2003
Outre - Terre
Des marges aux marches
Bohdan Chmel’nyc’kyj et le mythe cosaque en Ukraine
[1] postsoviétique
Jana Bürgers
doctorante, université de Constance.
Aucun doute : l’hetman cosaque Bohdan Chmel’nyc’kyj reste un personnage
central de l’histoire ukrainienne et il s’agit d’un mythe que l’Ukraine indépendante continue à instrumentaliser.
1648 : les cosaques des frontières, soit des groupes armés, se révoltent de
nouveau contre les Polonais, avec à leur tête Bohdan Chmel’nyc’kyj qui vient
d’être élu hetman des Zaporogues.
Celui-ci, allié aux Tatars de Crimée, fédère cosaques, paysans, citadins et
petits nobles ; il remporte quelques succès et on le fête comme le Moïse de
l’Ukraine. Il met alors en place une administration militaire. L’État cosaque,
coincé entre l’empire ottoman au sud, la Pologne à l’ouest et la Moscovie à l’est,
avait nécessairement besoin d’un allié. Les Tatars s’étaient montrés peu fiables
et l’Ukraine, région de frontière, « u kraine », voulait s’émanciper du royaume
polono-lithuanien. Restait le tsar auquel les Cosaques prêtèrent serment lors de
l’assemblée de Perejaslav, en janvier 1654, le monarque leur confirmant en
contrepartie droits et privilèges. Un statut de vassalité sanctionné par le plus
grand historien ukrainien, Michajlo Hrutchevski.
L’Ukraine indépendante de 1917-1920 rappellera fortement celle, « libre et
martiale » de l’hetmanat, un office religieux devant le monument à
Chmel’nyc’kyj de Kiev marquant la première proclamation de la
rada (parlement) le 23-6-1917
[2].
Le régime soviétique le perpétuera même dans les années 1930 pourtant peu
propices aux « nations ». L’hetman est présenté comme le personnage qui a
réussi à réunir les Ukrainiens, peuple-frère, aux Russes. Pendant la guerre,
Staline, qui veut mobiliser les dernières réserves contre les nazis, concède dans
le cadre du patriotisme soviétique une prudente « renationalisation » avec un
film pour chaque nation minoritaire, comme justement
Bogdan Chmel’nickij
tourné dans les studios de Kiev par I. Savãenko en 1941. Et ce sera l’ordre
Chmel’nyc’kyj en 1943 qui distingue les meilleurs patriotes dans la défense de
l’Union soviétique. La ville même de la « réunification », Perejaslav s’appelle
désormais par oukase du nom (ajouté) de l’hetman
[3]. Nikita Khrouchtchev,
ancien chef du parti en Ukraine et secrétaire général du PCUS après la mort de
Staline en 1953, fait paradoxalement cadeau de la Crimée à l’Ukraine l’année
suivante à l’occasion du tricentenaire du traité de Perejaslav ? lui donnant –
ironie de l’histoire – sa forme achevée au moment où l’on salue la réunion de la
république sœur à la Russie. Puis ce sera le silence autour des Cosaques
d’Ukraine et leur grand hetman.
Le quatre centième anniversaire de Chmel’nyc’kyj
Il faudra attendre la fin des années 1980 pour que la glasnost’et la perestrojka,
la perebudova des Ukrainiens, pemettent aux nationalismes de s’exprimer à
nouveau. Les cosaques ukrainiens recommencent à incarner l’indépendance du
pays. Ce qui s’illustrera en particulier en 1990 dans les cérémonies du cinq
centième anniversaire (première mention dans les sources ) des Zaporogues, les
cosaques par excellence. On notera que ceux-ci symbolisent le caractère démocratique du « mouvement de libération », alors que Chmel’nyc’kyj, leur chef,
représente surtout l’ordre et l’État instauré.
Dès le 19 février 1993, le président Leonid Kravtchouk donne instruction
de préparer à tous les niveaux, en raison de la signification historique du personnage fondateur, l’anniversaire de l’hetman
[4]. Un comité organisateur comprenant par exemple le ministre à l’Education nationale, P. Talanãuk, V. Brjuchovec’kyj, recteur de l’Académie Mohyljanskyj de Kiev, les professeurs F. Sysyn
du Canada et D. Zlepko de l’Ukrainische Freie Universtät de Munich. On inaugure des statues à l’hetman et des congrès se tiennent.
