Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201705
320 pages

p. 195 à 208
doi: 10.3917/oute.004.0195

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La Russie vue d'ailleurs

no 4 2003/3

Les relations entre l’Iran et la Russie se présentent aujourd’hui comme un mélange peu harmonieux de « coopération exemplaire », de « partenariats stratégiques », de « menaces hégémoniques », de « violations d’intérêts souverains », de concurrence, de luttes d’influence et de procès d’intention. Il n’est pas certain que les deux parties aient une claire vision de leurs intérêts et stratégies réciproques, d’autant que des acteurs extérieurs contribuent à brouiller les cartes.
 
L’Iran puissance moyenne en quête d’insertion
 
 
Peu avant le 11 septembre, l’Iran a pris conscience de ses limites. Désenchantement économique et politique aidant, les ambitions révolutionnaires d’un islam mondial sont définitivement rangées au placard des souvenirs. Plus encore, Téhéran a tiré les conclusions du séisme stratégique majeur que fut la disparition de l’Union soviétique, un partenaire essentiel même si la réciproque n’était pas toujours vraie. L’Iran n’aspire plus qu’à être une puissance moyenne, soit un acteur régional qui compte mais ne se surestime pas [1]. Il a certes, quand sont apparues les nouvelles républiques caucasiennes sur les décombres des marches de l’ex-Union soviétique, essayé de s’insérer dans le nouveau « grand jeu », mais n’a guère tenté d’y allumer des incendies, laissant tout au plus quelques mollahs distribuer corans et prêches.
Raison toute simple : s’il déstabilisait ses voisins, au premier chef l’Azerbaïdjan, le choc en retour ne l’épargnerait pas, car le nord de l’Iran englobe une vaste province qui n’est autre que l’autre moitié de ce dernier. Les Azéris forment avec 20 % – près de 25 % à Téhéran – la plus importante minorité de la population iranienne. Les deux voisins savent par ailleurs entretenir une collaboration réaliste et nécessaire, en particulier au plan économique, même s’il y a souvent de l’orage dans les relations avec Bakou notamment à cause du pétrole caspien et que Téhéran soutenait encore tout récemment les Arméniens dans le conflit du Haut-Karabakh. L’Azerbaïdjan est par ailleurs membre de l’Economic Cooperation Organization où l’on retrouve aussi bien la Turquie que le Pakistan et les républiques du Caucase.
L’Iran a participé dans le même ordre d’idées, aux côtés des Américains et des Russes, à une politique de stabilisation des pays du Caucase contre les islamistes. C’est d’ailleurs à l’occasion de ces contacts que s’étaient progressivement et discrètement dégelées les relations avec les États-Unis. Et alors que la République islamique avait douloureusement mesuré en Afghanistan la faiblesse de ses moyens dès lors que les Taliban malmenaient ses « diplomates » et brimaient la minorité hazara, elle est devenue, en se réconciliant avec les Saoudiens, un acteur régional à part entière. Manifestant sa solidarité avec l’Amérique et son opposition au terrorisme d’al-Qaïda au lendemain du 11 septembre, et contribuant à ce que soient renversés les Taliban ainsi que reconstruit un Afghanistan indépendant.
 
