2003
Outre - Terre
De Weimar à Weimar ?
Ras l’Front, douze années de militantisme atypique
René Monzat
journaliste, Ras l’Front.
Le 21 avril 2002, au moment où les chaînes de télévision annonçaient la
présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle,
des banderoles Ras l’Front étaient déployées dans plusieurs dizaines de villes de
France. Frappées d’un triangle rouge rappelant celui des déportés politiques,
elles servirent de signe de ralliement aux premières manifestations d’une vague
qui culmina, le premier mai, par de véritables fleuves humains à travers les rues
des villes et des bourgades. Vieux de douze ans, le réseau antifasciste avait
gardé ses réflexes.
Mais les 20% atteints par les deux candidats d’extrême-droite ne signaient-ils pas aussi l’échec des mouvements qui avaient tenté de s’opposer à la montée
de l’extrême-droite ?
Quelle est cette nébuleuse militante ? Quel bilan peut-elle tirer de ses activités ?
Pour rester dans les métaphores cosmiques, Ras l’Front tient plutôt de la
comète, apparue en 1990, destinée à disparaître. Objet aux limites floues dont
l’observation du noyau fait apparaître d’autres structures, elles aussi floues. Ni
cartel ni organisation, des politologues y ont vu l’illustration d’un « militantisme
à la demande ». Ras l’Front serait un cousin des réseaux militants tels Attac, le
DAL, AC ! Assez bien adaptés à la résistance et à l’air du temps dans le « nouvel
âge du capitalisme », celui justement des réseaux
[1].
En rédiger un portrait tient de la gageure. En effet cette structure sans centre
de décision n’a pas non plus en son sein de lieu pour accumuler sa propre
mémoire, aussi dispersée que ses activités militantes. Son histoire ne peut être
que subjective ou, peut-être un jour, collective.
Des collectifs nés d’une pétition
Ras l’Front tient tout entier dans quelques idées et dans les façons de les mettre
en œuvre.
Le mouvement est né d’une courte pétition, lancée en mai 1990, signée
initialement par 250 personnalités, intitulée « Le temps de la contre-offensive
est venu
[2] ». « La montée en puissance d’un parti fascisant et raciste met la
France à l’heure de tous les périls. Ses avancées sont faites de nos reculs. »
« Quelles qu’en soient les conséquences judiciaires, nous affirmons ici que
Le Pen, en filiation directe avec l’idéologie nazie, est un fasciste et un raciste. »
Une charte succincte a été adoptée, plusieurs années après, en référence à la
même pétition, qui souligne l’autonomie complète des collectifs
[3].
Les principes de leur activité découlent de la lecture du reportage réalisé en
1987 par Anne Tristan sur le FN à Marseille « Au Front
[4] ».
Puisque le FN, dans ses zones de force, se livre à un travail local, discret,
invisible, sur les ruines du maillage associatif tissé par la gauche, la résistance
à la montée de l’extrême-droite doit agir localement, sans forcément rechercher
l’éclairage des médias, elle doit travailler au sein de chaque milieu social, agir
sur tous les thèmes à propos desquels intervient l’extrême-droite, et doit enfin,
autant que faire se peut, passer par les structures déjà existantes, à l’efficacité et
la pérennité éprouvées.
La structure se réduit à un réseau de collectifs, à leurs sites
[5] et au journal qui
leur sert de lien
[6].
Aucun collectif n’a été créé sur initiative d’un « sommet » par ailleurs
inexistant. « Un collectif Ras l’Front naît de la volonté d’individus sur un territoire donné. Une fois créé, le collectif est autosuffisant. Il évolue et agit selon
son bon vouloir », souligne Franck Hermel
[7].
C’est la force du mode d’organisation choisi. C’est aussi une de ses principales faiblesses. En effet ce mouvement ne peut pas décider de se renforcer dans
une zone géographique donnée. Le maillage des zones rurales par les collectifs
Ras l’Front est meilleur en Bretagne qu’en Alsace, celui des banlieues plus serré
en région parisienne que dans le Nord, enfin les collectifs touchant la jeunesse
scolarisée concernent plus de facs que de lycées techniques. L’inverse serait
pourtant plus efficace.
D’autre part les collectifs naissent dans ces conditions à l’instigation de gens
qui disposent d’une certaine capacité militante (ce qui garantit la viabilité des
structures qui naissent), mais des centaines de personnes, isolées, ne reçoivent
pas l’aide qui leur permettrait de catalyser la création de nouveaux collectifs.
Le rythme de la création des collectifs est étroitement relié à la perception
de la montée de l’extrême-droite. Les premiers naissent dans la foulée de l’appel des 250 et de la profanation du cimetière juif de Carpentras en 1990. Chaque
campagne électorale voit éclore des collectifs pour organiser des initiatives de
ripostes aux meetings de campagne du FN. Les lendemains de résultats électoraux en voient se structurer d’autres. Fin 1994, il y a 120 collectifs depuis la
création du réseau
[8], mais seuls une cinquantaine d’entre eux sont simultanément actifs. Le déploiement d’une banderole géante Ras l’Front sur l’Opéra de
Paris en plein discours de Le Pen le 1
er mai 1995 suscitera d’autres vocations.