Cérémonie de jubilée à l’opéra de Kiev en 1995. Le président Leonid
Koutchma, élu l’année précédente, demande, contrairement à l’habitude chez
les politiques qui se préoccupent fort peu des cosaques et de leur histoire, à ce
que l’œuvre du grand hetman, l’indépendance de l’Ukraine, se poursuive et
s’approfondisse collectivement. Comme si les objectifs de la « guerre de libération nationale » valaient encore pour l’Ukraine postsoviétique : liquidation du
joug étranger (soviétique) ; édification de l’État national ; transformations
économiques (amélioration du niveau de vie et privatisations). Le chef de l’État
indique significativement que les pouvoirs de l’hetman, sous Chmel’nyc’kyj,
avaient été renforcés et qu’ils englobaient un contrôle des troupes, des tribunaux, des finances, de l’administration; ceci par allusion au régime présidentiel
qui est le sien. De la même manière, l’engagement de l’hetman pour l’unité du
pays, contre le séparatisme et la guerre civile, sans que celui-ci ait succombé, à
l’inverse, au fanatisme nationaliste ou religieux, renvoie à la politique libérale
des nationalités en Ukraine contemporaine
[5]. Avertissement du président, cependant : les échecs du mouvement historique vers l’État indépendant ont démontré à l’envie que les traditions démocratiques des Cosaques ne suffisaient pas ;
encore fallait-il que les populations s’en mêlent et participent au processus
[6].
Il y reviendra en août 1999 avec un discours pour le huitième anniversaire
de l’indépendance. Le mouvement cosaque de Chmel’nyc’kyj s’inscrivant dans
la longue généalogie qui va de la Ruthénie kiévienne à la déclaration d’indépendance et au référendum de 1991 en passant par la « guerre de libération »,
l’
evãenko, l’Ukraine indépendante de 1917-1920
[7].
De même pendant la campagne électorale et la réélection de Koutchma en
novembre. Le mouvement des citoyens
Vidkryta Polityka, constituant un bloc
d’oppostion avec le parti
Sobor, organise une tournée anti-président à bicyclette
à travers l’Ukraine ; il s’agit bien sûr de mobiliser contre Koutchma pour la
démocratie, mais cette mobilisation gravite expressément autour des capitales
des hetman Baturyn et Yhyryn ainsi que le centre cosaque Trachtemyrov et le
village où est né Chmel’nyc’kyj, Subotiv, des lieux de mémoire, donc, du
mouvement de libération. Leonid Koutchma, une fois réélu, se réfère lui aussi
aux traditions cosaques et se fait entre autre remettre par le président du Conseil
constitutionnel une
Bulava, soit le sceptre qui symbolise la fonction suprême et
renoue également avec l’histoire par l’inscription
omnia revertutum (tout
revient)
[8].
– Apogée : l’anniversaire de Chmel’nyc’kyj en 1995. Et pourtant l’événement, officiel, préparé de longue date manque de spontanéité. La population, déçue par la
politique menée, se contente d’essayer de survivre
[9]. Et la signification des
Cosaques, du même coup, devient purement décorative.
– Souvenirs : c’est le bric-à-brac des magasins avec la reproduction sur des
assiettes en bois ou les tissus brodés ; celle du monument de Kiev sur des vases
laqués ; les pantalons bouffants, la moustache typique des Zaporogues et les
boucles sur le front. On trouve des Cosaques partout : chez le cordonnier, dans
la publicité et les pages jaunes, sur la théière et la cafetière, les emballages de
sel ou de fromage. Même à l’aéroport, ce sont des simili-Cosaques qui souhaitent un bon voyage.
– Vodka : elle n’est pas seulement une boisson mais une forme de culture, une
institution. 30 des 80 sortes de cet alcool, en Ukraine, renvoient soit par leur
dénomination soit par la forme de la bouteille aux Cosaques. D’où par exemple
la marque Het’man de Kiev depuis le début des années 1990, en cinq modèles
avec des reproductions des hetmans historiques comme I. Mazepa ou bien sûr
Chmel’nyc’kyj et leur micro-biographie. Autres sortes de vodka : Bohdan,
Spotykaa Kozac’kyj (schnaps cosaque), Kosac’ka Zastava (garde à la frontière),
Hopak (danse cosaque), etc.
