2003
Outre - Terre
La Russie vue d'ailleurs
La Russie des Polonais ou l’obligation de sortir des clichés historiques
Bruno Drweski
maître de conférences à l’Inalco.
Au regard des clichés répandus en Occident mais aussi souvent en Pologne
même, les relations polono-russes seraient marquées par un lourd passif, conséquence d’une longue et douloureuse domination russe puis soviétique. Cette
perception s’appuie incontestablement sur des éléments réels mais elle
camoufle aussi d’autres aspects du passé qui la contrebalancent largement.
La conjoncture politique qui règne depuis 1989 a contribué à refouler les
multiples attitudes, sur les bords de la Vistule, à l’égard de la Russie, voire des
Russies, car les Polonais savent en fait souvent à quel point leur voisin est
depuis toujours traversé par des courants très différents. Si, depuis 1989,
comme cela avait déjà été le cas après 1918, on rappelle souvent dans les
médias polonais les partages de la Pologne, la répression par l’État russe des
insurrections nationales du XIXe siècle, la guerre polono-soviétique de 1919-1921, les conséquences humaines du pacte Ribbentrop-Molotov ou le caractère limité de la souveraineté de l’État polonais de 1945 à 1989, on néglige de
mentionner l’occupation de Moscou par les armées polonaises au XVIe siècle,
le rôle des nobles polonisés dans la marginalisation croissante des orthodoxes
et de la paysannerie, l’expansionnisme polonais en Ukraine en 1920 ou le
rapprochement polono-allemand de 1934. Une vision unilatérale qui contribue
à enraciner de part et d’autre la méfiance entre les deux sociétés.
D’autres pages du passé aujourd’hui méconnu montreraient aussi à quel
point les Polonais ont dans les faits une attitude ambivalente à l’égard de la
Russie : les partages de la Pologne furent salués par une grande partie des
magnats polonais ; la réintroduction de la censure à Varsovie après 1815 répondait à des demandes au tsar du clergé polonais qui constatait un développement
de l’anticléricalisme. Au moment de l’insurrection nationale de 1863, il y avait
plus de Polonais employés dans l’administration russe qu’il n’y avait d’insurgés.
Durant la révolution de 1905-1906, le prolétariat et beaucoup de paysans polonais manifestèrent massivement dans le sang leur solidarité avec les révolutionnaires russes. En 1914, le passage à Varsovie de l’armée du tsar donna lieu à des
scènes de liesse après la messe dite par l’archevêque catholique pour bénir l’armée russe. Si la guerre polono-soviétique de 1919-1921 a démontré la vigueur du
sentiment indépendantiste en Pologne, on ne doit pas oublier pour autant qu’une
nombre important de Polonais se sont battus dans l’armée rouge et que l’imagerie d’une mobilisation complète de la population à l’été 1920 ne correspond
qu’en partie seulement à la réalité.
Les maréchaux Józef Poniatowski ou Józef Pi∏sudski ne peuvent en toute
objectivité historique faire oublier d’autres Polonais comme le dirigeant bolchevik Feliks Dzier
˝ynski ou le maréchal soviétique Konstancin Rokossowski. Et
si le socialisme « à la sauce tartare » a provoqué de très nombreuses réticences
en Pologne, il n’en a pas moins suscité des appuis multiples et durables, y
compris dans des milieux où on ne s’y attend pas. Lors du soixantième anniversaire de la Révolution d’Octobre, l’archevêque primat de Pologne, Stefan
Wyszy
ƒski, connu pour son appui à l’alliance soviétique qui permettait de
contrecarrer le retour de l’Allemagne, déclarait : « les éléments communautaires, communistes, égalitaires de cette révolution constituent un apport
durable pour le patrimoine de la culture universelle. Elle a enrichi son développement, lui a apporté des impulsions positives
[1]… »
Aujourd’hui, un sondage d’opinion donne 40 % des Polonais qui disent que
les gouvernements du « socialisme réel » étaient bons contre 35 % qui les considèrent comme mauvais
[2]. L’attitude des Polonais envers ce que la Russie et
l’URSS leur ont apporté dans l’histoire est donc complexe et mérite d’être étudiée
avec un regard moins marqué par les effets de la conjoncture. Pour comprendre
comment on perçoit aujourd’hui la Russie dans de larges couches de la population polonaise, il faut non seulement constater l’état actuel des relations officielles entre les deux pays mais également l’importance du « bagage historique » diversifié qui permet à chacun de « piocher » à chaque tournant
historique dans le passé pour y trouver des raisons valables de promouvoir à un
moment la méfiance, à un autre la nécessité d’un rapprochement.
