2003
Outre - Terre
Des marges aux marches
Japon/Russie
Le litige des « Territoires du Nord »
Yumiko Yamada
doctorante, Observatoire géopolitique des régions européennes (OGRE ), université de Marne-la-Vallée. Chargée de cours en langue et civilisation japonaises à l’université de Nouvelle-Calédonie (Nouméa).
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, Russie et Japon n’ont à ce jour
signé aucun traité de paix. L’explication : un obscur litige territorial relatif à
quatre groupes d’îles, situées entre la pointe de la péninsule du Kamtchatka et
Hokkaido, les Kouriles du Sud, soit, en remontant vers le nord, Habomai
[1],
Shikotan, Kunashiri et Etorofu, quelque 5000 km au total
[2], à la population
clairsemée (un peu plus de 17000 habitants en 1945
[3]).
Toutes les cartes éditées au Japon indiquent l’île d’Etorofu comme l’extrémité
nord du territoire national
[4]. Aux yeux des Japonais, ces quatre séries d’îles qu’ils
désignent par le terme d’
Hoppôryôdo, « Territoires du Nord », n’ont jamais été
envahies par aucun pays étranger, et n’ont jamais été peuplées que par des Japonais, ce qui les distingue bien du reste de l’archipel des Kouriles : elles font donc
partie intégrante du territoire national (
wagakuni koyûnoryôdo). Mais pour les
Russes, ces mêmes îles font partie des Kouriles, à ce titre, sont russes.
La question n’est pas simple, car les Kouriles ont changé à plusieurs
reprises de statut. Sitôt informés de la visite du commandant Perry, les Russes,
qui s’intéressaient au Japon depuis le début du XVIIIe s. en liaison avec l’exploitation des fourrures de Sibérie, et qui avaient demandé à plusieurs reprises l’autorisation d’y commercer, envoyèrent en juillet 1853 Putyatin à Nagasaki réclamer l’ouverture des ports et – à la différence des autres États occidentaux – la
fixation des frontières maritimes entre les deux pays. Le premier traité stipulait
ainsi que « les îles Etorofu et Uruppu marquent la frontière entre les territoires
russes et japonais : l’île d’Etorofu appartenant au Japon et toutes les îles à partir
de Uruppu en direction du Nord, c’est-à-dire “les îles Kouriles”, à la Russie,
Sakhaline appartenant conjointement aux deux pays ».
Mais l’effondrement du shogounat amenait le nouveau pouvoir à renégocier
les termes de l’accord. Les Russes du nord de Sakhaline multiplièrent les pressions et repoussèrent les Japonais vers le sud. Après maintes discussions, le
7 mai 1875
[5], le Japon choisissait d’échanger Sakhaline contre les Kouriles,
espérant ainsi stabiliser les relations russo-japonaises. Si la totalité des Kouriles
devenait ainsi japonaise, les îles Kouriles au nord de Etorofu, appelées
Chishima, demeuraient toutefois bien distinctes des Territoires du Nord
(
Hoppôryôdo), au sud d’Etorofu.
Les pressions russes sur la Corée allaient plonger le Japon dans la guerre
contre la Russie vingt-cinq ans plus tard. Victorieux, le Japon signait le Traité
de Portsmouth le 5 septembre 1905, lequel lui accordait la souveraineté sur la
partie méridionale de Sakhaline (au-dessous de 50°de latitude nord), assortie de
droits de pêche dans les mers du Japon, d’Okhotsk et de Behring.
