Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 93 à 111
doi: 10.3917/oute.003.0093

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Totems et tabous

no 3 2003/2

2003 Outre - Terre Totems et tabous

Entretien avec le Cheikh Khaled Bentounès

Nous ne sommes pas ce que vous croyez – I

Yasmina Dahim
Outre-Terre : L’islam a-t-il sa juste place dans le monde ? Est-il susceptible d’expansion ?
Cheikh Khaled Bentounès : La réponse est évidente, le message de l’islam est professé par plus d’un milliard et demi d’hommes et de femmes dans le monde, à travers des pays marqués d’une grande diversité de langues, d’origines, de cultures etc. Qu’il s’agisse du continent asiatique, de l’Afrique, des Républiques d’Asie centrale, d’Europe, etc., l’islam est aujourd’hui présent et fait partie des réalités à la fois spirituelles, religieuses, sociales et économiques de la planète. Plus encore l’islam habite l’avenir du monde.
Démographiquement, comme politiquement, nul ne peut nier cette réalité. D’elle dépendront les enjeux futurs de la paix. La médiatisation à outrance décrivant un islam radical, guerrier et conquérant, occulte la dimension universelle de son message. La majorité de l’opinion occidentale interrogée sur l’islam répondra sans nuance que cette religion est intolérante, intégriste et violente.
Dans ce contexte, comment s’étonner que les musulmans se sentent les malaimés de la communauté internationale alors que leur majorité aspire à vivre en paix avec le reste du monde ? Si tant est que celui-ci les écoute, les comprenne et leur tende la main afin qu’ils puissent pleinement jouer leur rôle et prendre la place qui leur revient parmi les nations modernes du XXIe siècle.
L’attentat du 11 septembre, perpétré par une poignée d’hommes, a été peut-être commandité par des religieux intégristes, représentant un courant très minoritaire qui dans sa vision divise le monde en deux : Dar al-islam (le territoire soumis aux lois de l’islam) et Dar al-harb (le monde du conflit permanent entre les musulmans et les non-musulmans), ce qui rejoint paradoxalement les idées préconisées par certains en Occident d’un monde du « bien » face à un monde du « mal ».
Cette vision manichéenne est dangereuse. Elle ne peut conduire qu’à des tensions croissantes et générer une crise pouvant entraîner l’humanité vers de nouvelles souffrances. Une énième guerre contre tel ou tel pays arabo-musulman sera ressentie par l’ensemble de la communauté comme une nouvelle humiliation et renforcera, inévitablement, les convictions des extrémistes de tous bords.
Outre-Terre : Faites-vous une distinction entre islam et islamisme ?
C.B. : Tout observateur intègre, dans son analyse concernant cette question, est porté à reconnaître et à distinguer l’islam de l’islamisme. Le premier est un message religieux et spirituel qui s’inscrit dans la continuité et la perfection des religions monothéistes qui l’ont précédé. Il est, en effet, basé sur une foi en l’unicité ( tawhid) qui relie intimement l’homme au divin. Il prône la paix, la tolérance et véhicule un humanisme d’une richesse exceptionnelle que beaucoup de nos contemporains ne soupçonnent pas. La vision coranique, loin de le contraindre, laisse l’homme libre quant au choix de sa croyance :
« Nulle contrainte en matière de religion »
(Coran, sourate 2, verset 256).
Et :
« Dis : “Le Vrai ne procède que de notre Seigneur. Que croie celui qui veut,
et que dénie celui qui veut”»
(Coran, sourate 18, verset 29).
Plus encore, il prône la sacralité de la vie quand il souligne :
« Quiconque tue un homme, tue l’humanité toute entière »
(Coran, sourate 5, verset 32).
L’islam est là pour éclairer, éduquer et éveiller la conscience de l’individu, du citoyen afin qu’il joue un rôle actif et utile au service de tous et non qu’il devienne un élément destructeur de lui-même et des autres au nom d’une vérité qu’il prétend détenir. Il aide l’homme à concevoir la société humaine de manière positive. D’autre part, il donne à la raison un rôle prépondérant. Ainsi ‘Ali, gendre du Prophète et quatrième Calife de l’islam, nous dit : « Si l’esprit anime le corps, la raison anime l’esprit ». Ainsi, les premiers versets coraniques révélés à Mohammed ont été :
« Lis au nom de ton Seigneur qui a créé !
Il a créé l’homme d’un caillot de sang.
Lis !...
Car ton Seigneur est le Très Généreux
Qui a instruit l’homme au moyen du calame,
et Lui a enseigné ce qu’il ignorait ».
(Coran, sourate 96, versets 1 à 5).
L’enseignement de ces versets s’adresse en premier lieu à la raison comme élément de perception fondamental chez l’être humain. La lecture, l’instruction font partie des bases qui donnent à la raison les moyens par lesquels elle se connaît. C’est par cette connaissance qu’elle se révèle à elle-même, découvre sa nature et les conséquences de ses actes. Ainsi, la notion de religion prend pleinement son sens dans le fait d’être à la fois le lien ( religio) avec l’absolu et la relecture des signes du Divin en nous-mêmes et à travers la création... Ce texte s’adresse à l’homme doué d’intelligence qui, du grossier extrait le subtil, révélant les secrets cachés de la création à travers lesquels il a compris la fonction des lois fondamentales qui régissent la vie. Par conséquent, dès le début de l’islam, la place de la raison s’est avérée essentielle.
Quant à l’islamisme, professé par une minorité insignifiante, c’est dans l’idéologie d’un islam dévoyé de ses origines qu’il faut chercher les raisons exactes de la dynamique qui l’anime.
Il faut s’interroger sur cette école de pensée particulière où des oulémas (théologiens) émettent des fatwa (décisions juridiques), qui permettent à ces extrémistes de justifier leurs actes. S’appuyant sur ces thèses, ils apaisent leur conscience et déplacent les problèmes politiques et sociaux auxquels est confrontée la société musulmane vers des solutions normatives excluant toute forme de réflexion. D’où l’importance pour tous de la clarification du débat entre une pensée sectaire et réfractaire, refusant toute ouverture, toute évolution et un islam traditionnel qui prône au contraire l’universalité, la tolérance et une foi éclairée par la spiritualité vivante.
