2003
Outre - Terre
Des marges aux marches
Kaliningrad/Königsberg
Bakyt Alicheva-Himy
docteur, Observatoire géopolitique des régions européennes (OGRE), université de Marne-la-Vallée.
Par le traité germano-soviétique signé à Moscou le 9 novembre 1990 les
parties s’engagent à respecter sans restriction les frontières européennes et déclarent n’avoir aucune revendication territoriale envers quiconque au jour de la
signature et à l’avenir. La partie nord de l’ancienne Prusse orientale est pleinement reconnue comme appartenant à la Fédération de Russie, toutes tentatives de
modifier ce partage devant se heurter à une impossibilité. Il n’est donc pas question pour les Russes d’abandonner cette enclave malgré sa position géographique
au moins aussi inconfortable – isolée en Europe depuis l’indépendance de la
Lituanie et séparée géographiquement de la Fédération de Russie – et aussi
« crisogène » que le fut celle de la Prusse orientale durant l’entre-deux-guerres.
Le territoire, soit l’actuel « oblast » de Kaliningrad, fut obtenu par l’Union
soviétique à l’issue de la conférence de Potsdam en 1945. À l’époque soviétique, ce lieu fascinant et riche d’une histoire extraordinaire fut transformé en
zone militaire interdite aux étrangers. Aujourd’hui les Russes tentent d’en faire
un « Hong-Kong sur Baltique ». En 1991 Boris Eltsine décida de lui conférer un
statut de zone franche pour favoriser les investissements étrangers, ceux-ci étant
essentiellement allemands, ce qui n’allait pas sans poser de problèmes. Mais
l’enclave conserva également sa fonction militaire, ce qui n’allait pas non plus
sans mettre dans l’embarras les pays voisins. C’est surtout la poussée vers cette
région des « Allemands de la Volga » et la reconstitution éventuelle d’un foyer
germanique qui suscitait inquiétudes et convoitises. Lituaniens et Polonais ne
voulaient ni ne veulent, pas plus que les Russes, en entendre parler. Mais ce qui
préoccupe le plus Moscou, ce sont la poursuite du processus d’élargissement de
l’Union européenne et les tentatives de cette dernière de remettre en question le
statut de Kaliningrad, pierre d’achoppement des relations russo-européennes ces
dernières années. Aucun doute pour les Russes : derrière ces débats se dissimule
un problème beaucoup plus substantiel, celui de l’intégrité territoriale de leur
Fédération. L’accord conclu à Bruxelles le 11 novembre 2002 et facilitant le
transitaux habitants de l’enclave ressemble plutôt à une obligation de visas qu’à
un régime sans visas et laisse les Russes parfaitement sceptiques. La question
qu’ils se posent est de savoir pourquoi le Kremlin a entériné cette négociation.
Du passé allemand au présent russe
La cité aujourd’hui nommée Kaliningrad, autrefois Königsberg, fut fondée en
1254 et appartint à l’Allemagne pendant presque huit siècles. Un passé de plus
de 700 ans qui semble aujourd’hui largement gommé. La majestueuse capitale
de la Prusse orientale où les chevaliers teutoniques construisirent une place forte
et où Friedrich, le premier roi de Prusse, fut couronné il y a trois siècles, Königsberg, ville natale de Kant et du conteur E.T.A. Hoffmann, a en effet particulièrement souffert des destructions de la dernière guerre.
Copieusement bombardée par l’aviation alliée en août 1944, prise par l’Armée rouge le 10 février 1945, elle est devenue le 4 juillet 1946 Kaliningrad, du
nom du fidèle secondant de Staline. Le 2 août 1945, les accords de Potsdam
partagent la Prusse orientale allemande entre la Pologne et la Russie. Deux tiers
des terres prussiennes reviennent à la Pologne et un tiers, la partie septentrionale
( 15 100 km
2) où l’âme allemande s’est en partie forgée, avec la ville de Königsberg, est rattaché à l’URSS. Les villes chargées d’histoire de Friedland et de
Tilsit faisaient désormais partie de l’
oblast. La population allemande fut expulsée. S’il y avait sur la partie du territoire aujourd’hui russe, au nord, 1 165 837
Allemands le 17 mai 1939, il n’en restait que 250000 au printemps 1945. L’Armée rouge procéda à un « nettoyage ethnique » systématique de la région.
Certains avancent que de février à avril 1945 une partie de la population allemande de Prusse orientale et de Silésie – 77741 personnes – fut transférée vers
l’Oural pour des travaux forcés
[1]. Les derniers expulsés quitteront la Prusse
orientale en 1948. Beaucoup périssant en chemin.
Au début des années 1990 la région compte près de 936000 habitants venus
de toute l’URSS. La ville même de Kaliningrad compte 400000 habitants ; dans
leur grande majorité des Russes qui représentent 60-70 % de la population. Des
Ukrainiens et des Biélorusses y comptant pour 30%. Les Lituaniens sont environ 18000. Il y a une maigre colonie de souche polonaise et une petite communauté juive.
Pendant de longues années, le nombre d’Allemands survivant dans la zone
fut un sujet tabou et quelque peu mythique. D’après certaines données, en 1955,
500 à 1000 personnes vivaient encore dans ce qui avait été la Prusse orientale
[2].
Selon Vladimir Janke, l’un des responsables de l’association culturelle allemande
Eintracht, il y aurait une dizaine d’Allemands natifs de Königsberg qui
ne l’ont jamais quittée. Mais il y en est beaucoup plus qui sont partis pendant
plusieurs années et qui sont revenus pour recommencenr depuis quelques temps
à y vivre au grand jour.
Les autorités soviétiques avaient cherché à effacer tous les souvenirs du
passé allemand. Comme le disent les habitants de Kaliningrad, « c’était un petit
coin de paradis ici, et puis nous nous sommes installés ; regardez ce qu’il en
reste ». En moins de trois ans, l’ancienne capitale des ducs de Prusse se transforma en une province russe. Staline fit de Königsberg une cité socialiste
modèle, un lacis d’immeubles gris et de zones industrielles. Les carrés de béton
de la ville soviétique ont poussé sur les décombres de la vieille cité hanséatique.
Le dernier bunker du commandant de la forteresse où le général d’infanterie
Otto Lasch se rendit le 9 avril 1945 a été transformé en Musée de la capitulation de Königsberg. Restent un théâtre et le palais de justice où l’avocat Karl
Liebknecht défendit neuf fonctionnaires sociaux-démocrates accusés de sympathiser avec les idées de Lénine.
Le château fort de Brandenbourg, durement éprouvé par les bombardements, demeura à l’état de ruine pendant vingt-cinq ans. Peu enclin à restaurer
les vestiges de la splendeur allemande, Brejnev fit dynamiter ce qui restait des
« symboles de la Prusse, du fascisme et du revanchisme ». À sa place trônait
désormais la « maison des soviets », un immense monolithe de béton aux
fenêtres béantes, inachevé et suintant de rouille dont la construction fut brutalement stoppée après qu’on se fût aperçu que le sol y était trop meuble.
La statue de Schiller a eu plus de chance : maintenue à sa place, mais légendée en caractères cyrilliques, elle tourne le dos à celle de Lénine, toujours présente
sur la place Kaiser-Wilhelm, rebaptisée place de la Hanse, puis Adolf-Hitler, des
Trois-Maréchaux (Joukov, Vassilievski, Rokossovski
[3]). Les cimetières allemands
furent rasés. On les recouvrit d’immenses parcs sur près de 600 hectares, soit un
quart du territoire urbain. Il ne subsiste presque plus rien de la ville teutonique du
Moyen Age anéantie en août 1944 par les bombardements britanniques. Les pans
de murs de l’une des plus anciennes cathédrales gothiques d’Europe du Nord, sont
les seuls à défier le temps avec la tombe du maître de ces lieux, Emmanuel Kant,
inséparable de Königsberg et de son université.
L’ouverture laborieuse d’une région en déclin
La période soviétique se déroula uniformément. Kaliningrad se considérait
comme « la province de l’ambre jaune » ( 90 % des réserves mondiales en proviennent ), elle extrayait également du pétrole, vivait de la pêche ( 19 % de toute la
production maritime de l’Union soviétique), produisait les meilleures calculatrices électroniques soviétiques, mais était avant tout une base importante de la
flotte de la Baltique et aussi un chantier naval.