Un isolement périlleux à traiter d’urgence
 
 
L’Iran espérait engranger ainsi les dividendes de son hostilité aux Taliban, d’autant que celle-ci avait mis à mal un partenariat privilégié avec le Pakistan, notamment en matière nucléaire. Ceci alors qu’Islamabad avait donné priorité, dans le dossier afghan, à ses ambitions territoriales au détriment d’un axe jusque là privilégié avec Téhéran dans le cadre Iran/Chine/Pakistan. C’est dire que son inscription sur la liste des pays de l’« axe du mal » place la République islamique dans une situation de grande vulnérabilité. Dénoncée avec acharnement par les Israéliens comme principal support du terrorisme palestinien ou même international et pour avoir instrumentalisé le Hezbollah libanais, l’Iran est accusé de faire planer une menace nucléaire, chimique et biologique sur la région si ce n’est l’Amérique, et cela tant par Jérusalem que par ses « faucons » qui pressent l’administration Bush d’y renverser dans la foulée, après l’expédition d’Irak, le régime des mollahs, pour parfaire son grand dessein, soit la recomposition du monde arabe… Téhéran mesurant, dès lors que se rapproche la perspective d’une intervention militaire à Bagdad, à quel point la situation est devenue périlleuse.
Certes, on y multiplie les démarches afin de s’attirer les sympathies du monde arabe, en particulier de l’Arabie saoudite et des émirats du Golfe. L’Iran s’employant à accompagner les mouvements de l’OPEP et à y préserver le consensus. De même qu’elle a amplifié considérablement ses relations, notamment commerciales, avec les pays du Golfe. Mais elle ne peut, dans le monde arabe, espérer rien de plus qu’un soutien verbal. D’abord parce que les dirigeants arabes n’ont pas les moyens de s’opposer à une décision américaine ; ensuite à cause du contentieux persistant entre Iran et Émirats Arabes Unis sur les îlots d’Abu Musa, de la Petite et de la Grande Tombe. Téhéran, en cas de péril américain, devrait se contenter de protestations diplomatiques.
Qu’ils soient partisans du « Guide » ou du président réformateur Khatami, c’est sur la classe politique iranienne dans son ensemble que souffle un vent d’inquiétude ; les dirigeants étant tous convaincus qu’une intervention américaine à Bagdad provoquera des dégâts « collatéraux » chez eux : soit que Washington décide d’y « finir le travail », soit tout simplement par la dynamique déstabilisatrice ne s’engage.
On note que l’Iran, qui a normalisé ses relations avec Bagdad n’en a pas moins repoussé avec hauteur les sollicitations passablement voyantes d’appui devant une action militaire des États-Unis. Bien sûr, Téhéran a réaffirmé son hostilité de principe à toute expédition contre l’Irak et plus généralement toute ingérence étrangère dans la région. Mais les personnalités les plus conservatrices, tout en vilipendant Washington, insistent pour que tout soit fait afin de convaincre Bush de préserver leur pays. On voit ainsi l’ancien président Rafsandjani, pourtant rarement avare de condamnations sévères à l’endroit des Américains, chargé de maintenir la communication avec Washington, tandis que des voix conservatrices n’hésitent plus à prôner le retour à des conversations. Les discours martiaux des généraux pasdaran ou des chefs bassidji sur les pertes « irréparables » qui seraient infligées à des « envahisseurs étrangers » dissimulent mal une vive appréhension.
En bref, Téhéran ne serait pas mécontent d’une chute de Saddam Hussein mais craint les suites. Ainsi la République islamique tente-t-elle de négocier sa survie contre une bienveillante neutralité. Et des négociations, directes ou indirectes, sont certainement engagées en ce sens. N’a-t-on pas laissé entendre que Téhéran apporterait son concours aux pilotes américains touchés ? Tout donne à penser que les Iraniens, au-delà des véhémentes « protestations obligatoires », fermeraient les yeux sur d’éventuelles violations de leur espace aérien, à condition naturellement qu’il n’y ait pas d’hostilité à leur encontre. L’Iran s’est déjà déclaré prêt à coopérer à l’accueil de réfugiés irakiens par les Nations unies. Plus important encore : Washington a décidé de financer des groupes d’opposants irakiens résidant sur le territoire iranien, ce qui suppose par nature un accord de Téhéran.
Question entière : cette – relative – bonne volonté iranienne suffira-t-elle à dissuader l’administration Bush, soumise à d’énormes pressions dans le sens d’une action contre l’Iran, de choisir une voie entre la neutralité réciproque et la normalisation ? Le débat des conseillers reste vif et l’Iran n’a, à ce jour, aucune assurance quant à l’attitude américaine à venir. Ceci alors même que la République islamique traverse une crise politique majeure qui place le pays au bord de la paralysie [2]. De quels alliés Téhéran dispose-t-il ? Ils sont à vrai dire peu nombreux. L’UE déploie certes d’intenses efforts diplomatiques pour tisser des accords multiformes avec l’Iran et lui décerne des brevets de respectabilité régionale; les présidents afghan et iranien, Karzai et Khatami, n’ont cessé de se féliciter mutuellement de la contribution de Téhéran à la stabilisation de la zone mais ceci est plutôt destiné à conforter leur propre survie politique ; la Chine reste sans doute l’un des grands acteurs susceptibles de consolider les positions de l’Iran, mais sans qu’elle ait pour autant des relations suffisamment privilégiées avec les États-Unis pour dissuader Washington de faire s’écrouler le régime de Téhéran. Demeure la Russie.
 
Iran et Russie : stratégies et relations asymétriques
 
 
En dépit des discours russe et iranien sur les « partenariats stratégiques » et malgré l’étalage impressionnant de coopération militaire entre les deux pays, il n’est pas certain que Moscou et Téhéran partagent des objectifs aussi fondamentaux que par le passé. Sans doute l’Iran est-il beaucoup plus demandeur que l’inverse ; et puis les convergences sont à la fois qualitativement moins importantes et moins nombreuses quantitativement. Les divergences d’intérêt, même s’il ne faut pas les exagérer, apparaissent plus clairement et les deux puissances, du moins, ne partagent plus autant d’orientations communes, par exemple au Moyen-Orient. Il y a eu déplacement des priorités.
 