Le Prophète n’a-t-il pas dit : « Quand je prononce un mot, je pense aux soixante-dix sens qu’il possède », livrant ainsi aux méditations des fidèles un vaste champ d’investigation et d’appréciation adapté au degré d’évolution de chacun. À ce sujet, les musulmans redisent volontiers cet adage : « Le miracle du Coran, c’est que chacun le comprend suivant sa capacité » car le Coran a pour but de faire :
« naître des réflexions »
(Coran, sourate 20, versets 113).
Et :
« d’augmenter la science »
(Coran, sourate 20, verset 114)
(traduction Kasimirski).
En effet, le risque, aujourd’hui, encouru par l’ensemble des musulmans est d’être déstabilisés, marginalisés face au reste du monde par une pensée d’autant plus dangereuse qu’elle a derrière elle des moyens financiers considérables. Et cela depuis plusieurs années, sans que l’Occident réagisse… avant qu’il ne soit atteint à son tour.
Car, en de nombreuses occasions, il a contribué et soutenu l’expansion de cet extrémisme qui servait ses intérêts géostratégiques, allant jusqu’à soutenir un terrorisme aveugle dont la monstruosité n’a d’égale que la tragédie dans laquelle certains pays sont plongés et dont ils payent le prix fort en victimes innocentes.
Outre-Terre : Existe-t-il une stratégie des islamistes en Europe ? En France ?
C.B. : La présence du courant activiste islamiste en Europe et en France ne fait aucun doute, néanmoins, elle y demeure minoritaire. Elle bénéficie de l’aide de personnes ou d’institutions proches de certains États qui rêvent d’un leadership islamiste mondial.
Leur stratégie vise à l’enfermement de la société musulmane, la poussant vers un choix impossible : celui du projet islamiste, inspiré de la pensée salafiste, datant du Moyen Âge, théocratique et autoritaire, n’acceptant aucune évolution, ou bien celui d’un pouvoir confisqué la plupart du temps par une dictature qui ne dit pas son nom, dissimulé derrière un semblant de démocratie, et maintenant au nom de l’unité du pays et de la sécurité de l’État, un pouvoir despotique.
En Europe, ce courant de prosélytisme vise à marginaliser la communauté musulmane, et cherche à entraver son processus d’intégration par la non- participation du citoyen de confession musulmane, l’empêchant d’agir et de bâtir son avenir au sein de la société, et de participer ainsi à la promotion d’une espérance commune dans le respect des diversités culturelles et cultuelles.
Outre-Terre : Quel est votre avis sur la « consultation » ?
C.B. : Avant de parler de la consultation, des représentants de fédérations, des grandes mosquées et des personnalités qualifiées consultées par l’État sur l’élaboration d’un futur Conseil musulman en France, disons quelques mots sur la signification du concept de – choura – la « consultation », développé par l’islam à ses débuts.
Comme il est écrit sous l’autorité de J. Brémond dans son Dictionnaire de la pensée politique : « Le Coran ne contient pas de théorie politique [1] ». En effet, l’islam n’a pas institué de « modèle politique ». Il a laissé aux hommes la liberté de choisir par eux- mêmes le type de société dans laquelle ils souhaitent vivre. Si le Prophète et le Coran n’ont pas laissé de théorie de l’État, ils ont, en revanche, proposé une méthode, un principe de décision préalable à toute mise en place d’une organisation de la Cité : c’est la choura, la consultation.
Elle est une injonction coranique faite au Prophète lui-même :
« Consulte-les sur toutes leurs affaires »
(Coran, Sourate 3, verset 159).
Quant à la communauté musulmane, le Coran l’invite à délibérer :
« entre eux au sujet de leurs affaires »
(Coran, Sourate 42, verset 38).
Le champ sémantique de la racine du mot choura, comporte comme acceptions, « consultation », « concertation », « délibération ». Dans ces deux versets, l’on remarque la forme plurielle : « consulte-les » et « (qu’ils délibèrent) entre eux », qui est ici l’équivalent du « demos » grec, signifiant : la masse, le peuple, les membres de la communauté sans distinction de race, ni de religion. « Leurs affaires » c’est « la chose publique », la res publica, les décisions à prendre concernant la gestion du bien commun. C’est donc au sein d’une assemblée égalitaire qui invite chaque citoyen à donner son avis que se situe l’espace politique décrit par ces versets.
Quant à la consultation, à proprement parler, il y a de la part des pouvoirs publics un réel effort en vue de l’organisation du culte de l’islam en France. Depuis plus de deux ans, tous les courants musulmans dans leur diversité ont été conviés à mener une réflexion avec de hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, sur la future représentation de l’islam en France.
Outre cette question, d’autres problèmes auxquels est confrontée la communauté musulmane ont été évoqués, tels que la construction des lieux du culte, les carences de l’enseignement, les aumôneries, le calendrier des fêtes musulmanes, les émissions de télévision, l’organisation du pèlerinage etc.
Un des aspects importants de cette consultation est que, pour la première fois, chaque musulman peut participer et désigner démocratiquement les délégués du futur Conseil du culte musulman de France et cela tant à l’échelle régionale que nationale.
Le résultat sera la transparence du débat, une meilleure visibilité des courants et la clarté sur le contenu des discours. Ainsi la communauté musulmane choisira l’islam qu’elle souhaite vivre en France. Je pense que cela contribuera à apaiser les tensions, rassurera l’administration et les élus locaux ainsi que chaque citoyen par le fait même que l’islam deviendra visible et fera partie, à part entière, du paysage culturel et cultuel français.
Agir autrement en marginalisant l’islam ou certains de ses courants, donc ne pas répondre à cette demande légitime de la part des musulmans, aurait des conséquences néfastes pour la paix entre citoyens.
Cette initiative de M. le Ministre J.-P. Chevènement en octobre 2000, a été reprise par ses successeurs : le ministre M. D. Vaillant et enfin l’actuel ministre de l’Intérieur monsieur. N. Sarkozy. Ce dernier a déclaré au mois de juillet 2002 devant l’Assemblée nationale et devant la presse que le processus de la consultation continuerait jusqu’à son aboutissement, c’est-à-dire à la création d’un Conseil du culte musulman de France et d’ajouter : « La France ne souhaite pas un islam en France mais veut un islam de France ».