C’est à cette époque que les collectifs commencent à se doter d’adresses
publiques. La préparation et la réussite de la contre-manifestation nationale de
Strasbourg provoqueront une envolée du nombre des collectifs, poursuivie
jusqu’en 1998. Les listes d’adresses publiques figurant dans le journal en témoignent avec un léger décalage. n° 34 de février 1996 : 36 adresses ; n° 48 de
l’été 1997,79 adresses ; n° 58 de septembre 1998 : 142 adresses publiques ;
n° 65 de mai 1999 : un maximum de 169 adresses publiques. La scission du FN
provoquera instantanément un ralentissement des activités du réseau et la mise
en sommeil progressive de nombre de collectifs, surtout après les résultats des
élections européennes de 1999, décevantes pour l’extrême-droite qui passe sous
le seuil des 10%, même en additionnant les suffrages portés sur le FN et le MNR.
Le nombre d’adresses publiées diminue, passant à 155 en décembre 1999, puis
à l’étiage de 98 dans le n° 87 d’avril 2002, dont une soixantaine de collectifs
restant vraiment actifs à la veille des présidentielles. Nombre et activités
augmentent après le premier tour des présidentielles, près de 110 structures étant
de nouveau en activité en septembre 2002.
Ce sont au total plusieurs centaines de collectifs qui se sont créés ; certains
ont disparu définitivement ou temporairement; d’autres n’ont jamais rendu leur
adresse publique, ni rendu compte de leur activité dans le journal du réseau.
Actif dans le champ politique…
Dans leur activité et leurs relations avec d’autres structures militantes ou associatives les collectifs travaillent en respectant le principe que les démocrates
chrétiens appellent de subsidiarité ou de non-concurrence avec une structure
existante quelle qu’en soit la nature.
Ras l’Front est un projet militant monothématique, situé certes dans le
champ politique, mais qui ne constitue pas pour autant une organisation politique. C’est pourquoi les théorisations de l’antiracisme comme gnose, défendues notamment par Pierre-André Taguieff
[9], n’ont dans le cas de Ras l’Front
pas grande pertinence.
Des militantes et militants politiques en particulier PCF, PS, Verts, LCR, libertaires, alternatifs, régionalistes bretons ou basques militent au sein du réseau. La
politique affichée d’alliance avec toutes les organisations politiques de la
gauche explique que si la participation de personnes politiquement de droite
n’est pas exclue, la présence de ces dernières reste marginale. En revanche des
gens de droite ont signé des articles dans le journal Ras l’Front.
… le réseau échappe au poids des partis
Aucune organisation n’a barre sur Ras l’Front. L’extrême-droite se rassure d’y
voir une organisation satellite de la LCR. Ainsi Emmanuel Ratier qui intitule son
livre consacré au mouvement : « Ras l’Front, anatomie d’un mouvement antifasciste, la nébuleuse trotskiste
[10] ».
La LCR n’a ni le désir ni les capacités d’engager Ras l’Front dans une direction particulière. Elle n’a d’ailleurs jamais été unanime sur les modalités de l’action antifasciste et ses militants qui participent activement à Ras l’Front le sont
ouvertement (par exemple en se présentant aux élections) comme les militants
actifs dans d’autres partis. On pourrait à la limite prétendre que Ras l’Front a
plus pesé dans les débats de la LCR que l’inverse. Notamment quand des militants membres de la LCR et de Ras l’Front ont témoigné un enthousiasme limité
devant les ouvertures faites par la LCR à LC, organisation qui se caractérise par
un désintérêt total en matière de combat antifasciste.
Des remarques du même ordre valent pour les militants du PCF, du PS ou des
Verts militant à Ras l’Front; ils peuvent à l’occasion raconter ce qu’ils font dans
leur parti sur cette question, sans avoir l’impression d’être écartelés entre des
fidélités contradictoires mais au contraire d’agir de manière cohérente au sein
de structures aux objectifs de nature différente dans lesquelles ils (elles) sont
pleinement impliqué(e)s.
L’engagement de militants de Ras l’Front dans des organisations politiques
représente une sécurité pour ce réseau par ailleurs convaincu que l’activité politique est nécessaire et que le plus sûr antidote à la poussée de l’extrême-droite
réside dans l’affirmation d’une alternative politique de gauche crédible à la
mondialisation libérale. Mieux : semblable engagement limite justement les
risques d’une transformation des collectifs en substituts de partis politiques.
Plusieurs collectifs ayant été sollicités lors d’élections locales, dans des endroits
où la gauche politique souffrait d’un discrédit important, du fait de sa politique,
de ses divisions ou de sa passivité face à une extrême-droite bien implantée.
Transformation en collectifs politiques néanmoins impensable car le réseau
met en œuvre une pratique d’alliances avec les organisations politiques de
gauche, les syndicats de travailleurs et le mouvement associatif.
La symbiose avec les organisations de masse
Le principe qui guide le réseau est que les syndicats sont mieux à même de
mener le combat antifasciste dans les entreprises
[11]. Les syndicalistes membres
de Ras l’Front se sentent plus particulièrement impliqués et n’hésitent pas en cas
de besoin à susciter des réflexions ou des débats autour de ce thème, dans le
cadre de commissions exécutives ou de formations. Le réseau apparaît alors
comme un « expert » collectif au service des structures syndicales.
En revanche Ras l’Front s’est toujours gardé de la moindre intervention ou
prise de position dans les débats syndicaux, alors même qu’y prenaient part des
syndicalistes par ailleurs adhérents. Le réseau n’a pas à formuler d’opinion sur
la composition des directions syndicales, ni sur les lignes de revendications. En
revanche, les membres de Ras l’Front sont persuadés que le programme du FN
est contraire aux intérêts collectifs des travailleurs et que les organisations
syndicales sont dans leur rôle en le soulignant.
