2003
Outre - Terre
Des marges aux marches
La Biélorussie en Europe
Héritage incertain de l’Union soviétique
Rainer Lindner
chercheur à l’université de Constance, président de la Deutsch-Belarussische Gesellschaft et du Minsk Forum.
Au bout de dix ans, la Biélorussie (Belarus) reste politiquement et économiquement instable. L’OTAN, dès lors qu’elle a intégré la Pologne, a 412 km de frontières avec un pays qui s’est depuis 1996 par sa propre faute isolé, même s’il
demeure une composante formelle de la coopération avec l’Occident et fait
partie du programme Partnership for Peace lui-même conçu à la fois dans le
sens d’un rapprochement et d’un maintien de distance. Bien qu’elle ait été
membre fondateur de l’ONU, Minsk s’est éloigné à de diverses reprises, dans un
passé récent, de sa charte. La Biélorussie appartient encore à l’OSCE, à l’Initiative centre-européenne, à l’EAPC (Conseil euro-Atlantique de partenariat) et, en
tant qu’observateur, à l’OMC. Elle fait partie des premiers pays qui ont renoncé
à posséder l’arme nucléaire et soutient la conférence sur le désarmement des
Nations Unies. Elle a, jusqu’à la guerre du Kosovo, proclamé plusieurs fois une
disponibilité à participer à des missions de l’ONU. Et pourtant : Minsk souffre
d’une image, à l’ouest, d’« État-voyou ».
Les raisons, ici, dans le contexte de l’élargissement à l’est, sont multiples.
Un déficit politique qui tient à la situation historiquement marginale et à au
statut de périphérie. En effet, marquée par la Russie kiévienne du Moyen Âge,
le Grand-Duché de Lituanie, la république nobiliaire de Pologne et l’empire
tsariste, la Biélorussie est restée pendant des siècles en marge des grandes puissances européennes. Bien que son histoire fût européenne de bout en bout, la
nation biélorusse s’est, à travers les siècles, difficilement imposée. Une incertitude nationale qui est caractéristique des pays de conjonction entre civilisations
différentes et qui reste jusque dans la période soviétique un facteur décisif. Les
élites biélorusses s’en trouvant limitées dans leur marge de manœuvre symbolique et politique.
Histoire nationale : construire et déconstruire
Avec l’indépendance, c’est l’histoire nationale, facteur d’intégration, qui fait
retour au début des années 1990 dans les ex-républiques soviétiques. Les intellectuels post-soviétiques renouent avec les traditions culturelles de l’époque
d’avant 1917 et se fondent sur une littérature réduite au folklore pour rendre
compte du passé et anticiper sur l’avenir. On veut, à partir des nationalités de
l’empire éclaté, construire des nations « historiques ». Et l’histoire devient qui
plus est un enjeu dans les conflits entre élites. Même à l’intérieur d’une Biélorussie que l’historiographie soviétique d’inspiration russe avait, tout comme les
représentations occidentales, proclamée « sans histoire », celle-ci s’installe au
centre du discours patriotique. Euphorie des débuts et déluge de publications :
« Connaître l’histoire – Percevoir l’avenir ! » Mais au plus tard en 1994 apparaît un dilemme
[1]. C’est que d’une part l’État n’allait pas vraiment vers la nation
et renouait pleinement sous son premier président Alexandre Lukachenko avec
le modèle soviétique de l’historiographie ; d’autre part, la population ne convergeait pas, dans sa majorité, avec le « projet national » des historiens.
Deux dates encadrent le processus de « renaissance » nationale : 1990,
reconnaissance du biélorusse en tant qu’unique langue d’État ; 14 mai 1995,
l’imposition du russe comme deuxième langue d’État. Le prudent optimisme
d’un Leonid Litch avec La nation biélorusse et sa langue de 1994 se dissipe
ostensiblement. Si on pouvait parler auparavant de nation en germe après une
longue phase de « dégradation », historiens et spécialistes de la littérature changent complètement, à partir de 1995, de sujets et de ton. Concept central des
essais, dès lors, la « dénationalisation ».
En 1991, les historiens biélorusses donnent l’impression de vouloir consolider la déclaration, plutôt contingente, de l’indépendance avec des arguments.
