2003
Outre - Terre
La Russie vue d'ailleurs
Inde-Russie : d’un empire, l’autre
Henri Stern
membre du Comité de rédaction d’Outre-Terre, chercheur habilité au CNRS.
Il n’y a pas, en 1991, que la dissolution de l’Union soviétique ; il y a aussi le
fait que l’Union indienne maintienne son intégrité politique et territoriale alors
que le parti du Congrès vient de revenir au gouvernement, mais sans majorité
absolue au parlement (élections de mai-juin); fini le système du parti dominant,
c’est bientôt l’ère des coalitions qui va s’ouvrir.
Or, les mêmes « réalistes » qui jamais n’avaient mis en doute la solidité de
l’Union soviétique, ne cessaient, depuis son indépendance en 1947, d’annoncer
que l’Inde, avec ses faiblesses et ses contradictions, allait éclater.
Les Indiens, pour leur part, ont vécu 1991 et ses suites en Russie avec ce
mélange qui les caractérise d’esprit de supériorité et de complexe d’infériorité.
Ils ont bien vu, en tout cas, que si la Russie s’affaiblissait au plan mondial, elle
ne s’en absenterait pas pour autant de ses marches méridionales, en particulier
de l’Asie centrale et du Caucase et qu’elle resterait une puissance régionale
incontournable. Ni clientèle ni adhésion, donc, mais un mélange nuancé qui a
trouvé confirmation dans le maintien ou le renouvellement de relations
commerciales, civiles et militaires, dans la convergence d’intérêts entre deux
« puissances faibles ».
D’où la Déclaration du 30 juin 1994, signée par Boris Eltsine et Narasimha
Rao : « Devant la menace croissante du nationalisme agressif, de l’extrémisme
religieux et politique, du terrorisme et du séparatisme qui tous s’en prennent aux
États multinationaux, la Russie et l’Inde, comptant parmi les plus grands États
multiethniques, plurilingues et multiconfessionnels, assumeront leurs responsabilités… Elles se battront pour l’unité dans la diversité et se confirment un souci
réciproque d’intégrité territoriale. »
Position renforcée par un soutien commun à l’Alliance du Nord du
commandant Massoud, en Afghanistan, dès la fin des années 1990 ; un soutien
peut-être plus crucial au regard du succès des opérations américaines et occidentales de l’après 11 septembre, ultérieurement, qu’on l’a donné à entendre de
peur, sans doute, d’indisposer les « amis des Services de l’armée pakistanaise ».
Et puis les relations d’échanges commerciaux et de coopération civile et
militaire établies depuis le milieu des années 1950 avec les Soviétiques n’ont
pas donné aux Indiens le sentiment d’être par définition le partenaire sous-déve-loppé du tandem. Ils ont, certes, acheté à ceux-ci des aciéries clefs en main – et
payables en roupies, ainsi que des armements modernes, mais se sont également
fourni chez eux en matières premières comme le pétrole et le gaz et leur ont
vendu des produits finis (industries chimique et légère) – payables en roubles.