D’autre part, l’attitude des syndicalistes confrontés à l’influence politique du
FN parmi leurs adhérents s’est révélée très similaire quelle que soit la confédération ; pas de rejet des femmes et des hommes, mais pas de concessions politiques : « tu te trompes en votant le Pen, car seule l’action collective, dont nous
ne t’écartons pas, paye pour résoudre les problèmes sociaux et politiques ».
Le réseau entretient une « diplomatie » officielle réduite au minimum, au
moyen de contacts pris avec tous partis et syndicats et permettant de huiler, de
légitimer le travail des collectifs. Diplomatie qui ne conduit jamais à signer des
engagements pour le réseau, que personne n’a le pouvoir de contracter. Ainsi les
échanges avec la direction du PCF, les rencontres avec des membres de la direction du PS de la LCR ou des verts se cantonnent dans l’échange de vues et ne
passent jamais aux accords politiques.
Une sociologie qui reste à faire
Contrairement à la quasi-totalité des structures militantes ou associatives, Ras
l’Front existe sans fichier de ses militants. Et la liste des abonnés au journal ne
saurait en tenir lieu, les militantes ou militants n’étant pas a priori abonnés, mais
se procurant le journal au numéro, moyen d’établir un lien direct. Et les abonnés ne sont de surcroît pas présumés sympathisants.
Un nombre des militant(e)s donc impossible à définir. À la rentrée 2002 le
réseau compte plus d’une centaine de collectifs actifs ; des milliers de
personnes participent aux réunions ; chaque collectif tient au courant de ses
activités au moins une centaine de personnes, le plus souvent entre 200 et 300.
Beaucoup de gens portent au moins occasionnellement l’épinglette triangle
rouge. Ce sont enfin plusieurs dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté fin avril 2002 et le premier mai en arborant l’autocollant Ras l’Front, un
plus grand nombre encore ne le pouvant pas du fait des rapides ruptures de
stock.
Les réunions nationales de Saint-Denis, Paris, Lyon, Marseille ou Grenoble
regroupant jusqu’à plusieurs centaines de personnes n’ont pas pour autant
donné lieu à la publication de statistiques sur la participation.
L’éventail des âges va de 16 à 76 ans, la tranche 30-40 ans et 40-50 ans étant
sans doute sur-représentée.
Les collectifs regroupent des « gens du coin » ; les statuts des associations
loi de 1901, qui leur donnent une existence légale, sont souvent déposés par des
personnes qui sont nées dans une commune. Elles y sont insérées socialement,
professionnellement et/ou par leur activité militante. Des situations sociales en
inventaire à la Prévert : lycéens ou retraités, ouvriers ou paysans, employés chez
Mac Do ou dans des SSII, ouvriers ou techniciens de grandes entreprises, intermittents du spectacle ou employés de centrales nucléaires, instituteurs ou enseignants et chercheurs, pompiers professionnels ou libraires, curés de paroisse et
francs-maçons, médecins ou musiciens, journalistes. Les activités permettant
une activité militante – professions liées à la culture, à l’enseignement, au
secteur public sans doute aussi – sont sur-représentées.
Mais les collectifs locaux sont toujours socialement très hétérogènes, sauf
quand les étudiants y dominent.
La plupart des membres de collectifs ne se cantonnent pas à cette activité, la
majorité étant syndiquée, une partie militant dans d’autres associations et une
minorité déployant une activité dans le cadre de partis politiques. La demande
d’un fonctionnement en cercle fermé, en contre-société est donc faible. La
« rétribution militante » de la participation aux collectifs gît certainement pour
partie dans ce que fournissent des expériences différentes ; elle n’a sûrement
rien à voir avec le confort qu’apportent des structures refuges peuplées de façon
homogène.
Les manifestations sont les activités les plus spectaculaires. Les collectifs ont co-organisé entre 1990 et 1998 plusieurs centaines de manifestations dans tous les
départements, réunissant de quelques dizaines à quelques dizaines de milliers de
personnes. Le succès de Ras l’Front se mesure non point à la taille des cortèges
défilant derrière les banderoles Ras l’Front, mais au nombre total de participants
aux manifestations et au rôle qu’ont joué les collectifs dans leur préparation.
Des réunions sont organisées autour de thèmes déterminés localement en
fonction des besoins ressentis par les collectifs, une réunion unitaire étant le
plus souvent préférée à celles dont le seul réseau aurait pris l’initiative. Il est
plus important de réunir 250 personnes sur trois jours à Orange, d’organiser un
salon du livre réunissant des milliers de personnes à Gardanne en novembre
1997 ou à Martigue l’année suivante, d’animer régulièrement, à partir de 1997,
des rencontres nationales organisées par des structures syndicales, que de mettre
en valeur le sigle de Ras l’Front. Car à chaque fois ce sont les structures les plus
proches du terrain, locales ou professionnelles, qui s’engagent et tireront les
fruits de la réussite.
Le journal pour battre le rythme
Ras l’Front est né pour relier les collectifs issus de l’appel des 250. Son tirage a
plusieurs fois atteint les 20000 exemplaires, presque exclusivement diffusés
lors de ventes militantes. Exceptions : des numéros spéciaux distribués, comme
après le premier tour des présidentielles, à 250000 exemplaires.