La représentation historique esquissée dans l’imprimé et aux tables de conférences adopte des contours de la « nation » et de l’« Europe » retrouvées. Fait
retour, du coup, la profession de foi par question ethnique des origines interposées. Les théoriciens nationalistes des années vingt établissaient-ils une
« pureté » slave des branches biélorusse et polonaise alors que leurs collègues
soviétiques partaient d’une source « pan-russe », l’ethnographie de la fin des
années 1960 installe déjà des accents nouveaux selon les travaux de V. V. Sedov
posant le mélange d’un « substrat balte » qui se serait mélangé avec des populations immigrées de langue slave, « la séparation d’une composante slave de
l’est » apparaissant comme « l’élément décisif dans la formation de la langue et
de l’ethnie biélorusse
[2] ». Et Gueorgy Stykhov, collaborateur de l’Institut d’Histoire de l’Académie des Sciences, allait devenir malgré la condamnation véhémente de cette offensive par les tenants de l’historiographie en Biélorussie l’un
des propagandistes les plus actifs des origines baltes des ancêtres slaves de ses
compatriotes– Krivitches, Dregovitches et Radimitches de Polotsk et de
Smolensk. Dans le même sens et comme il fallait s’y attendre, Mikola Iermalovitsch, le héraut de la vulgarisation nationaliste, en 1990, qui va jusqu’à la mise
en garde, dans son travail consacré à l’Antiquité
[3]. Un déplacement qui marque
en premier lieu celui vers l’Ouest et l’abandon de la Russie. En 1995-96, on
avance encore, en distinguant des phases dans cette ethnogénèse désormais
synthétique : d’abord les Finnois, puis les Baltes, et enfin les tribus slaves orientales. Ce qui vaut aussi bien pour l’étymologie de la « Russie blanche », la
« Belaja Rus » : alors que la majorité des historiens en trouvaient l’origine dans
le fait que l’administration et la fiscalité tatares n’englobaient pas certaines
parties de l’actuelle Biélorussie, Oleg Troubatchov renvoie, lui, à la symbolique
de l’« ancien monde » : blanc aurait toujours signifié occidental
[4].
L’esprit du temps réclamait apparemment des modèles pratiques d’explication. D’où « 100 questions et réponses sur l’histoire de la Biélorussie », un
ouvrage collectif de vulgarisation dû tant à des autodidactes qu’à des historiens
de renom, pour prouver à quel point le passé de la Biélorussie est riche, avec
comme toujours dans ce genre de livres rapides, une combinaison entre la relation objective et la spéculation : la Biélorussie serait devenue la plus grande
puissance européenne sous le grand-duc Vitaut (Witold, 1350-1450)
[5].
Au centre des discussions entre historiens, encore, le besoin de localiser
plus précisément la Biélorussie dans l’histoire, sans pour autant du tout l’associer à une quelconque et négative « périphérie ». C’est toute la question de la
spécificité du pays, celle du
belaruskasz des spécialistes, celle encore d’un rôle
à venir dans le contexte européen (Vladimir Konan, le philosophe de l’histoire
en 1992). Si la Biélorussie a une tradition nationale relativement peu développée, c’est parce qu’elle a fait partie, justement, de différents ensembles étatiques
durant le Moyen Âge et la modernité. Mieux, expliquent désormais les intellectuels, l’« oscillation » entre ces ensembles doit être réinterprétée dans le sens
positif d’une vertueuse neutralité et d’une consciente indécision : image du
« pont » géopolitique de l’Ouest à l’Est, de l’Europe centrale et orientale à
l’Eurasie russe. La singularité des Biélorusses, ce serait de ne pas opter entre les
deux pôles, de rejeter les extrêmes et leur messianisme, de faire au contraire la
synthèse entre les conquêtes des civilisations « occidentale » et « orientale »
[6].
Plus importante que l’adéquation aux sources, ici, la thèse politique de Vladimir
Arlov, essayiste et homme de lettres, pour qui la Biélorussie aurait été un
« avant-poste des Lumières » inconnues de la Russie qui avait dans une même
mesure ignoré la Réforme et la Contre-Réforme et se serait toujours située
« dans le milieu de l’histoire européenne »
[7].