Le consensus indien en faveur de relations privilégiées mais non exclusives
avec l’Union soviétique a survécu à toutes les alternances politiques, quelles
qu’elles fussent. Par exemple le parti du peuple, le Janata, soit une coalition de
socialistes, de national-hindouistes, d’agrariens et de dissidents du Congrès, tous
anti-communistes notoires à quelques exceptions près, succédant en 1977 au
Congrès d’Indira Gandhi, elle-même anti-communiste primaire s’il en fût, ne mit
guère plus d’un mois à confirmer son adhésion sans réserve au traité de 1971
avec l’Union soviétique et à instaurer non pas une alliance, évidemment, mais
une relation privilégiée. Et le ministre des Affaires étrangères du Janata, le nationalhindouiste Atal Bihari Vajpayee, actuel Premier ministre, de déclarer le
25 avril 1977 à New Delhi en présence de son homologue Andreï Gromyko :
« Nous apprécions l’aide que l’Union soviétique nous a apportée dans l’industrialisation de notre pays et sur le chemin de l’autosuffisance. Nous lui sommes
également reconnaissant de son soutien constant et de principe dans des moments
de difficultés. Nous avons tout cela en mémoire et ne cesserons d’apprécier cette
amitié à sa juste valeur ». Les « moments de difficulté », c’était naturellement
l’année 1971, l’année terrible où l’armée du Pakistan pour l’essentiel occidentale
(punjabis et pathans) noya dans le sang non pas une révolte mais la protestation
des Bengalis de l’Est, spoliés du pouvoir parlementaire que venaient de leur
conférer les élections ; une répression qui a probablement fait des centaines de
milliers de morts et en tout cas chassé dix millions de réfugiés – hindous et
musulmans – vers l’Inde. Un problème d’une ampleur inouïe dont les Américains
refusèrent carrément de se mêler en intervenant, comme les Indiens le leur
demandaient, auprès des généraux ouest-pakistanais, leurs alliés, dans le sens de
la modération et d’une négociation, alors qu’ils utilisaient au même moment le
truchement de ces mêmes généraux pour établir leur « Chinese connection ».
L’Inde se retrouva confrontée à une situation qu’elle n’avait en rien provoquée avec le seul appui de l’Union soviétique, tant au plan diplomatique – veto
au Conseil de sécurité de l’ONU qu’à celui d’une livraison accélérée d’armements qui permit aux Indiens d’exécuter en treize jours le mouvement militaire
débouchant sur la libération de Dakha (Dacca) et à la fondation du Bangladesh.
C’est encore pourquoi New Delhi ne s’inquiéta pas quand les Américains
envoyèrent un détachement de la VIIe Flotte dans le golfe du Bengale afin de
dissuader les Indiens – explication a posteriori – de menacer l’intégrité territoriale du Pakistan occidental. L’Inde entière en a voué une reconnaissance
inchangée à l’Urss et aujourd’hui à la Fédération de Russie : au-delà des bénéfices stratégiques réels, cette victoire mettait en cause l’État confessionnel du
Pakistan et confirmait le pluralisme indien.
Voilà sans doute pourquoi aussi l’Inde fut le seul grand pays à ne pas
condamner l’intervention soviétique, fin décembre 1979, en Afghanistan, Indira
Gandhi, de retour au gouvernement, se contentant d’exhorter Moscou à partir
dès que possible. Réaction d’impuissance d’une puissance régionale ? Certes.
Mais il faut bien reconnaître que les résistants afghans ne facilitaient guère les
choses à tous ceux qui, en Occident comme en Inde ou en Chine, ne pouvaient
adhérer sans réserve à un combat mené exclusivement « au nom de l’islam ». Et
quand les Soviétiques partirent en 1989, Washington n’abandonna-t-il pas l’Afghanistan à l’armée et aux services du Pakistan, ainsi qu’au groupes jihadistes
liés à ces derniers ?
Autre élément de compréhension : les socialistes indiens, s’ils ont pu
emprunter au marxisme, par exemple, la conscience de classe, ne s’en sont pas
moins opposés à l’État lénino-stalinien, jugé barbare, peu respectueux du droit
des gens. Les Indiens vont se singulariser en adoptant des méthodes non-violentes de désobéissance civile ; c’est à partir d’une indianité vécue que des
dirigeants et militants comme Acharya Narendra Deva ou plus encore Jayaprakash Narayan et Ram Manohar Lohia, vont dans les années 1930 opter pour un
universalisme qui dépasse le strict anti-colonialisme et contribuer à ce que la
soviétophilie ne devienne pas un phénomène de masse. Par contre, la soviétophilie était plus le fait d’une élite d’hommes politiques, de hauts fonctionnaires
et de diplomates qui trouvaient dans le marxisme un fondement intellectuel à
l’indépendance économique et à la gestion planifiée du développement
[1]. Ce qui
intéressait Jawaharlal Nehru, un de ceux qui dirigeaient le Congrès durant la
lutte pour l’indépendance et premier ministre de l’Inde de 1947, dans l’expérience soviétique, c’étaient les plans quinquennaux et la formation d’un secteur
public dominant, pas la socialisation des moyens de production et encore moins
l’abolition de la propriété privée ; il restait de ce fait libéral, à l’instar de toute
la classe politique indienne, jusque dans la lutte contre le colonialisme
[2].
