Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201705
320 pages

p. 13 à 15
doi: 10.3917/oute.004.0013

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no 4 2003/3

2003 Outre - Terre

Entretien avec Evgenyi Primakov

Ancien Premier Ministre russe

Outre-Terre : Comment expliquer le succès de Vladimir Poutine ?
Evgenyi Primakov : Comme en attestent en permanence de très bons sondages, une majorité de la population soutient le président Poutine. Le public voit en lui un homme qui s’efforce de défendre vraiment les intérêts nationaux de la Russie sur la scène internationale, tout en évitant des relations conflictuelles avec des États dont les intérêts ne coïncident pas avec les nôtres. Pour parler de stratégie, il semble qu’il y ait actuellement de larges convergences entre plusieurs États, l’une d’elles tendant à la liquidation du terrorisme international.
Au plan intérieur, Poutine mène un politique de réformes, mais sans précipiter le pays dans l’économie de marché censée soi-disant tout résoudre. Il est partisan, à ce que l’on peut observer, d’une économie sociale où l’action de l’État reste indispensable.
Pareille unité d’objectif entre les politiques intérieure et extérieure, axée sur les besoins de la population, assure au président un ferme soutien parmi les Russes. Il y a bien sûr des gens qui ne sont pour une raison ou une autre pas satisfaits de cette politique, mais ils sont clairement en minorité.
Outre-Terre : Où va l’Occident ?
E.P. : Il est évident que des processus tels que la mondialisation des entreprises ou l’intégration régionale se poursuivent et qu’un rapprochement économique se produit entre des États que l’on regroupe habituellement sous le vocable d’« Occident ». Même s’il y a, toujours économiquement, des différences, et souvent des contradictions entre eux, ce n’est pas le bout du monde. On voit en revanche se dessiner des approches variables quant aux événements internationaux et les méthodes adoptées pour garantir la sécurité. Les États-Unis n’ont pas renoncé, même après le 11 septembre, à une résolution de leur seul fait des problèmes internationaux, à l’unilatéralisme qui s’illustre dans la nouvelle doctrine stratégique fondée sur la préparation et l’application de frappes préventives. Une doctrine qui prévoit le possible recours à la force des États-Unis contre n’importe quel pays considéré comme une menace potentielle pour leur sécurité, indépendamment des appréciations et décisions du Conseil de sécurité de l’ONU. Les États-Unis ont déjà dénoncé unilatéralement le traité ABM et commencé à développer un système propre de défense antimissiles. Sont répandues aux États-Unis et hors des États-Unis, devant la mise en place de cette politique, des opinions particulièrement dangereuses quant à la nécessité pour tous les partenaires de rester dans le sillage américain : quiconque n’est pas avec nous est contre nous ; ceci indépendamment de la manière dont le partenaire évalue la situation.
Les États-Unis se préparent, sans aucune justification réelle, à frapper l’Irak. Sans se fonder sur les résultats d’inspection de sites douteux par l’ONU, mais à partir d’évaluations subjectives.
Je ne sais pas si l’unilatéralisme a entièrement triomphé, les États-Unis ayant pris depuis le 11 septembre quelques distances par rapport à cette doctrine. La réponse à votre question reste fonction d’une alternative : ou bien l’unilatéralisme l’emportera aux États-Unis, ou bien l’ordre mondial restera fondé sur la charte de l’ONU et sur les décisions collectives adoptées internationalement.
Outre-Terre : Y a-t-il en Russie un lobby pro-américain ?
E. P. : Il y en a un, mais je doute qu’il ait de l’importance ou la capacité de définir une politique pour la Fédération de Russie.
Outre-Terre : Quel avenir pour le fédéralisme russe ?
E. P. : Vous posez là une question très importante. Si la Russie veut survivre et exister en tant que grande puissance, il lui faudra élargir son fédéralisme. Un retour en arrière en direction d’un gouvernement unifié est impossible. Il est en même temps évident que les développements à venir de ce fédéralisme, avec des droits de plus en plus larges aux partenaires de la Fédération en matière d’économie, ne doit en aucune manière conduire à un nivellement du pouvoir du Centre.
Outre-Terre : L’Asie centrale pourrait-elle devenir pour la Russie l’équivalent de l’Amérique latine pour les États-Unis ?
E. P. : L’Asie centrale, soit les anciennes républiques centre-asiatiques de l’Union soviétique, s’incarne actuellement dans une série d’États indépendants. Enfreindre cette indépendance serait très dommageable à la Russie. Mais il est vrai que la région présente pour nous un intérêt particulier en termes de sécurité et au plan économique. La majorité des États y sont liés à la Russie par un traité de sécurité collectiveet en leur qualité de membres de la Communauté des États Indépendants (CEI).
Alors qu’en ce qui concerne les États-Unis, leurs relations avec l’Amérique latine sont passées par une série d’étapes avec des guerres, des coups d’État et des interventions nord-américaines. Une situation bien différente, même s’il y a dans les relations avec les États-Unis de plusieurs États latino-américains des tendances nouvelles, priorité restant accordée à l’influence principale des premiers.
Outre-Terre : Peut-on parler de guerre à propos des opérations militaires en Tchétchénie ?
E. P. : C’est possible. Mais pas d’une guerre contre la Tchétchénie, une guerre contre les séparatistes, les bandits et les terroristes. Il arrive malheureusement durant cette guerre que soit aussi touchée la population civile, sans que celle-ci soit naturellement la cible des opérations. On assiste actuellement à une évolution du militaire au politique : référendum, élections, délégation de plus en plus large de l’autorité aux Tchétchènes eux-mêmes. Les opérations militaires qui se poursuivent ne servent qu’à liquider les formations de bandits.
Outre-Terre : L’élargissement de l’UE est-il en fin de compte contraire aux intérêts de la Russie ? Votre pays veut-il devenir un jour membre de celle-ci ?
E. P. : Je pense que l’élargissement de l’Union européenne ne va pas à l’encontre des intérêts de la Russie, mais qu’il nous oblige à nous adapter de mieux en mieux aux principales tendances qui se développent en Europe. Certes, la Russie pourrait en fin de compte devenir membre de l’Union européenne ; cela ne dépend toutefois pas seulement de nous. Il convient d’apporter une attention particulière au problème de Kaliningrad. Ce territoire russe, avec l’élargissement de l’UE, devient une enclave à l’intérieur de l’Union. Félicitons-nous des accords qui garantissent déjà une continuité entre ce territoire et la Russie « continentale ».
Propos recueillis par Galia Ackerman
Traduit du russe par Bakyt Alicheva-Himy
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