On pouvait de même s’attendre à ce que l’indépendance de la Biélorussie,
de la Lituanie, de l’Ukraine et de la Russie dans le voisinage de la Pologne
entraînerait des revendications contraires, non pas seulement en termes de territoire, mais sur des pans entiers de tradition et aux grands personnages de l’histoire. Allusions répétées à la « nature biélorusse » du grand-duché de Lituanie
et de ses élites. « Usurpation » des deux héros nationaux de la Pologne : Adam
Mickiewicz et KoÊciuszko, tous deux renvoyés à une patrie biélorusse ; le
premier et son « Pan Tadeusz » sont réclamés comme faisant partie du patrimoine national et il figure en tant que tel dans le dictionnaire des « Grands
penseurs et réformateurs de la Biélorussie du X
e au XIX
e siècle » ; le second par
exemple présenté comme issu d’une famille d’aristocrates biélorusses polonisée
et appauvrie
[8].
On se sépare maintenant aussi du culte soviétique des couches opprimées
de la société et nombre de jeunes historiens nationalistes s’abandonnent à la
fascination que dégagent les élites d’avant la révolution. La cohorte des grandsducs de l’« État lituano-biélorusse », l’« aristocratie biélorusse » avec les
supports d’identification qui s’incarnent et sont encore perceptible dans les
fondations des châteaux de Niasvij et de Mir, l’entreprenariat biélorusse des XIXe
et XXe siècles semblent avoir en eux plus de substance nationale que le prolétariat et la paysannerie des mêmes époques. On vante alors, au sein des classes
exploiteuses d’antan, les « figures lumineuses » de l’histoire biélorusse :
Skaryna, le « bourgeois de Polotsk », devient un « titan de notre renaissance » ;
le chancelier Leon Sapieha ( 1577-1633) brille de tous ses feux ; la famille des
Radziwi∏∏sert à renverser les analyses puisque cette glorieuse lignée, pour ainsi
dire intimement liée à la Biélorussie, y aurait pris racine et rapproché encore le
pays de l’ouest, repoussant d’autant la Russie vers l’Asie.
La Biélorussie, « centre de l’Europe »
Autre thèse qui reculera avec la resoviétisation initiée par le président Lukachenko, celle de l’« européisation » de la Biélorussie dans l’histoire.
Au début des années 1990 et le retour de l’idée nationale dans les membres
disjoints de l’ex-Urss, la « géopolitique » s’est installée dans les milieux au
demeurant ouverts de l’historiographie post-socialiste et de la « politologie »
issue en bonne et due forme des Instituts de Marxisme-léninisme des universités et académies. Ce n’était plus seulement d’ailleurs suivre l’orientation occidentale vers le « rapprochement entre histoire et géographie » dans leXX
e siècle
finissant
[9]. En particulier en Ukraine et en Biélorussie, des régions marginales
de l’empire en déclin qui avaient derrière elles une histoire sans État mais de
déplacements frontaliers, devenues des États à politique étrangère autonome,
recevant le président des États-Unis et passant des alliances avec des organisations ouest-européennes et internationales, les sociologues et des secteurs
entiers de l’élite devenaient réceptifs aux théories géopolitiques passées et
présentes. Quand, par exemple, Anatol Khrytskievitch parle d’une « Géopolitique historique de la Biélorussie » du XIII
e siècle à 1945, c’est pour faire valoir
un rôle actif de son pays depuis le Moyen Âge, une véritable géopolitique n’apparaissant qu’avec l’État « lituano-blanc-russien » du grand-duché et quand des
monarques tels Mindog et Witolt se mirent à pratiquer « une politique extérieure
tous azimuts », et à défendre l’indépendance de leur État aussi bien contre le
prince – puis tsar – de Moscou que les ordres des chevaliers allemands ou les
Tatares. Une fois le conflit avec Moscou entré dans une phase aiguë auXV
e-XVI
e siècle et dès lors que la menace de l’est grandissait, ne resta plus au grandduc que la « stratégie européenne », soit l’union avec la Pologne. « Politique »
dans chacune de ses phases flexibles, donc, que celle des souverains de Wilno,
vue sous cet angle
[10]. La fédération de 1569 avec la Pologne n’incarnait plus, du
même coup, la « fin de l’histoire biélorusse », comme en 1909 chez Mitrofan
Dounar-Zapolski, le grand ancêtre de l’historiographie nationaliste, ou encore
en tant que « point de départ de la tragédie » (Witold Tcharopka ), mais sous les
aspects d’un acte délibéré
[11]. L’alliance avec les Polonais aurait consolidé la
résistance des Biélorusses face à l’ennemi extérieur. Et contrairement aux
présentations antérieures qui se contentaient de confirmer des attributs de
souveraineté au grand-duché ancien et, par là, aux territoires biélorusses à
proprement parler pour la période d’après 1569, Khritskievitch souligne avec
l’assurance de l’historiogaphe nationaliste que les deux États confluant dans la
Rzeczpospolita conservent leur propre administration, leurs propres troupes,
leurs propres tribunaux et lois, leur propre monnaie et leurs propres symboles.
