2003
Outre - Terre
Des marges aux marches
Les Russes en Ukraine
Un révélateur de contraintes
Vitaliy Denysyuk
doctorant au GRATICE, université de Paris XII.
Après une période où elle avait, de 1991 à 1999, pris ses distances par rapport à
la Russie, l’Ukraine, qui a des difficultés à assumer le coût économique de son
indépendance, tend au rapprochement avec Moscou. La dépendance ukrainienne
est ici d’ordre structurel. Elle est d’abord commerciale : la Russie reste le premier
partenaire avec 22,6 % des exportations et 36,9 % des importations en 2001 ; elle
est ensuite énergétique : 70% des importations en provenance de la Russie et une
dette dans ce secteur évaluée à 1,4 milliard de dollars toujours pour 2001 ; elle
est enfin industrielle : en particulier à l’est du pays, de nombreux géants restent
fortement dépendants des matières premières russes et ont leur principal débouché sur le marché russe. 3679 millions de dollars soit 23% des exportations de
l’Ukraine vont à la Russie, alors que 5813 millions de dollars de ses importations soit 37,4 % en proviennent la même année : le pays présente donc toujours
les caractéristiques d’une économie périphérique. Et cette dépendance s’est
accrue au cours de l’année 2002. Selon des informations communiquées en
septembre 2001 par la revue
Expert, 60 % des entreprises ukrainiennes seront
détenues par des capitaux russes après la privatisation. Des prévisions révisées à
la hausse en février 2002
[1]. La Russie est officiellement le cinquième investisseur
en Ukraine et représente 321,6 sur 4745,2 millions de dollars en valeur totale au
1
er juillet 2002, soit 6,7 % des capitaux étrangers, dans le pays.
Tendance remarquable en 2000, la prise de contrôle par les Russes des
entreprises ukrainiennes de grande taille. Les entreprises russes représentent la
majorité des achats étrangers liés aux privatisations, en particulier dans les
industries chimique, pétrolière et métallurgique ainsi que les banques. C’est
surtout le domaine des combustibles, un point traditionnellement fort des
Russes au sein de la Communauté d’États indépendants – le reste des secteurs
demeurant plus modestes – que les investissements russes ont contribué à
restructurer : en premier lieu les produits pétroliers, mais aussi l’aluminium et
l’aéronautique ; la production des raffineries privatisées a doublé, si bien que
l’Ukraine couvre désormais 95 % de sa consommation intérieure contre 25%
en 1999. Outre la question de la fiabilité des sources statistiques, en l’occurrence de l’Office statistique de l’Ukraine, le Derjkomstat, il faut donc distinguer
entre plusieurs formes de pénétration.
Des groupes russes investissent souvent en république ukrainienne par l’intermédiaire de groupes offshore, ce qui explique la part disproportionnée de
Chypre sur le marché ukrainien : investissements russes dissimulés. Certaines
sources allant jusqu’à faire passer la part russe du marché ukrainien à 20 % une
fois prises en compte les grandes holdings offshore
[2]. L’étude secteur par secteur
incite à la prudence puisque les investissements russes n’apparaissent pas
complètement. Mais voilà des secteurs qui sont passés sous contrôle russe ou
plutôt qui ont échappé à celui de Kiev. Le poids des Russes se fait aussi sentir
dans le rétablissement des liens entre les complexes militaro-industriels des
deux pays : modernisation de l’avion AN-70 ; accord sur la production commune
des fusées chez Ujmach, une entreprise où le président ukrainien Leonid
Koutchma était directeur à l’époque socialiste ; les Ukrainiens comptent également sur les investissements directs russes pour la restructuration de leur secteur
naval et de celui de la pétrochimie.
Il n’y a pourtant pas là un choix véritable des entreprises russes. C’est plutôt
d’une ancienneté et d’une permanence des liens de l’Ukraine à la Russie – inertie de l’histoire, des commodités assurées par la russophonie et la proximité
géographique comme culturelle, d’habitudes très ancrées tels le protectionnisme
et les inhibitions à aller sur les marchés extérieurs qu’il s’agit. Et puis : les
Russes, contrairement aux multinationales occidentales peu attirées par les reliquats de l’économie soviétique, possèdent les matières premières et les
ressources financières ; ils sont capables de travailler avec le potentiel technologique existant ; ils ne redoutent pas les « corporatismes » et les « particularités nationales » du pays.
D’autant que les gouvernements successifs et l’opinion publique, à Moscou,
sont longtemps restés persuadés que c’était l’Empire et non une plus forte insertion de la Russie dans l’économie mondiale qui allaient restaurer le pays dans
sa grandeur. Faute de pouvoir et de vouloir se déployer, à l’exception notable du
secteur des combustibles, dans le monde, nombre d’entreprises russes se sont
repliées sur des espaces comme l’Ukraine, connus et prévisibles, qui apparaissaient comme un simple prolongement du marché métropolitain. Ce qui permettait encore de revaloriser la position de l’économie russe face à des pressions
concurrentielles tant sur le marché national que sur les marchés internationaux.