Ainsi, l’islam, deuxième religion de France (par le nombre de pratiquants), retrouve la place qui lui revient à l’instar de toutes les autres religions présentes sur le territoire français.
Outre-Terre : Pourquoi les élections à la consultation n’ont-elles pas pu se dérouler comme prévu ?
C.B. : Les élections prévues au mois de juin à travers toutes les régions de France afin que les musulmans désignent leurs délégués ont été retardées notamment pour deux raisons : d’une part, les élections présidentielles et législatives ont abouti à l’élection d’une nouvelle majorité donc d’un nouveau gouvernement qui n’avait pas une connaissance suffisante du dossier et le temps matériel de les organiser ; d’autre part, les élections étaient mal préparées. En effet, certaines grandes mosquées n’avaient pas présenté suffisamment de candidats et, par conséquent, ne souhaitaient pas participer à ces élections.
Quant à certaines fédérations, elles voulaient, coûte que coûte, provoquer les élections tant elles se sentaient sûres d’obtenir lors du vote une majorité de délégués. M. Nicolas Sarkozy, en séance plénière avec l’ensemble des membres de la consultation, décida d’ajourner les élections. Il reçut par la suite, individuellement, tous les membres de la consultation pour débattre avec chacun du projet concernant la création et l’organisation du Conseil national du culte des musulmans de France.
Après ces entretiens, de nouvelles idées ont vu le jour, et, dès la rentrée de septembre 2002, de nouvelles propositions, plus équitables quant à la représentation réelle des musulmans, vont être soumises à l’ensemble de la communauté. Je tiens à préciser que l’ancien projet faisait la part belle à certaines mosquées et fédérations en négligeant la représentativité des régions ainsi que des femmes. En revanche la nouvelle proposition se base, elle, sur deux conseils : l’un national et l’autre régional avec une participation féminine au sein de ces deux instances.
Outre-Terre : Y-a-t-il concurrence entre l’Arabie Saoudite, le Maroc, et l’Algérie pour le contrôle de l’islam ?
C.B. : Officiellement non. Mais il n’empêche que l’influence de l’Arabie Saoudite est probante, notamment par le biais du Bureau de la Ligue islamique à Paris comme à travers les déplacements de certains prédicateurs saoudiens (ou financés par les Saoudiens) qui sillonnent l’Europe entière pour prêcher l’idéologie néo-wahhabite. Ils invitent des jeunes, en particulier par l’octroi de bourses, à venir étudier dans les universités saoudiennes les sciences religieuses, leur vision de l’islam étant, comme chacun le sait, fondamentaliste.
Quant à l’Algérie et au Maroc, cette concurrence ne date pas d’aujourd’hui et le conflit du Sahara occidental ne fait que l’exacerber. Le nier serait malhonnête. Mais soyons réalistes et disons franchement que pour la majorité de la communauté musulmane en France cette rivalité est dépassée, en particulier chez les jeunes nés en Europe, qui n’ont pas les mêmes liens que leurs aînés avec ces pays.
Les préoccupations premières des musulmans sont de vivre pleinement leur religion et de pouvoir l’enseigner à leurs enfants.
Outre-Terre : Comment expliquer les conflits qui marquent, en particulier, le marché de la viande hallal en France ?
C.B. : L’octroi par le ministère de l’Intérieur de la dérogation du label, « viande hallal », à certaines mosquées (dont le nombre en France s’élève à trois) a fait naître un marché qui demeure jusqu’aujourd’hui difficile à analyser. Mais le futur Conseil du culte musulman en France aura pour mission d’éclairer cette situation.
À ce sujet, Xavier Ternisien, chargé de la rubrique « religions » au service société du quotidien Le Monde, nous renseigne : « En réalité, le marché français de la viande hallal est en pleine désorganisation. À l’exception de quelques entreprises sérieuses, comme AVS (À votre service) installée en Seine-Saint-Denis, la plupart des opérateurs utilisent le label hallal de façon totalement arbitraire. Les conclusions d’une récente enquête de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes sont très sévères pour les producteurs : « Sur onze opérateurs contrôlés, six sont poursuivis pour tromperie ou falsification, deux autres ont reçu un avertissement. De nombreux opérateurs utilisent des ingrédients pour lesquels ils ne peuvent justifier de garantie hallal : peaux de volaille, viandes séparées mécaniquement, voire chutes de viandes récupérées au niveau des marchés d’intérêt national et boucheries de détail... Un producteur utilisait une préparation d’additifs contenant du sang de porc. »
Le marché de la viande hallal est devenu le champ d’action privilégié d’escrocs sans foi ni loi, qui ne cherchent qu’à réaliser des bénéfices. Comme le déplore Hakim el-Ghissassi du magazine La Médina : « Bien souvent, le label hallal ne sert, au détriment de tout respect du cahier des charges de l’abattage rituel, qu’à faire écouler de la viande à bas prix dont l’origine et les conditions sanitaires sont suspectes [2]. »
Outre-Terre : Le prosélytisme dans les prisons vous semble-t-il légitime ?
C.B. : Il y a là une injustice criante. Alors que les autres détenus ont droit à des aumôniers de leur propre culte, les détenus musulmans, eux, ne bénéficient malheureusement pas des mêmes privilèges, à l’exception de quelques prisons.
Le fait est que les musulmans en France n’ont aucune organisation qui puisse gérer les aumôneries dans les prisons, les hôpitaux et les armées. Là encore, le Conseil des musulmans de France devra faire tous les efforts nécessaires pour préparer à cette tâche des aumôniers qui feront leur travail correctement sans devoir se référer à une idéologie particulière ou être soumis à quelle pression que ce soit venant de la part de régimes politiques extérieurs à la France.
Le manque de gestion de ce problème laisse la porte ouverte à des tendances qui profitent de la misère carcérale pour endoctriner les détenus.
Outre-Terre : Quelle est votre appréciation de la sharia ? Plaidez-vous pour son application en Occident ?
C.B. : La sharia est le produit de l’histoire sur laquelle un nombre considérable de juristes musulmans se sont penchés. Ces normes religieuses codifiées, de siècle en siècle, répondaient à des besoins spécifiques exprimés en fonction de chaque époque.