Le journal a conservé cette fonction, comme en attestent les pages de la
rubrique « ville à ville », avec nombre d’articles sur les initiatives locales et la
publication régulière des adresses publiques de collectifs.
Il sert aussi de moyen d’information sur la vie de l’extrême-droite. Bien que
des centaines d’articles aient été publiés sur ce sujet, ils ont rarement été contestés par les intéressés, sinon par des appréciations négatives et très générales
[12].
Au contraire, les courants radicaux citent à l’occasion les articles de Ras l’Front
pointant les faiblesses du FN et son dirigeant Roland Gaucher n’a pas hésité à
mesurer la qualité du travail fourni aux carences de son propre courant. « Des
organisations comme Ras l’Front, une publication comme Réflexes, nous
suivent de très près. Nous épluchent. Laissent passer très peu de choses
[13]. »
Il rend compte des livres et films en rapport avec le sujet.
Le journal traduit enfin l’ouverture du réseau. La plupart des éditoriaux sont
signés par des personnalités qui ne participent souvent pas à ses activités quotidiennes. La liste des signatures comprend notamment Gilles Perrault, Alain
Bihr, Anne Tristan, Lucie Aubrac, Jacques Gaillot, Maurice Rajfus, Joëlle
Brunerie Kauffmann, Louis Weber, Samia Messaoudi et Yasmina Ali Ouladj,
Kofi Yamgnane, Jacques Testard, Madjiguène Cissé, Dan Franck, Léon Schwarzenberg, Lofofora, Roger Meï, Maurice Kriegel-Valrimont, Jean-Claude Izzo,
Thierry Jonquet, René Monzat, Jean Yves Camus, Jean Bernard Pouy, Emmanuel Terray, Lucie et Raymond Aubrac, Pierre Fugain. À défaut, les éditoriaux
sont signés Ralph Rond, La rédaction ou, rarement, Ras l’front.
Les membres de l’équipe entretiennent des rapports de confiance avec la
quasi-totalité des journalistes qui ont sérieusement travaillé sur le FN. De
nombreux rapports se sont noués lors de la signature en 1993 d’une pétition
spécifique à cette profession. Ici encore la rédaction de Ras l’Front partage avec
les journalistes sensibilisés à la question une conviction commune. Traiter du FN
peut entraîner plus de conséquences que le tout-venant des sujets d’article. Il est
donc indispensable d’appliquer ici scrupuleusement les règles déontologiques
qui devraient être communes à tous les journalistes : vérification des sources,
respect de la vie privée des personnes concernées, non confusion entre information et communication ; on osera au besoin contredire ses interlocuteurs ou
du moins relever les inexactitudes, etc.
Le journal sert enfin et peut-être surtout à rythmer l’activité des collectifs
qui le vendent sur les marchés. Ces ventes permettent aux collectifs d’isoler et
de décourager les militants du FN qui entendent diffuser National Hebdo. Entourés, sans bagarre, par les diffuseurs de Ras l’Front, les militants du FN cèdent du
terrain puis l’abandonnent, ne revenant plus qu’exceptionnellement mais pour
des opérations commando. C’est sur les marchés que l’on noue des contacts
avec les autres habitants et que l’on entretient des liens avec les différentes
structures militantes, le plus souvent de gauche, attachées à cette forme de
convivialité politique.
Le terrain judiciaire délaissé
Cette abstention provient de deux facteurs distincts : le fait que le réseau soit
pauvre lui interdit d’employer en permanence des avocats. D’autre part les
membres de collectifs sont réticents à la tournure jurisprudentielle que prennent
les conflits politiques ou idéologiques, phénomène qui culmine dans la demande
d’interdiction du FN, que Ras l’Front n’a jamais formulée (bien que des militants
en soient partisans).
Le MRAP, la LICRA ou SOS Racisme ont une pratique ancienne du combat
judiciaire qui constitue un des axes de leur activité. Ras l’Front épingle parfois
des citations ahurissantes, d’un racisme ou d’un antisémitisme rabique souvent
allusif, parfois très explicite, et pourrait y consacrer de pleines pages dans
chaque parution. Mais cela reviendrait à donner trop d’importance à des
courants qui ne savent pas « tenir » leur plume et à négliger l’analyse des
logiques et des évolutions principales dans ce milieu, propres à des gens qui
connaissent, eux, même s’ils n’en pensent pas moins, les limites judiciaires à ne
pas dépasser. Et puis le réseau place son combat sur un terrain politique et idéologique et non sur celui de l’affrontement physique ou juridique avec les appareils d’extrême-droite. Car l’enjeu est de regagner la base électorale du FN au
champ de la démocratie, pas de boxer des activistes ou de mettre un bulletin à
l’amende. À fortiori l’interdiction administrative du FN passerait à côté des
enjeux réels; opinion que conforte une méfiance instinctive devant la répression
et que partagent au sein du réseau celles et ceux qui ont, même l’espace d’un
moment, été membres ou proches d’organisations trotskistes ou libertaires.
De fait, Ras l’Front est rarement allé en justice. Ses militants ont en revanche
été attaqués à plusieurs reprises : Paul-Elie Levy, un des animateurs de Ras l’Front
à Nancy, avait parlé, devant 8000 manifestants, du « fils spirituel de Hitler ». Le
président du FN ayant cru se reconnaître, a intenté et perdu un procès en diffamation. À Vitrolles la mairie pratique un harcèlement judiciaire de ses opposants, en
première ligne desquels les membres du collectif Ras l’Front.