Et puis il y a en Ukraine la structure « oligarchique » du pouvoir qui véhicule l’influence russe. Rares sont les clans économiques sans lien étroit avec les
sociétés russes. Les experts de la Banque Européenne de Reconstruction et de
Développement comme ceux du Parlement européen
[3] considèrent au demeurant
que les problèmes économiques de l’Ukraine tiennent largement – échec de la
transition – aux relations privilégiées ou corrompues de groupes émergents avec
les institutions du pays et des individus
[4].
Les investissements russes au sud-est de la république ouvrent la perspective d’une réindustrialisation de cette région contrairement au déclin probable
de l’ouest, même si la coopération transfrontalière avec les pays associés de l’UE
– voies de communication, coopération inter-entreprises, organisation de foires,
transfert de savoir-faire – devrait avoir à terme des conséquences positives pour
l’économie de l’Ukraine occidentale.
L’impact de l’investissement direct étranger (IDE ) russe sur le processus de
développement du pays n’a pas pour effet une accélération de la croissance ou
des gains de bien-être ; elle ne débouche que partiellement sur du savoir-faire et
n’a pas induit une capacité nationale de production par transfert de technologie
non plus qu’une amélioration des techniques de gestion ou de la mise en valeur
des ressources. Or la littérature économique nous apprend qu’au-delà des mécanismes classiques (transfert de technologie, spécialisation… ), la nature du
partenaire joue un rôle extrêmement important. Pour l’Ukraine, le problème ne
consiste pas seulement à attirer plus d’investissements mais à en attirer qui
soient de meilleure qualité, étroitement liés à son économie intérieure, axés sur
ses exportations, accompagnés d’apports en technologie de pointe et favorisant
l’acquisition de compétences, qui aient autrement dit des retombées positives.
Pour aller vite : l’Ukraine, assez peu pénétrée par les capitaux étrangers, où
prédomine une logique d’accumulation nationale, n’a pas, à la différence des
PECO, engagé une restructuration en profondeur de son industrie ; elle n’a pu,
faute de recevoir les mêmes propositions que ces derniers, s’intégrer aux
réseaux économiques ouest-européens. Et même les groupes russes n’ont pas, à
court terme, les ressources qui leur permettraient d’engager de grands projets.
C’est l’interdépendance, plus profonde qu’on ne le pensait, au sein de l’espace
post-soviétique qui prédomine et il se passera du temps avant que l’économie
ukrainienne se réoriente en termes de rapprochement avec l’Europe.
Le poids des « oligarques » et des réseaux hérités
de l’Union soviétique
[5]
Groupe de Donetsk, l’un des deux groupes surpuissants en Ukraine. Personnalité la plus influente aux plans économique et politique : Rinat Akhmetov. Base
politique : le parti « Régions d’Ukraine ». Il contrôle directement ou indirectement les grandes entreprises des deux régions de Donetsk et de Lougansk à l’est
du pays : « Azovstal », unique société transnationale (STN ) mentionnée en pointe
par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
(CNUCED )
[6]; usine de coke et de chimie Avdeevskiy, l’une des plus importantes
d’Europe dans son secteur ; l’usine de métallurgie Enakievskiy, l’usine de
tuyauterie Khartsizskiy. Le représentant du groupe Viktor Yanoukovytch, ancien
gouverneur de la région de Donetsk, a été nommé premier ministre en novembre
2002
[7].
Groupe de Kiev emmené par Grigoriy Sourkis et Viktor Medvedtchouk, le
plus apparent du pays. Le premier est président du club de football Dynamo (de
Kiev), le second le chef de l’administration présidentielle depuis août 2002 et
ancien vice-président du parlement. Base politique : le parti des sociauxdémocrates (unifiés). Commerce des produits pétroliers et contrôle des sociétés énergétiques. Deuxième groupe surpuissant du pays.
Ces deux groupes ont repris le contrôle de nombreux leviers du pouvoir par
le biais des institutions. Mais si les oligarques ont pu accéder au pouvoir, c’est
que celui-ci (le président) l’a bien voulu. Des compradors qui sont, au dire des
experts russes eux-mêmes, les plus favorables à la Russie. Même si leur bienveillance ne va pas du tout dans le sens d’une quelconque réunification qui limiterait le pouvoir personnel des oligarques en Ukraine.
Groupe de Bakay et Volkov. Alexandre Volkov est l’un des anciens
conseillers les plus proches du président Koutchma ; il entretient des rapports
très étroits avec les oligarques russes Boris Berezovsky et Roman Abramovitch
dont il est le lobbyiste en Ukraine. L’Occident lui a interdit l’accès à son espace,
y compris aux États-Unis. Le groupe a beaucoup perdu en influence.