Après la sécession des républiques soviétiques, la région de Kaliningrad se
transforma en morceau de Russie à l’est de l’Europe, enclavé entre Pologne et
Lituanie et coupé de la « grande terre » par cette dernière et la Biélorussie, donc
du tissu économique de l’ex-Union soviétique. Le niveau de vie chuta et le lot
quotidien des habitants de Kaliningrad devint le même que celui des autres
citoyens de l’empire en décomposition : pénuries cycliques de produits, marché
noir, interminables files d’attente, chômage. L’enclave communiquait avec la
Russie par un corridor de 300 kilomètres. Aux difficultés économiques s’ajoutaient les problèmes douaniers et tarifaires. Désormais les Russes étaient obligés de négocier avec la Lituanie le moindre survol aérien de son petit territoire.
Et Vilnius n’a-t-elle pas exercé des pressions économiques – 70 % de l’énergie
de la Prusse orientale (russe) passant par la Lituanie – sur la Russie qui le lui
rendit bien en réduisant des trois quarts ses livraisons d’essence à ce pays ?
Un projet de « zone franche » soumis au soviet suprême de la Fédération de
Russie en 1991 fut accepté par Boris Eltsine. En 1992 des décisions furent
prises pour alléger les droits de douane. Cependant, pour citer une étude de l’administration régionale, « la région accuse un retard considérable par rapport à
ses voisins » si l’on excepte les services. En dépit d’un semblant d’ouverture ces
dix dernières années, l’enclave a périclité. L’usine « Quartz » qui faisait la fierté
des habitants a cessé de fabriquer des calculatrices électroniques et s’essaie
désormais aux articles de consommation courante. L’agriculture et la pêche n’en
finissent pas non plus de décliner
[4].
Les conditions de vie des militaires russes sont également déplorables. Les
logements construits pour la flotte de la Baltique se trouvant en pays voisin, il
y a dans la région de Kaliningrad 13% de militaires sans logement. La majorité
des familles des officiers russes vivent dans des casernes ou sur des péniches.
En 1993, l’armée russe à Kaliningrad comptait 60 000 personnes, y compris les
garde-frontières, mais trois ans plus tard ce chiffre était passé à plus de 200 000
personnes, car on y avait déplacé toutes les troupes déployées en Allemagne de
l’Est, en Pologne et dans les Républiques baltes
[5]. L’accord sur la démilitarisation des frontières et le retrait des forces russes conclu avec la Lituanie le 24
octobre 1997 prévoyait que Vilnius construise des logements, dont une partie
dans l’enclave. Cette clause de l’accord fournissant un élément de réponse à la
question de la volonté de la Russie de rester sur ce territoire.
Sans compter l’épouvantable pollution, les graves problèmes de santé
publique et la « misère » ambiante. En moyenne, si le produit national brut par
habitant était, dans les années 1990, plus élevé à Kaliningrad qu’ailleurs en
Russie, il compte aujourd’hui pour moins de 50%. C’est aussi une plaque tournante du crime organisé, conséquence de l’influence « corruptrice » du tourisme
et des d’investissements allemands selon la presse locale. Seuls les paysans s’en
sortent tant bien que mal en écoulant leur maigre récolte sur le marché central
et pourtant : « Nous cultivons la même terre que les Allemands. Comment se
fait-il qu’ils furent riches et que nous sommes pauvres ? »
Le retour des « touristes de la nostalgie »
Depuis que Moscou a décidé, le 1er janvier 1991, d’ouvrir Kaliningrad aux
étrangers, les Allemands de Prusse orientale reviennent arpenter en « troupes
disciplinées » les rues de la ville. Avant 1990 ils effectuaient le voyage dans une
semi-clandestinité ; maintenant des bus spéciaux leur permettent d’atteindre
Kaliningrad via Minsk. Dès l’été 1991 l’aéroport de Kaliningrad a bénéficié
d’un statut international, avec notamment des vols réguliers vers l’Allemagne.
Pour la Lufthansa, c’est une page nouvelle de l’aviation commerciale qui
s’ouvre, car avant la chute du communisme elle n’avait pas le droit de desservir
l’enclave. Depuis 1994, une liaison régulière par voie ferrée entre Berlin et Kaliningrad est assurée. Les retrouvailles de ces Allemands un peu particuliers avec
leur ancienne terre sont teintées de la plus grande mélancolie.
Les Russes les ont baptisés, pour s’en moquer, et parce qu’ils trouvent
burlesque tout cet étalage de mélancolie, les « touristes de la nostalgie ». Ils
reviennent par « escadrons généalogiques » (grands-parents, enfants et petits-enfants) et tâchent de reconstituer la topographie de Königsberg à Kaliningrad.
Le culte de la patrie qu’entretiennent les expulsés de Prusse orientale n’a jamais
été très bien vu en Allemagne. Ceux qui osent afficher publiquement leur mal
du pays risquent de se faire traiter de « revanchards ». Leur association a
d’ailleurs la réputation d’être un vivier d’extrême-droite et d’expansionnisme.
En règle générale, ces touristes de la nostalgie ne veulent pourtant pas être identifiés aux « revanchards » et n’effectuent pas leur retour en « vainqueurs ». La
plupart d’entre eux ne viennent qu’une seule fois et repartent résignés en découvrant que Königsberg n’est plus Königsberg, que leur vie n’est plus ici.
La percée des Allemands de l’Union soviétique vers Kaliningrad
Tel n’est pas le cas des Allemands de l’ex-Union soviétique, dont la migration
vers la région de Kaliningrad a été sérieusement amorcée au début des années
1990
[6]. Comme rares sont les Allemands de RFA désireux de s’établir dans la
région, l’association des réfugiés de Prusse orientale va très vite jouer la carte des
« Allemands de la Volga » dispersés sur tout l’espace ex-soviétique. Dès 1990, ils
notent avec Kurt Wiedmaier, journaliste allemand de Moscou, qu’il y a autour de
Gorbatchev des hommes favorables à une installation d’Allemands dans la
région
[7]. Eltsine lui-même ne serait pas, fin 1991, hostile à la venue de 200 000
Allemands à Königsberg
[8]. Les désespérés de la Volga, comme Heinrich Groth, se
sont ralliés à cette idée ; la Prusse orientale, declare ce leader en novembre 1992,
respire la « germanité » et s’impose ne serait-ce que par l’histoire et la géographie,
dès lors que la république de la Volga ne peut voir le jour
[9].
On comprend que Wilhelm von Gottberg, le chef des « Prussiens orientaux », lui prête aussitôt main-forte
[10]. Et une délégation du Bundestag (Johannes
Gerster, chrétien-démocrate, Hartmut Koschyk et Wolfgang Zeitelmann, chrétiensociaux de Bavière, Gottfried Bernrath et Gerd Wartenberg, sociauxdémocrates, Burkhard Hirsch, FDP libéral) constate en 1991 sur place, citant Andreï
Dounaiev, le député de Kaliningrad au soviet suprême de la RSFSR, que cet organisme a suspendu l’interdiction du territoire aux Allemands de Russie
[11]. Quant
au président du groupe SPD à la diète de Düsseldorf (Rhénanie du Nord-West-phalie), Friedhelm Fahrtmann, il estime, après un voyage de parlementaires à
travers la CEI, en septembre 1992, que le tabou de Königsberg doit tomber
[12]. De
la sorte, pensent les « Prussiens orientaux », « c’est clair, même si la Prusse
orientale n’appartient pas à l’Allemagne, elle sera colonisée, partout où elle
manque de colons, par les Allemands. D’ailleurs, le terme d’appartenance, dans
une communauté européenne, perdra de son importance »
[13].
Au dire de certains activistes de Wiedergeburt (Renaissance), l’association
des Allemands de Russie, Kaliningrad est l’endroit le plus favorable pour leur
restauration ethnique. À la différence de la Sibérie, où l’on n’a besoin que de
conducteurs ou de trayeuses, dans la région de Kaliningrad « les émigrés potentiels ont enfin une tâche à leur mesure ».
Forts de ces espérances, les représentants de la
Ligue balte (
Baltijskaja
Liga), Kurt Wiedmaier à la tête, se donnent pour tâche de contribuer à l’implantation des Allemands dans la région. Cependant, le gouvernement russe
refuse tout dialogue. Il n’est pas question de transformer l’
oblast de Kaliningrad
en une région autonome allemande. Arguments invoqués : le territoire est déjà
surpeuplé ; les Allemands de la Volga n’ont pas de racines historiques à Kaliningrad. La vraie raison se trouvant dans le fait que Moscou craint que sa
présence et sa souveraineté ne soient contestées un jour sur ce territoire.