Le journal a peu subi ce genre de désagréments : le Club de l’Horloge qui
envoie son avocat chaque fois qu’il est cité à proximité de l’expression « d’extrêmedroite » a gagné dans des affaires où la rédaction renâclait à publier des
droits de réponse ; une autre affaire en cours oppose le journal à l’ancien rédacteur d’un bulletin néo païen aux relents antisémites. Ce militant professant
aujourd’hui des opinions ultra-sionistes semble gêné que son étonnant itinéraire
ait été couché en détail sur le papier. Bien peu de choses donc en douze ans.
En retour, Ras l’Front – journal aussi bien que réseau – n’a jamais attaqué
les articles et ouvrages que lui a consacrés l’extrême-droite. L’amateurisme et le
caractère paranoïaque de ces brûlots leur coûtent plus qu’une éventuelle
condamnation.
L’art d’éviter la question du pouvoir…
Le souci d’éviter les enjeux de pouvoir marque les structures et le fonctionnement du réseau. Au niveau national, la coordination tient lieu de mode d’organisation. La palabre de mode de régulation. Les réunions nationales de coordination ne peuvent imposer quoi que ce soit aux collectifs. « Aucune consigne
descendant de haut en bas, puisque le haut n’existe pas », affirmait Gilles
Perrault
[14].
Au niveau local les collectifs n’ont pas non plus de structures déterminées ;
seul l’exercice de la trésorerie exige dans la pratique une certaine stabilité.
La fonction de porte-parole qui a été assumée dans les faits par Gilles
Perrault, puis par Rémi Barroux, n’est plus exercée depuis plusieurs années. Les
très rares communiqués ou déclarations signés Ras l’Front sont absolument
consensuels. En revanche les articles du journal sont signés et n’engagent en
rien les collectifs.
Cette pratique reste valable aussi dans le domaine des analyses politiques et
idéologiques. Des débats surgissent mais il n’y a pas adoption d’une position
commune.
Ainsi, chacun des contributeurs sur le FN, que ce soit dans le journal ou aux
universités de formation, s’exprime en son nom propre.
Les thèses du réseau sur le FN se réduisent à quelques mots et tiennent
d’ailleurs plus de la revendication d’un comportement que d’un corpus théorique.
En terme d’analyse, les auteurs insistent sur la spécificité du FN et la culture
politique de ses cadres nourris par le fasciste italien Julius Evola plus que par
Charles Maurras, par le raciologue nazi Ludwig-Ferdinand Clauss plus que par
Maurice Barrès, par le juriste du IIIe Reich Carl Schmitt autant que par Edmund
Burke, mais en tout cas par des valeurs contradictoires à celles de la droite républicaine. Les analyses de Zeev Sternhell sur la « droite révolutionnaire » servent
de référence non contraignante.
Cette bonne compréhension a plus d’importance que les étiquettes. Ainsi la
perception de la filiation entre droite révolutionnaire et révolutions conservatrices compte plus que l’étiquette fascisme, préfascisme ou national-populisme.
Elle permet encore d’éviter les confusions possibles entre extrême-droite et
droite républicaine autoritaire.
En revanche, les auteurs – militants, journalistes, universitaires, chercheurs,
praticiens des sondages qui s’expriment à l’invitation du réseau – ne partagent
pas les réticences de certains personnages du monde académique tétanisés à
l’idée de reconnaître au sein du FN les dynamiques à l’œuvre entre les deux
guerres et qui multiplient pour ce faire les manœuvres intellectuelles d’évitement, qui refusent de reconnaître l’acuité de la situation, qui forcent des ressemblances avec le boulangisme et qui parlent « d’illusion d’optique » devant les
résultats du 21 avril.
En revanche, le réseau s’appuie sur les travaux de la science politique, de la
sociologie, de l’histoire universitaire et les publications des instituts de sondage
pour la connaissance pragmatique du phénomène comme pour son analyse en
profondeur et il renvoie systématiquement aux travaux et aux résultats publiés
ailleurs.
L’un des rares communiqués qui ait été précédé d’un débat a été adopté lors
de la rencontre nationale de Ras l’Front les 29 et 30 janvier 2000
[15]. On demandait la libération des deux militants antifascistes emprisonnés dans le cadre de
l’enquête sur le groupe « FTP » (Francs Tireurs Partisans) qui avait revendiqué
des attentats matériels contre le FN dans les Bouches-du-Rhône. Dans ce cas
précis il y avait sur deux points unanimité : ne pas laisser isolés les deux militants emprisonnés, ne pas donner l’impression de soutenir a posteriori des
pratiques contradictoires à l’esprit qui prévaut dans le fonctionnement du
réseau. Le débat, mené en direct entre les 250 personnes présentes, a donc porté
sur la façon d’exprimer cette solidarité militante sans soutien politique et s’est
en fait cristallisé d’une part autour de l’opportunité de lancer des initiatives
nationales en ce sens ou de laisser les collectifs du sud-est gérer cette campagne,
et d’autre part sur la nature des initiatives à prendre en préservant le cadre
unitaire constitué dans les Bouches-du-Rhône pour la défense d’Yves Peirat et
de William Ferrari.
Des débats contradictoires ont surgi sur des points d’organisation, comme la
création d’une SARL de presse pour le journal, avec un risque de « confiscation »
par une équipe parisienne, mais en retour la protection du journal comme du
réseau contre d’éventuels problèmes judiciaires, ou encore sur la nécessité de
l’acquisition systématique de la personnalité juridique par les collectifs (donc la
déclaration des bureaux en préfecture).