Groupe de Viktor Pintchouk, patron d’un des complexes industriels et
financiers les plus importants du pays et de sa principale usine de conduits
métalliques exportant vers la Russie. Le personnage a aussi son petit empire
médiatique avec la chaîne de télévision à succès ICTV et des journaux. Originaire
de Dniepropetrovsk, d’où est issue comme autrefois une grande partie de l’élite
du pays, il est aussi un des leaders du groupe parlementaire du parti au pouvoir.
Pintchouk vit avec la fille du président, Lena, celle-ci étant aujourd’hui membre
de la direction d’une des principales compagnies de téléphone mobile du pays.
Groupe de Leonid Derkatch, l’ex-chef des services secrets, limogé en avril
2001, et de son fils Andreï, député, fondateur du fameux groupe parlementaire
« En Europe avec la Russie », qui entretient des relations étroites avec Anatolyi
Tchoubaïs, leader d’une compagnie énergétique russe très puissante, dont il est
le lobbyiste en Ukraine.
Groupe de Viktor Youchtchenko. Il n’est pas de nature oligarchique mais est
considéré en Ukraine comme le représentant des intérêts occidentaux, en
premier lieu des États-Unis et du FMI. Son leader a été président de la Banque
nationale d’Ukraine et premier ministre limogé en avril 2001 ; c’est un réformateur libéral, populaire et perçu en Occident où on lui attribue les récentes
réussites économiques de l’Ukraine comme le garant de « l’option européenne »
du pays. Sa réputation d’honnêteté et son patriotisme affiché ont valu a Youchtchenko, 47 ans, de caracoler en tête des sondages de confiance dans un contexte
d’amélioration sociale. Le pouvoir exerce de fortes pressions sur les hommes
d’affaires du groupe et de hautes personnalités du monde de l’économie l’ont
quitté durant l’année 2002.
Il y avait dès la première moitié des années 1990 un projet de mettre en
place 40 groupes financiers et industriels russo-ukrainiens
[8]. L’Ukraine qui avait
ratifié la convention sur les STN en 1999 espérait combler de la sorte le déséquilibre commercial entre les deux pays
[9]. Ce n’est pas là une solution car
pareilles entreprises tendront au monopole et à maintenir les échanges en
dessous de leur volume et de leur performance potentiels.
La présence russe n’exclut pas, qui plus est, la guerre commerciale,
l’Ukraine restant par ailleurs à l’écart des grands dossiers d’intégration tout en
faisant partie de la Communauté d’États indépendants et alors que le taux de
pénétration des capitaux russes augmente dans divers secteurs (énergie, métallurgie, etc.). Les litiges sont fréquents (acier, sucre) et Moscou fait monter la
pression sur Kiev pour que l’Ukraine intègre la Communauté économique
eurasienne (Russie, Kazakhstan, Biélorussie, Kirghizstan et Tadjikistan). Les
exportations ukrainiennes ont diminué du tiers pendant les cinq premiers mois
de l’année 2002 alors que les échanges avec l’Occident augmentaient d’environ
14 % et que la part russe du total tombait de 24,4 à 16,6 %. Il faudra du temps
avant que les deux grands peuples slaves orientaux parviennent à une coexistence pacifique.
Mais revenons sur un point essentiel : les inquiétudes portant sur une totale
soumission de l’Ukraine aux volontés de Moscou sont dénuées de fondements ;
les élites locales, pour s’être fait bien volontiers les lobbyistes des intérêts
russes, se sont consolidées et n’ont aucunement l’intention de renoncer à l’autonomie acquise après la chute de l’Union soviétique.
[1]
Ekspert, 11 février 2002, p. 4.
[2]
Economist Intelligence Unit,
Ukraine. EIU Country Report, avril 2001, p. 33.
[3]
Paavo Väyrynen, « Stratégie commune à l’égard de l’Ukraine », 14 mars 2001. Doc. du
parlement européen : A 5-0083/2001. w
www. europarl. eu. int,EBRD,
Transition Report 2000.
Employment, skills and transition, Londres, 2000.
[4]
Une prédominance des oligarques notée aussi par la BERD en Russie, en Bulgarie, en Slovaquie et même en Lituanie.
[5]
Informations partielles tirées de « Zaãistka strany kontrastov »,
Soversenno sekretno, 4,
2001.
[6]
UNCTAD, « The top non-financial TNC s of the Russian Federation, Estonia, Macedonia
(TFYR ), Romania and the Ukraine, ranked by the foreign assets, 1998 », in
World Investment
Report 2000. Cross-border Mergers and Acquisitions and Development, New York et
Genève, 2000, tableau III, 18, p. 91.
[7]
Cf. Yulia Mostovaya, « Playing by Yanukovich’s rules »,
Mirror weekly 44,16-23 novembre 2002.
(www. mirror. kiev. ua)
[8]
Cf. D. G. Louk’yanenko,
Rozvitok nacional’noi ekonomiku v umovakh mijnarodnoi integracii, Thèse de Doctorat, université de Kiev, 1996, p. 178.
[9]
Loi « Sur la ratification de la Convention des STN » du 13 juin 1999.
(www. rada. kiev. ua/ laws/ pravo/ all/ mdpn. htm)