Alexandre Savkin, second secrétaire du Parti communiste de Kaliningrad, se
fait explicite en 1991 : « Le retour des Allemands d’URSS est, d’une manière ou
d’une autre, une menace pour l’existence de Kaliningrad. S’ils s’installent ici,
ils pourront demander l’aide de l’Allemagne, puis l’autonomie, et pourquoi pas,
l’annexion à l’Allemagne
[14]. »
Les dirigeants d’Eintracht cherchent à calmer les esprits. Vladimir Janke
affirmant qu’il y a, parmi les Allemands, des divergences. La comtesse Marion
Dönhoff, fondatrice de l’hebdomadaire Die Zeit et issue d’une souche aristocratique de Prusse orientale, propose un « condominium » dont la souveraineté
serait exercée par la Russie, l’Allemagne, la Pologne et la Lituanie, l’Allemagne
pouvant, si cette combinaison suscitait trop de craintes, être remplacée par la
Suède. Les dirigeants d’Eintracht estiment, quant à eux, que la région de Kaliningrad ne doit appartenir ni à la Russie, ni à Pologne, pas plus qu’à la Lituanie
ou à l’Allemagne. Ce doit être « une terre sans propriétaire », une sorte de
quatrième république balte indépendante comme le suggérait Youri Matotchkine, le chef de l’administration locale de l’époque, opinion « séparatiste » qui
lui a d’ailleurs valu de solides inimitiés au « centre ».
Bien que cette progression allemande n’inspire que de la méfiance à
Moscou, de nombreuses familles allemandes d’URSS s’y sont installées depuis
1990 et cette migration continue. Mais ceux qui rêvent de tenter cette aventure
ne doivent pas ignorer les obstacles à surmonter. Il n’y a là-bas ni villages allemands, ni quartiers ou rues où les Allemands soient en majorité ; les autorités
locales s’efforçant de les disperser au maximum dans la région pour éviter tous
risques de reconstitution d’un foyer germanique. S’ils sont attendus en Sibérie
où l’Allemagne leur construit des maisons « conformes aux standards occidentaux », il n’en est pas de même à Kaliningrad.
Quant au soutien de la RFA, les représentants des mouvements
Wiedergeburt
et
Baltijskaja Liga, Groth et Wiedmaier, ont sollicité à plusieurs reprises le
gouvernement russe pour qu’il accepte d’attribuer une partie de ces moyens
financiers à ceux qui souhaiteraient s’installer dans la région de Kaliningrad.
Mais les milliers et milliers de deutschmarks sont toujours orientés vers la lointaine Sibérie où les autorités russes ont accordé à leur communauté allemande
deux districts autonomes. Dans les relations entre l’Allemagne et la Russie Kaliningrad reste un tabou dont on parle prudemment. L’absence de subsides rend
inaccessible la région de Kaliningrad à beaucoup d’Allemands de Russie.
Andreï Triller, dirigeant de
Wiedergeburt à Balkhach (Kazakhstan) et l’un des
plus ardents combattants de la cause allemande, constate dans la
Deutsche
Allgemeine Zeitung (hebdomadaire de la communauté allemande du Kazakhstan) : « Il est certain qu’il y a aujourd’hui pour les Allemands de Russie, tout
comme il y a deux siècles, des zones fermées ; on leur a fixé d’avance les
régions où ils ont le droit de s’installer et celles où il ne leur est pas recommandé
de le faire
[15]. »
C’est dans cet ordre d’idées que le l’Union des Allemands de Russie,
Bund
der Russlanddeutschen (sécessionnistes de
Wiedergeburt sur des bases de
compromis), à renoncer publiquement le 30 juin 1993 : « Les Allemands de
Russie ne doivent pas prétendre à la région de Kaliningrad qui reste pour
d’autres populations une zone de refuge
[16]. » Une migration à partir du Caucase
s’étant également intensifiée dans la deuxième moitié des années 1990. Le
discours de Triller se fait alors de plus en plus virulent, avec des connotations
racistes, accusant en 1996 le
Bund der Russlanddeutschen d’« avoir cédé une
partie de la patrie historique aux noirs du Caucase » et « condamné ses ressortissants à transir de froid aux Steplag et autres Karlag » avant de s’interroger :
« Königsberg aura sans nul doute un statut indépendant. La seule question est
de savoir si ce sera avec ou sans les Allemands. Pour l’instant on nous mène par
le bout de nez en nous faisant miroiter un épanouissement en Sibérie et la
renaissance ethnique au Kazakhstan
[17]. »
Pour ce qui est du repeuplement de la Prusse par des Allemand, des quotas
ont été fixés, mais le nombre réel des nouveaux immigrants n’est pas communiqué. On parlait de plus de 7 000 personnes dans la deuxième moitié des années
1990 pour 936 000 habitants. D’après le responsable de la Maison russo~allemande, Viktor Hoffmann, ils seraient actuellement plus de 10 000 personnes
principalement dans les zones rurales pour un million d’habitants. Même si,
comme nous l’a confié une descendante des Allemands de la Volga « dékoulakisés » et déportés au Kazakhstan en 1930, Tamara Winter de Karaganda, une
majorité d’entre eux veulent se rendre ensuite en Allemagne, Kaliningrad reste
tout de même la seule région de la CEI où leur nombre ne décline pas mais s’accroît. Prévisions reprises par la presse allemande en 1990 : le nombre de
Germano-soviétiques à Kaliningrad pourrait vite atteindre les 200 000, soit plus
d’un cinquième de la population de la région. Et il semble aujourd’hui que tout
aille dans ce sens, d’autant que les portes de l’Allemagne se referment – conséquence d’une politique plus restrictive en matière de rapatriement des « Allemands de souche ».
Viktor Hoffmann nous disait en août 2002 : « Les Allemands de Russie ne
prétendent à aucune autonomie de l’oblast. Nous avons toujours voulu la Volga
ou l’Allemagne. Notre communauté a maintenant largement émigré en RFA. Par
contre, les familles allemandes qui sont restées au Kazakhstan et en Asie
centrale sans se voir accorder le statut d’Aussiedler n’ont d’autre choix que de
s’établir à Kaliningrad qui facilite par sa proximité géographique les retrouvailles avec leurs parents résidant en Allemagne. » « D’ailleurs, ajoutait le
responsable de la Maison russo-allemande, lui-même originaire du Kazakhstan,
certains émigrés qui ne parviennent pas à s’intégrer dans leur patrie historique choisissent également de s’installer à Kaliningrad. »
Comme le notent certains observateurs, la communauté allemande de Kaliningrad, malgré sa modeste présence, marque intellectuellement la ville. L’association
Eintracht, fondée en 1990, redouble d’initiatives pour restaurer le patrimoine de l’enclave. Monuments et autres traces du passé sont restaurés, souvent
grâce à des fonds venus de Berlin. Le 27 juin 1992, ce fut l’inauguration, en face
de la vieille université, d’une nouvelle statue en bronze de Kant, offerte par la
comtesse Marion Dönhoff
[18]. En janvier 1996, c’est une fête à l’occasion du 220
e
anniversaire d’E.T.A. Hoffmann
[19]. Les autorités locales, après avoir considéré
tout cela d’un mauvais œil, ont fini par adopter une attitude plus bienveillante.
« Drang nach Königsberg »
Dans la deuxième moitié des années 1990 un certain Engel Hoffmann tente de
rompre le tabou et de relancer le débat sur l’enclave de Kaliningrad avec la
communauté allemande d’Asie centrale. En 1995 se met en place à Moscou
l’association
Freiheit qui se donne pour but la « réunion du peuple allemand de
la CEI sur le Land de Königsberg ». Un groupuscule, certes, mais qui déclenche
tant dans l’enclave qu’au Kazakhstan et en Allemagne des discussions passionnées. Comme toujours en 1995 à Almaty, lors du deuxième congrès des Allemands du Kazakhstan, où Hoffmann provoqua un véritable scandale en s’autoproclamant le « représentant diplomatique du gouvernement prussien en exil ».
La veille du congrès, Alexander Dederer, secrétaire du Conseil des Allemands
du Kazakhstan, l’avait prévenu qu’on admettrait sa présence sans lui donner la
parole. Engel Hoffmann se rua donc à la tribune et appela tous les Allemands,
soit 2,5 millions de personnes d’après ses estimations, à se rendre immédiatement dans le « Land de Königsberg ». Le service d’ordre l’écarta mais l’homme
de
Freiheit, offensé, écrivit plusieurs lettres d’insulte contre les dirigeants des
Allemands du Kazakhstan dans des journaux édités à Almaty. Walter Priesnitz,
secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur de RFA, allait exprimer ses regrets
dans une lettre à T. Joukeev, secrétaire du Conseil de Sécurité du Kazakhstan et
accuser Engel Hoffmann de nationalisme et d’extrémisme
[20].