... n’écartera pas la crise de 1996
La seule vraie crise par ses conséquences et par son déroulement a touché Ras
l’Front en 1996.
Le point de départ est la préface écrite par Gilles Perrault au livre
Libertaires
et « ultra-gauche » contre le négationnisme, édité par le réseau antifasciste
libertaire Reflex
[16]. Le romancier Didier Daeninckx, qui participe régulièrement
aux activités du réseau, prend aussitôt la mouche. Multipliant les entretiens,
notamment avec
Le Monde et envoyant des courriels indignés tous azimuts.
Pour lui, cette préface à un livre dont l’objet est pourtant précisément de
combattre le négationnisme constitue une intolérable compromission avec les
négateurs du génocide. En effet, certains contributeurs à ce recueil y auraient
donné des textes pour se dédouaner de ceux parus dans
La Banquise, revue dont
quatre numéros parurent entre 1983 et 1986. Tout cela sans autocritique suffisante, estime Daeninckx, et restant peu ou prou fidèles à leurs errements antérieurs, une manœuvre que Perrault aurait cautionné par sa préface.
Daeninckx commet en l’occurrence une erreur manifeste d’appréciation. Il
se trompe de cible car La Banquise incarnait un courant de l’ultra-gauche qui
s’opposa à la dérive négationniste. Reflex faisait donc œuvre utile en éditant le
livre, et Perrault y contribuait en le préfaçant.
Quoi qu’il en soit, un vif débat s’enclenche, dépassant rapidement la question de départ et l’interprétation malaisée de la signification réelle de textes
aussi longs qu’amphigouriques dont l’ultra-gauche avait le secret.
Les participants au débat réagissent en fait plus en fonction de leur
« morale » politique que de leur appartenance militante ou de leur histoire
devant la dispute opposant deux des figures de proue du réseau. Daeninckx
comme Perrault sont à l’époque tous deux proches du PCF et bénéficient tous
deux du soutien de membres de ce parti, mais aussi de la LCR et des libertaires.
Ceux qui soutiennent l’auteur de polars se fondent plus sur la morale, tandis que
Perrault qui a lui aussi rédigé des romans policiers mais surtout des récits ou
reportages historiques, bénéficie de l’appui de militants plus sensibles à la
logique des évolutions politiques ou historiques.
Il apparaît rapidement que les accusations de Daeninckx recueillent un écho
limité. En effet, pour les collectifs, Ras l’Front n’est pas en premier lieu une
structure morale visant à dénoncer l’extrême-droite, mais au contraire un instrument de confrontation politique qui doit servir à réintégrer l’électorat d’extrêmedroite dans le cadre démocratique. Ce qui compte, c’est la politique. Un
critère qui vaut a fortiori dans le traitement des militants ultra-gauche, perçus
comme un courant bien identifié du mouvement ouvrier.
Daeninckx élargira rapidement l’angle de ses attaques, reprochant à Perrault
de n’avoir pas toujours été de gauche, puis d’avoir écrit sur les services secrets
après avoir rencontré des cadres de ceux-ci (les règles de toute enquête de terrain),
et enfin d’avoir accepté, lors d’élections européennes, de se porter candidat sur
une liste régionaliste où figuraient quelques entristes issus de la Nouvelle Droite
(il ne connaissait pas par cœur la biographie politique des 81 candidats d’une liste
sur le programme de laquelle ces derniers n’avaient eu aucune influence).
Perrault, qui n’avait jamais ménagé sa peine, est blessé et abandonne vite la
direction de la publication de Ras l’Front, reprise fin 1996 par Anne Tristan,
auteur de Au Front. Son départ prive le réseau d’un de ses meilleurs orateurs,
qui avait animé des débats et des meetings aux six coins de l’Hexagone, devant
trente personnes comme mille. Daeninckx s’éloignera lui aussi.
La crise a été plus subie que gérée ; des discussions animées menées lors de
réunions nationales de coordination ne permettent pas de trouver une issue. Les
collectifs de province ont du mal à saisir en quoi est crucial un débat portant sur
l’interprétation de textes parus dix années auparavant dans des publications
devenues introuvables, au sein de groupes dont l’effectif n’a pas dû dépasser la
vingtaine et dont les militants n’ont d’ailleurs jamais participé à Ras l’Front, à
l’exception d’un Serge Quadruppani qui a, en tant qu’auteur de polars, signé
plusieurs nouvelles dans Ras l’Front.
La crise n’aura pas de conséquences sur l’expansion alors rapide du mouvement, que seul stoppera l’éclatement du FN fin 1998. Mais à cette occasion
plusieurs personnes impliquées dans l’animation de « l’Université antifasciste »
ou de la commission syndicale s’éloignent. Ainsi la revue antifasciste Mauvais
temps verra le jour sans lien avec le réseau, alors qu’un tel projet avait d’abord
mûri en son sein.