Dépendance de l’Iran aux plans conventionnel et nucléaire
 
 
Il convient de souligner à quel point l’Iran est tributaire de la Russie quant aux équipements militaires. Cette dernière ayant en effet remplacé à cet égard l’Amérique depuis la Révolution islamique. Une dépendance qui n’a cessé de s’amplifier au travers d’une cascade de contrats – première vague de novembre 1989 à novembre 1991 – portant aussi bien sur des livraisons de matériel que sur la fourniture de technologies. Ceci alors que les Américains avaient tenté d’en bloquer le déroulement par l’accord Gore-Tchernomyrdin du 30 juin 1995 par lequel la Russie s’interdisait de poursuivre certaines livraisons à l’Iran. Privés de juteuses ressources, les Russes décidèrent en 2000 de reprendre leurs fournitures, d’autant que Washington n’avait de son côté pas cessé de livrer des armes à l’Iran par divers canaux, mais également parce que la situation dans le pays avait évolué, tout comme les positions de tiers à l’égard de Téhéran [3]. Cette abrogation unilatérale peu avant les élections américaines de novembre 2000 reflétant une volonté russe de se démarquer des États-Unis, même au prix de frictions et de pressions, comme de privilégier les liens avec l’Iran, d’offrir une manne financière à Rosoboronoexport, la nouvelle agence de vente d’armes lancée par Poutine.
En 2000, l’Iran prend la décision stratégique de moderniser son appareil militaire et lance un programme multiannuel d’achat de matériels, et d’acquisition de technologies destinées à former des sites capables de produire et d’exporter des fabrications nationales. Plan qui repose sur l’armement et la technologie russes. Une coopération qui se renforce continuellement, comme en attestent les accords signés dans le cadre des visites du président Khatami en mars 2001 et du ministre de la Défense Ali Shamkhani en octobre suivant, pour un montant de 7 milliards de dollars. S’il est vrai que cet accord-cadre n’a pas été suivi d’une cascade de contrats d’exécution au cours de l’année 2002, sans doute du fait de pressions américaines sur V. Poutine, les militaires russes réitèrent à l’envi leur intention de poursuivre la vente d’armes conventionnelles à l’Iran [4]. On apprenait par ailleurs en novembre 2002 que la Russie aurait fourni de la technologie et des pièces destinées à la construction de missiles à longue portée (jusqu’à 1.300 miles) et ayant permis la mise au point et un essai réussi d’une version améliorée du missile Shahab 3 [5]. Les Iraniens travaillent sur un missile Shahab 4 dont Moscou aurait fourni la technologie entièrement russe du SS 4, ainsi que l’acier et les alliages spéciaux [6]. L’Iran est donc presque totalement dépendant de la Russie pour son matériel militaire, à l’exception notable de missiles fournis par la Corée du nord et la Chine (tel le missile Fateh 110 A [7], testé début septembre 2002 [8]. Sans oublier l’assistance de l’Ukraine et du Belarus.
Le volet nucléaire de cette dépendance est tout aussi spectaculaire, l’Iran ayant signé au milieu des années 90 un contrat de 800 millions de dollars pour la construction de quatre réacteurs VVER-1000 identiques au premier et de quatre autres de type VVER-440. La première tranche a accumulé les retards pour un ensemble de raisons : difficultés techniques, pressions américaines, problèmes chez les Iraniens. Des reports successifs qui ont alimenté une mauvaise humeur à Téhéran où l’on soupçonna les Russes de céder aux injonctions de Washington. Finalement, le vice-ministre en charge de l’Énergie atomique, Evgueny Reshetnikov, annonçait en mars 2002 que la première tranche entrerait en service fin 2003 et son collègue Lebedev déclarait que la Russie prévoyait l’achèvement total des travaux fin 2004 ou début 2005 [9]. Plus de 1 000 experts russes travailleraient actuellement sur le site selon Hossein Aferideh, président de la commission de l’Énergie au parlement iranien. Viktor Kozlov, directeur d’Atomestroyexport, en charge de la construction du réacteur, estime que ces effectifs devraient être portés fin 2002 à 2000. Alexandre Rumyantsev, ministre russe à l’Énergie atomique, déclarait le 28 mai 2002 que la Russie formerait 100 ingénieurs iraniens en vue de la construction d’une centrale nucléaire au sud du pays.
Les Américains ont bien entendu fait l’impossible pour dissuader les Russes de poursuivre ces travaux et insisté sur le fait que ces équipements sont destinés à fabriquer des armes de destruction massive en violation des accords internationaux, Moscou et Téhéran soulignant au contraire que ces installations sont placées sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA ). Washington réplique que les contrôles de l’Agence ne sont pas exhaustifs, que l’Iran dissimule des éléments aux inspecteurs et que de toute façon la République islamique tire de cette coopération un savoir-faire qui lui donne des capacités proliférantes. L’acceptation ou le refus par Téhéran de signer ou de ratifier le protocole additionnel de l’AIEA et son programme 93+2 qui renforce les contrôles sera un test de transparence ou de dissimulation, ajoutent les Américains [10]. Certains observateurs craignent que les installations de Bouchehr ne servent de réceptacle et de cache à des filières de type graphite ou eau lourde, ou encore que Téhéran n’importe de Russie de la technologie laser pour produire de l’uranium hautement enrichi.
On est préoccupé par la dissémination des sites, pour une part notable de technologie chinoise, dans le pays et hors de contrôle par l’agence [11]. Une délégation américaine a tenté en juillet 2002 une démarche pressante auprès des Russes pour geler cette coopération. John Bolton, sous-secrétaire d’État au Contrôle des armements et Spencer Abrahams, secrétaire à l’Énergie, ont eu des entretiens avec Ilya Klebakov, ministre de l’Industrie et Alexandre Rumyantsev ; Bolton a aussi conversé avec Gorgi Mamedov, vice-ministre des Affaires étrangères. Ils venaient proposer aux Russes un gel de cette coopération nucléaire en échange d’un crédit accordé à la Russie par le G-8 pour financer la sécurisation et la destruction des stocks russes de matériaux fissiles. Une visite qui survenait après l’annonce russe d’une proposition de construction de plusieurs réacteurs en Iran en annexe à un accord de coopération économique de 10 ans [12]. Les interlocuteurs de la délégation américaine essayant de leur côté de minimiser la portée de cet accord qualifié de « théorique ». Mais la perspective de ce gel suscitant de fortes réserves au ministère de la Défense et à la Douma où l’on cherche à limiter pareilles renonciations de la Russie [13].
 