Une politique étrangère commune allait à l’inverse leur permettre d’élargir
encore le cadre de leurs « intérêts géopolitiques » et de pénétrer encore plus activement en Occident
[12]. Une « dynamisation » historiographique du passé biélorusse qui caractérise plus généralement les historiens nationalistes de la
première moitié des années 1990
[13].
L’historiographie des ex-républiques soviétiques désormais indépendantes
se met donc tout d’abord en quête de phases ou de périodes d’État historiquement attesté avant l’État, ce qui vaut en particulier pour la Biélorussie et « son
déterminisme géographique » dont les historiens entendent leur raisonnement
comme géopolitique. Ceci en contact avec des projets comme celui d’État
constitutionnellement neutre et d’une politique de balance entre l’Europe et la
Russie, au « centre » de l’Europe. Un questionnement discuté plutôt en marge,
certes, mais dont le slogan, très géopolitique, ne s’est pas moins répandu
[14]. Les
historiens n’avaient pas été seuls à renvoyer aux traditions communes du grandduché de Lituanie quand Varsovie, Kiev et les capitales baltes rejettent au début
des années 1990 – préférence à l’UE et à l’OTAN – un projet « élaboré en Biélorussie » d’union Baltique-mer Noire
[15]. Même si le système de sécurité proposé
en 1993 par le chef du Front populaire, Zenon Pozniak, à certains égards parallèle à la « zone de sécurité et de stabilité » du président ukrainien d’alors,
Leonid Kravtchouk, englobait la Moldavie et non la Pologne
[16]. Une démarcation isolationniste à l’égard de l’est et de l’ouest qui ne pouvait convenir ni au
porte-parole du parlement, Chouchkievitch, ni au futur président Alexandre
Lukachenko, lequel ne devait pas plus l’accepter Pologne incluse. C’est que
cette Biélorussie cartographiée avec force détails dans sa discontinuité territoriale et une multi-appartenance apparaissait – la vieille théorie du « pont » –
comme un espace convoité de transition, une zone tampon de l’ordre européen
nouveau
[17]. Le professeur Radim Haretski, ancien vice-président de l’Académie
des Sciences (ainsi dénommée depuis 1991) et président de la
Bazkauschtschyna biélorussienne, martèle l’argumenten 1994 : le centre de l’Europe continentale se situe au milieu, précisément, du triangle formé par les villes de Tchervien, Asinovitch et Klitchov à deux kilomètres du village de Tchitchachi sur la
Bérézina
[18]. C’est là que se sont croisés inlassablement les chemins de l’Histoire : topos de la Biélorussie « théâtre permanent des conflits ». Une argumentation empruntée à l’historiographie soviétique et entretemps complétée par une
liste des guerres, combats et insurrections auxquels ont participé des Biélorusses, à commencer par la prise et destruction de Polotsk par les princes de
Novgorod en 980 et pour finir avec les soldats biélorusses en Afghanistan de
1989
[19].
Le modèle géopolitique de la situation entre ouest et est s’appliquant aussi
bien aux faits de civilisation, de religion et de mentalité. Des auteurs tels Ihnat
Abdiralovitch au début des années 1920 et Vladimir Konan en 1992 parlaient-ils
d’une « mission biélorusse » plutôt abstraite, certains convoquent maintenant sur
fond d’exigences européennes une « européisationprogressive » de la Biélorussie
à partir de sa psychologie collective : tolérance et message de civilisation
[20]. Si à
l’époque déjà du grand-duché de Lituanie étaient ancrée la doctrine européenne
de « l’inaliénable liberté de conscience et celle de l’unité spirituelle de l’Europe
et de la Biélorussie, il s’agit aujourd’hui d’un pur et simple retour à l’Europe
[21]. La
situation médiane aurait généré une mentalité biélorussienne spécifique, jamais à
l’abri, cependant, de la polonisation et de la russification contrainte ou rampante.