Quarante ans après, les Russes prenaient leur revanche. En février 1945, Quarante ans après, les Russes prenaient leur revanche. En février 1945,
lors de la conférence de Yalta
[6], l’Union soviétique s’engageait à entrer en guerre
contre le Japon dans les mois qui suivraient la capitulation allemande, en
échange des îles Kouriles. Trois jours après la capitulation du Japon, la
deuxième armée soviétique d’Extrême-Orient rompait unilatéralement l’accord
de non-agression passé en 1941 pour s’avancer vers les Kouriles, dont elle achevait l’occupation le 3 septembre 1945. Le 8 septembre 1951, le traité de San
Francisco figeait la situation en entérinant (article 2) la renonciation du Japon
sur les îles Kouriles et sur le sud de Sakhaline. Mais, aux yeux des Japonais,
cette renonciation aux Kouriles ne concernait aucune des quatre îles du sud,
qu’ils désignaient par un autre nom. Et de toute façon, en pleine guerre froide,
l’Union Soviétique refusa de le signer.
Les Japonais n’avait dès lors pas d’autre issue que de récupérer leurs Territoires du Nord par la négociation. En 1955, l’Union Soviétique faisait part au
Premier ministre Hatoyama de sa volonté de négocier un traité de paix, proposant de restituer au Japon Habomai et Shikotan, les deux îles les plus méridionales des Territoires du Nord. Hatoyama fut très tenté d’autant qu’il espérait ainsi
œuvrer pour le retour des prisonniers japonais détenus en Union soviétique, et
surtout obtenir le soutien de l’URSS pour l’entrée du Japon à l’Onu. Mais
confronté à la pression des autres partis, et au refus catégorique des Américains,
qui menaçaient le Japon d’une occupation indéterminée d’Okinawa et des Ryu-Kyu s’il cédait Kunashiri et Etorofu aux Soviétiques
[7], il dut refuser. En
septembre 1956, le ministre des Affaires étrangères japonais, Matsumoto, relançait les négociations, lesquelles aboutissaient le 19 octobre 1956 à la signature à
Moscou de la « Déclaration commune russo-japonaise » : l’article 9 mentionnait
une nouvelle fois la volonté soviétique de céder Habomai et Shikotan
[8]. Mais si
cette déclaration mettait fin à l’état de guerre sous-jacent entre le Japon et
l’Union Soviétique, elle ne traitait pas le problème de l’ensemble des « Territoires du Nord », et ne constituait donc pas un traité de paix. Reste que le Japon
put ainsi entrer à l’ONU et les détenus japonais commencer à regagner leur pays.
Pourtant, en 1960, pour manifester son mécontentement devant le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain, Khrouchtchev menaça de faire réviser l’article 9 de la Déclaration commune de 1956
[9]. En 1973, le Premier-ministre
Tanaka signait une nouvelle Déclaration commune russo-japonaise
[10], laquelle,
cette fois, ne mentionnait même pas le problème des Territoires du Nord – sans
parler d’une quelconque restitution, même partielle
[11]. Pour les Soviétiques, qui
espéraient la coopération du Japon pour l’exploitation des ressources naturelles
de la Sibérie
[12], il n’y avait désormais plus aucun lien entre les négociations
commerciales et d’éventuels pourparlers sur les Territoires du Nord
[13].
Un espoir déçu : les négociations de la Perestroïka
Il fallut attendre la Perestroïka pour que l’Union Soviétique change de position.
Gorbatchev s’attacha à changer l’idée éculée « qu’un pays puissant est un pays
armé » ( 28 décembre 1987), propos qui firent sensation au Japon. De toute
l’Asie orientale, le Japon, de par sa richesse économique et technologique,
semblait en effet pour l’Union soviétique le seul partenaire susceptible de développer des échanges commerciaux ; le problème des « Territoires du Nord »
restait néanmoins « une difficulté, un obstacle créé artificiellement par le
Japon pendant le développement des relations entre les deux pays
[14] ». Allant
jusqu’à dire : « [… ] Le Japon nous a prouvé qu’un pays pouvait accéder au
vedettariat, compter parmi les plus grands, sans camper sur le militarisme »,
Gorbatchev rouvrait donc les négociations
[15]. Le 19 avril 1991, Gorbatchev se
rendait à Tokyo : pour la première fois, une conférence au sommet réunissant
Soviétiques et Japonais se déroulait au Japon
[16]. Mais si l’Union Soviétique
reconnaissait enfin l’existence du « problème des Territoires du Nord » et
acceptait que soient mentionnés dans des documents officiels les noms japonais désignant les quatre îles, elle refusait en contrepartie la Déclaration
commune de 1956, en vertu de laquelle elle s’était engagée à céder Habomai
et Shikotan, affirmant qu’il était impossible de réactualiser ce qui n’avait pas
été effectué trente ans auparavant.