La Russie prisonnière d’un marché ?
 
 
On voit que côté russe le maintien de ces marchés représente un enjeu principalement économique : des recettes qui font cruellement défaut.
La reconversion du « complexe militaro-industriel » hérité de l’Union soviétique est une tâche titanesque que le pouvoir peine à mener, se heurtant en outre à une résistance acharnée de ce complexe qui, privé de ces marchés, devrait fermer nombre de centres de recherche et de fabrication vivant ainsi sous perfusion. Problèmes économiques et sociaux, donc, mais également comme en Ukraine la perspective d’une fuite massive des spécialistes en direction des pays « proliférants », peu regardant sur l’éthique. La Russie oppose donc aux demandes américaines que, si elle renonce à opérer en Iran, d’autres prendront sa place. Et elle s’emploie à persuader les Occidentaux qu’elle a obtenu de Téhéran toutes les garanties de contrôle.
Le problème est que les Russes ne sont pas, pour plusieurs raisons, très convaincants. D’abord, le personnel scientique, chez eux, est prêt à tout pour travailler, la profession étant sinistrée en raison du gel des crédits [14]. D’où un risque de prolifération par transfert de connaissances; il y a des flux de connaissance même si l’administration adopte des précautions. Et puis il semble que les plus hautes sphères du pouvoir ne parviennent pas à coordonner parfaitement l’organigramme ni à le contrôler efficacement : outre les services de sécurité qui disposent à tout le moins d’une autonomie certaine, nombre d’organisations impliquées dans le nucléaire comme dans le matériel militaire ne paraissent pas vraiment soucieuses de transparence.
Il y a plusieurs structures, la plupart relevant du ministère à l’Energie atomique, poursuivant un programme de recherche intensif avec des centres iraniens. Les Russes affirmant que pour le Minatom, menacé dans ses ressources, c’est une question de survie. Serguei Mitrokhin, parlementaire spécialisé de la Douma, reconnaît que la fuite en avant du Minatom résulte de la course au nucléaire civil et militaire engagée pendant la guerre froide. Difficile de se désengager d’une production de plutonium à des fins militaires qui a été à tel point prioritaire et s’est ancrée dans les mentalités. Les personnels scientifiques, qui ne sont pas adaptés aux nouvelles conditions, continuant à penser traditionnellement. Le Minatom a par ailleurs été peu affecté par les réformes post-soviétiques [15], mais de récents changements laissent espérer une politique de contrôle plus rigoureuse. Il y a cependant aussi les petites structures industrielles et de recherche prêtes à tout pour survivre.
Moscou est de fait embarrassé. La Russie ne veut pas donner l’impression de céder à tous les diktats américains. Et puis il faut bien trouver les recettes qui permettraient de sauver ce qui peut l’être du complexe militaro-industriel. C’est pourquoi Poutine fait monter les enchères : le gel de ventes d’armes conventionnelles à Téhéran par l’accord de 1995, en échange du lancement de satellites occidentaux, avait rapporté deux milliards de dollars et évité la faillite à l’agence spatiale russe. D’autant que les gros clients ne sont pas, en dehors de la Chine, légion. Même si Moscou a quelque peine à avouer que le pouvoir central ne maîtrise pas tout, les structures faisant un peu ce qu’elles veulent avec la bénédiction des « organes » de décision, et la dérive mafieuse n’étant pas loin, il y a d’ailleurs ici quelque chose du « retenez-moi ou je fais un malheur ». Et puis la Russie est si engagée en Iran qu’elle peut difficilement faire machine arrière et même contrôler vraiment les usages qui sont faits de ses livraisons et transferts. D’où les multiples déclarations rassurantes destinées aux Occidentaux, mais qui ne trompent pas grand monde. Le véritable risque ne réside-t-il pas dans le transfert de savoir-faire ? [16].
Assurances russes : l’achèvement de Bouchehr marquerait la fin de leur coopération nucléaire avec l’Iran [17]; l’établissement avec ce pays en 1998 d’un protocole prévoit la récupération (récemment autorisée par une loi votée à la Douma) du combustible nucléaire utilisé à Bouchehr. Mais contradiction par l’aveu de ne pas être parvenus à un accord avec les Iraniens sur la récupération du combustible utilisé dans la future unité de 1 000 mégawatts. Comme si les Russes eux-mêmes trahissaient leur inquiétude quant aux intentions « pacifiques » de la République islamique. En gagnant du temps, les Iraniens pourraient utiliser le combustible pour le retraiter et obtenir de l’uranium et du plutonium enrichi à usage militaire [18]. L’annonce par Téhéran du lancement de l’étude d’une seconde unité de production de 1000 mégawatts d’électricité nucléaire ne précise pas si l’Iran bénéficierait de l’aide russe, mais se réfère à l’objectif de production de 6 000 mégawatts d’électricité nucléaire en 2021 formulé par Téhéran [19]. L’embarras de Moscou transparaît aussi dans la curieuse querelle qui a suivi les déclarations du général Youri Baluyevski, chef d’état-major adjoint, le 24 mai 2002, selon lequel l’Iran aurait acquis des armes nucléaires, certes, mais pas de missiles balistiques intercontinentaux, qu’il n’y avait donc pas de danger pour la sécurité de la Russie ; propos non démentis malgré les protestations véhémentes de Téhéran [20].
 