Stéréotypes de la tolérance nationale et religieuse (déjà mentionnée), de la disponibilité au compromis, de l’inclination au panthéisme, d’une curieuse « poésie de
l’âme » du peuple, de l’hospitalité et du labeur
[22].
La géopolitique reste jusque dans la deuxième moitié des années 1990 une
dimension présente chez les historiens nationalistes de Biélorussie, comme une
« autre manifestation de “l’idée nationale” et son “message politique au
monde”
[23] ». La resoviétisation par Lukachenko, imposée par la société « Savoir
historique », les historiens de cour et leurs bureaux, devrait rapprocher la géopolitique biélorusse de la Russie, de la CEI et de l’Eurasie. Mais même si les développements actuels renvoient à une nouvelle solution « intégrale » russo~biélorusse, les intellectuels de Minsk, Grodno ou Polotsk (Novopolotsk) n’ont pas
renoncé à aborder un territoire aussi incertain et hétérogène sous l’angle de
l’« intérêt national ». S’ils travaillent dans la mesure et conformément aux réalités historiques, nous avons à les y encourager.
Depuis son apparition à la fin duXIXe siècle jusqu’à nos jours, la représentation
historienne que se donnent les Biélorusses se partage et oscille – tout comme le
pays lui-même à partir duXVIIIe siècle tardif – entre les identités grand-russe et
biélorussienne (nationale). Il était naturel que la formation nationale récupérée
avec l’indépendance en 1991 entraînât des tentatives de « dynamiser » l’histoire
d’une province politiquement marginalisée. Marginalisée durant des siècles et à
qui une histoire nationale par « régression » faisait nécessité. À partir de 1995, la
politique officielle de Lukachenko impose par contre la Russie comme vecteur de
toute orientation. Les deux camps courent le danger d’ignorer la spécificité du
terrain d’analyse, alors que le mélange biélorussien des ethnies et des religions, la
détermination de cette société par l’étranger et la singularité d’une absence relative d’élite font du pays un objet fructueux d’interprétation.
Les Européens, eux, doivent tenir compte, dans le cadre de l’élargissement,
du contexte biélorusse, réservoir symbolique inclus. Ce que nous avons
jusqu’ici négligé. D’abord pour une raison politique évidente : la direction
biélorusse n’est pas prête à accepter une démocratisation du système avec des
droits accrus pour le parlement, une liberté des médias et les droits civiques.
Indice de plus d’une relation troublée entre les pays occidentaux et Minsk, le
mandat écourté du groupe d’observation et de conseil de l’OSCE en 2002. Un
processus d’auto-isolement qui a ensuite des répercussions sur la transformation
économique du pays. Crise structurelle à l’intérieur ; dépendance accrue des
matières premières en provenance de Russie (sans compter un rafraichissement
net des relations bilatérales entre Biélorussie et Russie). On se refuse aux
réformes, ce qui a pour effet de conforter les investisseurs occidentaux dans leur
réserve ; et ceci malgré des avantages de situation géographique, de qualification des techniciens et des ingénieurs. Un déficit qui ne promeut pas les projets,
mais au contraire les bloque. À la biographie des dirigeants, et surtout celle du
président, manque enfin la dimension européenne ; l’image est ici marquée par
une singulière introversion
[24]. C’est que le « centre » européen, au-delà de toute
considération géographique, n’est pas en Europe. La région gravite économiquement et se focalise politiquement à Varsovie, Prague et Tallinn pas à Minsk.
La dynamique nouvelle qui travaille le continent depuis 1989 semble avoir
laissé le pays entre Pologne et Russie de côté, la Biélorussie restant une « préoccupation » des Européens.