L’implosion de l’Union soviétique, et l’accession au pouvoir de Boris
Eltsine
[17] allaient remettre la question sur le tapis. Une nouvelle déclaration
russo-japonaise était signée à Tokyo en octobre 1993, où le Japon assurait la
Russie de son soutien aux réformes économiques, les deux États reconnaissant
désormais le poids de l’histoire et du droit dans la solution du problème des
territoires du Nord
[18]. La réélection d’Eltsine
[19], et la stabilisation politique du
Japon en 1996
[20] allaient permettre la tenue à Krasnoïarsk, en novembre 1997,
d’une première réunion informelle entre les dirigeants russe et japonais,
prévoyant la signature d’un traité de paix entre les deux nations « pour l’an
2000 ». En avril 1998, lors d’un entretien à Kawana (Shizuoka, Japon), le
Premier ministre Hashimoto proposait au Président Eltsine de délimiter les territoires russes et japonais par une frontière passant entre l’île Etorofu et l’île
Uruppu, les quatre îles restant provisoirement sous le contrôle du gouvernement
russe. Intéressé par l’ampleur de la concession de la part des Japonais, Eltsine
allait consentir à cette alléchante proposition quand un officiel russe l’en
dissuada. En novembre 1998, le chef d’État russe et le Premier ministre Obuchi
se réunirent à Moscou, dans une conjoncture économique particulièrement défavorable pour la Russie, secouée par une violente crise financière. Au fur et à
mesure qu’Eltsine perdait sa crédibilité, un sentiment antieuropéen gagnait le
peuple russe, contraignant le Japon, qui comptait sur l’intégration de la Russie
à l’Europe pour résoudre le problème des Territoires du Nord, à réexaminer la
situation : il proposa en lieu et place d’un traité de paix, un accord intermédiaire
permettant de consolider les relations entre la Russie et le Japon, la Russie
octroyant un droit particulier au Japon sur les Territoires du Nord. Sans succès.
Les Japonais se mirent alors à douter de la motivation des Russes. Moyennant
quoi un nouveau plan d’amélioration des relations russo-japonaises voyait le
jour en 1999, fondé sur des paramètres stratégiques, d’intérêt mutuel et de long
terme. Trop tard, car le 31 décembre 1999, Eltsine transmettait son pouvoir à
Poutine, avouant : « Nous nous sommes crus capables, à tort, de passer d’un
passé totalitaire et vieillot à un avenir épanoui, riche et civilisé. Le problème
était loin d’être aussi simple. Nous avons été bien naïfs. »
En octobre 2001, le Président Poutine et le Premier ministre Koizumi
tentaient une fois de plus de résoudre le problème, cette fois en négociant le
statut des Territoires du Nord par blocs de deux îles, d’un côté, Habomai et
Shikotan, de l’autre, Kunashiri et Etorofu. Moyennant quoi le 28 décembre
2001, le problème faisait de nouveau la une de l’actualité japonaise : l’
Asahi
Shimbun mentionnait le fort scepticisme du ministre des Affaires étrangères
japonais, Madame Tanaka
[21], devant un tel scénario. Et Tanaka fut contrainte de
démissionner.
Pourquoi le Japon ne s’est-il pas montré plus ferme, imposant aux Russes
la restitution des « Territoires du Nord » en échange de son aide économique ?