Elle est devenue, petit à petit, une discipline dogmatique et une norme sociale imposées par de vigilants gardiens : les théologiens. Ceci fait d’elle un outil efficace entre les mains de pouvoirs despotiques, faisant oublier que l’islam est, avant toute chose, un engagement personnel, un acte de foi, une adhésion volontaire à la parole divine.
L’islam se pratique comme une religion du for intérieur qui fortifie et nourrit les idéaux de l’individu. En effet, il est alors autre chose qu’un catalogue de prescriptions.
La sharia (la loi) met en avant la raison comme élément nécessaire pour définir la responsabilité. Par ailleurs, les fondateurs des différentes écoles juridiques (malékites, hanbalites, hanafites, shaféites et chiites) de l’islam ont mis en valeur les critères rationnels afin de ne pas lire ou appliquer les textes de la loi sans réflexion préalable. Ainsi ont-ils établi le raisonnement (ray) comme règle, le consensus (ijmâ) pour unir les opinions, l’analogie (al qiyâs) comme moyen de comparaison et enfin l’effort d’interprétation intellectuelle (ijtihad) qui fait appel à la recherche, à la réflexion pour répondre aux besoins évolutifs de la société. Ces différentes écoles qui ont existé dans le monde musulman, et qui subsistent jusqu’aujourd’hui, ont permis dès l’origine un épanouissement de la pensée, son ouverture et son adaptation durant l’âge d’or de la civilisation musulmane. Aucun savant, si prestigieux fût-il, ne pouvait imposer ses idées à toute la communauté :
« Pas de contrainte en religion »
(Coran, Sourate 2, verset 256).
Comme nous l’avons dit précédemment, la pratique religieuse relève d’une conscience libre et respectueuse de la liberté d’autrui. Promouvoir cet islam d’ouverture et de dialogue est un enrichissement au pluralisme philosophique et culturel du patrimoine européen. Le Coran rappelle :
« Et c’est ainsi que nous avons fait de vous une communauté du milieu »
(Coran, Sourate 2, verset 143).
Voie du milieu, située loin des extrêmes. Les normes sur lesquelles repose la sharia doivent être adaptées aux réalités et aux besoins de la société d’aujourd’hui. Elles doivent s’appuyer sur une vision positive et une nouvelle lecture des textes scripturaires permettant de bâtir une société vivant pleinement en harmonie avec son époque.
« Si les théologiens d’autrefois ont voulu la “société de droit” par l’invocation du droit religieux, nos générations doivent se contenter d’exiger et de mettre en place l’État de droit [3]. »
Le second Calife de l’islam, Umar Ibn Khâttab a déclaré : « Du vivant de l’Envoyé de Dieu, les hommes étaient jugés par la Révélation. Mais la Révélation ayant pris fin, vous serez jugés désormais selon votre comportement. »
Eût-elle été modifiée par telle ou telle école en fonction des événements de l’Histoire, la véritable pensée musulmane est claire : la nature du comportement humain prime sur la religiosité.
La création repose sur des lois. Celles-ci sont omniprésentes, qu’il s’agisse des lois scientifiques, politiques, ou spirituelles... Pour la société musulmane, le malaise actuel réside dans le fait qu’il y a une méconnaissance profonde du rapport entre l’aspect essentiel (métaphysique) de la loi en tant que principe régissant le rapport de l’homme à Dieu, et l’aspect temporel de la loi régissant la société et les relations entre les individus. Aujourd’hui, la loi (sharia) telle qu’elle est comprise, ne concerne que le rapport au cultuel, occultant la relation et le comportement à l’égard d’autrui. Elle est en décalage face aux besoins réels que réclame l’épanouissement de la société. Pourtant, dans l’islam, les deux dimensions sont liées.
Nous ne pouvons répondre à cette invitation d’élévation vers le divin qu’en respectant et en prenant en compte la dimension humaine. La valeur de la loi n’est que la somme du comportement de l’homme à l’égard de ses semblables. Sinon, la loi elle-même ne devient que contrainte. Elle se coupe de la réalité qu’elle est venue harmoniser, alors que c’est par la mise en pratique de Ses attributs, comme la Justice, la Sagesse, la Miséricorde, l’Amour, etc., que Dieu se révèle à nous.
On ne peut donc comprendre la sharia qu’en la replaçant dans le cadre de ces trois principes indivisibles et complémentaires que sont l’islam (la loi), l’iman (la foi), l’ihsan (excellence), fondements de la religion.
Si la loi est le cadre extérieur dans lequel se situe le message mohammédien, la foi, la lumière qui vient nous éclairer intérieurement sur les signes qui témoignent de cette réalité divine dans la création, l’excellence (ihsan), elle, est ce qui nous invite à vivre et à réaliser la plénitude du message. C’est l’expérience intime, profonde et réelle qui fait de nous des témoins vivants et privilégiés. Cette réalisation devient effective en nous par la vision, la contemplation et la certitude ; nul doute n’est permis.
Cette expérience transforme radicalement l’être dans sa façon de voir, d’entendre, de parler, de penser et d’agir. C’est le rattachement à l’essentiel du message, au tawhid, principe de l’unité divine, le point de départ de toute expérience, la continuité de son évolution et sa finalité. L’homme découvre la vérité subtile inscrite dans la création par une approche positive d’éveil à travers ses propres sens. Un hadith le définit comme suit : « Adore Dieu comme si tu Le voyais, car sache que si tu ne Le vois pas, Lui te voit. »
Tout regard vers le beau me révèle la beauté du divin. Et derrière chaque apparence se cache une subtilité. Tout ce qui m’entoure m’invite à vivre et à approfondir cet état :
« Il est le premier et le dernier, Celui qui est l’apparent et Celui qui est le
caché. Il connaît parfaitement toute chose »
(Coran, sourate 57, verset 3).
De ce fait, l’expérience au quotidien devient une relation permanente imprégnée de la présence du divin. D’ailleurs, dans un hadîth [4], Dieu dit : « J’aime Mon serviteur et Mon serviteur M’aime. Quand il se rapproche de Moi d’un empan, Je Me rapproche de lui d’une coudée, quand il vient vers Moi en marchant, Je Me rapproche de lui en courant. Jusqu’à ce que Je sois son ouïe, sa vue, sa parole... »
Outre-Terre : Que signifie le mot jihad ? Ce concept vous semble-t-il actuel ?
