2003
Outre - Terre
La Russie vue d'ailleurs
Russie-Turquie
Querelle d’arrière-cour
Guldener Sonumut
correspondant turc d’Outre-Terre, journaliste à NTV, Bruxelles.
Les premiers conflits entre Russes et Turcs apparaissent à la fin du XVII
e siècle.
L’ennemi est encore « modeste » mais réalise des avancées territoriales considérables de 1670 à 1700. La Russie s’est rendue maîtresse de l’Ukraine de la
rive gauche (Kiev incluse) en 1667 et devient la voisine de l’Empire ottoman en
Bessarabie comme le long de la côte occupée par les Khans de Crimée, vassaux
des Turcs, soit sur tout le littoral nord de la mer Noire
[1]. Par la paix de Radzin
les Turcs reconnaissent cette mainmise russe sur l’Ukraine, la qualité officielle
du tsar avec son droit de protection sur l’église orthodoxe de Jérusalem. Les
Russes mettront désormais tout en œuvre pour que le patriarcat de Moscou, créé
en 1589, soit considéré par les orthodoxes comme supérieur à celui de Constantinople, ceci impliquant un droit de protection pour les chrétiens de rite grec de
l’Empire ottoman.
C’est Pierre le Grand qui sera le premier à fouler le littoral maritime de la
Russie méridionale ; mais son entreprise s’explique surtout comme l’exécution
des engagements de ses prédécesseurs
[2]. La paix de Karlowitz ( 1699) confirmée
par celle de Constantinople ( 1700) attribue la possession d’Azov aux Russes.
1764 : les troupes russes envahissent la Pologne dont l’Empire ottoman garantit l’intégrité mais qui n’interviendra que quatre ans plus tard et dont l’armée est
défaite en Bessarabie et en Crimée. 21 juillet 1774 : signature du traité de
Kutchuk-Kaïnardja très défavorable à la partie turque : la Russie qui s’est imposée en Pologne et sur la mer Noire apparaît de plus en plus comme une grande
puissance. Sous Sélim III les Turcs perçoivent le traité comme un accident qu’il
convient d’annuler. La situation, néanmoins, se consolide. Sous Mahmud II, qui
règne à partir de 1808, les Russes annexeront la Bessarabie ; ils renoncent
cependant à la Moldavie à l’ouest du Pruth et à la Valachie.
Objectif lointain du tsar dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle : séparer la
Grèce où des intellectuels affichent un désir d’indépendance de l’Empire ottoman. Nicolas Ier, partisan de méthodes plus musclées que son prédécesseur
Alexandre, lance à la Porte un ultimatum dont découlera le traité d’Akkerman
( 1826) : droit de commerce aux Russes sur toutes les mers ottomanes et protection sur la Moldavie, la Valachie et la Serbie, mais rien sur la Grèce. Intervention alors de la Grande-Bretagne, et ce seront d’abord les accords de Londres :
médiation de l’Angleterre, la France et la Russie entre Turquie et Grèce ; puis
la proclamation de la guerre sainte par le sultan et la déclaration de guerre
russe ; enfin le traité d’Andrinople et l’indépendance de la Grèce (moins la
Crète) en 1830.
Une situation belliqueuse qui se poursuivra jusqu’à la Première Guerre
mondiale. Malgré une bonne partie de l’opinion publique qui souhaite un
rapprochement avec la France et l’Angleterre Enver (ministre de la Guerre) et
Talaat (ministre de l’Intérieur) Pacha négocient secrètement un traité d’alliance
avec l’Allemagne signé le 2 août 1914
[3]. Après la défaite de 1914-1918, le dépeçage de l’Empire ottoman et la révolution kémaliste en 1919-1920, il y aura une
période d’accalmie dans les relations russo-turques. Un traité de non-agression
et de neutralité sera signé en décembre 1925 et à la même date en 1929, puis en
octobre 1931. La Turquie retrouve par la Convention de Montreux en juillet
1936 le plein contrôle des Détroits. Ankara décidera de rester en dehors du
conflit de 1939-1945 qui ne lui apporterait nul bénéfice. Suivent des pactes
d’assistance mutuelle avec la France et l’Angleterre, puis l’annonce d’un pacte
de non-agression avec l’Union soviétique le 24 mars 1941, mais aussi la conclusion d’un traité d’amitié avec l’Allemagne le 18 juin de la même année. La
Turquie restera complètement isolée du conflit jusqu’au printemps 1944 lorsque
Roosevelt et Chuchill demandent au président Ismet Inönü, au pouvoir depuis
la mort de Mustapha Kemal Atatürk le 10 novembre 1938, de prendre une part
effective à la lutte contre le Reich hitlérien. Ankara arrête alors plutôt symboliquement ses exportations de chrome en direction de l’Allemagne ; ses relations
politiques et commerciales avec ce pays sont rompues le 2 août, mais c’est
seulement le 23 février 1945 qu’elle lui déclarera la guerre, sans participer pour
autant activement au conflit.