Selon Hakamada Shigeki
[22], « le Japon n’a jamais véritablement affiché son
mécontentement de peur de briser la relation de confiance, plus ou moins aléatoire, établie avec les Russes… Par conséquent, les Russes se méprirent sur ce
qu’ils interprétaient comme un consentement. Ceci donna lieu à un malentendu
désastreux : l’attitude du Japon amena, certes, les Russes à penser qu’il avait
plus besoin d’eux que la Russie n’avait besoin du Japon. Mais cela conduisit
également au quiproquo que l’on sait concernant les Territoires du Nord ».
Le Mouvement de Restitution
Pourtant, ce n’était pas faute de multiplier les manifestations populaires. Dans
les semaines qui suivirent la capitulation, le maire de Nemuro (où s’étaient
réfugiés une partie des Japonais des Kouriles du Sud), Sekinori Ando, présentait au général MacArthur une pétition réclamant la restitution des « îles annexes
d’Hokkaido », alors placées sous occupation américaine, en application de la
Déclaration de Postdam. Le refus de MacArthur, qui voulait éviter tout conflit
avec l’Union soviétique, fut à l’origine du Mouvement pour la restitution des
Territoires du Nord : en 1946, les réfugiés et les habitants de Nemuro créèrent
le Comité de revendication des Quatre Iles. Mouvement de revendication qui
prit de plus en plus de l’ampleur chaque année, avec la formation d’associations
telles que la Confédération pour la Restitution des Territoires du Nord ( 1950),
l’Association des Réfugiés ( 1955), certaines associations s’affiliant de surcroît
à une fédération nationale, la « Conférence pour le Mouvement de Revendication des Territoires du Nord ». En 1981, le Gouvernement japonais instituait
« Le Jour des Territoires du Nord »
[23]. Puis, pour sensibiliser les jeunes, il éditait
une brochure sur les Territoires du Nord, et surtout la mettait au programme.
Avec pour résultat qu’à ce jour chaque département japonais dispose d’un
conseil chargé de recueillir les pétitions déposées par les mouvements de restitution. Lors de la dernière campagne de collecte de signatures, au mois de
septembre 1999, on recueillait ainsi 70 millions de signatures, près de 60 % de
la population japonaise, de l’ordre de trois adultes sur quatre. Sur aucun autre
sujet la population japonaise ne s’est à ce point mobilisée. Reste à comprendre
pourquoi ces quelques rochers battus par les vents et sans grand intérêt économique – hormis les produits de la mer – suscitent autant de passion.
Représentations collectives
La question des Kouriles du Sud renvoie au rapport des Japonais à la mer
primordiale, celle qui baigne l’archipel : une frontière idéale, déterminant naturellement une aire géographique, ethnique, linguistique, culturelle et politique
distincte, fondement collectif de l’identité japonaise. Depuis ses temps
mythiques, le Japon n’a connu aucun changement de frontière, si ce n’est
pendant le demi-siècle d’expansion et de conquête qui précéda la défaite de
1945. Et ce n’est qu’au moment de la seconde guerre mondiale que, pour la
première fois de son histoire, il a subi une invasion et une occupation étrangère
[24]. Autrement dit, la notion de frontière politique est inexistante au Japon
[25],
qui se retrouve donc dans l’incapacité de faire face à une occupation étrangère
[26],
d’autant que l’affront de l’occupation américaine, l’écroulement de l’idéologie
impériale et la révélation de la politique suivie par l’Armée japonaise pendant
la guerre l’ont rendu profondément réticent envers l’usage de la force. Le
comportement japonais, à savoir la prévenance, l’humilité et le respect de la
discipline, n’est pas adapté à un monde qui prône la « force » RyõtarõShiba
relate ainsi la naïveté des Japonais à l’égard de la sécurité : « Quand Rezanov
[27]
se rendit au Japon pour négocier un traité de commerce avec la Russie, les Japonais proposèrent aux Russes de leur remettre la poudre et les armes [… ] et de
les récupérer au moment du départ de la délégation russe. Mais pour les Russes,
ce fut une insulte. À l’époque d’Edo, le Japon était connu pour être un pays non
armé. Le capitaine du bateau pensa qu’il est venu dans un pays merveilleux.
