure avant le passage des huissiers » dont les « grands dirigeants » semblent avoir oublié trop vite à quel point il les a surpris et ne pas vouloir retenir la leçon ; le gouvernement, s’il ne se donne pas l’instrument ouvert et démocratique permettant de renouveler ses forces, d’attirer des milliers d’adhérents, donc de tenir en cas de bourrasque, sera « balayé » aux premiers vents de l’impopularité. Kaci n’a pas de prétention politologique mais énonce froidement la thèse suivante : l’UMP peut très bien, à l’instar de la gauche plurielle, décevoir l’électorat qui attend maintenant que soient tenues les promesses de campagne ; il convient dès à présent de prévenir une catastrophe encore plus grave que celle des présidentielles. Car il faut avoir les idées claires : « le premier tour a fait sauter un verrou psycho-logique et politique »; les militants et sympathisants qui rejoindraient, en cas de forte déception, un Front national normalisé, pourraient être beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit dans « les hautes sphères protégées et isolées » de l’UMP.
Voilà pourquoi il y a eu, le 17 novembre, au moins deux candidatures; d’une part la logique d’un parti populaire – profiter de la dynamique de l’union des droites – consistant à renouveler les méthodes et les cadres, à refonder la direction alors resourcée à la société civile et à envoyer les parlementaires en bas, celle qui veut une UMP à large assise populaire susceptible « de soutenir le gouvernement face à une contestation corporatiste, de l’encourager à surmonter ses propres atermoiements et de relayer les messages et arguments sur le terrain » ; d’autre part la logique d’un parti d’élus qui préconise de verrouiller l’appareil, de s’enfermer dans les problèmes de répartition des postes entre caciques, de « copier/coller » et pérenniser les règles traditionnelles de fonctionnement du RPR, de l’UDF et de DL, avec des statuts qui rapprocheront le parti « plutôt du PCF que du Parti populaire espagnol ou des conservateurs britanniques ».
Point n’est besoin de militer à Démocratie Libérale ni même de voter pour Alain Madelin pour comprendre l’importance de la démarche de Kaci. Le personnage, représentatif des « nouvelles élites » issues de l’immigration maghrébine, peut, avec d’autres, si tant est que lui soit assignée au moins une « lisibilité » au sein du futur parti, tenir à certains de support d’identification (cf. infra l’article de Sadi Lakhdari, hispaniste et psychanalyste) dans les quartiers difficiles [6]. Encore un problème de « représentation », mais cette fois partidaire et parlementaire, à liquider.
Pour finir. Parions que toutes les agences du monde occidental travaillent actuellement sur un scénario américain en Irak. On pouvait s’attendre à une offensive très géopolitique de la part de Saddam Hussein qui de fait a reçu, à la mi-août, le député britannique George Galloway, chroniqueur au Mail on Sunday et l’un des rares avocats du dictateur au Royaume-Uni [7]. Formidable Saddam qui a parfaitement assimilé la volonté toute britannique de (re)devenir un empire derrière, à côté, voire devant les Américains et flatte à l’extrême : « nous admirions vos banques, vos autobus à impériale et même vos prises électriques, pourquoi vous être retournés contre nous ? ». Argumentation forte de l’Irakien s’adressant dans un anglais inattendu à son interlocuteur, lui offrant de ses Quality Street et citant à plusieurs reprises Churchillqui introduisit, notation au passage, l’arme chimique contre les Kurdes rebelles de son pays au débutdes années 1920 : la Grande-Bretagne devient subitement la seule puissance à n’être pas restée odieuse aux anciens colonisés après son départ [8]. Et même à l’apogée des relations stratégiques avec l’Urss, Londres serait demeurée l’option privilégiée des Irakiens. Si donc les Britanniques s’orientaient vers une politique plus indépendante et mieux appropriée à leurs intérêts, ils pourraient retrouver dans le monde arabe ce statut majeur qui fut naguère leur.
À eux, donc, de persuader les Américains de revenir aux méthodes de la diplomatie. Car les Irakiens, ces Prussiens de l’Orient, comme on les nomme à juste titre, réservent aux « Croisés » l’accueil réservé par Churchill, toujours lui, aux armées nazies.
Habile « sympathie » de Saddam avec la cible de sa démarche tactique : toucher aux vieilles représentations impériales, en Angleterre, c’est en même temps rappeler aux Britanniques une « méprise » sur l’alliance US dont les bénéfices furent toujours unilatéraux et sanctionnèrent vite, après 1945, la fin de l’Empire.
À quand un appel irakien à la politique gaullienne du Quai d’Orsay ? Et comment la France, où une nouvelle aventure irakienne pourrait – communauté maghrébine, justement – laisser des traces, réagira-t-elle ?
 
NOTES
 
[1] Cf. Jacobus Delwaide, « Le phénomène Fortuyn » (à paraître) qui donne Tegen de islamisering van onze cultuurNederlandse identiteit als fundament, Utrecht, Bruna, 1997, p. 86-93 et Claudia Kammer, « Bizarre dans van pers en Fortuyn », NRC Handelsblad, 15 mai 2002.
[2] lgemeen Dagblad, 17 mai 2002, p. 3.
[3] De Volkskrant, 11 mai 2002.
[4] Fortuyn relevant par exemple à plusieurs reprises, en particulier quant aux femmes, une contradiction entre l’enseignement de Mahomet et celui de ses disciples islamistes.
[5] Cf. Alex Rühle, « Die neuen Führer Zellophan & Crossover : Aktuelle Formen des Populismus in Europa », Süddeutsche Zeitung, 18-9-2002, champion toutes catégories de la théorisation politologique qui présente les nouveaux Führer : Haider, Le Pen, Gianfranco Fini, Fortuyn, mais aussi José Maria Aznar (!) ou Tony Blair (!). Pour « le fourre-tout théorique », il faut lire Pierre-André Taguieff, L’illusion populiste De l’archaïque au médiatique, Paris, Berg International, 2002.
[6] Cf. sur le sujet plus généralement Vincent Geisser, « Les élites politiques françaises d’origine maghrébine à la conquête d’une légitimité », Hérodote, n° 80,1/1996.
[7] Mail on Sunday, 11 août 2002.
[8] Pour l’usage des armes de destruction massive sur ce territoire, Mark Curtis, The Great Deception Anglo-American Power and World Order, Londres & Sterling (Virginie), Pluto Press, 1998, p. 136.
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Cf. Jacobus Delwaide, « Le phénomène Fortuyn » (à paraître)...
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[2]
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[3]
De Volkskrant, 11 mai 2002. Suite de la note...
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Fortuyn relevant par exemple à plusieurs reprises, en parti...
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Cf. sur le sujet plus généralement Vincent Geisser, « Les é...
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