C.B. : Le terme signifie l’effort sur soi, le combat intérieur livré par l’homme à lui-même, à ses propres travers, en vue de la perfection dans la voie de Dieu. Il s’agit également de défendre la vérité, de la préserver et d’en témoigner par l’exemple. Le Prophète Mohammed a dit : « Nous revenons du petit jihad(jihad al-asghar), et allons vers le grand jihad (jihad al-akbar). Qu’est-ce que le grand jihad ?, lui a-t-on demandé. Il répondit : “le combat intérieur”. »
Plus que jamais, nous avons besoin en tant que musulmans du jihad, bien loin de celui prôné par les intégristes de tous bords et dépeint par les médias comme l’essence même de l’islam. Il se trouve que nous sommes très éloignés de sa signification à la fois temporelle et spirituelle léguée par la riche et longue histoire de la civilisation musulmane. Les premiers musulmans ont fait du jihad un don de soi pour enseigner le savoir et les connaissances, lutter contre les injustices et l’ignorance, la pauvreté et la décadence. Le Prophète Mohammed l’avait souligné : « L’encre du savant est plus précieuse que le sang du martyr ».
En suivant cet exemple, le célèbre Iman Ghazâlî écrivait : « La recherche de la science est un devoir pour tout musulman. Toutes les fois que dans un groupe déterminé de la communauté musulmane, il ne se trouve point de personne possédant ces connaissances, ses habitants sont en état de péché [5]. » C’est pour l’avoir oublié que la société musulmane se trouve aujourd’hui harcelée de tous les maux et confrontée à maints problèmes.
C’est en renouant avec le jihad, tel qu’il vient d’être défini, qu’elle pourra retrouver sa dignité et son apogée, qui fit d’elle naguère la société de la tolérance, des sciences et de l’humanisme.
Et que l’on ne vienne pas nous dire aujourd’hui que le prophète Mohammed et ses compagnons furent ces hommes barbares et assoiffés de sang qui se lancèrent à la conquête du monde car l’Histoire est là pour témoigner du contraire. Dans l’Encyclopédie de l’islam, le Professeur Houdas nous rappelle que : « Les lettres, les sciences, les arts, l’industrie fleurirent partout où les musulmans portèrent leur doctrine. La Syrie, l’Égypte, le nord de l’Afrique et l’Espagne ont été durant plus de quatre siècles des foyers lumineux de l’activité intellectuelle alors que tout le reste de l’Europe vivait dans un état voisin de la barbarie. Les Croisades, qui ont mis un terme à cette période glorieuse, ont transporté en Europe une partie des institutions qu’elles avaient trouvées en Orient et c’est sur ce trône alors vigoureux, qu’est venue se greffer la civilisation moderne. »
Dès l’origine de l’islam (l’an I de l’Hégire, 632 selon le calendrier grégorien), en effet, « intervient un élément fondamental : pour créer entre tous les habitants de la cité, anciens et nouveaux, un sentiment de fraternité et de solidarité indissolubles, le Prophète va établir et proclamer un texte déterminant – connu sous le nom de Sahifa ou ‘Ahd de Médine – convention, contrat social ou pacte, comme l’on veut – qui consiste déjà en l’ébauche d’une véritable constitution.
« Émanant de Mohammed lui-même, cette “constitution” englobe Arabes et Juifs, autochtones et immigrés, clans et familles. Elle déclare expressément que ces éléments hétérogènes, opposés jusque-là, doivent se fondre dans un tout devant former une communauté unique, une “Umma”, selon le terme employé.
« Et de déclarer dans un des points de cette charte : [les Juifs formeront avec les croyants une Umma ; aux Juifs leur religion et aux musulmans la leur [… ] hormis celui qui aura opprimé ou commis un crime, auquel cas ne mériteront d’être punis que lui-même et les gens de sa maison] [6]. »
Cette ouverture et cette tolérance imprègnent, dès le début, l’islam et lui impriment sa dynamique.
Certains versets du Coran le montrent clairement.
« Ceux qui croient, ceux qui suivent le judaïsme, les Chrétiens, les
Mazdéens, quiconque croit en Dieu et au jour dernier, effectuent l’œuvre salutaire, ceux-là trouveront leur salaire auprès de leur Seigneur. Il n’est pour eux de crainte à nourrir, et ils n’éprouveront nul regret. »
(Coran, sourate 2, verset 62).
Et
« Dites : “Nous croyons en Allah et à ce qui nous a été révélé, et en ce qui a été descendu à Abraham, à Ismaël, à Isaac, à Jacob, aux chefs des douze
Tribus d’Israël et à leur descendance, et à ce qui a été donné à Moïse et à
Jésus, et à ce qu’ont reçu les prophètes, venant de leur Seigneur. Nous ne faisons aucune distinction entre eux”. »
(Coran, Sourate 2, verset 136).
Quant à l’Abbé Michon dans son ouvrage intitulé Voyage religieux en Orient, il met en évidence la pratique de cette tolérance religieuse : « Il a exempté de l’impôt les patriarches, les moines, leurs serviteurs. Mohammed défendit spécialement à ses lieutenants de tuer les moines, parce que ce sont des hommes de prières. Quand Omar s’empara de Jérusalem, il ne fit aucun mal aux chrétiens. Quand les Croisés se rendirent maîtres de la Ville sainte, ils massacrèrent sans pitié les Musulmans et brûlèrent les Juifs [Michaud, Histoire des croisades]. Il est triste pour les nations chrétiennes que la tolérance religieuse, qui est la grande loi de charité de peuple à peuple leur ait été enseignée par les Musulmans. C’est un acte de religion que de respecter la croyance d’autrui et de ne pas employer la violence pour imposer sa croyance. »
Outre-Terre : Partagez-vous, avec signes inversés, les thèses de Samuel Huntington sur le conflit des civilisations ?
C.B. : Ces thèses peuvent légitimer des ambitions dangereuses. En effet, elles tombent à point et apportent de l’eau au moulin de tous ceux qui, privés d’en découdre avec le communisme et l’hégémonie soviétique, veulent construire de toutes pièces un ennemi plus sournois, caché derrière son turban, brandissant son Coran et criant à tous ceux qui veulent l’entendre « la guerre ! la guerre ! la guerre ! ».