[… ] Je profite de cette occasion pour vous dire que le Japon conserve encore
aujourd’hui cette restriction envers l’usage des armes, en l’occurrence à l’égard
de l’arme nucléaire. Le trait culturel subsiste. »
Arguments juridiques
S’ajoute à ces invariants culturels le fait que les Japonais contestent l’argument
selon lequel les Russes auraient été les premiers découvreurs des Kouriles.
D’abord parce le concept même de « découverte » est insultant pour les aborigènes, les Aïnus
[28], qui sont les premiers occupants de Hokkaido et des îles du
Nord. Ensuite parce qu’un tel argumentaire, s’il était retenu, les attribuerait logiquement aux Hollandais, qui les ont « découvertes » en 1643 – lesquels se sont
bien gardés de les revendiquer.
Selon le droit international – de fondement occidental – la possession d’un
territoire implique d’abord la déclaration d’une volonté de possession, puis la
possession opérante
[29]. Ce que le Japon de l’époque d’Edo, qui avait choisi de
fermer son espace national aux étrangers, ne pouvait qu’ignorer, d’autant que sa
conception de la « possession territoriale » était proche de celle de la Chine
[30].
Pour les Chinois, le monde était divisé par les civilisations et non pas par les
territoires,
Ka signifiant la civilisation chinoise et
I, les autres. La civilisation
n’était pas directement liée à l’ethnicité, puisque, si un ressortissant d’une autre
ethnie habitait une zone chinoise et qu’il adhérait à la culture chinoise, il était
alors considéré comme chinois
[31]. Conception selon laquelle les Kouriles du sud
font sans nul doute partie intégrante du territoire japonais. L’autre point de droit
international tient à l’histoire : au XVIII
e siècle, Kunashiri et Etorofu ont été
exploitées par les Japonais ; à l’époque de Meiji, des anciens samouraïs et des
civils s’y sont installés, ce qui atteste bien – pour qui s’en tient à la lettre du droit
international – d’une « possession opérante ». Moyennant quoi la question des
Kouriles alimente au Japon un sentiment anti-russe
[32].
Les Russes ont une conception du territoire inverse de celle des Japonais : la
Russie ne dispose pas de frontières naturelles ; elle a toujours été en guerre
contre les pays avoisinants, le territoire russe s’étendant ou se rétrécissant au gré
des batailles. De plus, la Russie ne lâche jamais les territoires conquis, la
possession effective d’un territoire l’emportant sur le droit
[33]. Si la Russie ne
pense plus aujourd’hui que la force militaire suffise à représenter le pouvoir, elle
recourt toujours à la force
[34], seule à même d’assurer le maintien de l’ordre et de
la discipline (Poutine évoque ainsi « la construction du pouvoir solide de
l’État »). Lors de sa première visite officielle au Royaume-Uni, Poutine déclarait sans fard que « La Russie respecte la force et celui qui détient le pouvoir
[35] ».
Suivant plusieurs sondages d’opinion, le peuple a davantage de confiance en
l’armée russe qu’en la police, croit en la capacité de l’armée à transformer la
Russie en un pays puissant, et considère Poutine comme un leader fort
[36]. Dans
cette optique, pas question de céder les Kouriles.