Mais l’Ouest ne pourra pas faire autrement que de reprendre un dialogue
critique avec ce voisin à venir de l’Europe élargie. On réclamera qu’il respecte
les droits de l’Homme tout en en examinant des perspectives d’action politique
et en particulier économique comme depuis 2000 avec la Chine, Cuba et l’État
« voyou » iranien. L’Allemagne ayant de ce point de vue réalisé beaucoup puisqu’elle est désormais ici – après la Russie – le partenaire économique le plus
important. Les politiques européennes, qu’elles soient d’ordre bilatéral ou
multilatéral, devraient avoir pour but premier de lier la Biélorussie au Conseil
de l’Europe par un statut d’observateur qui la soumettrait à un contrôle plus
strict. L’ouest ferait bien de proclamer son indépendance de la Russie comme
objectif stratégique nouveau. Le voisinage de la Pologne et d’un État unifié
Russie-Biélorussie pourrait susciter des dissonances historiquement fondées et
avoir pour conséquence un déficit de sécurité. Les tentatives occidentales de
conciliation contribuent à désamorcer les situations conflictuelles et amènent les
nouveaux voisins de l’OTAN comme de l’UE à rechercher des rapports avantageux pour les deux parties. Question clef à côté de la réduction du décalage
économique, l’adéquation de la culture politique des pays à celle des États de
droit.
Pas de doute : justement dans le cas nationalement incertain de la Biélorussie et de ses élites, il faut une étroite collaboration entre historiens et politistes
qui recherchent les causes profondes de cette situation. Mais l’ouest a besoin de
plus qu’une coopération immédiate ; il doit imaginer une relation sur la longue
durée avec le nouveau voisin, ce qui signifie penser l’après-Lukachenko et envisager déjà un avenir commun dans une Europe réorganisée
[25].
Traduit de l’allemand par Vera Durkheim
[1]
Cf. plus généralement à ce propos Rainer Lindner,
Historiker und Herrschaft. Nationsbildung und Geschichtspolitik in Weissrussland im 19. und 20. Jahrhundert, Munich, Oldenbourg, 1999; « Nationsbildung durch Nationalgeschichte. Probleme der aktuellen Geschichtsdiskussion in Weissrussland »,
Osteuropa 44 ( 1994) 6, p. 578-590 ; « Präsidialdiktatur in
Weissrussland. Wirtschaft, Politik und Gesellschaft unter Lukaschenka »,
Osteuropa, 47
( 1997) 10/11, p. 1038-1052.
[2]
V. V. Sedov,
Slavjane Vekchnego Podneprov’ja i Podvin’ja, Moscou, 1970, p. 186 ; et
d’abord « K proiskhodeniju belorusov »,
in Sovetskaja Etnografia ( 1967) 2, p. 112-129 ; puis
V. Sjado, « Belarusy – slavjana-balty ? »,
in Litaratura i mastactva, 30-4-1993, p. 16.
[3]
Mikola Ermaloviã,
Starazytnaja Belarus’. Polacki i novaharodski peryjady, Minsk, 1990,
p. 46.
[4]
Aleh Trubaãov, « Ne ad belaj adzey i svetlych vacej »,
Belaruskaja Minuu‰ãyna (BM ), 1
( 1993) 1, p. 8.
[5]
Vitaut Caropka, « Dze padzelasja karaleuskaja karona Vitauta Vjalikaha ? »,
Sto pytannjau
i adkazau z historyi Belarusy, Ivan Savercanka & Z’micer San’ko, Minsk, 1993, p. 21.
[6]
Uladzimir Konan, « Belaruskaja ideja i misija Belarusi »,
in Belaruskaja Dumka (BD, 1992)
11/12, p ; 10-14.
[7]
Uladzimir Arlou, « U palone histarycnych mifau »,
Holas Radzimy (HR, 15-6-1995), p. ( 3)
et 5.
[8]
Le professeur Alekseï Piatkievich interprète l’œuvre de Mickiewicz comme l’« expression
même du sentiment biélorusse du monde », cf. Lindner,
Historiker und Herrschaft,
op.
cit.,
p. 468-470. Anatol’Rostau, « Rusin plemeni belarusau », BM ( 1994) 1, p. 18-20 : KoÊciuszko
apparaît l’année du jubilée comme « le Biélorusse le plus honorable du monde ».