Pour formuler les choses autrement : les dirigeants indiens ont obtenu que
les Soviétiques leur livrent des aciéries, tandis que la Fondation Ford les aidait
à développer leur agriculture et coopérait avec des exploitants qui montaient
économiquement et socialement. En somme : sociétés, syndicats et État central
d’un côté; familles, ligues paysannes socialisantes et administrations locales de
l’autre.
Les « coopérants » soviétiques – ingénieurs, techniciens, ouvriers, commerciaux – apparaissaient sur les chantiers et dans les bureaux dans l’ensemble
compétents et chaleureux. Mais également précipités dans leurs opérations,
toujours à l’économie et peu généreux, sans oublier la sempiternelle rétention
des secrets de fabrication. Plus grave et plus choquant du point de vue indien,
les pratiques authentiquement impérialistes et déjà éprouvées à Cuba (le sucre)
ou en Égypte (le coton), qui consistaient à troquer avec l’Inde des produits
textiles et à revendre ceux-ci à bas prix sur le marché international, ce qui
nuisait évidemment aux exportations indiennes. Et il y avait pour finir les
masses d’argent qui transitaient par les réseaux associatifs
ad hoc des partis
communistes et du Congrès, ainsi que les classiques commissions sur contrats
dans la libre entreprise indienne, comme le rapporte le journaliste Nihal Singh,
en poste à Moscou au début des années 1980, dans son livre
The Yogi and the
Bear
[3].
Détail amusant : ce sont, à partir du milieu des années 1960, quand l’économie soviétique a – période Brejnev – démontré son inefficacité, des intellectuels ou universitaires marxistes qui débitent de la langue de bois optimiste sur
l’Union soviétique dans des journaux à propriété capitaliste tels le Times of
India ou le Hindustan Times.
« Malgré son délabrement, la Russie reste cruciale pour les intérêts à long
terme de l’Inde », tranchait globalement Brahma Chellaney, libéral et spécialiste
indien des relations internationales, à la veille de la visite de Vladimir Poutine
à Delhi en septembre 2000. Et il concluait : « Ses ressources, ses scientifiques,
sa main-d’œuvre qualifiée, sa position stratégique lui permettront de se rétablir
comme grande puissance; il est important que l’Inde y entretienne des relations
avec les groupes de pression qui se sont constitués en acteurs de la politique
russe [4]. »
De même l’intellectuel progressiste et marxisant Sumit Chakravarty à la
manière plus nostalgique que dialectique des vieux internationalistes : « Des
visites de haut rang ont renforcé substantiellement les relations et ont rendu à
une amitié d’un demi-siècle une vitalité durable… La Russie s’emploie à concevoir un monde multipolaire contre l’hégémonie que les États-Unis et ses alliés
occidentaux tentent d’imposer après avoir gagné la guerre froide
[5]. »
Tout cela sans oublier que la population d’origine indienne installée aux
États-Unis a triplé de volume : de 500 000 à un million d’individus depuis les
années 1980, l’Inde sortant en quelque sorte de son isolement et s’insérant dans
le microcosme américain.
Issu d’une grande famille de serviteurs du prince d’Udaipur, au Rajasthan, cet
aristocrate a dès l’indépendance en 1947 entamé une carrière de diplomate sous
l’autorité de Nehru, à des postes aussi sensibles que Pékin ou Islamabad, pour
terminer au sommet de sa hiérarchie comme secrétaire général du ministère des
Affaires étrangères de l’Union indienne. Retiré à Udaipur, il participe à la
gestion d’ONG dans le développement rural de la région, créées par son père et
dirigées aujourd’hui par son fils. Jagat S. Mehta parlait il y a encore quelques
années devant des publics universitaires américains. Foreign Affairs a régulièrement publié ses contributions.