« Nous laissons passer l’occasion d’une possible installation sur cette terre
qui fut le cœur de l’Allemagne. », ne décolère pas Andreï Triller, après l’intervention « malencontreuse » d’Engel Hoffmann au congrès des Allemands du
Kazakhstan ; pour ajouter : « Je ne veux pas justifier Hoffmann, je remarque
seulement qu’en l’écartant nous rejetons définitivement l’“option de Kaliningrad”. Certains trouvent certainement avantage à nous faire tordre ainsi le cou
nous-mêmes à cette bonne vieille idée [21]. » Commentaire d’Alexeï Soulatskov
dans la Deutsche Allgemeine Zeitung : « Engel Hoffmann savait ce qu’il faisait.
Vu que les réfugiés de Prusse orientale ne peuvent pas actuellement revenir, ce
serait aux Allemands de la CEI de leur frayer le chemin ! Ce revanchard invite
les Allemands du Kazakhstan à prendre d’assautKaliningrad ». « Des jeux politiques qui n’ont rien d’inoffensif », poursuit l’auteur, « car un mouvement de
masse des Allemands vers l’enclave transposerait le problème à l’échelle internationale : Kaliningrad ou bien Königsberg ? Ou peut-être, comme en est
persuadé l’ambassadeur de Lituanie aux États-Unis, ni l’un ni l’autre, mais
plutôt Karaliaucius ? D’ailleurs les Polonais non plus ne sont pas indifférents à
la question de savoir si leur pays sera un jour coiffé au nord par des chahuteurs
revanchards du genre de Hoffmann [22]. »
Pour certains Allemands tel Reinhard Henkus des
Evangelische Kommentare, la
Prusse orientale reste un pays-noyau (
Kernland) de la Prusse à proprement
parler et par extension de l’Allemagne. Nul doute : une minorité d’Allemands,
parmi les plus concernés, récuse, singulièrement dans la région, une quelconque
fin de l’Histoire
[23]. « Nous ne renoncerons jamais à la Prusse orientale. Ce n’est
qu’une question de temps. Nous avons bien récupéré la RDA ! », affirme un
général allemand à la retraite à Munich, lors de la traditionnelle Journée de
Deuil de la Patrie. Il fait partie de cette frange – minoritaire – des orphelins du
Grand Reich, de cette mouvance qui englobe à l’extrême droite des groupuscules néonazis et les « Républicains » et flirte, à droite, avec les associations de
réfugiés regroupées dans l’influente Fédération des expulsés,
Bund der Vertriebenen, alors dirigée par Herbert Czaja, qui récuse le déplacement de la RFA vers
l’ouest à l’époque d’Adenauer et réclament pour elle ses frontières de 1937.
La RDA n’est pas l’Allemagne de l’Est, mais leur « Allemagne du centre ».
La véritable Allemagne de l’Est, ce sont les territoires perdus en 1945 : Poméranie, Silésie, Prusse orientale. Et si les organisations de réfugiés s’atachent plus
généralement à la Silésie et à la Poméranie (polonaises), c’est que la Prusse
orientale, terre lointaine, est contrôlée au nord par la deuxième puissance
mondiale dont personne ne prévoit alors l’écroulement. Mais avec la réunification, le discours évolue et la question est relancée par l’Association des réfugiés
de Prusse orientale, fondée le 3 octobre 1948, qui n’a jamais admis la cession
de cette région aux Soviétiques et aux Polonais par les Occidentaux à Potsdam
( 17 juillet-2 août 1945), suivie d’un accord du 16 août 1945 entre Moscou et
Varsovie. Ils n’ont pas vraiment pardonné au chancelier Kohl d’avoir reconnu
une fois pour toutes, au lendemain de la chute du Mur, la frontière Oder-Neisse.
À leurs yeux, l’ancienne Prusse orientale reste à reconquérir…
Compromis possible selon eux, devant le fait accompli : la garantie de leurs
droits de minorité et celui de la double nationalité pour les Allemands restés au
pays ; la restitution de leurs biens et le droit au retour pour les réfugiés
[24]. Rien
d’étonnant à ce que l’association insiste, par le truchement de son porte-parole
Wilhelm von Gottberg (élu du 30 octobre au 1
er novembre 1992), sur les appuis
dont elle bénéficie dans les institutions fédérales ; en particulier la Bavière, qui
la « parraine » depuis 1978, se montre – tout régionalisme dès lors mis à part –
à la pointe du combat en matière de revendications nationales hors frontières,
comme en témoigne un entretien des « Prussiens orientaux » avec le ministreprésident Edmund Stoiber le 1
er septembre 1993
[25]. De ce point de vue, le traité
germano-soviétique du 9 novembre 1990 où les parties s’engagent à respecter
sans restriction les frontières européennes ne change rien : l’oblast de Kaliningrad doit faire l’objet d’une négociation
[26].
Ce type de dérive nationaliste, nié par les milieux officiels, attise les
craintes les plus vives à Kaliningrad, car elle légitime le « droit au retour » des
Allemands à Königsberg. Dès l’ouverture des frontières des rumeurs avaient
circulé comme quoi le gouvernement russe aurait offert à Hans-Dietrich
Genscher, ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, de racheter le
territoire de Kaliningrad à un prix avantageux (de 60 à 150 milliards deDM )
[27].
Bonn avait démenti ces rumeurs. C’était l’époque où Friedrich Wilhelm Cristians, de la Deutsche Bank et enfant de Königsberg, bataillait dur pour faire de
la région une « zone franche ». Lors d’une visite à Kaliningrad en 1991, Boris
Eltsine rappelait que cette terre était partie intégrante de la Russie et le resterait,
qu’il n’avait nulle l’intention de la vendre ni de la donner à qui que ce soit.
Rien d’étonnant à cela : pour la Russie et son opinion publique il s’agit
d’abord d’une question de principe, de prestige national ; Kaliningrad est le
dernier symbole de sa victoire sur l’Allemagne, durement payée en 1945, et de
son statut perdu de superpuissance. Mais si cette enclave représente non seulement un enjeu de principe, elle revêt également une grande importance stratégique puisqu’elle abrite des forces navales considérables, notamment dans le
port de Baltijsk (ex-Pillau), et qu’encore en 1990 la base secrète de Sovietsk
(ex-Tilsit) pointait ses missiles nucléaires SS-4 sur les capitales occidentales
[28].
De plus, l’enclave de Kaliningrad est actuellement pour la Russie son seul accès
direct à la mer dans cette partie de la Baltique.
En perdant les républiques baltes, la Russie a perdu un certain nombre de
bases navales pour sa flotte de la Baltique (Klaïpeda en Lituanie, Paldiski et
Tallinn en Estonie, Liepaja, Ventspils et Riga en Lettonie) ainsi que des bases
terrestres, la plus importante étant la station-radar de son système anti-missiles
à Skrunda en Lettonie ; celle-ci, après de difficiles négociations, ayant été définitivement fermée le 31 août 1998
[29]. Dès lors, la Russie ne dispose plus que de
deux bases navales en Baltique : Kronstadt – le port militaire de Saint-Péters-bourg – et Baltijsk. Il n’est donc pas question pour Moscou de renoncer à cette
enclave. En exerçant sa souveraineté sur l’
oblast de Kaliningrad la Russie – ce
qui était encore plus important durant l’affrontement Est-Ouest – contrôle l’accès à une partie de la Baltique et la perte de cette enclave constituerait pour
Moscou l’abandon d’un avantage géostratégique.
Ambitions et inquiétudes lituaniennes et polonaises
Certaines ambitions chez les autres parties en présence dans la région confortent
les expulsés de Prusse orientale et leurs alliés dans leur façon de penser.
Khrouchtchev aurait promis toute la région aux Lituaniens dans les années
cinquante et c’est Vilnius qui la refusa par crainte d’intégrer trop de Russes dans
le pays
[30]. Cependant l’intérêt des indépendantistes lituaniens pour la région,
considérée par la Lituanie comme le « berceau de sa civilisation », s’éveille à
partir des années 1980. Et l’idée courut à Moscou de monnayer la loyauté lituanienne en échange d’avantage de cet ordre. C’eût été le prix à payer par le
Kremlin pour que la Lituanie restât dans l’Union.
Selon l’affirmation d’Algirdas Saugardas, ministre lituanien des Affaires
étrangères de l’époque, la Lituanie n’avait aucune revendication territoriale sur
Kaliningrad et continuait à plaider pour le maintien du statu quo conformément
aux accords d’Helsinki sur la sécurité en Europe. Cependant Vidmantas Povilionis, ancien parlementaire, confiait en 1991 que « des revendications territoriales lituaniennes sur Kaliningrad pourraient surgir si d’autres pays limitrophes
venaient à réclamer cette zone ». Le président Vytautas Landsbergis ne décla-rait-il pas début 1990 qu’en cas d’une éventuelle dislocation de l’URSS la région,
séparée de l’Union soviétique par la Lituanie, aurait le choix entre Vilnius et
Varsovie et opterait pour Vilnius.