Le film polonais Ogniem i mieczem (par le feu et par l’épée) date de 1999.
Alors que le roman de Henryk Sienkiewicz sur le conflit entre Polonais et
Ukrainiens du temps de Chmel’nyc’kyj, en 1887, se distinguait, à une époque
où la Pologne était partagée entre Autriche-Hongrie, Allemagne et Russie, par
une solide ukrainophobie, cette œuvre met en scène, de par son générique, la
conciliation : Bohdan Stupka, actuel ministre de la Culture et comédien préféré
des Ukrainiens, incarne le hetman; le Russe Aleksander Domogarov joue l’aristocrate ukrainien Jurko Bohun et les personnages polonais sont joués par des
Polonais. Les Ukrainiens apparaissent maintenant comme des adversaires
respectés ; on nage dans les valeurs de l’Ukraine, et parle ou chante dans la
langue ; les danses et tenues populaires (cosaques) ne manquent pas. Salle
comble au palais du cinéma de Kiev, de novembre 1999 à avril 2000 !
Traduit de l’allemand par Vera Durkheim
[1]
Andreas Kappeler,
Kleine Geschichte der Ukraine, Munich, p. 62 et Andrew Wilson,
The
Ukrainians : Unexpected Nation, New Haven et Londres, 2000, p. 60-61.
[2]
Dietrich Geyer, « Die Ukraine im Jahre 1917. Russische Revolution und nationale Bewegung »,
Geschichte in Wissenschaft und Unterricht (GWU ), 8/1957, p. 670-689. Pour la
première indépendance et le triomphe du mythe cosaque, unificateur, Serhii Plokhy, « Historical Debates and Territorial Claims : Cossack Mythology in the Russian-Ukrainian Border
Dispute »,
in S. Frederick Starr (éd.),
The Legacy of History in Russia and the new States of
Eurasia, New York & Londres, Armonk, Londres, 1994, p. 157.
[3]
« Bogdan Chmel’nikij »,
in Bol‰aja Encyclopedja (BSE ) 5, p. 342. Voir également John
Basarab,
Pereiaslav 1654 : a historiographical Study, Edmonton, 1982, annexe 8, p. 270- 288 .Ce qui vaudra en 1954 pour la capitale territoriale Proskuriv et l
’Oblast’Kam’janec’-Podil‘skyj, une station du métro de Moscou étant baptisée du nom du grand « réunificateur ».
[4]
Leonid Kravãuk, « Rozporjadiennja Prezydenta Ukrajiny pro vidznaaennja 400-riaaja vid
dnja narodiennja Bohdana Chmel’nyc’koho »,
Holos Ukrajiny (HU ) 35,24-2-1993, p. 2.
[5]
Leonid D. Kuãma, « Dopovid’na uroaystych zborach z nahody 400-riaaja vid dnja narodi
ennja Bohdana Chmel’nyc’koho »,
Ukrajin’kyj istoryanyi Iurnal (UII) 4 ( 1996), p. 312. Et
pour la situation en Ukraine, Rainer Lindner, « Innen-und aussenpolitische Bedingungen des
Systemwechsels in Ukraine und Belarus »,
Aus Politik und Zeitgeschichte 46,4/1995, p. 365-375 et Taras Kuzio, « National Identity in Independent Ukraine : An Identity in Transition,
Nationalism and ethnic Politics 2,4 (hiver), 1996, p. 582-608.
[6]
Pour inviter au contraire en conclusion à se méfier de tout populisme mythique et à regarder les réalités en face.
[7]
Holos Ukrajiny (HU ), 26, août 1999.
[8]
Winfried Schneider-Deters, « Präsident Kuãma wiedergewählt. Neubeginn in der
Ukraine »,
Osteuropa 4/2000, p. 385 et
Deutch-Ukrainische Rundschau 1/1999 pour la photo
de l’entrée en fonctions.
[9]
Victor Stepanenko,
The Construction of Identity and School Policy in Ukraine, New York,
Commack, 1999, p. 20 pour « the idea of common survival ».