Il est regrettable de constater que de telles pensées puissent rencontrer un tel écho. En revanche, ce dont nous avons besoin impérativement aujourd’hui, c’est d’un dialogue entre les civilisations.
Qui détient la puissance militaire, économique, technologique et financière ? Et quels sont les États islamiques aujourd’hui capables de livrer une guerre à un quelconque pays occidental ? Certains sont de fidèles clients de l’armement sophistiqué fourni par l’Occident.
Ces thèses occultent le véritable problème auquel fait face l’humanité. Ce n’est pas à travers le choc des civilisations que celle-ci peut construire l’avenir. Le véritable choc, c’est celui des ignorances, du manque de fraternité, d’égalité, de pauvreté qui grandissent chaque jour et deviennent intolérables pour des millions d’êtres humains.
En effet, moins d’humanité nous entraîne vers plus d’animalité. Aujourd’hui, le sens et les valeurs humaines doivent être au centre de nos préoccupations. Comment éveiller en l’homme cette prise de conscience ? Comment l’inculquer ? La développer ? Cela ne peut s’accomplir que par un attachement profond à cette origine commune : la fraternité adamique. Le Prophète a dit : « Vous êtes tous d’Adam et Adam est de terre. » La sagesse commande à celui qui se trouve au plus haut de l’échelle (politique, économique, militaire, scientifique) et qui détient un pouvoir mettant en jeu le destin de l’humanité de réaliser l’état humain, le plus magnanime, le plus juste, le plus universel. Ainsi le prophète a dit : « Le meilleur de tous les biens, c’est celui qui ne fait pas de nous un tyran. »
Outre-Terre : L’avenir de l’islam passera-t-il par la femme ?
C.B. : Le problème de la femme est, à mon avis, un des plus urgents à prendre en considération et il n’est pas seulement le fait des sociétés musulmanes mais de toutes les sociétés. Si en Occident la femme jouit de toutes les libertés, il n’empêche qu’elle est un objet de séduction, son corps est devenu un produit d’appel au service de la commercialisation de toutes marchandises. Quant à la prostitution, notamment celles des femmes des pays pauvres, importées et vendues à travers des filières mafieuses, elle alimente un commerce très florissant. Certains pays arabo-musulmans se réclamant de l’islam osent encore au XXIe siècle lapider les femmes, d’autres leur interdisent même de conduire une voiture, d’autres encore se posent la question de savoir s’il faut leur accorder le droit de vote et si elle est par là même éligible !
Comment peut-on se réclamer de l’islam mohammédien et agir de la sorte quand on sait tout ce qu’il a apporté en vue de renforcer la dignité de l’individu ?
Pourquoi, d’ailleurs, fait-on tant de bruit au sujet du voile – le hijab – qui n’est, après tout, qu’un élément secondaire ? Le voile en tant qu’habit distinguant la femme musulmane remonte à la première communauté musulmane de Médine. Historiquement, c’est à cause d’une agression subie par une femme musulmane qu’il a été institué. En effet, le coupable une fois arrêté avoua qu’il croyait avoir à faire à une femme aux mœurs légères et qu’il n’avait pas reconnu son appartenance à la communauté musulmane. Depuis lors, les femmes musulmanes, pour se faire reconnaître, portèrent un vêtement qui les distinguait des femmes juives et non musulmanes de Médine, conformément au verset 59 de la sourate 23 :
« Ô Prophète ! dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de serrer leur voile ( djalabibihinna) ! Cela sera le plus simple moyen qu’elles soient reconnues et qu’elles ne soient point offensées. »
Au sujet du vêtement lui-même aucune description n’est faite dans le Coran. Ainsi d’un pays à un autre le port du voile est différent. Sa signification même change d’une région à une autre, d’une classe sociale à une autre. Aujourd’hui, il est devenu un signe distinctif d’appartenance à la mouvance islamiste : le hijab.
L’histoire des peuples du bassin méditerranéen montre que chaque culture a développé des vêtements spécifiques qui les distinguait les unes des autres.
Ainsi dans l’histoire et dans la géographie musulmane, le voile par sa forme, sa couleur, son appellation, la signification de son port, changeait d’une région à une autre. Haiq, Mlahafa, Milaya, Safsari, Jalaba au Maghreb et principalement dans les villes alors que dans les campagnes c’était un simple fichu qu’on jetait sur les épaules en sortant. En revanche, au Yémen, en Afghanistan et en Arabie Saoudite, il recouvrait tout le corps de la femme y compris les yeux avec un grillage ouvragé qui occulte le visage. Il devenait alors le Khimar, Choudar, Tchador en Iran. En revanche, au Sahara c’est l’inverse, c’est l’homme qui se voile et il devient Litham, le fameux Taguelmoust des Touaregs. En Turquie, c’est le Yachmak, le Pétché, le Tcharchaf. Au Pakistan c’est la Pordah.
Pour certaines femmes citadines, notamment l’algéroise et la blidéenne, le voile était signe de coquetterie, c’était le Niquab, voilette de soie finement brodée posée sur le nez et recouvrant le bas du visage.
Du voile que le Coran appelle le Jilbab qui était à l’origine un signe de distinction valorisant, il n’est resté aujourd’hui que le hijab prôné par les rigoristes, qui, petit à petit, tend à se répandre et à faire disparaître les différentes façons de porter ce vêtement qui rappelait la culture spécifique et l’originalité des coutumes de chaque pays.
Pour conclure, c’est le vêtement de la décence que l’islam préconise pour l’homme comme pour la femme.
En niant les droits fondamentaux de la moitié de la société musulmane, certains fondamentalistes vont jusqu’à interdire aux femmes, dans certains cas, le droit à l’enseignement et au savoir sur lesquels l’islam a toujours insisté. « Allez chercher la science jusqu’en Chine », souligne pourtant un hadith. Un autre dit : « Le savoir est une obligation pour tout musulman et toute musulmane ». Le Prophète de l’islam avait, lui-même, établi un jour spécial – le lundi – pour débattre avec les femmes des questions spécifiques qui les concernaient.