Le journal Klaipeda réclame également le « rattachement » de la Prusse
orientale à la Lituanie pour raisons de sécurité. Le « Comité de la Petite Lituanie » exige au moins le nord de l’oblast entre Niemen (Memel) et Deima
(Deime) au nom du droit « ethnique » et « historique ». Vytautas Landsbergis
reprendra ce thème en fervrier 1992 avec une infinie discrétion. Propos confirmés par le vainqueur ex-communiste aux élections d’octobre-novembre 1992,
Algirdas Brazauskas, lui-même hostile au projet.
Vilnius est naturellement hostile à toute velléité polonaise d’expansion dans
la région. Vidmantas Povilionis indiquait que les nationalistes polonais ont des
solutions toutes prêtes : des projets de redécoupage de l’ancienne Prusse orientale
envisageant une quadripartition de la région de Kaliningrad entre la Pologne, la
Lituanie, la Biélorussie et l’Ukraine (!). Résultat : la Russie y perdrait son enclave
et la Pologne se taillerait la part du lion en prolongeant ses côtes sur la Baltique
jusqu’à Zelenogradsk
[31].
Mais les Lituaniens redoutent surtout que les Russes ne bradent Kaliningrad
à l’Allemagne, comme s’en ouvre publiquement l’ambassadeur Stasys Losoraitis à Washington
[32] ou Povilionis, ancien membre de la commission des Affaires
étrangères du Parlement soviétique : « La Russie est imprévisible. D’ailleurs, les
Russes sont habitués à vendre puisqu’ils ont cédé une partie de la Lituanie aux
Allemands pour 33 millions de marks-or lors du pacte Molotov-Ribbentrop » .
Et il ajoute : « quant aux Allemands, ils ne vont pas se contenter de dominer la
zone franche de Kaliningrad mais certainement l’élargir à la Pologne ; ils
peuvent tout acheter dans la région et restent très intéressés par notre port de
Klaïpeda, leur ancienne Memel
[33]. »
Au sud, les autorités polonaises ne sont pas loin de partager les mêmes
inquiétudes à l’égard de l’Allemagne unifiée. Lech Wa∏´sa qui s’était déjà ému
des risques de germanisation de l’économie polonaise ne déclare-t-il pas encore
en 1994 qu’un processus de colonisation (entre autre) économique serait en
cours dans l’oblast, qu’il en ignore les acteurs et qu’il s’agit là d’une dynamique
très dangereuse
[34] ? Dans ce contexte les craintes les plus persistantes accompagnent l’implantation d’Allemands d’ex-Union soviétique dans la région de Kaliningrad. Ces derniers sont perçus par l’opinion publique polonaise comme une
« cinquième colonne » et leur présence au nord de la Pologne, à quelques kilomètres de Gdansk, est ressentie comme un nouvel « encerclement » allemand.
Une prise en tenaille qui fut toujours dans l’histoire le prélude au démembrement du pays ou à son annexion. S’agit-il simplement d’une première étape
avant l’émigration vers l’Allemagne ou bien veut-on fonder une République
allemande autonome au nord de la Pologne avec le consentement des autorités
soviétiques ? Comme le rappelle l’historien Jerzy Kloczowski, « chaque fois
que l’Allemagne et la Russie ont pactisé depuis le XVII
e siècle, c’était contre la
Pologne. Les motifs du premier partage de la Pologne de 1772 ou de l’annexion
du corridor de Dantzig par Hitler en septembre 1939 ont toujours été les
mêmes : relier la Prusse orientale au reste de l’Allemagne
[35]. » Pour Janusz
Reiter, ambassadeur en RFA, comme pour Jersy Kloczowski, toute action allemande en Prusse orientale, c’est l’actualisation de la
Geopolitik et des aventures
du passé
[36].
Dans pareil contexte, Varsovie accepterait de céder aux Lituaniens Sovietsk
(Tilsit) et Neman (Ragnit) au nord. Les « Prussiens orientaux » ajoutant curieusement Znamensk (Wehlau), à l’ouest de Kaliningrad, en « zone polonaise »
(mais Varsovie réclame parallèlement, comme le remarquent ses protagonistes
allemands, l’intégration à l’UE et à l’OTAN )
[37]. D’ailleurs, explique l’économiste
W∏odzimierz Bojarski, la Pologne trouverait en Prusse orientale un juste
dédommagement aux graves préjudices subis par les Polonais rapatriés de l’Est
annexé par les Soviétiques en 1945
[38]. Le président lituanien nouvellement élu,
Valdas Adamkus, affirmant à l’occasion de son voyage en Pologne en mars 1998
que Kaliningrad reste un problème international. Et Moscou protestant vivement contre cette déclaration.
Autre embarras des Polonais : la question de la « cohabitation » dans cette
région avec une présence militaire russe particulièrement importante. En effet la
Pologne est manifestement inquiète, comme l’indique fin 1992 son ministre de
la Défense Janusz Onyszkiewicz, de la disproportion entre les besoins militaires
de la Russie et la formidable fortification de Kaliningrad. Avec une interrogation particulière sur le nucléaire éventuel qui fait retour deux fois l’an à partir
de 1993. Comme en 2001 avec une acuité particulière dans la presse polonaise
qui commente largement un article du Washington Times de début janvier
faisant état d’armes nucléaires tactiques. Des hommes politiques en vue et des
observateurs étrangers s’expriment à la télévision et à la radio. On ne peut naturellement exclure une ultime manifestation de ce que le publiciste Marek Beilin
nomme les « éternelles obsessions de la Pologne », mais il est clair que cette
fois-ci le mouvement a trouvé un soutien dans la société et au gouvernement.
Les autorités polonaises ont même décalré qu’elles souhaitaient une inspection internationale pour établir la vérité. Parmi les observateurs polonais différentes rumeurs circulent alors. On parle d’un « jeu de la Russie » qui voulait
ainsi résister à l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. N’y a-t-il pas là aussi une
« manœuvre des cercles ultra-conservateurs des États-Unis » désireux de rappeler aux alliés européens qui est l’acteur principal de l’OTAN et qui répond plus
que tout autre de la sécurité de l’Europe. Certains imaginent même une
« tactique conjointe des États-Unis et de la Pologne » à la veille du contrôle sur
l’accord de la réduction des armements à Kaliningrad. Une sorte de pression sur
Moscou pour que des inspecteurs internationaux puissent se présenter là où ils
ne le pouvaient pas jusqu’ici, par exemple sur les bases navales
[39]. Pour
mémoire, Baltijsk se trouve à 200 kilomètres à l’ouest de Varsovie. la ville était
encore fermée en 1994 et le reste aux étrangers et ressortissants de la CEI (sauf
la Biélorussie)
[40].
Comme l’indiquait Zbignew Brzezinski, une présence du nucléaire à Kaliningrad importe peu à la Pologne ou aux pays scandinaves de toute façon accessibles aux fusées de moyenne portée que les Russes peuvent installer par
exemple même à Smolensk ; plutôt qu’à la Pologne, membre de l’OTAN, c’était
à la Lituanie, à la Lettonie et à l’Estonie de s’inquiéter d’une semblable violation de l’accord sur la non-prolifération d’armes nucléaires autour de la
Baltique.
Une vague de protestations monte du même coup en Pologne. Manifestations de jeunes à Olsztyn, centre administratif proche de Kaliningrad, comme à
Varsovie et Poznan devant les représentations de la Russie. Une crise entretenue
par des photos par satellites. Tout cela malgré des déclarations isolées au ministère des Affaires étrangères où on appelait à plus de prudence. En un mot : le
dégel fragile après la visite en Pologne du ministre des Affaires étrangères russe
Igor Ivanov menace d’être remis en question.
Douches froides : les États-Unis ne soutiennent pas l’initiative polonaise
relative à l’« inspection internationale » ; Bruxelles déclarant que l’OTAN ne
disposait pas d’informations fiables, qu’il importe en la matière de se fier aux
autorités russe. Même si du point de vue polonais l’OTAN connaît la vérité, mais
ne veut pas compromettre ses relations avec la Russie. Autre explication plausible, cependant, le journaliste Bill Herz, auteur de l’article, est un proche des
républicains qui accusent depuis longtemps Maison-Blanche d’avoir perdu le
contrôle des événements en Russie et d’avoir essuyé un fiasco dans les négociations sur les armes nucléaires.
Une majorité écrasante de députés polonais, notamment de l’Union des
forces de la gauche démocratique, se prononce contre l’envoi de questions
écrites à la Douma. Le journaliste Pavel Vronski estimant qu’un journal américain de second plan n’avait pas à déclencher une vague anti-russe en Pologne
[41].