Si la Russie ne restitue pas les Territoires du Nord au Japon, c’est d’abord
qu’elle redoute de créer un précédent qui pourrait l’obliger à restituer une partie
des territoires acquis par l’Union soviétique au sortir de la deuxième guerre,
représentant au total quelque 670 000 km
2. Mais surtout, la restitution des
Kouriles du sud poserait le problème de la Mongolie : les accords de Yalta
mentionnaient, au même titre que la cession des îles Kouriles aux Soviétiques
(art. 3), le maintien du statu quo en Mongolie extérieure
[37] (art. 1). Si ces quatre
îles étaient restituées au Japon, la Chine pourrait réclamer la restitution de la
Mongolie ; de fait, plusieurs délégations chinoises, de visite au Japon, qui
s’étaient déplacées jusqu’à Nemuro pour voir les quatre îles, ont par la suite
revendiqué le rattachement de la Mongolie à la Chine.
De surcroît, pour les Russes, Etorofu et Kunashiri, malgré leur exiguïté,
constituent une porte de sortie vers le Kamtchatka ; et Habomai et Shikotan
conservent à leurs yeux une grande importance stratégique, en matière de
défense et de sécurité, car elles leur permettent de rallier la mer d’Okhotsk à
l’Océan pacifique. Le règlement n’est pas pour demain.
[1]
À un jet de pierre d’Hokkaido : le cap de Higashinosappu de la presqu’île de Nemuro, à
Hokkaido, n’est qu’à 3,7 km de l’île Kaigara, et à 7 km de l’île Suishô de 7 km, îles de l’archipel d’Habomai.
[2]
Les îles Habomai 102 km2; Shikotan 255 km2; Kunashiri, 1500 km2; Etorofu 3139 km2,
voir PRÉFECTURE D’AOMORI,
Nos territoire du Nord, manuel pour les collégiens.
[3]
Préfecture d’Aomori,
op. cit., p. 90 .
[4]
45° 33’latitude nord.
[5]
« Sa Majesté l’Empereur du Japon, pour Elle et Ses héritiers, cède à Sa Majesté l’Empereur de toutes les Russies la partie du territoire de l’île de Sakhaline qu’Elle possède actuellement, avec tous les droits de souveraineté découlant de cette possession, de sorte que désormais, ladite île de Sakhaline toute entière appartiendra intégralement à l’Empire de Russie et
que la frontière entre les Empires de Russie et du Japon dans ces parages passera par le
détroit de la Pérouse. En échange de la cession à la Russie des droits sur l’île de Sakhaline
énoncée dans l’article premier, Sa Majesté de toutes les Russies, pour Elle et ses héritiers,
cède à Sa Majesté l’Empereur du Japon le groupe des îles dites Kouriles qu’Elle possède
actuellement avec tous les droits de souveraineté découlant de cette possession, en sorte que
désormais ledit groupe des Kouriles appartiendra à l’Empire du Japon. Ce groupe comprend
les dix-huit îles ci-dessous nommées : 1 Choumchou, 2 Alaîd, 3 Paramouchir, 4 Makanrouchi, 5 Onékotan, 6 Harimkotan, 7 Ekarma, 8 Chiachkotan, 9 Moussir, 10 Raîkoké,
11 Matoua, 12 Rastoua, 13 les îlots de Srednéva et Ouchisir, 14 Kétoî, 15 Simousir,
16 Broton, 17 les îlots de Tcherpoî et Brat Tcherpoîeff et 18 Ouroup, en sorte que la frontière
entre les Empires de Russie et du Japon dans ces parages passera par le détroit qui se trouve
entre le cap Lopatka de la péninsule de Kamtchatka et l’île de Choumchou ».
[6]
Article 3 de l’accord, les Soviétiques étant les seuls – en l’absence des Japonais – à définir ce qu’ils entendaient par le terme de Kouriles.
[7]
Déclaration du secrétaire d’État américain aux Affaires étrangères, Foster Dulles, Mission
d’enquête sur les Territoires du Nord,
Hoppôryôdo [Les quatre îles des Territoires du Nord],
Asahi Shimbun.
[8]
« Au terme de la conclusion de cette Déclaration Commune, l’Union Soviétique cède au
Japon les îles Habomai et Shikotan ».