Quels partenariats stratégiques ?
 
 
Et pourtant, l’Iran et la Russie partagent des objectifs et des visions communs bien qu’il n’y ait pas de part et d’autre le même poids et les mêmes motivations.
D’abord : les Russes semblent percevoir les buts fondamentaux de la République islamique et les jugent compatibles, voire convergents, avec les leurs. Ils ont conscience que l’Iran se sent menacé par l’axe pakistanais et ses prolongements afghans, « pseudopodes » islamistes déstabilisateurs inclus. V. Poutine n’accorde-t-il pas une importance capitale à la stabilisation de l’Asie centrale et du Caucase face au « terrorisme islamiste »? Moscou considère la coopération de Téhéran pour prévenir la contagion islamiste au centre de l’Asie comme essentielle et donne une grande importance aux réactions iraniennes à sa politique de mise au pas en Tchétchénie.
C’est peu dire que les déclarations de Téhéran sur le problème tchétchène comme une affaire intérieure russe ont été particulièrement appréciées à Moscou où le dossier de la « croisade contre le terrorisme » est jugé très sensible. Les Iraniens n’attribuant en revanche pour leur part à l’affaire tchéchène qu’une importance secondaire. Le Kremlin comprend aussi que l’Iran continue de se méfier de l’Irak. Et puis la Russie comme l’Iran considèrent que le développement de l’exploitation des hydrocarbures de la Caspienne demeure un enjeu majeur, même si une concurrence acharnée des deux partenaires a en l’occurrence contrebalancé cette vision commune qui a encore été brouillée par le soutien massif des États-Unis au tracé turco-azéri Bakou-Ceyhan et la promotion américaine d’un axe Ankara/Bakou/Tbilissi au détriment de l’Iran comme de la Russie.
Il y a ensuite la donnée de base : Russie et Iran sont voisins, héritiers de deux empires en situation de compétition/coopération obligée.
Moscou et Téhéran partagent enfin trois objectifs : limiter l’hégémonie américaine ; maintenir ce que les deux capitales appellent un « monde multipolaire » ; s’opposer aux manœuvres États-Unis pour les marginaliser ou les boycotter [21].
 