Deuxième moitié de janvier 2002 : Vladimir Poutine fait une visite, la première
d’un chef d’État russe depuis huit ans, en Pologne… L’enclave de Kaliningrad
comptera parmi les sujets d’entretien.
Kaliningrad – une zone franche ?
En 1991 Moscou avait décidé la création d’une zone franche, ce qui devait
réjouir les Allemands, puisque l’un des promoteurs du projet n’était autre que
Friedrich Wilhelm Christians, président du conseil de surveillance de la
Deutsche Bank. Kaliningrad représentant pour le capital allemand une excellente tête de pont en direction du marché soviétique.
Selon Christians, cette zone, rebaptisée par lui « région industrielle balte
K » en 1989, allait s’intégrer dans un vaste plan de développement permettant
d’acheminer les ressources naturelles de la presqu’île de Kola vers la Communauté européenne. Il affirmait qu’il n’avait aucune intention « de germaniser ce
territoire mais plutôt de l’internationaliser » : « Un peu à la manière de l’Alsace
et de Strasbourg. Une province, aujourd’hui française, où l’Allemagne a ses
plus gros investissements, tandis que Strasbourg est devenue européenne
[42]. »
Exonérations fiscales et possibilité de rapatriement des capitaux devaient attirer
les firmes étrangères et faire de ce port délabré un « Hong-Kongsur Baltique ».
Les douanes russes indiquent pour la deuxième moitié des années 1990 plus de
900 entreprises russo-allemandes ou russo-polonaises et 500 entreprises purement étrangères dans leur majorité allemandes à Kaliningrad. Les Allemands
forment 40 %, contre 20 % aux Polonais, de tous les investissements étrangers.
L’Allemagne et la Pologne intensifient leur expansion économique dans l’enclave
[43].
Les Russes envisagent avec effroi une regermanisation rapide et l’asservissement économique à la puissante Allemagne. Pour Alexeï Soulatskov, il ne
s’agit pas d’un « pragmatisme charitable des Occidentaux » aux fins de rapprocher les forces de l’OTAN des frontières de la CEI, mais « d’avancées économiques très serieuses et calculées, dans toute une série de pays ayant des intérêts à Kaliningrad et qui veulent se partager le gâteau contre une portion
congrue à l’indolent ours russe ». « Que d’appétits pour un morceau de
Russie ! » s’insurge-t-il. La journaliste Lydia Malach lance elle aussi un cri de
détresse avec son article paru dans
Megapolis-Express : « Russie, ohé ! Kaliningrad meurt. Echec d’un demi-siècle de colonisation », reprochant au gouvernement russe d’avoir par son inertie précipité la dégradation de la région, la
menant ainsi à sa perte
[44].
Ceci alors que la RFA n’y a pas d’ambition particulière, que la présence de
l’Allemagne y est mineure : quelques sociétés, une chambre de commerce
russo-allemande, pas même de consulat général, le gouvernement russe ayant
fait obstacle ; pour obtenir un visa, les habitants doivent donc se rendre à l’ambassade d’Allemagne à Moscou. Il reste cependant vrai, proclament à l’unisson
Lydia Malach et Alexeï Soulatskov, qu’« une expansion silencieuse, une pénétration incessante sont à l’œuvre dans la partie balte de la Russie » : évincement
de la religion orthodoxe et progression du catholicisme comme du protestantisme ; croissance du capital allemand dans l’économie via les entreprises
mixtes; subsides du ministère de l’Intérieur qui ont servi à construire la Maison
russo-allemande de Kaliningrad et porté l’aide humanitaire de l’Allemagne ».
Mais « l’indolent ours russe » ne dort que d’un œil. Par crainte que l’Allemagne qui « réunit sans coup férir ses terres » ne décrète un Anschluss économique sur l’enclave, le président russe décide d’abolir la zone franche. L’oukase
de Boris Eltsine du 6 mars 1995, proclamé à la surprise générale, refroidit les
ardeurs des firmes étrangères. Un choc : tous les avantages douaniers et fiscaux
dont elles bénéficiaient sont annulés du jour au lendemain. En l’espace d’un
mois les prix augmentent de 100 % ! Le chiffre d’affaire des firmes occidentales
chute et nombreuses sont celles qui plient bagage.
Cependant, les Russes ont trop besoin du capital allemand pour se payer le
luxe de décourager ces entreprises. Début 1996 : nouveau rebondissement. Une
loi transformant la région en zone économique préférentielle est votée par la
Douma. Avec en parallèle quelques garde-fous immédiats. C’est l’élargissement
de l’OTAN aux républiques baltes qui inquiète à ce moment le plus Moscou, car
en cas d’adhésion de la Lituanie, Kaliningrad serait purement et simplement
« encerclée » par une alliance toujours perçue comme au moins potentiellement
hostile, même si la Russie et l’OTAN ont récemment procédé à un rapprochement
spectaculaire. Érection d’une statue de bronze représentant du jeune et vaillant
général Mikhaïl Koutouzov qui avait précisément reçu après la débâcle de
Napoléon le serment de fidélité des doyens de Prusse orientale ! Une allégorie
assez transparente ! En somme un avertissement aux « généraux du bloc atlantique » et à tous ceux qui essayent de « troubler la paix » sur les rives de la
Baltique russe. Puis c’est l’adoption en 1996 d’un arrêté « sur la défense de la
langue russe sur le territoire de Kaliningrad » qui interdit l’utilisation des
anciens toponymes allemands
[45]. Ceci pour répondre à ceux qui « éditent en
masse des cartes de l’ancienne Prusse orientale », comme s’en plaint Lydia
Malach. Le nom même de l’enclave étant un enjeu géopolitique. Désormais les
Geschäftsmeister allemands, s’ils veulent que leurs affaires prospèrent, doivent
se garder d’oublier l’Histoire et éviter de prononcer Königsberg à la place de
Kaliningrad. Il n’est donc pas question pour les Russes de redonner à la ville son
ancien nom : Königsberg étant trop porteur d’histoire, et d’une histoire cruelle,
pour les Russes mais aussi pour les Polonais. La seule perspective de fêter, en
2004, le 750
e anniversaire de la fondation de Königsberg suscite des polémiques.
Kaliningrad et l’Union européenne :
une politique de « discrimination » par l’UE
Au fur et à mesure que les pays de l’Est se rapprochent de l’Union européenne,
la région de Kaliningrad gagne en importance. L’entrée prochaine de la Pologne
et de la Lituanie ( 2004) dans l’Union oblige ces pays à sécuriser leur frontière
orientale pour la rendre notamment moins perméable à l’immigration clandestine. La question du régime des visas pour les habitants de Kaliningrad devenant
de plus en plus épineuse. Alors que les voisins lituaniens et polonais mettent la
main aux derniers préparatifs de leur entrée dans l’Union européenne, l’enclave
russe craint l’isolement dans lequel l’élargissement de l’Union pourrait la plonger. D’où l’acuité particulière du débat de juin 2002 entre la Russie et l’Union
européenne à propos des visas.
Lors du sommet russo-européen précédent, puis devant les chefs de gouvernement des pays de la Baltique, réunis le 10 juin 2002 à Saint-Pétersbourg, le
président Vladimir Poutine tape du poing sur la table. Moscou refuse catégoriquement l’intention européenne d’imposer des visas de transit et exige la libre
circulation des citoyens russes entre Kaliningrad et la Russie, si besoin par un
corridor. En revanche les pays de l’UE ne sont nullement enthousiasmés par
l’idée d’un « corridor » permettant aux ressortissants russes de circuler. Les
Européens redoutent que ces revendications russes n’ouvrent une brèche dans
leur système de sécurité aux frontières extérieures de l’Union, mais ils sont
partagés sur les concessions à faire.
L’enjeu, pour le président russe, est d’importance, comme en témoignent les
réactions de la Douma. Indignée par les obstacles à la liberté de mouvement
qu’érigeait la « bureaucratie européenne », celle-ci adopte le 19 juin, à l’unanimité, une motion de mise en garde. La chambre basse du parlement russe dénonçant une politique de « discrimination » envers les habitants de l’enclave de
Kaliningrad. La veille, plusieurs députés communistes et pro-Kremlin avaient
déclarer préparer un projet de loi contestant le pacte germano-soviétique de
1939 qui permettait le transfert de Vilnius de la Pologne à la Lituanie
[46].