Fin 1997, alors que, du point de vue du réseau, la crise est surmontée,
Daeninckx, écrira
Le goût de la vérité, réponse à Gilles Perrault, un livre attaquant frontalement ce dernier
[17]. Il donne en introduction les ressorts psychologiques de sa croisade. « Nous nous sommes découvert des désaccords [… ]. Je
n’ai transformé aucune de ces questions en motif de rupture. Le renom de Gilles
Perrault faisait qu’elles m’apparaissaient comme de minuscules éraflures sur
l’armure inoxydable du défenseur des Justes Causes. [… ] Je me reproche
aujourd’hui mon aveuglement devant ce personnage sacralisé. » Il poursuit : «
Peut-être ne me pardonnera-t-on pas de regarder en face cette statue progressiste
vénérée depuis trente ans. Si elle a tenu bon si longtemps, c’est bien qu’elle
avait sa place dans le paysage, qu’elle jouait un rôle totémique. Avec Gilles
Perrault, nous avions notre conscience morale, notre conscience antifasciste,
produit miracle à la recette tenue jalousement secrète, qui effaçait les lâchetés,
les renoncements quotidiens. »
Reflex, réseau point unitaire mais expressément libertaire et moins enclin
que Ras l’Front à tisser des alliances avec la gauche politique de même qu’en
vif conflit avec plusieurs courants du PS à l’Université, ne connaîtra pas à cette
occasion de remous particuliers. Les relations cordiales nouées entre les deux
réseaux – collaborations éditoriales, initiatives communes – ne seront pas entamées par cette crise.
Sans doute un autre débat sous-jacent, sur les alliances du réseau, a-t-il
contribué à tendre la situation, mais aucune des parties prenantes à ce conflit n’a
su le rendre explicite. Plusieurs des personnes soutenant Daeninckx au sein du
réseau craignaient en fait que des liens trop étroits avec la mouvance libertaire
de Reflex rendent plus difficiles les liens avec les confédérations syndicales
majoritaires, tandis que Gilles Perrault, par ses coups de gueule lors des
réunions publiques qu’il animait, tonnant contre la gauche trop raisonnable,
symbolisait à l’inverse la nécessité d’une orientation plus combative de rejet de
l’ordre existant.
Les membres du réseau partagent une culture implicite, des réflexes communs.
Culture non exclusive, car partagée par d’autres mouvements.
Le militantisme à la demande : une activité sans norme quant à sa fréquence
ou à son intensité. Un investissement consenti quand l’obtention du résultat est
probable. Une manifestation peut perturber le bel ordonnancement ou la quiétude d’un meeting d’extrême-droite. Avec à l’inverse une incontestable volatilité militante.
Le désir de comprendre et de maîtriser une activité. Une appétence pour les
débats et lectures, pour la confrontation avec des points de vue extérieurs au
groupe. Un refus des rituels (pas de chants, drapeaux ou de poses quasi militaires afin de protéger les initiatives.
Un refus des hiérarchies sociale et politique du savoir. L’idée partagée selon
laquelle chacun(e) apporte quelque chose d’irréductible dans son domaine de
compétence.
Beaucoup de choses s’expliquent par une certaine humilité. Le réseau se sait
temporaire et ne cherche pas à exercer de pouvoir. Lutter contre l’extrême-droite
n’est pas un combat pour le paradis sur terre – autres enjeux, autres acteurs.
Certaines de ces valeurs pourraient ne concerner que les personnes les plus
actives dans le réseau. Mais d’autres ont été respectées par des centaines de
milliers de personnes. Autant l’antifascisme des années 1970 s’était traduit par
de violentes confrontations physiques, autant celui des années 1990 a intériorisé
le fait que le problème réside dans l’écho que trouve l’extrême-droite au sein de
la société et non dans l’existence d’appareils militants.
Non seulement aucun collectif n’a pris l’initiative de violences, mais lors des
milliers de manifestations organisées depuis plus d’une décennie, avec parfois des
centaines de milliers de participants, pas une bavure notable n’a été recensée.
Emmanuel Ratier qui illustre la couverture de son livre consacré à Ras l’Front par
un dessin représentant un homme casqué au logo du mouvement et tenant une
matraque ne signale cependant pas un seul acte de violence sur 170 pages.
Le réseau cultive l’enracinement local et connaît une sous-représentation de
Paris, traduction géographique d’une prise de conscience : dans la croissance de
l’extrême-droite des enjeux essentiels échappent au jeu politique national. Les
initiatives les plus importantes du réseau se sont toutes déroulées en province :
meetings, concerts, salons du livre, festivals de films organisés par Ras l’Front
Paris ont certes dépassé un millier de participants, mais bien des initiatives du
réseau en tant que tel ont, en PACA, en Lorraine, en Rhône-Alpes notamment,
atteint ce niveau en région. Aucune réunion initiée par un collectif d’arrondissement parisien n’a dépassé les 200 participants alors que des dizaines d’initiatives de collectifs dans des villes de moins de 50000 et même seulement de
10000 habitants ont frôlé ou dépassé ce chiffre.
Un bilan impossible à établir. L’activité du réseau a certainement apporté des
contributions importantes dans plusieurs domaines. Celui de la connaissance du
FN et son analyse. On a évité la « banalisation » de l’extrême-droite et contribué
pour une bonne part à la chute de Charles Millon qui avait cru pouvoir de la
sorte diriger la région Rhône-Alpes.
Les manifestations ont infirmé le discours du FN selon lequel « Le Pen dit
tout haut ce que les Français pensent tout bas », car il s’est toujours trouvé des
gens pour crier : « non, nous ne sommes pas d’accord ».
Le réseau a contribué à la contre-offensive syndicale qui a annihilé les tentatives d’implantation du FN dans les entreprises en 1996-1997.
Le réseau a connu des échecs, des limites à sa capacité de mobiliser.