Le raisonnement que soumet ce spécialiste à ses lecteurs à venir dans un
ouvrage inédit et rédigé en 1995,
Rescuing the Future : Misperceptions in International Affairs, est éloquent. Bien sûr, le diplomate regrette que la soviétophilie indienne ait en définitive marginalisé son pays, indifférent à l’agonie du
« royaume de l’insolence », sur la question de l’invasion par l’armée rouge de
l’Afghanistan. Il avait pour sa part proposé que soit conféré par étapes à la
région, sur fond de consensus des États non-alignés, en particulier en Asie méridionale et sur le Golfe, un statut à la suédoise de neutralité ; les craintes de
l’Union soviétique s’en trouvant apaisées et une « finlandisation » de l’Afghanistan de nouveau indépendant mais semi-autonome devenant possible
[6]. Or,
l’observateur lui-même n’hésite pas à reprendre implicitement à son compte la
critique indienne en la matière.
L’Occident n’avait pas hésité à parler tout de suite de risque suprême depuis
la Seconde Guerre mondiale, ses intérêts dans une région exportatrice de pétrole
étant menacés tout comme l’indépendance des pays du sud et du sud-ouest de
l’Asie ; l’Union soviétique avait violé les accords de Yalta ; elle allait transformer l’Afghanistan en Mongolie (soviétisée). Pour se réjouir ensuite malignement : les Soviétiques rencontraient à leur tour leur propre Viêt-Nam devant la
résistance d’héroïques moudjahiddin. Sans que les États de la région saluent ou
appellent une éventuelle réaction ou bien que l’ONU aille au-delà de pieuses
résolutions.
Surtout : nombre d’Indiens pensaient que les Américains subventionnaient
le réarmement du Pakistan, non pas en vue d’opérations en Afghanistan, mais
contre leur pays, donc menacé et contraint de se lancer dans un programme de
réarmement lui-même « extravagant », donc freiné dans son ascension économique et internationale
[7]. Mieux valait à tout prendre une Mongolie, « the lesser
evil », le moindre mal, pour l’Inde. Voilà pourquoi aussi le gouvernement indien
ne condamna jamais formellement et sans réserve l’invasion, même si le
Premier ministre allait demander publiquement et confidentiellement le retrait
des troupes soviétiques pas très longtemps après l’événement. Année après
année, l’Inde s’abstint sur le sujet à l’ONU et se séparait dès lors à cet égard des
autres pays non-alignés. New Delhi ruinant paradoxalement ses propres
chances, de ce fait, d’aider l’Union soviétique à sortir honorablement du bourbier afghan une fois Brejnev disparu.
[1]
Chandrika Singh,
Socialism in India, B. R. Publishing Corp., New Delhi, 1986.
[2]
Cf. Jawahar Lal Nehru,
An Autobiography, Londres, John Lane, 1936.
[3]
New Delhi, Allied Publishers, 1986.
[4]
Hindustan Times, 20-9-2000.
[5]
World Focus, hiver 1999, New Delhi.
[6]
Cf.
Rescuing,
op.
cit., p. 235. Et du même auteur, « Solution in Afghanistan : From Swedenization to Finlandization », Kennan Institute, Woodrow Wilson Centre, 1981 (résumé dans
Foreign Affairs, été 1982) et « The Prospect of Afghanistan : Can India remain Indifferent ? »,
Foreign Policy Annual 1985, Satish Chandra (éd.) ou encore Jagat S. Mehta,
« Afghanistan : Why India stands marginalized »,
Indian Express, 13 février 1989.
[7]
Cf.
Rescuing,
ibid., p. 234.