[9]
En y rajoutant « … à la seule condition que toutes les armées étrangères quittent définitivement le territoire japonais ».
[10]
Comme le raconte le Premier-ministre Tanaka, Brejnev fut même désavoué par le Bureau
politique pour avoir proposé d’aborder explicitement le problème des Territoires du Nord :
« Au cours de cet entretien, j’ai attiré l’attention du Secrétaire général Brejnev sur le passage
concernant les ‘Territoires du Nord’. Quand je lui ai demandé si, parmi les problèmes non
résolus depuis la Seconde Guerre Mondiale, le plus important était bien celui posé pour les
quatre îles Habomai, Shikotan, Kunashiri et Etorofu, Brejnev me manifesta clairement son
accord à deux reprises. Les membres du Ministère japonais des Affaires étrangères qui ont
assisté à l’entretien peuvent nous le confirmer. Cependant, l’Union Soviétique désavoue et
conteste formellement ces propos tenus par Brejnev ». Asahi Shimbun,
op. cit.
[11]
« L’Union Soviétique comme le Japon se félicite de conclure bientôt un Accord de Paix
et de résoudre, enfin, les problèmes laissés sans solution depuis la Seconde Guerre mondiale.
L’Union soviétique et le Japon s’engagent tous deux à stabiliser des relations amicales de
voisinage entre les deux pays, et s’accordent à poursuivre les négociations en vue de la signature prochaine de l’Accord de Paix, l’année suivante, soit en 1974 » (Ministère des Affaires
étrangères,
Nos Territoires du Nord).
[12]
Dernière partie de la
Déclaration Commune de 1973 : « Le Japon se doit d’apporter sa
coopération dans le domaine de l’import-export et dans l’exploitation commune des
ressources naturelles en Sibérie » (Asahi Shimbun,
op. cit.).
[13]
Les documents du Kremlin mentionnant pour leur part que : « les négociations concernant l’exploitation commune des ressources naturelles en Sibérie et celles concernant la restitution des ‘Territoires du Nord’n’ont strictement aucun rapport »
(ibid.).
[14]
Discours de Gorbatchev à Vladivostok, le 28 juillet 1986.
[15]
Discours de Gorbatchev à Krasnoïarsk, le 16 septembre 1988.
[16]
Les réactions des Soviétiques étaient loin d’être euphoriques. Comme le rapporte un journaliste de l’
Asahi Shimbun, qui se trouvait alors sur l’île Kunashiri (un des Territoires du
Nord) : « Les habitants étaient tous habités par la même tension, la même angoisse et le même
espoir. Au travail, ou à domicile, ils avaient tous la même expression inquiète. Des bruits
couraient que Gorbatchev envisageait de restituer les îles Habomai et Shikotan. Une femme
de ménage d’école primaire, rencontrée dans la rue, me confia, outrée, qu’elle ne comprenait
pas qu’une telle rumeur puisse se répandre. Elle habitait sur l’île Kunashiri depuis plus de
trente ans avec ses enfants. Selon elle, les îles Shikotan et Habomai ne pouvaient être rendues
au Japon. Car, si Gorbatchev restituait ces deux îles au Japon, Kunashiri devait l’être aussi
forcément, et cela vaudrait au Secrétaire Général de perdre son poste. »
[17]
Dès septembre 1991, Eltsine avait fait parvenir une lettre au Japon manifestant sa volonté
de résoudre le différend des Kouriles par la négociation.
[18]
Eltsine annonçait publiquement lors d’une conférence de presse conjointe le 13 octobre
1993 que la Déclaration Commune russo-japonaise de 1956 comptait parmi les traités et les
autres engagements de la Russie.
[19]
Le ministre des affaires étrangères, Yevgeny Primakov, peu de temps après avoir accédé
à son poste, en juin 1996, disait pour sa part que la solution du problème devrait être laissée
à la prochaine génération… (Brad Williams, « Russia and the Northern Territories »,
Contemporary Europe Research Centre, University of Melbourne,
Russian and Euro-Asian
Bulletin, vol. 7, n° 8, août 1998).
