Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201705
320 pages

p. 17 à 18
doi: 10.3917/oute.004.0017

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no 4 2003/3

2003 Outre - Terre

Les Russes parlent aux Français

Anna Doudar Institut d’études stratégiques, Moscou.
Les Français se doivent de mener un combat de principe et montrer la voie d’une nation européenne. À cette fin ils lutteront contre les libéralismes de droite comme de gauche et contre l’américanisation des cultures. En cela, nous autres Russes, avec notre société retardée, avons besoin de partenaires, de France et d’Europe. Mais en termes de statistiques, il faut tout de même noter un point essentiel : 71% des titres français sur la Russie et l’Europe de l’est ont été, à l’origine, publiés en anglais ! Voilà un domaine où une coopération franco-russe devrait servir de levier.
Mais attention ! Si la France doit aujourd’hui renforcer le partenariat stratégique initié par le général de Gaulle et pousser l’Europe à se lier plus étroitement à la Russie, rien, chez nous, en ce début du XXIe siècle, n’est plus donné. Il est exceptionnel que mes compatriotes fassent des positions françaises une pierre de touche. Les représentations de la France, ici, peuvent désormais varier de l’indifférence à la suspicion systématique. Les a priori favorables, déjà rares, peuvent tourner au dépit, tant la présence française demeure insuffisante en regard des attentes. D’autant que le rôle de la France, au sein de l’UE, reste très flou. Et il semble que les Français, tout comme d’ailleurs les Russes, aient renoncé à leurs positions traditionnelles : une volonté de compter dans le monde.
Ces derniers temps, la presse française a donné des articles sur la Russie qui ne se distinguent pas par l’éloge, les reportages sur notre pays illustrant une tendance anti-russe. C’est que vos journalistes restent sérieusement handicapés par la méconnaissance du pays. L’enseignement du russe ne tend-il pas à disparaître de vos lycées et collèges ? (De même, nous avons un certain nombre de spécialistes très qualifiés de la France, mais l’information de la Russie sur votre pays n’est pas non plus complète et systématisée, car nous manquent de grands centres de recherche en la matière). Les experts russes dégagent trois courants principaux dans la « russologie » universitaire ou médiatique française :
  • les irréconciliables qui s’en prennent même à la Russie contemporaine au nom d’un soi-disant « néo-impérialisme » russe, prônent à l’Ouest des positions rigides sur Moscou et un soutien indéfectible aux ex-républiques de l’Union soviétique. Les leaders de cette tendance, Alain Besançon ou Marie Mendras, sont passés de l’antisoviétisme à une russophobie qui est indépendante du régime en vigueur dans notre pays. Ceci pour faire en sorte que la démocratie, chez nous, se renforce !
  • les critiques auquels la Russie demeure sympathique mais qui forcent le trait négatif à l’endroit du régime. Jacques Sapir ou Jean Radvanyi, par exemple, récusent la « thérapie (sociale) de choc » mise en œuvre après la désintégration de l’Union soviétique et ses conséquences politiques : la faveur des communistes comme des nationalistes et un possible retour au totalitarisme. Ce sont les positions par ailleurs défendues en Russie par le bloc Iabloko de Iavlinski et l’opposition de gauche ;
  • les libéraux (pour la plupart de gauche), très anticommunistes pendant la période soviétique, qui critiquaient Gorbatchev pour ses « demi-mesures » et ont milité pour la chute du régime. Auparavant soutiens actifs d’Eltsine, ils soutiennent aujourd’hui Poutine. Ce sont des optimistes qui pensent avec Hélène Carrère d’Encausse que la Russie marche, malgré les difficultés traversées, vers la démocratie, l’État de droit et une véritable économie de marché. Ils appellent l’Ouest et la France à défendre le régime actuel. On trouve dans ce courant les émigrés de la « première vague » tel Nikita Struve et autres spécialistes de la littérature russe (alors que ceux de la « troisième vague » seraient plutôt liés au deuxième courant).
Il apparaît plus généralement que c’est la presse de centre-gauche et de gauche qui formule une critique acerbe de la Russie alors que celle de droite reste plus mesurée.
Mais la fin des années 1990 s’est caractérisée par une détérioration des relations entre nos deux pays et un affaiblissement de la compréhension mutuelle. Car la droite n’a pas compensé la perte de soutien moral à gauche. Même si quelques-uns de ses représentants, surtout néo-gaullistes, ont accueilli avec sympathie les réformes que nous avons introduites, la base, ici, n’est pas très motivée à cet égard. Dans la mesure, en particulier, où les principaux interlocuteurs de la Russie sont les États-Unis et l’Allemagne, à la réunification de laquelle nous n’avons pas fait réellement obstacle.
La France manque en définitive de spécialistes de la Russie. Et c’est là un facteur dont personne ne se préoccupe. Les Français, en effet, ne pourront pas soutenir la compétition avec des pays capables d’analyser en profondeur notre société et d’anticiper ses évolutions.
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