Jamais le Prophète n’a frappé, puni, humilié ou tué une femme. L’amour qu’il avait pour les femmes, au-delà de ses épouses, est proverbial. N’a-t-il pas dit : « Le paradis se trouve sous les talons de la mère » donc de la femme ? « Lorsqu’il s’arrêta auprès de la tombe de sa mère en se rendant de Médine à la Mecque, il pleura; et lorsqu’on lui demanda la raison, il répondit : “ici se trouve la tombe de ma mère, et le tendre souvenir de ma mère m’a envahi, et je pleure”. Et lorsque sa vieille nourrice Halima vint lui rendre visite après de longues années, il la serra tendrement contre lui et il étendit son manteau pour qu’elle puisse s’asseoir [7]. »
Reportons-nous à la vie du Prophète qui fut sans doute le plus affable, le plus aimable et le plus galant des hommes auprès des femmes. « Il m’a été donné d’aimer trois choses de votre monde : le parfum, les femmes et la prière. » Regardez la place qu’il a donnée à la femme… entre les voluptés dégagées par l’essence du parfum et l’élévation que procure l’état d’oraison.
Bien avant aujourd’hui, la société traditionnelle islamique avait reconnu des droits à la femme et les avait codifiés. Elle représentait même le pilier sur lequel reposait la société, c’est par elle que la transmission se perpétuait dès le plus jeune âge. Elle incarnait l’équilibre familial et l’on recourait à elle dans les moments de détresse. Par sa sensibilité, son adresse et parfois sa malice, les problèmes étaient résolus et les conflits apaisés.
Certes, il ne faut pas idéaliser, mais la femme traditionnelle que je décris a bel et bien existé, et existe encore. Mais le déséquilibre auquel nous assistons, dans la société islamique et la société en général, concernant la femme, n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre. Si la modernité a libéré la femme, elle n’a pas résolu le problème quant au sens et à sa place réelle dans la société. C’est un débat ouvert qui nous interpelle tous. Est-elle femme-objet des désirs et des fantasmes de l’homme ou terre de stabilité, de fécondité pour la quiétude des âmes ?
Dans la tradition islamique, la femme est effectivement prisonnière d’un ordre social, mais les hommes le sont aussi. Nous avons été emprisonnés par des coutumes locales et ancestrales qui vont à l’encontre de ce qui est écrit dans le Coran. Il est important de les dénoncer et de revenir vers ce texte sacré qui est à même de pouvoir nous libérer.
Pour l’islam, la femme est l’égale de l’homme aussi bien sur le plan de la création que sur celui de l’être. Métaphysiquement, il n’y a pas de différence. La femme est aussi capable que l’homme d’atteindre les états spirituels les plus élevés, il existe simplement une différence de nature. Quant au Coran, il dit clairement :
« On vous a créé d’une seule âme ( nafs wahida, terme féminin) et d’elle nous avons tiré son conjoint ( zaoudjaha, terme masculin) »
(Coran, Sourate 4, verset 1).
La science aujourd’hui a prouvé cela ; le fœtus est d’abord de nature féminine (chromosome X, X) et ce n’est que bien après qu’il peut devenir masculin (chromosome X, Y).
Certes, on reproche notamment à l’islam la question de l’héritage : ne pas donner la même part à la femme qu’à l’homme. Analysons ses raisons : la femme en Arabie comme d’ailleurs au Maghreb chrétien à cette époque n’héritait pas. Le Prophète, par sagesse, a donné moitié moins de l’héritage à la femme pour ne pas heurter les mœurs du moment – mais sans interdire de donner plus par testament – afin d’aider les mentalités à évoluer vers plus de justice. D’ailleurs, l’une des femmes du Prophète qui était d’origine juive a, à sa mort, légué ses biens à son frère lui-même juif. Il n’abrogeait donc pas les droits de successions des héritiers qui étaient de confessions différentes.
L’actualité nous décrit souvent le cas de femmes lapidées ou menacées de l’être (à l’exemple du Nigéria), car accusées d’adultère. En tout et pour tout depuis l’époque du Prophète jusqu’au XIXe siècle quatre femmes furent légalement lapidées, et ce sur leur demande, car pour constater l’acte d’adultère le Coran exige que quatre témoins aient vu l’acte de pénétration.
On reproche souvent à l’islam d’avoir institué la polygamie, oubliant qu’à l’époque, elle était chose courante chez différents peuples et qu’elle le demeure encore aujourd’hui, dissimulée sous l’appellation de relations extra-conjugales, d’amant à maîtresse. Des célébrités, des chefs d’État ont eu plusieurs femmes et personne n’a rien trouvé à y redire ! Quant à l’islam, il n’a fait que normaliser un fait de la société humaine.
L’islam privilégie les situations claires.
Le Coran, sur la question de la polygamie, va effectivement imposer un nombre restreint d’épouses à une société où, en Orient d’avant l’islam, un homme pouvait avoir autant de femmes que le lui permettaient ses moyens financiers ou son statut au sein de la société. Ainsi, par souci d’équité, le Coran va limiter le nombre d’épouses à quatre, mais le verset lui-même dit clairement que l’on ne peut avoir quatre femmes que si l’on donne à toutes les mêmes droits, les mêmes égards, les mêmes nuitées, sans qu’aucune ne se sente lésée. Quel est l’homme qui peut vivre ainsi ? Le Coran a dit :
« Épousez comme il vous plaira deux, trois, quatre femmes mais si vous craignez de ne pas être équitables, alors prenez-en une seule »
(Coran, Sourate 4, verset 3).
L’islam est la voie du juste milieu car il prend la nature humaine telle qu’elle est. « La société se rééquilibre ainsi à l’encontre de son milieu écologique. L’islam se constitue en “naturalisme spiritualiste”, ce qui évacue le reproche de fatalisme souvent lancé contre lui [8]. » Par exemple, contrairement à certaines religions, le divorce a toujours été admis dans l’islam. Le Prophète a dit : « La chose licite la plus détestée par Dieu c’est le divorce » pour ne pas faire de celui-ci ce qu’il est devenu plus tard : un abus chez l’homme à l’égard du sexe féminin.
L’islam déclare que le mariage est un contrat entre deux parties et non un engagement sacré pour la vie. Dans ce contrat on peut inscrire ce que l’on veut. Si la femme souhaite rester unique épouse, elle est en droit de ne pas accepter la présence d’une autre femme, et son mari doit respecter son désir. Dès le départ, la situation entre les époux est claire et sans ambiguïté. Ce sont les mensonges qui génèrent souvent une atmosphère malsaine pouvant conduire à des situations graves.