[9]
Cf. plus largement sur la renaissance de l’idée géopolitique, Jürgen Osterhammel,
« Raumerfassung und Universalgeschichte im 20. Jahrhundert »,
in Gangolf Hübinger &
Jürgen Osterhammel & Erich Pelzer (éd.),
Universalgeschichte und Nationalgeschichten,
Fribourg-en-Brisgau, 1994, p. 51-72.
[10]
Anatol’Hryckeviã, « Historyja heapalitiki Belarusi »,
Spadcyna ( 1994) I, p. 85-93. Plus
objectif, Uladzimir Snapkouski, « Heapaliy
cna stanoviska Belarusi ucora i sënnja », BM
( 1994) 3, p. 36-37.
[11]
Vitaut âaropka, « Lublinskaja unija », BM ( 1995) 2, p. 31-34.
[12]
Ibid. 3, p. 40-41. Et Hryckevic,
Historyja heapalitiki,
op.
cit. p. 48-50 : il était, depuis la
fin du XVIII
e siècle, question d’une « situation géopolitique » de la Biélorussie.
[13]
Cependant qu’un auteur comme âaropka décrit non sans larmoyer l’histoire de la Biélorussie en terme de déclin prédominant, reprenant à son compte la thèse pré-soviétique du
« double mal », le voisinage immédiat de la Pologne et de la Russie. De même Aljaksandr
Smaljancuk, « Pamiz ‘ dvuch zol ‘. Vobraz ‘voraha’u Belaruskaj naãyanal’naj histaryjahrafii
druhoi palovy XIX-pacatku XX st. »,
Litaratura i Mactactva (LiM, 11-10-1996), p. 14-15.
[14]
Même si on lui oppose souvent ironie et cynisme. Cf. Jaraslau Razanin, « Azija u ‘ centru
Europy‘»,
Nasa Slova (NS 22-11-1995), p. 5 pour le mot d’un historien russe sur « l’Asie (la
Biélorussie) au centre de l’Europe ».
[15]
Andrej Kistymau, « Kab vykonvac rolju « mocta », dzarzva music’byc mahutnaj »,
Belarus’64 ( 1994) 5, p. 24-25.
[16]
Zjanon Paznjak, « Belarus ‘, Rasija, SND,
Narodaja Hazeta (NH, 14-1-1993), p. 3.
[17]
Adam Kazlou & Anatol’Citou,
Belarus na sjami rubjazach, Minsk, 1993 ; Viktar Citou,
« Belarus ‘ na histarycnych kartach », HR 21-9-1995, p. 4.
[18]
Radzim Harecki, « Dzjazaunasc na Belarusi mae bol’s cym tysja
cahadovuju historiju »,
BM ( 1994), p. 4-6 ; et Ihar Sarucha
, » Heahraficny centar Europy – u Belarusi »,
Spadcyna
( 1994) 6, p. 109-110.
[19]
Kastus Tarasau, « Karotki spis vojnau, bitvau, paustannjau, u jakich udzel’nicali Belarusy »,
Spadcyna ( 1995) I, p. 92-101.
[20]
Jadviha Hryharoviã, « Eurapeizacija – sljach pastupovy. Adnak pazadana, kab en meu
aperadzal’ny temp »,
Belarus’64 ( 1994) 9, p. 16-17.
[21]
Ales Ancipenka, « Eurapejskasci chryscijanskaja ideja Belaruskasci »,
Belaruska/Albaruthenica, ( BA 2), p. 259-262. Dans le même sens l’historien de Minsk Oleg Djarnovitch (Aleh
Dzjarnoviã), « Adnosiny Vjalikaha knjastva litouskaha z njameckimi dzjarzavami u kancy
XV- persaj palove XVI st
BM ( 1994) 2, p. 7-11 qui évalue très sérieusement les « chances
impériales » d’alliance avec le Saint-Empire, précisément, comme alternative extérieure pour
le grand-duché de Lituanie.
[22]
Eduard Dubjanecki, « Mentalitet Belarusau : sproba historyka-psichalahicnaha analizu »,
BA 2, p. 192-201 : on va jusqu’à faire découler des traits de caractère biélorussiens, suivant en
cela les vieilles conceptions du philosophe de Leipzig Wilhelm Wundt et sa « Völkerpsychologie » de 1900, des sons de la langue nationale.
[23]
Ilja Levjas, « Geopolitika kak ipostas’ nacional’noj idei : belorusskoe izmerenie »,
in
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