L’enjeu de la Caspienne
 
 
Certains observateurs avisés se demandent, à propos des partenariats envisagés, s’il n’ont pas quelque chose de schizophrénique [22], incertain dans sa durée, du fait de leurs deux tendances contradictoires à la poursuite et à la désintégration. Les deux partenaires s’efforçant de « maximiser leurs objectifs stratégiques » tendent d’une part à pérenniser l’axe russo-iranien ; de l’autre, le conflit entre les deux capitales sur le partage des réserves d’hydrocarbures de la Caspienne joue en faveur de l’éclatement. Probablement ce conflit bien réel et qui empoisonne les relations entre Moscou et Téhéran jusqu’à de sérieux niveaux de tension ne peut-il déboucher que sur un compromis, en particulier parce que l’Iran n’est pas en position de force. Plus ennuyeux pour la République islamique le forcingUS pour sceller une relation russo-américaine privilégiée sur la sécurité mondiale avec une proximité de la Russie à l’OTAN, le front antiterroriste et, sujet capital, un nouvel axe énergétique où Moscou se verrait confier un rôle de « grand garant » de l’approvisionnement de l’Occident en contrepoids à l’Arabie saoudite. Une perspective qui intéresse la Russie même si cette dernière n’entend pas mettre tous ses œufs dans un seul panier. Mais qui contrarie fort l’Iran, au passage membre de l’OPEP. Les Russes ayant lancé récemment un signal fort en renonçant à un contrat avec l’Irak sur lequel ils étaient très engagés. On peut parier que Poutine parie sur la chute de Saddam Hussein et … de solides assurances sur le marché irakien. Autre aspect de la fragilité de l’axe Moscou-Téhéran, l’intime imbrication des intérêts réciproques, les Américains n’en pouvant que plus facilement provoquer un éclatement en marginalisant l’une ou l’autre des deux parties. Par exemple par la mise à l’écart (réussie) de l’Iran puisque les États-Unis ont obtenu que soit retenu le tracé Bakou-Ceyhan via la Géorgie excluant expressément la République islamique… et la Russie.
L’inauguration de ce chantier à l’automne 2002 est un triomphe de la diplomatie États-Unis [23]. Mais il y a pire : l’Iran ne s’est pas aperçu que la Russie avait simultanément décidé de contrôler son approvisionnement en hydrocarbures provenant de la zone caspienne et réorienté ses priorités stratégiques sur sa « zone proche ». Deux « loupés » iraniens qui ont porté un coup sévère à l’axe Moscou-Téhéran. Le contrôle des hydrocarbures de la Caspienne passe par la définition d’un régime légal de partage des réserves. Or, l’Iran qui se réfère aux « vieux traités » de 1921 et de 1940 avec la défunte Union soviétique veut obtenir un partage garantissant l’exploitation en commun des ressources par l’ensemble des riverains et s’assurer une part de 20 %, alors que la Russie qui a conclu une série d’accords bilatéraux avec les autres riverains, Kazakhstan, Azerbaïdjan et Turkménistan, promeut un régime ne lui laissant pas plus de 12/13 %.
Non seulement l’Iran n’est pas parvenu à convaincre la Russie de se ranger à sa position mais il est complètement isolé : aucun de ses voisins ne le soutient et ses relations avec la Russie et l’Azerbaïdjan ont tourné à l’aigre. Alors que Téhéran a bloqué la conclusion des sommets successifs en maintenant une position d’inflexibilité, l’incident naval du 23 juillet 2001 (des bâtiments iraniens avaient chassé un navire d’exploration pétrolier qui agissait pour le compte de l’Azerbaïdjan) a laissé des traces et l’exercice « pacifique » de la marine russe pendant l’été 2002 est un message dépourvu de toute ambiguïté [24]. La Russie a en même temps prouvé qu’elle voulait gagner des parts de marché même au prix d’une baisse des tarifs, tandis que la République islamique prônait le maintien des cours [25]. Le report de la réunion qui devait finaliser en septembre le programme de coopération à long terme a fait monter le doute chez certains experts iraniens : les deux partenaires ne sont-ils pas entrés dans une ère de défiance mutuelle où chacun jouerait un double jeu ? [26]