La Turquie adhère aux Nations unies, participe à la guerre de Corée en 1950
et sera membre de l’OTAN, en même temps que la Grèce, en septembre 1951.
C’est dire qu’elle s’est clairement ancrée pendant la guerre froide dans le monde
libre, l’Ouest, et surtout aux côtés des États-Unis. Elle adopte la doctrine
Truman et sera le premier pays musulman à reconnaître Israël en 1952. Une
demande soviétique de révision de Montreux, en 1946, restera sans effet. Staline
ne s’étant d’ailleurs pas privé, l’année précédente, de revendiquer Kars et Ardahan, à l’extrême est du pays, mais sans aboutir. En février 1955, la Turquie
rejoindra avec l’Iran, l’Irak, le Pakistan, la Grande-Bretagne et les États-Unis le
groupe du pacte de Bagdad devenu le CENTO (Central Treaty Organization) en
1959 après la révolution irakienne.
Une fois mis en place le Pacte de Varsovie le 14 mai 1955, la république
turque deviendra un avant-poste de l’OTAN. Elle a une très grande importance
stratégique, partageant une longue frontière avec l’Union soviétique. Ankara
jouit d’un soutien américain sans faille mais l’affrontement russo-turc s’en
trouve relancé. Durant la coexistence pacifique, de 1955 à 1968, elle n’a pas été
le théâtre direct des querelles entre blocs. Mais elle a dû, en membre loyal de
l’OTAN, accueillir les installations militaires qui la protégeaient des Soviétiques,
ce qui ne fut pas sans poser des problèmes aux gouvernements de l’époque.
Ankara, au demeurant confronté à une crise économique chronique dut faire
face à des tentatives de déstabilisation sociale par l’URSS. Le terrain des affrontements entre l’Occident et l’Union soviétique s’étant élargi aux Proche- et
Moyen-Orient, la période de « détente », de 1969 à 1979, n’en fut pas une pour
la Turquie.
Coup d’État de 1971, problème chypriote et partition de l’île en 1974, révolution islamique en Iran, tensions entre extrême droite et extrême gauche qui
s’enveniment, nouveau coup d’État en septembre 1980 : les secousses internes,
en Turquie, viennent toujours se mêler au conflit Est-Ouest. Politique et géopolitique y sont indissolublement liées.
Ankara, une fois le mur de Berlin tombé, s’attendait à une amélioration des
rapports avec Moscou. Il n’en fut rien. David comme Goliath se réclament
d’une légitimité en Asie centrale revendiquée par les deux parties comme leur
arrière-cour, leur jardin respectif. Notamment l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la
Géorgie, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le
Tadjikistan, sont devenus leur « aire de jeu » et de confrontation. Pour Ankara,
il s’agit d’un espace de près de 180 millions de turcophones, soit environ trois
fois la population de la Turquie à proprement parler. Un atout linguistique qui
se conjugue à la géopolitique des religions étant une grande partie de ces pays
musulmans; les Turcs, malgré la laïcité dont se prévaut leur république, mettent
en avant cette réalité. Sans oublier le panturquisme de la fin du XIXe siècle
qu’ont ravivé les indépendances en particulier de l’Azerbaïdjan et du Turkménistan.