Sur place, même si Bruxelles et les pays voisins promettaient un prix abordable et une procédure simplifiée pour le visa, l’incertitude demeure. Les habitants de l’enclave ressentent de plus en plus « l’isolement (à venir) de la
région ». Alors qu’ils traversent facilement la Pologne et la Lituanie pour se
rendre en Russie continentale et effectuent chaque année quelque neuf millions
de passages à travers les frontières, ils s’inquiètent des changements qu’entraînera l’entrée de la Pologne et de la Lituanie dans l’Union. « Pourquoi devrons-nous faire la queue devant un consulat étranger pour nous rendre en Russie,
dans notre propre pays ?», s’interrogent-ils. Andreï Vinogradov, député d’Unité
(la formation du président Poutine) à la Douma locale estime que l’administration locale n’est pas en état de délivrer plus de 50 000 passeports par an pour
l’étranger. Et l’avion n’est pas accessible à tous : le billet coûte 35 000 roubles,
c’est-à-dire une fois et demie le salaire moyen.
Mieux, les Russes craignent que l’introduction du visa de transit n’entraîne
le « détachement » de l’enclave et la formation d’un « Berlin-ouest avec signes
inversés ». L’incertitude et l’amertume font ressurgir les fantômes du passé. Des
vétérans de la grande guerre patriotique se disant prêts, lors d’une récente émission de la radio locale, à « remonter sur les chars » en cas de besoin.
La réaction de Moscou laisse perplexe la Lituanie qui est la première à
souhaiter une meilleure intégration de l’enclave. En 2001, ce pays a exporté
pour 103 millions de dollars de marchandises vers Kaliningrad. D’après Giedris
Cekuolis, vice-ministre des Affaires étrangères, la Lituanie incite depuis déjà
quatre ans Moscou et Kaliningrad à se préparer aux visas. Lioudmila Zelinskaïa,
députée à la Douma de Kaliningrad, qui rêve comme beaucoup d’autres « d’un
statut particulier » permettant une intégration régionale accrue, confirme que
Moscou, avertie depuis des années par l’UE, est restée immobile. Dès janvier
2001, la Commission européenne publie un document de réflexion concernant
l’enclave, évoquant les divers points liés à l’élargissement de l’UE.
Des réflexions qui sont présentées aux autorités russes par Chris Patten et
Anna Lindh, ministre suédoise des Affaires étrangères, au cours de leur visite à
Moscou et Kaliningrad, en février 2001. Selon le commissaire européen chargé
des Relations extérieures, « elles avaient été bien perçues à Moscou ». Le
gouvernement russe organisant un débat spécifique. Et la zone économique
spéciale de Kaliningrad étant prorogée de dix ans avec des mesures pour y aider
les entreprises, développer les transports locaux et étoffer les infrastructures
dans les secteurs de l’énergie et des télécommunications. De même en avril
lorsque les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réunissent à Luxembourg
pour examiner la dimension septentrionale de leur politique
[47].
Mais, affirme l’observateur Mikhaïl Vinogradov, Moscou ne se souciait
guère jusqu’en 2001 du destin de l’enclave et chassait toutes les mauvaises
pensées relatives au changement de situation qui pourrait survenir après l’adhésion des pays baltes à l’UE. Quand le Kremlin décide de s’occuper sérieusement
du problème il est déjà trop tard
[48]. C’est à cette date que le président Poutine
commence de mettre en garde tous ceux qui rêvent de l’autonomie de la région.
Toute « velléité séparatiste » étant désormais sévèrement critiquée par Moscou.
Le représentant de l’administration du président, dans une interview à l’agence
de presse
Novosti, réfute en février 2001 les rumeurs de changement de statut
qui courent après la visite des hôtes européens : le Kremlin prévoit « le renforcement de l’État et du contrôle fédéral dans la région, y compris sur la coopération avec les pays européens ». Ce « partisan pur et dur de l’État » se déclare
opposé à une large autonomie ; il accorde sa confiance au gouverneur, l’amiral
Vladimir Egorov, nommé à ce poste en 2001 et considéré lui aussi comme
« étatiste »
[49]. Même si la région s’éloigne, faute de volonté de l’intégrer plus
avant dans l’économie russe, de la Russie
[50].
Les négociations engagées entre l’Union européenne et la Russie sur l’accès à Kaliningrad semblent du même coup dans l’impasse. C’est à Copenhague
que le prochain sommet de l’UE doit traiter la question le 11 novembre 2002. Le
27 août 2002, Vladimir Poutine, pressé par le temps, propose aux chefs des
gouvernements européens d’envisager un régime sans visas entre l’UE et la
Russie à travers une inclusion de la Fédération russe dans la zone de Schengen.
Il nomme parallèlement Dmitriï Rogozine au poste d’émissaire spécial du président sur la question
[51].
Le 26 septembre, c’est la Lituanie qui, piaffant d’impatience, revendique
son rôle de garde-frontière de l’Union. Elle dénonce les accords signés précédemment avec la Russie et la Biélorussie : l’obtention simplifiée des visas pour
les Russes se dirigeant vers Kaliningrad à travers la Lituanie par voie de chemin
de fer sera supprimée à partir de janvier 2003 ; de même à partir du 1
er juillet
pour le transit en voiture. Le représentant du ministère des Affaires étrangères
de la Russie estimant que cette décision était contraire aux règles de bon voisinage et de coopération réciproque entre la Russie et la Lituanie
[52].
Certains politologues russes affirment que le Kremlin, fort de l’appui de
Washington maintenant son allié dans la coalition antiterroriste, pourrait mener
à l’égard des pays européens une politique plus dure, coupant court à toutes les
tentatives de l’UE de remettre en question le statut actuel de la région de Kaliningrad. D’autres affirment que Tony Blair, en visite à Moscou les 10 et
11 octobre, veut jouer sur Kaliningrad pour amener la Russie à plus de
souplesse sur l’Irak. Ceci bien que le président russe ait déclaré à des journalistes qu’il n’avait pas convié le Britannique à un « bazar oriental ».
La question de Kaliningrad est réglée lors du dixième sommet russo~européen le 11 novembre 2002 non pas à Copenhague, comme c’était prévu, mais à
Bruxelles
[53] : les Russes voulant quitter l’enclave ou s’y rendre n’auront pas
besoin d’un visa pour traverser la Lituanie ou la Pologne qui vont faire partie de
l’espace Schengen, mais devront être munis à partir du 1
er juillet 2003 d’un
« document de transit facilité » (FDT ). Les passeports russes suffiront jusqu’en
2004 pour obtenir un FDT, mais ils devront – concession donc temporaire – être
remplacés au-delà par des passeports internationaux. D’ailleurs, la déclaration
en 15 points finalement adoptée et concernant l’enclave simplifie seulement le
déplacement en train. Veut-on utiliser un autre moyen de transport pour traverser la Lituanie il faudra être muni d’un visa « normal » et s’adresser à cette fin
au consulat lituanien. En outre la gratuité du FDT n’est envisagée que pour les
jeunes.
En conclusion : les concessions obtenues par Moscou sont mineures ; les
Russes ont échoué dans leur exigence principale – la libre circulation entre Kaliningrad et la « grande terre ». Un compromis accepté par le président russe
comme prix à payer pour la discrétion européenne sur la Tchétchénie. L’UE, de
son côté, a préféré ne pas se quereller avec Poutine car ce dernier avait le
pouvoir de bloquer l’élargissement de l’Europe en refusant un accord sur Kaliningrad, un différend qui empoisonne depuis des années les relations bilatérales.
Il est peu probable que le président russe qui donne priorité à une neutralité des
Européens dans le conflit tchétchène continue l’offensive sur ce front.
[1]
Pavel Polian, « Ostarbeitery i vestarbeitery »,
Russkaja mysl, n° 4285,23-29 septembre
1999, p. 18.
[2]
Hubertus Neuschäfer,
Das « Königsberger Gebiet ». Die Entwicklung des Königsberger
Gebietes nach 1945 im Rahmen der baltischen Region im Vergleich mit Nord-Ostpreussen
der Vorkriegszeit, Sönksen, Plön, 1991, p. 142.
[3]
PascaleHugues,
Le bonheur allemand, Paris, Le Seuil, 1998, p. 184.
[4]
LydiaMala‰, « Der’mo na mogile Kanta » dans
Megapolis-Express, n° 23,14-20 juin
1995.
[5]
Ibid, p. 7.