[20]
Quatre Premiers-ministres s’étaient succédés au Japon depuis 1990 : Kaifu ( 1990-1991),
Miyazawa ( 1992-1993), Hosokawa ( 1993), Murayama ( 1994-1995).
[21]
Fille de l’ancien Premier ministre Tanaka Kakuei, qui négocia la Déclaration commune
de 1973 avec Brejnev.
[22]
HAKAMADA, Shigeki,
La Russie de Poutine : chemin pour la dictature de la loi, Tokyo,
NTT, 2000.
[23]
Le nord-est d’Hokkaido est ainsi devenu lieu de la célébration des Territoires du Nord :
le centre de documentation sur les Territoires du Nord, le belvédère donnant sur ces territoires, la statue symbolique évoquant les territoires, etc.
[24]
Lors de la deuxième tentative d’invasion de Kubilaï Khan, au XIII
e siècle, un typhon divin,
un
kamikaze, avait envoyé les escadres mongoles se fracasser contre les côtes chinoises.
[25]
KIMURA, Hiroshi,
Les Territoires du Nord, Université d’Hokkaido, Jijitsshin, 1991.
[26]
L’Angleterre a d’ailleurs observé en 1956 combien le Japon était ridicule de naïveté de
croire en la restitution des Territoires du Nord par les Soviétiques.
[27]
Nikolaï Rezanov ( 1764-1807), représentant de la société russo-américaine et administrateur à la Cour, célèbre pour être parvenu à négocier avec le Japon.
[28]
Les Aïnus avaient entretenu, dès le XVII
e siècle, des relations commerciales avec le fief
de Matsumae, lequel considérait les quatre îles du sud des Kouriles comme faisant partie de
son fief, et partant du Japon.
[29]
Association pour la restitution des Territoires du Nord,
Territoires du Nord, n° 39,1998.
[30]
Les deux cultures divergent quant à leur conception de la fonction impériale, les Chinois
considérant – à la différence des Japonais – que l’Empereur est une personne mandatée par
le Ciel pour gouverner sur terre.
[31]
Les
I habitaient autour de la Chine et n’avaient pas de civilisation propre, mais s’ils
apportaient le tribut à l’Empereur, ils étaient considérés comme relevant du système chinois
et recevaient alors en retour de nombreuses offrandes (Shiba Ryõtarõ,
Au large des champs
de colza, Bunshun, 1998,10 vol, vol. 4.).
[32]
Il en va différemment des États-Unis, qui ont respecté les accords internationaux signés
après la guerre et tenu compte des aspirations du peuple japonais : ils ont restitué Okinawa
en 1972. Même s’il existe toujours des litiges entre les deux pays, comme, entre autres, la
présence des bases américaines au Japon, les Japonais n’ont donc pas gardé une trop
mauvaise image des Américains
[33]
Kimura, Hiroshi,
Territoires du Nord,
op. cit. : « Pour la Russie, ce qui est le plus important est la possession effective et l’utilisation actuelle. L’appartenance juridique des choses
ne l’intéresse pas trop ».
[34]
Voir Shiba Ryõtarõ,
À propos dela Russie, Bunshun, 2000 : « La Russie compte 35 % de
minorités ethniques. Je suis sûr que le régime le plus adéquat pour la Russie est celui de la
monarchie. Ce régime monarchique permettrait de former l’empire russe. Il est clair que c’est
un régime dictatorial et totalitaire, mais c’est pour cette raison que l’empire russe existait ».
[35]
Hakamada, Shigeki,
La Russie de Poutine…,
op. cit.
[36]
Hakamada, Shigeki,
ibid.
[37]
La Mongolie extérieure est tombée dans l’orbite soviétique en 1924, avec la proclamation d’une république populaire, la première constituée à l’extérieur de l’URSS.