La querelle avec les Russes n’a rien d’innocent ni de naïf ou de philanthropique, loin s’en faut. Des intérêts très matériels sont ici également en jeu. Qui
irait sinon apporter son soutien au régime de Separmourad Nyazov, plus connu
sous le nom de Turkmenbasi (Turkmenbashi), démocrate de loin, mais loin
d’être un démocrate ? C’est le pétrole qui oppose dans ce contexte Moscou à
Ankara et Washington à Moscou, l’Union européenne se faisant surtout remarquer par son silence : Bruxelles, coincée entre les intérêts nationaux et sa fonction supranationale, reste en définitive assez absente du débat. Et chacun y va
de ses méthodes en matière d’alliances et de pressions pour l’or noir de la
Caspienne comme du Kazakhstan ou le gaz naturel du Turkménistan qui
possède aussi des réserves du premier. Il demeure vrai que Moscou est géographiquement mieux placée – frontières – dans son voisinage avec ces pays.
Mais Ankara reste le grand allié de Washington, le premier client à venir du
pétrole de la région. Et la Turquie veut devenir, en termes énergétiques, le carrefour entre l’Asie, le Proche-Orient et l’Occident. Voilà encore pourquoi les
Détroits sont redevenus un atout majeur que brandissent les Turcs et sur lequel
pèsent les Russes. Autre débat remis en scène par Moscou : le statut de la mer
Caspienne qui oppose l’Azerbaïdjan à l’Iran. La Turquie, laïque dans ses principes constitutionnels, a toujours perçu le régime de Téhéran comme une
menace. Le gouvernement de Bakou reste un allié de premier plan même si
Ankara n’a pas les moyens d’une intégration économique et la Turquie lui
donne un appui diplomatique autant que militaire au Haut-Karabakh.
Mais il y a beaucoup plus. La guerre Iran-Irak est terminée et le premier
pays lorgne lui aussi sur les gisements de la Caspienne. Et il semble aux Turcs
que l’avenir de l’OTAN est en question, l’Europe faisant par ailleurs la sourde
oreille à une demande de candidature déposée en 1987 auprès de la Communauté Économique Européenne. On a, à Ankara, le sentiment d’avoir perdu en
importance géostratégique. D’autant que le pays, après s’être ouvert, en une
première vague, à l’économie de marché, ne trouve pas de second souffle pour
rebondir. La Turquie se sent au fond bien seule face à la Russie qui demeure une
puissance diplomatique et un membre du Conseil de Sécurité des Nations unies.
Les Turcs ne baissent pourtant pas les bras. Ils ont fait valoir aux Américains leur proximité au Moyen-Orient et à l’Irak, mais aussi leur qualité
éminente de « prospecteur » dans une Asie centrale largement turcophone. Deux
messages qui sont passés aux États-Unis où l’on veut contrôler une majeure
partie des ressources énergétiques de la région. Et à ce titre, Washington rivalise
avec les Européens qui ont récusé la candidature turque. Un cadre où Ankara
s’attelle avec la bénédiction des Américains à la construction d’oléoducs
incluant un partenariat russe. La « mavi akim » signé par les Turcs et les Russes
prévoit par exemple aussi la construction d’un gazoduc qui transportera du gaz
russe vers l’Europe entre les deux pays. Ce qui a également permis de faire
avancer le rapprochement gréco-turc amorcé depuis avril 1999, Ankara et
Athènes ayant décidé d’organiser ensemble l’acheminement du gaz naturel de
Turquie en Europe de l’ouest.
Les tensions avec la Russie, néanmoins, ne cessent de se multiplier. Moscou
qui a longtemps armé les terroristes séparatistes kurdes – reconnus pour tels par
l’UE et inscrits comme tels sur la liste des Nations unies depuis le 2 décembre
2001 – du PKK héberge leurs dirigeants et leur accorde du même coup son
soutien logistique ; la Russie accusant inversement les Turcs d’héberger les
terroristes islamistes tchétchènes.
[1]
Cf. Robert Mantran,
Histoire de la Turquie, Paris, PUF 7
e éd., 1993, p. 68-69.
[2]
Cf. Boris Nolde,
La formation de l’empire russe, Paris, Institut d’Etudes slaves, 1953, II,
p. 6.
[3]
Cf. Robert Mantran (éd.),
Histoire de l’empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, chapitre XIV,
Paul Dumont et François Georgeon,
La mort d’un empire, p. 619.