Quant aux femmes du Prophète, modèles aux yeux de toutes les musulmanes, elles jouèrent chacune un rôle dans l’institution naissante de l’islam. On reprocha au Prophète Mohammed de s’être marié à une jeune fille à peine pubère, Aïcha, qu’il épousa jeune et qu’il aima, lui enseignant les préceptes de l’islam et sachant qu’elle vivrait longtemps après lui (elle a vécu soixantetreizeans). Effectivement, elle est devenue une des sources de référence, auprès de laquelle d’éminents savants musulmans venaient s’instruire. Le Prophète disait d’elle : « Allez apprendre auprès d’Aïcha la moitié de votre religion. » Par ailleurs, le Prophète allait jusqu’à faire des courses à chameau avec elle. Et quand celle-ci gagnait, joyeusement, il la félicitait. Sa femme Hafsa, lettrée et instruite, garda précieusement les parchemins et les tables sur lesquels était inscrit le Coran. Elle devint plus tard, quand les musulmans voulurent réunir les différentes parties du Coran pour en faire un livre, la conservatrice vers laquelle les copistes allaient vérifier leurs sources.
Voici une brève esquisse des femmes du Prophète, mais n’oublions pas les premières musulmanes à qui celui-ci confiait des missions et des charges au sein de la communauté. Il y a dans leur exemple de quoi écrire plusieurs livres, à l’instar de cette femme qu’il nomma à la tête d’une institution : celle du vaste marché de Médine dont dépendait entièrement la vie économique de la cité. Bien d’autres exemples démontrent que le Prophète n’a nullement relégué les femmes ou empêché celles-ci de s’épanouir et de jouer un rôle actif dans la société.
Pour conclure, je dirais que l’avenir de l’islam est entre les mains de la femme musulmane, car c’est la femme qui fait évoluer la société ou qui peut causer sa décadence. Je l’invite à demander les droits que Dieu et son Prophète lui ont donnés et que la société masculine rétrograde lui a volés. Je l’encourage à connaître, par elle-même, l’histoire du statut de la femme au travers des écrits scripturaires de l’islam et de pas attendre, comme toujours, que ce soit l’homme qui la lui apprenne !
Le temps est révolu de traiter la femme comme un être inégal alors qu’on lui demande de porter le plus lourd fardeau au sein de la société.
Outre-Terre : Quel rôle peut jouer le soufisme, ce « cœur de l’islam » ?
C.B. : Je ne voudrais pas faire ici l’apologie du soufisme, il n’en n’a pas besoin ! Mais il est nécessaire de rappeler la nature de cette voie du milieu. Par sa dimension universelle et spirituelle il enseigne l’ouverture et la tolérance. Il appelle à la réconciliation de la lettre et de l’esprit à travers la sagesse de son humanisme, essence du message mohammadien.
Par une éducation d’éveil, il épanouit la conscience de l’être vers le respect de la création et la découverte, à travers elle, du mystère divin. C’est une école de pensée qui a fait ses preuves, l’Histoire en témoigne. Il était, et demeure, la voie royale empruntée par les grands hommes de la tradition tels ‘Ali, Hasan al-Basrî, Bistâmî, Djunayd, Râ’bia, Rumî, Ghazâlî, Ibn ‘Arabî, Avicenne, ’Attar, l’Emir Abd-El-Kader, Mohammed Abdou, Iqbâl, etc. Poètes, philosophes, théologiens, écrivains et personnalités diverses se sont référés à sa sagesse, inspirés et nourris d’elle. Le monde musulman a tout à gagner à redécouvrir cette voie, cet héritage considérable qui honore la personne humaine et aide l’homme à prendre conscience de ce qu’il a de meilleur et de noble.
La perte de cette culture nourrie d’universalité, de compassion et de retour vers soi a appauvri et desséché la pensée du monde musulman actuel. Le futur nous apprendra que c’est par ce retour aux valeurs universelles que le monde musulman pourra vivre un renouveau de sa pensée, de son unité et de son rayonnement dans le monde contemporain.
Au Cheikh Hadj ‘Adda Bentounès [9], mon grand-père, à qui un journaliste, Mohammed Gadda, du journal le « Phare de Tunis » daté de décembre 1952, posait la question « Quelle est votre théorie ?», celui-ci répondit :
« Notre théorie est le retour de l’humanité entière vers la fraternité et la paix par la culture de la bonne morale, ainsi que l’enseignement religieux de haute portée, jusqu’à faire revivre la réelle fraternité se trouvant endormie dans nos cœurs, comme le beurre dans le lait. Si des hommes se sont donné la peine de se rappeler cette fraternité, (que le salut du Seigneur soit sur eux), tout différend disparaît alors et laisse place à l’amour et à la fraternité ; toute haine et querelle s’évanouissent et les gens vivront dans le bonheur que rien ne pourra troubler. Telle est notre théorie. »
 
NOTES
 
[1] Cf. Dictionnaire de la pensée politique, Hatier, Paris, 1989.
[2] Cf. Xavier Ternisien, La France des mosquées, Albin Michel, Paris, 2002.
[3] Cf. Abdou Filali-Ansary, L’islam est-il hostile à la laïcité ?, Sindbad-Actes Sud, 2002.
[4] Hadîth, dire, parole du Prophète Mohammed dont la somme constitue la Tradition ( Sunna).
[5] Cf. Abû hâmid Muhammad al-Ghazâlî ( 1058-1111), De la revivification des sciences religieuses, Boulâq, 1296, I., p. 13.
[6] Cf. Salah Stétié, Mahomet, Paris, Albin Michel, 2001.
[7] Cf. La revue les Amis de l’islam, le Prophète Mohammed, n° 26, Mostaganem, 1955, p. 14 et 15.
[8] Cf. Jean-Paul Charnay, La sociologie religieuse de l’islam, Paris, Hachette, 1994.
[9] Cheikh Hadj ‘Adda Bentounès ( 1898-1952), écrivain, poète, maître spirituel de la tariqua Alawiya.
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Cf. Salah Stétié, Mahomet, Paris, Albin Michel, 2001. Suite de la note...
[7]
Cf. La revue les Amis de l’islam, le Prophète Mohammed, n° ...
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