De fait, l’Iran sera tôt ou tard contraint de retourner à la table des négociations et de trouver un compromis. Les nouvelles propositions autour du concept d’exploitation des ressources naturelles formulées par la Russie le 11 décembre 2002 devraient être examinées lors d’un sommet à Téhéran début 2003. Il semble que les Iraniens aient attendu un passé très récent pour mesurer l’ampleur de l’impasse dans laquelle ils s’étaient enfermés. La République islamique croyait pouvoir convaincre les autres riverains de ne pas céder aux pressions russes alors qu’elle était elle-même en position de faiblesse et a surestimé son importance auprès de Poutine chez qui les intérêts énergétiques au Caucase passent loin devant un accord avec Téhéran [27]. Un aveuglement aggravé par les faiblesses d’une diplomatie iranienne dépourvue de vision et surtout d’organisation cohérente, minée par les jeux des factions et les luttes intestines. Téhéran a même réussi à faire engager des conversations russo-azerbaïdjanaises, alors que les relations entre les deux pays étaient jusque là plutôt fraîches en raison du soutien de Moscou à l’Arménie dans le conflit du Haut-Karabakh, sur une adhésion azérie à laCIS [28].
Plus globalement : l’Iran a d’abord sous-estimé la dominance russe via ses partenaires dans le contrôle des hydrocarbures de la zone ; mais surtout il n’a que très tardivement saisi que la « récupération » de sa zone d’influence dans les anciennes républiques caucasiennes de l’ex-Union soviétique constituait pour Moscou une priorité stratégique. C’est toute la doctrine du « proche extérieur » qui est devenue non seulement un enjeu de politique étrangère, mais aussi un champ de compétition entre les forces politiques russes ; plus encore, il n’a pas vu venir la transformation, à Moscou, d’un schéma de coopération en une approche de « réintégration » de l’ancien empire soviétique [29]. V. Poutine a annoncé à ses partenaires que le traité de sécurité collective de la CIS devait se transformer en une alliance militaire conçue sur le modèle de l’ancien pacte de Varsovie et qui se dénommerait Organisation pour la sécurité collective de la CIS [30]. Mais ici on touche à un point où pourrait de nouveau s’établir une convergence entre Russes et Iraniens. En effet , cette « politique de réintégration » ne tend pas seulement à restaurer un « ensemble » russe stable et contrôlé, mais s’oppose aussi à l’hégémonisme américain. Or, Téhéran partage avec Moscou, même si ce n’est pas pour des raisons identiques, une hostilité à la présence US au Caucase dont le caractère durable contrarie les deux pays, comme en témoigne l’installation de bases russes au Kirghizstan [31].
Tout est affaire d’approche. La Russie, même si elle a choisi de privilégier ses relations avec les États-Unis, manifeste clairement un désir de multiplier les partenariats de rééquilibre dans le cadre multipolaire de sa vision. Pour l’Iran, c’est plutôt une question de survie : trouver des appuis face à ce qui est perçu comme une menace directe [32]. S’ébauchent de la sorte des perspectives réunissant la Russie, l’Iran et l’Inde dans des partenariats dont Moscou aimerait qu’ils soient rejoints par la Chine. La sécurité et le gaz semblent être au cœur de ces conversations qui tentent d’associer des pays n’entretenant pas un climat harmonieux. Les Russes souhaiteraient que s’élargisse, en particulier à l’Inde, le groupe de Shanghaï [33]. Les initiatives russes visant à associer l’Inde à la Chine dans cette organisation ont suscité une certaine réserve à New Delhi [34] et sont perçues par les différents acteurs comme destinées à contrebalancer l’influence américaine. Les Russes cherchent en même temps à promouvoir des projets de coopération gazière en association avec l’Iran, l’Inde et le Pakistan, mais New Delhi n’est guère enthousiaste en raison du conflit indo-pakistanais [35]. La Russie tentant par ailleurs de faire passer l’idée d’un »corridor nord-sud » destiné à prolonger celui qui relie Helsinki à Saint-Pétersbourg et Moscou vers les États de la Caspienne, l’Iran et l’Inde [36].
Le gaz qui a été une pomme de discorde entre Moscou et Téhéran devien-dra-t-il pour les deux pays un outil stratégique commun ? Il n’est pas assuré que l’idée du leader et parlementaire communiste G. Zodanov – constituer avec l’Iran une organisation des exportateurs de gaz naturel et d’autres producteurs du Golfe, afin de maîtriser les cours et surtout s’opposer aux Américains –, pour séduisante qu’elle puisse paraître, soit retenue par V. Poutine.
 
