2003
Outre - Terre
Les Russes parlent aux Français
Anna Doudar
Institut d’études stratégiques, Moscou.
Les Français se doivent de mener un combat de principe et montrer la voie
d’une nation européenne. À cette fin ils lutteront contre les libéralismes de
droite comme de gauche et contre l’américanisation des cultures. En cela, nous
autres Russes, avec notre société retardée, avons besoin de partenaires, de
France et d’Europe. Mais en termes de statistiques, il faut tout de même noter
un point essentiel : 71% des titres français sur la Russie et l’Europe de l’est ont
été, à l’origine, publiés en anglais ! Voilà un domaine où une coopération
franco-russe devrait servir de levier.
Mais attention ! Si la France doit aujourd’hui renforcer le partenariat stratégique initié par le général de Gaulle et pousser l’Europe à se lier plus étroitement
à la Russie, rien, chez nous, en ce début du XXIe siècle, n’est plus donné. Il est
exceptionnel que mes compatriotes fassent des positions françaises une pierre de
touche. Les représentations de la France, ici, peuvent désormais varier de l’indifférence à la suspicion systématique. Les a priori favorables, déjà rares,
peuvent tourner au dépit, tant la présence française demeure insuffisante en
regard des attentes. D’autant que le rôle de la France, au sein de l’UE, reste très
flou. Et il semble que les Français, tout comme d’ailleurs les Russes, aient
renoncé à leurs positions traditionnelles : une volonté de compter dans le monde.
Ces derniers temps, la presse française a donné des articles sur la Russie qui
ne se distinguent pas par l’éloge, les reportages sur notre pays illustrant une
tendance anti-russe. C’est que vos journalistes restent sérieusement handicapés
par la méconnaissance du pays. L’enseignement du russe ne tend-il pas à disparaître de vos lycées et collèges ? (De même, nous avons un certain nombre de
spécialistes très qualifiés de la France, mais l’information de la Russie sur votre
pays n’est pas non plus complète et systématisée, car nous manquent de grands
centres de recherche en la matière). Les experts russes dégagent trois courants
principaux dans la « russologie » universitaire ou médiatique française :
- les irréconciliables qui s’en prennent même à la Russie contemporaine au
nom d’un soi-disant « néo-impérialisme » russe, prônent à l’Ouest des positions
rigides sur Moscou et un soutien indéfectible aux ex-républiques de l’Union
soviétique. Les leaders de cette tendance, Alain Besançon ou Marie Mendras,
sont passés de l’antisoviétisme à une russophobie qui est indépendante du
régime en vigueur dans notre pays. Ceci pour faire en sorte que la démocratie,
chez nous, se renforce !
- les critiques auquels la Russie demeure sympathique mais qui forcent le trait
négatif à l’endroit du régime. Jacques Sapir ou Jean Radvanyi, par exemple,
récusent la « thérapie (sociale) de choc » mise en œuvre après la désintégration
de l’Union soviétique et ses conséquences politiques : la faveur des communistes comme des nationalistes et un possible retour au totalitarisme. Ce sont les
positions par ailleurs défendues en Russie par le bloc Iabloko de Iavlinski et
l’opposition de gauche ;
- les libéraux (pour la plupart de gauche), très anticommunistes pendant la
période soviétique, qui critiquaient Gorbatchev pour ses « demi-mesures » et
ont milité pour la chute du régime. Auparavant soutiens actifs d’Eltsine, ils
soutiennent aujourd’hui Poutine. Ce sont des optimistes qui pensent avec
Hélène Carrère d’Encausse que la Russie marche, malgré les difficultés traversées, vers la démocratie, l’État de droit et une véritable économie de marché. Ils
appellent l’Ouest et la France à défendre le régime actuel. On trouve dans ce
courant les émigrés de la « première vague » tel Nikita Struve et autres spécialistes de la littérature russe (alors que ceux de la « troisième vague » seraient
plutôt liés au deuxième courant).
Il apparaît plus généralement que c’est la presse de centre-gauche et de
gauche qui formule une critique acerbe de la Russie alors que celle de droite
reste plus mesurée.
Mais la fin des années 1990 s’est caractérisée par une détérioration des relations entre nos deux pays et un affaiblissement de la compréhension mutuelle.
Car la droite n’a pas compensé la perte de soutien moral à gauche. Même si
quelques-uns de ses représentants, surtout néo-gaullistes, ont accueilli avec
sympathie les réformes que nous avons introduites, la base, ici, n’est pas très
motivée à cet égard. Dans la mesure, en particulier, où les principaux interlocuteurs de la Russie sont les États-Unis et l’Allemagne, à la réunification de
laquelle nous n’avons pas fait réellement obstacle.
La France manque en définitive de spécialistes de la Russie. Et c’est là un
facteur dont personne ne se préoccupe. Les Français, en effet, ne pourront pas
soutenir la compétition avec des pays capables d’analyser en profondeur notre
société et d’anticiper ses évolutions.