[6]
Ces derniers furent déportés dans leur totalité (plus d’un million) en 1941 à partir de toute
l’Union soviétique, dont une grande majorité de la Volga, vers le Kazakhstan, la Kirghizie et
la Sibérie comme « peuple suspect ». Jusqu’en 1955 ils étaient placés sous ce qu’on appelait
le « régime de peuplement spécial », déchus de leurs droits civiques et politiques. La République autonome des Allemands de la Volga fut dissoute. Cependant ni l’abrogation du
régime de peuplement spécial, ni la réhabilitation partielle en 1964 ne leur permirent de revenir dans leurs anciens habitats. Dans la deuxième moitié des années 80, profitant du souffle
novateur de la politique instaurée par Gorbatchev, ces oubliés de l’histoire ont commencé à
émigrer en masse vers l’Allemagne. Cette dernière s’engageait à accueillir ses « parents de
l’Est par le sang » au nombre de 220 000 par an jusqu’en 2011. Cependant, après avoir évalué
les « lourdes charges » que ces
Spätaussiedler (les Allemands de souche arrivés tardivement)
représenteraient, la RFA a décidé de stopper le flux migratoire en instaurant des tests linguistiques pour les candidats au grand retour – une épreuve que beaucoup ne parviennent pas à
surmonter. Le rétablissement de la République autonome des Allemands de la Volga reste en
suspens ; quant aux deux districts allemands créés en Sibérie au début des années 90, rares
demeurent les Allemands qui désirent s’y établir. De 1986 à 1996 plus de 700 000 Allemands
ont quitté le Kazakhstan. Actuellement la communauté allemande du Kazakhstan compte
quelque 300 000 personnes. Cf. Alicheva-Himy, B.
Les Allemands et la langue allemande au
Kazakhstan, Thèse de doctorat, Paris X-Nanterre, 2000.
[7]
Ansgar Graw, « Wieder deutsche Bürger in Königsberg »,
Das Ostpreussenblatt, 3 mars
1990, p. 1.
[8]
Peter Fischer, « Jelzin spielt die Königsberger Karte »,
Das Ostpreussenblatt,
14 septembre 1991 , p. 1.
[9]
Heinrich Groth, « Der Traum ist aus »,
ibid., p. 33.
[10]
Wilhelm Von Gottberg, « Zusammenarbeit angeboten »,
Das Ostpreussenblatt, 17 août
1991, p. 1.
[11]
P. M., « Freier Zuzug für Russlanddeutsche »,
Das Ostpreussenblatt, 17 août 1991, p. 1.
[12]
Königsberg morgen…,
op. cit., p. 187.
[13]
Ansgar Graw, « Jetzt ist Bonn am Zug »,
Das Ostpreussenblatt, 21 mars 1992 , p 1.
[14]
Erlends Calabuig, « Quand les Allemands retournent à Kaliningrad-Königsberg »,
Le
Monde diplomatique, août 1991, p. 17.
[15]
Andrej Triller, « Nas po-prejnemou vod’at za nos… »,
Nemeckaja gazeta, 27 janvier
1996.
[16]
Neues Leben, n° 26,30 juin 1993, S. 2.
[17]
AndrejTriller, « Na pomo‰ã nadejs’a… »,
Nemeckaja gazeta, supplément russe à la
Deutsche Allgemeine Zeitung, n° 5 ( 6 842), 3 février 1996, p. 6.
[19]
Renate Marsch, « Behutsame Bonner Politik im Gebiet von Königsberg »,
Deutsche
Allgemeine Zeitung, 8 juin 1996, n° 23 ( 6860), p. 2.
[20]
IvanSartisson, « âego je khotel poslanec “Svobody”»,
Nemeckaja gazeta, 27 janvier
1996, n° 4 ( 6841), p. 6.
[21]
AndrejTriller, « Nas po-prejnemy vod’at za nos… »,
Nemeckaja gazeta, 27 janvier 1996,
n° 4 ( 6 841), p. 6.
[22]
AleksejSoulatkov, « E‰tãe raz o “kaliningradskom variante” »,
Deutsche Allgemeine
Zeitung, 3 février 1996, n° 5( 6 842), p. 6.
[23]
Ansgar Graw, « Der Osten wartet. Warum die Geschichte Schlussstriche nicht akzeptiert »,
Das Ostpreussenblatt, 18 mai 1991, p. 3.
[24]
« Aufrecht die neuen Aufgaben angehen ! »,
Das Ostpreussenblatt, 27 avril 1991, p. 1.
[25]
« “Volle Unterstützung” bleibt erhalten »,
Das Ostpreussenblatt, 25 septembre 1993,
p. 2.
[26]
MichelKorinman, « De Kaliningrad à Königsberg – En attendant Kant »,
Les fractures
de l’Occident, Paris, La Découverte, 1994, p. 196-214.
[27]
Hans Heckel, « Bonn bestreitet Verhandlungen. Aussenamtssprecher will nichts von
Moskauer Verkaufsangebot wissen »,
Das Ostpreussenblatt, 25 mai 1992, p. 2.
[28]
Le Monde, 27 juillet 1990.
[29]
Jean-Christophe Romer,
Géopolitique de la Russie, Paris. Economica. 1999, p. 50.
[30]
Wielfried Böhm, Ansgar Graw,
Königsberg morgen Luxemburg an der Ostsee, Mut-Verlag, Asendorf, 1993, p. 83.
[31]
Peter Fischer, « Die polnischen Teilungspläne »,
Das Ostpreussenblatt, 30 mai 1992, p. 1.
Il s’agit d’esquisses évidemment non authentifiées, produites par le ministère des Affaires
étrangères polonais. Elles auraient été communiquées à la presse par Vidmantas Povilionis,
alors président de la commission parlementaire aux Affaires étrangères à Vilnius.
[32]
H.W., « Nur Plaudereien eines Botschafters ?»,
Das Ostpreussenblatt, 14 mars 1992,
p. 1.
[33]
Erlends Calabuig,
op. cit., p. 17.
[34]
Interview de Lech Wa∏´sa,
Moskovskoe Novosti, 27 mars 1994, p. 11.
[35]
Erlends Calabuig,
ibid., p. 17.
[36]
Peter Fischer, « Endlich deutschen Standort benennen. Die Aussenpolitik muss auf
auswärtige Ziele reagieren »,
Das Ostpreussenblatt, 19 octobre 1991, p. 1.
[37]
Peter Fischer, « Königsberg an Polen ? Dokumente entlarven Warschaus Absichten in
Ostpreussen »,
Das Ostpreussenblatt, 21 novembre 1992, p. 10.
[38]
« Königsberg morgen… »,
op. cit., p. 154.
[39]
SemienBukãin, « Est li jadernoje oruÏje pod Kaliningradom ? Bespokostvo i spory v
Pol‰e »,
Russkaja mysl, 18-24 janvier 2001, n° 4349, p. 7.
[40]
Vadim Reãkalov, « zapi‰ite men’a russkoj »,
Moskovskoe novosti, n° 40,15-21 octobre
2002, p. 3.
[41]
Semien Bukãin,
op. cit., p. 7.
[42]
Wilhelm Christians,
Paths to Russia : From War to Peace, MacMillan, New-York, 1990.
[43]
LydiaMala‰,
op. cit.,
Kaliningradskaja pravda, 25 juin 1995;
Nemeckaja gazeta, n° 261,
3 février 1996, p. 5.
[45]
Renate Marsch,
op. cit., p. 2.
[46]
MarieJégo, « La Russie refuse de voir Kaliningrad isolée dans l’Europe »,
Le Monde,
21 juin 2002.
[47]
Chris Patten, « Kaliningrad et l’Europe élargie »,
Libération, 8-9 avril 2001.
[48]
MikhailVinogradov, « Kaliningradskaja lovu‰ka »,
Russkaja mysl, n° 4432,21-27 novembre 2002, p. 4.
[49]
Semien Bukãin,
op. cit., p. 7.
[50]
MikhailVinogradov, « Kaliningradskaja oblast : po puti Zapadnogo Berlina ?»
Russkaja
mysl, n° 4414,20-26 juin 2002.
[51]
Mikhail Vinogradov, « Spory o buduchtchem Kaliningradskoj oblasti »,
Russkaja mysl,
n° 4421,5-11 septembre 2002, p. 2 pour les critiques de Valerij Oustiugov, membre du
Conseil de la Fédération représentant Kaliningrad et démissionnaire de la chambre haute du
parlement.
[52]
« Vizovij konflikt Rissii i Litvy »,
Russkaja mysl, n° 4425,3-9 octobre 2002.
[53]
Lorent Zecchini, « La Tchétchénie, grande oubliée du sommet UE-Russie »,
Le Monde,
13 novembre 2002, p. 6 ; voir aussi Jean Quatremer, « Les Européens muets devant
Poutine »,
Libération, 12 novembre 2002, p. 2. Le « facteur tchétchène » a influencé le déplacement urgent et sans précédent du sommet de Copenhague à Bruxelles pour éluder les
menaces russes de boycottage. On note que la Russie a exigé que le Danemark interdise fin
octobre un « congrès mondial » de l’opposition tchétchène se tenant quelques jours après la
prise d’otage de Moscou, ce que Anders Fogh Rasmussen, Premier ministre danois, a refusé
en arguant de la liberté de parole et de rassemblement.