NOTES
 
[1] Cf. Michel Makinsky, « L’Iran, les ambitions d’une puissance moyenne », Les Cahiers de Mars, n° 167,4e trimestre 2000.
[2] Cf. Michel Makinsky, « L’Iran, un pouvoir paralysé », Cahiers d’Etudes sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien », n°33, janvier/juin 2002. Et Frédéric Tellier, « L’Iran à l’heure du réformisme », Politique Étrangère, n° 3, juillet/septembre 2002.
[3] Cas prévus par les articles 5 et 7 de l’accord de 1995; Louis et Claude Canac, wwww. checkpointonline. ch,17 mars 2001.
[4] AP, 25 juillet 2002.
[5] Les précédentes versions, basées sur le missile nord-coréen Nodong, avaient connu une série d’échecs.
[6] wwww. telegraph. co. uk. news,10 novembre 2002.
[7] http ://europe.cnn.com/2002, AP, 7 septembre 2002.
[8] Dérivé du missile chinois DF 11 A d’une portée de 300 à 400 km.
[9] Cf. Ayelet Savyon, « Iran’s armament – a central element in establishing as a regional superpower », Memri Inquiry and Analysis Series, n° 89,26 mars 2002.
[10] Cf. Chen Zak, Iran’s nuclear policy and the IAEA, an evaluation of Program 93+ 2, Washington DC, The Washington Institute for Near East Policy, 2002 ; et « Iran will allow inspections of nuclear plant », Reuters, 27 mai 2002, http ://story.news.yahoo.com/news.
[11] Cf. Michael Rubin, « Iranian’s Burgeoning WMD Programs », Middle East Intelligence Bulletin, vol. 4, n° 3, mars-avril 2002.
[12] Financial Times, 31 juillet 2002.
[13] « La Russie s’engage à réduire sa coopération nucléaire avec l’Iran », Al Watan (Koweït), 1er juillet 2002, www. proche-orient. info.
[14] Cf. Valentin Tikhonov, de l’Académie des sciences de Russie, auteur d’un rapport du Carnegie Endowment for International Peace, in Scott Peterson, The Christian Science Monitor, 21 juin 2002.
[15] Cf. S. Mitrokhin, remarques au Russian American Nuclear Security Advisory Council (RANSAC ), in « A Briefing on the dangers and benefits of Russia’s International Nuclear Cooperation », 19 juillet 2002, wwww. eng. yabloko. ru.
[16] « Russia says Iran nuclear plant won’t make weapons », MSCNBC News, Reuters 26 novembre 2002 http ://fmulus.mscnbc.com.
[17] AFP, Middle East Times, 12 juillet 2002, www. metimes. com.
[18] Cf. Ian Trainor, « Russia fails to secure Tehran nuclear waste », 24 juin 2002, wwww. guardian. co. uk/ International/ story. Et aussi AFP, 19 septembre 2002, « Russia admits Iran dragging feet on nuclear management », www. iranExpert. com/ 2002/ nuclearwaste19september.
[19] Associated Press, 12 décembre 2002.
[20] Cf. Kenneth K. Timmerman, « Iran, Russia again argue over nukes », MENL, 11 juin 2002, www. insightmag. com/ .
[21] Cf. Brenda Shaffer, Partners in need, the Strategic relationship of Russia and Iran, The Washington Institute for Near East policy, 2001.
[22] Cf. Ehsan Ahrari, Asia Times on line, 22 mai 2002, wwww. atimes.com.
[23] Pour l’Iran grand perdant du tracé ainsi imposé, « Iran, the ‘only and biggest’loser in the BTC pipeline project », IPS, 18 septembre 2002, www. iran-press-service. com.
[24] « Iran largely silent on Russian-lead military exercises », Eurasia Insight, 13 août 2002 et Bahman Aghai Diba, « The Russian maneuvrers in the Caspian sea : Who is the hypothetical enemy ? », wwww. payvand. com/ news,12 juillet 2002.
[25] Cf. Alex Vatanka, « Russia’s relations with Iran approach a reckoning point », wwww. eurasiaet. org,26 mars 2002.
[26] « Iran : strategist says Iran and Russia do not trust each other », 19 novembre 2002, wwww. iranexpert. com/ 2002/ . Quant à l’absence de cohérence des politiques et la multiplicité des acteurs, pas tous réalistes, cf. Ahmad Naghibzadeh, « Rectification of Iran’s foreign policy shortcoming during Khatami’s Presidency », Discourse, hiver 2002, vol. 3, n° 3.
[27] Pour une appréciation iranienne récente, notamment Musa Al-Reza Vahidi, « Russian Foreign Policy in the Caspian Region, Amu Darya », Téhéran, 2002. Et sur les erreurs iraniennes, Alex Vatanka, « That sinking feeling », The Iranian, 24 octobre 2002.
[28] Cf. Mark N. Katz, « Russian-Iranian relations in the Putin era », Demokratizatsiya, Washington, hiver 2002.
[29] Cf. Serguei Gretsky, « Russia’s policy towards Central Asia, Central Asia and the Caucasus », Carnegie Endowment for International Peace, Moscou, 1997.
[30] Cf. « Putin plans CIS military bloc », Intelligence Digest, 14 novembre 2002, www. janes. com/ security.
[31] Cf. Igor Torbakov, « Moscow aims to restore its influence in Central Asia », Eurasia Insight, 5 décembre 2002.
[32] Cf. E. Ebrahimi, « The Russia-Iran-China Triad », 27 juin 2002, wwww. iranmania. com, The Iranian, 3 juillet 2002.
[33] Cf. Dimitri Ragozin, « Russia and Iran form the axis of stability in the region », Norouz, 20 février 2002.
[34] Cf. « Russia seeking to strenghten regional organizations to counterbalance western influence », Eurasia Insight, 11 décembre 2002. Et aussi « Moscou courtise Pékin et New Delhi », Le Monde, 6-7 décembre 2002.
[35] Cf . « Advani objects to Iran-India Gas pipeline », Tehran Times, 16 novembre 2002.
[36] Cf. « Trade corridor could link Russian arms to Iran and India », Eurasianet, décembre 2002.
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