Il n’a pas su orienter les Comités de vigilance de la gauche, apparus en 1996,
vers la reconquête de la base électorale du FN.
Il n’a pas su arracher les courants dominants de la gauche à l’idée selon
laquelle l’extrême-droite constitue avant tout un problème électoral.
Le réseau qui rêve de pouvoir se dissoudre
Aujourd’hui, ce réseau compte moins de militants que d’adhérents encartés au
FN. Il est en revanche capable de susciter des mobilisations plus importantes que
celles qu’organise l’extrême-droite. Mais, même le premier mai 2002, les manifestants étaient trois fois moins nombreux que les six millions d’électeurs du FN
le 21 avril.
Un réseau militant tel que Ras l’Front aura moins, dans les mois qui suivent,
l’occasion de réagir aux initiatives de l’appareil du FN. Car cet appareil, encore
affaibli par la scission de 1999 avec le MNR de Bruno Mégret, a perdu l’essentiel de sa capacité de mobilisation.
L’essentiel se jouera en silence. Si les antifascistes, la gauche en général,
démontrent leur capacité à s’adresser à la base électorale de l’extrême-droite, à
ébranler ses certitudes et à lui faire réintégrer même partiellement le champ
démocratique, il sera possible de mesurer leur efficacité.
S’ils se contentent de manifestations publiques et de débats qui concernent
surtout la fraction de la population inquiétée par la montée de l’extrême-droite,
alors ils n’auront pas fait leurs preuves.
Ras l’Front aura toujours le projet de se dissoudre. Car sa raison d’être se
fonde sur le pari que les quatre décennies de 1945 à 1984, quand l’extrêmedroite ne constituait pas une force politique majeure, étaient la règle ; que les
sociétés européennes vont y revenir, et qu’il ne s’agissait pas d’une exception
historiquement datée dans des sociétés où l’existence d’un courant xénophobe
et autoritaire de masse serait un facteur « naturel ». Les gens qui composent le
réseau travaillent à répondre à cette question, tout en restant conscients qu’ils ne
détiennent pas, à eux seuls, les moyens de la liquider.
C’est à la gauche que l’extrême-droite a posé, le 21 avril 2002, un problème
majeur en l’éliminant de la course à la présidence. En poussant la gauche à
batailler frontalement pour regagner sa base populaire, les antifascistes apporteront la preuve principale de leur utilité. Et de ce point de vue, l’histoire n’est pas
écrite.
[1]
Luc Boltanski et Eve Chiapello,
Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Le Seuil, 1999.
[2]
L’Appel des 250 a été imprimé sous forme d’affiche; il est paru dans
Le Monde du 24 mai
1990, tout comme à plusieurs reprises dans
Politis,
Libération,
l’Autre Journal et
Ras
l’Front, ainsi que dans
La Résistible Ascension du F.haine.
[3]
Charte disponible sur le site internet de
Ras l’Front.
[4]
Anne Tristan,
Au Front, Paris, Gallimard, 1987.
[5]
Pierre-André Taguieff,
Les fins de l’antiracisme, Paris, Éditions Michalon, 1995.
[6]
« Les collectifs anti-Front national »,
Cahiers du CEVIPOF, n° 13, septembre 1995.
[7]
Les sites des collectifs sont accessibles par celui du réseau. Beaucoup de liens pointent sur
le site du réseau depuis d’autres sites, collectifs ou personnels. Frapper « Ras l’Front » sur
un moteur de recherche Internet comme Google revient à afficher plus de 5000 occurrences.
[8]
Journal
Ras l’Front, dont le n° 90 a paru en octobre 2002.
[9]
Franck Hermel,
Spécificité du militantisme anti-front national, le cas de Ras l’Front Lille,
DEA, Université de Lille II, 1998.
[10]
Emmanuel Ratier,
Ras l’Front, Anatomie d’un mouvement antifasciste, Paris, Facta,
1998.
[11]
Voir le bulletin
Informations syndicales antifascistes auquel participe la commission
syndicale de Ras l’Front.
[12]
Les nombreux articles publiés par la presse d’extrême-droite sont soit vides, soit recopiés
sur l’ouvrage cité plus haut de Ratier dont la rigueur n’est pas le fort. Ainsi, dès la dixième
page de son ouvrage, il écrit : « On rappellera en revanche que René Monzat, collaborateur
de Ras l’Front, devait piteusement – au vu des documents produits – retirer une plainte qu’il
avait pourtant déposée contre National Hebdo… ». N’ayant jamais porté plainte contre
quelque journal que ce soit, j’ai de ce fait toujours été dans l’impossibilité matérielle de
« retirer une plainte », que ce soit « piteusement » ou triomphalement. Emmanuel Ratier
aurait pu facilement vérifier cette information concernant un hebdomadaire auquel il collabore. La suite de l’ouvrage pullule d’inventions du même acabit.
[13]
Roland Gaucher, « Carence chez les nationalistes : le renseignement »,
Résistance !, n° 9,
septembre-octobre 1999, p. 4-5.
[14]
La Résistible Ascension du F.Haine, Éditions Syllepse, 1996, p. 6.
[15]
Ras l’Front n° 72, mars 2000.
[16]
Libertaires et « ultra-gauche » contre le négationnisme, Paris, Éditions Reflex, juin 1996.
[17]
Didier Daeninckx,
Le goût de la vérité, réponse à Gilles Perrault, Paris, Verdier, 1997.