La Pologne et le monde slavo-byzantin
Les États polonais et russe ne sont en fait voisins que depuis la fin de la domination tatare à Moscou. Auparavant, la Pologne était en contact avec la Ruthénie de Kiev dont le démembrement a entraîné une rivalité entre la Lituanie, la
Pologne puis la principauté de Moscou qui voulait s’assurer le contrôle de ce
territoire. La rivalité entre ces trois pôles cherchant à reconstituer un pouvoir
étatique en Ruthénie entraîna le développement de deux nationalités « intermédiaires », biélorussienne et ukrainienne, situées entre la Pologne et la Russie
moscovite. En conséquence, si les États polonais et russe se touchent depuis le
XVIe siècle, les populations polonaises ne sont des voisins directs des populations russes que depuis la création en Prusse de l’oblast de Kaliningrad en 1945.
Pendant plusieurs siècles donc, les notables des deux États se sont fréquentés mais pas la masse des populations. C’est dans le « sas » constitué par la
Biélorussie et l’Ukraine que les échanges se faisaient entre la Pologne qui
constituait le pilier du catholicisme en terre slave et l’État russe qui est devenu
le centre du monde slavo-byzantin. Il existait néanmoins sur le terrain un continuum linguistique entre tous les Slaves jusqu’à l’alphabétisation massive des
populations et la codification des langues. C’est pourquoi la limite entre Slaves
occidentaux et orientaux n’a jamais été nette. Quelques aspects de l’histoire
nous permettent de mieux saisir l’attitude « compréhensive » manifestée par les
Polonais envers le monde slavo-byzantin, un sentiment qui allait se reporter sur
la Russie puis l’Union soviétique. C’est ainsi, par exemple, que depuis le
Moyen Âge, les mariages entre familles catholiques et orthodoxes étaient
fréquents, que des architectes « latins » pouvaient participer à la construction
d’églises orthodoxes (Halitch, Perejaslav, Vladimir, etc.) ou des « Grecs » décorer les églises catholiques (Cathédrale de Cracovie, WiÊlica, Lublin, etc.). La
langue russienne fut langue de cour à Cracovie sous Ladislas Jagellon et le culte
catholique a été fortement influencé par la religiosité et le culte des icônes, ce
dont témoigne tout particulièrement le culte « patriotique » de l’icône de la
Vierge noire de Cz´stochowa peinte en Ruthénie orthodoxe.
Tous ces échanges ont favorisé une diversité d’attitudes envers le monde
russe qui s’exprime parfois de façon consciente mais permet plus souvent
encore que se manifestent des coutumes et des formes de sensibilité dont l’origine « orientale » n’est pas formellement soulignée. Ce qui attire les Polonais
vers leurs voisins de l’Est appartient en général au domaine de l’inconscient qui
n’a, comme l’enseigne la psychologie moderne, rien de secondaire. Les nationalismes modernes, celui des Polonais ne faisant pas exception, ont en revanche
souvent cherché à éliminer toute référence consciente aux influences décrétées
« extérieures », ce qui explique pourquoi on doit faire la part des choses entre
les valeurs officiellement proclamées en Pologne et le fait que le monde russe
n’y apparaisse pas comme pleinement « étranger ».
Si certains Polonais ont en conséquence refusé de devenir des sujets du tsar,
d’autres ont assidûment fréquenté la cour de Saint-Pétersbourg et un des plus
grands patriotes polonais, le prince Adam Czartoryski, fut à la fois un des grands
protecteurs de la culture polonaise dans l’empire russe et ministre des Affaires
étrangères d’Alexandre Ier avant de rompre avec la Russie de Nicolas I
er. C’est
d’ailleurs cette ambivalence qui explique pourquoi, dès avant 1795, il existait à
Varsovie, un, voire deux partis pro-russes alors que les Prussiens n’étaient pas
réellement parvenus à susciter un courant qui leur soit favorable. Voilà encore
pourquoi l’État russe voulut à plusieurs reprises faire de la Pologne un État vassalisé tandis que la Prusse puis le Reich allemand préféraient le voir disparaître
[3].
Les trois orientations principales envers la Russie :
La généralisation du « second servage » et le maintien de la prédominance de
l’économie rurale dans les pays situés à l’est de l’Elbe depuis la fin du Moyen
Âge ont donné naissance dans toute cette partie de l’Europe à un sentiment
grandissant de marginalité face aux grands centres de développement en Occident. La Pologne partage ce sentiment avec la Russie et ses autres voisins.
Chacune de ces sociétés a eu parfois tendance à se sentir proche de celles avec
lesquelles elle partageait cette situation mais ces nations ont souvent éprouvé le
besoin de souligner les éléments qui leur permettaient d’apparaître comme étant
mieux adaptés aux exigences de la modernité occidentale que les voisins. C’est
là que l’on trouve une des causes de la rivalité polono-russe. Il y a eu souvent
compétition entre les États, leurs élites possédantes et enfin les sociétés pour
apparaître comme accédant d’abord au progrès et aux Lumières.
Les programmes géopolitiques élaborés en Pologne à partir du XIXe siècle
peuvent être ramenés à trois grandes tendances. D’abord la méfiance à l’égard
de la Russie; ensuite l’opposition à l’Allemagne avec une tendance au compromis polono-russe ; enfin une sensibilité plus « populiste », tentée par certains
aspects de la slavophilie. Ces trois grandes tendances transcendent les appartenances sociales et les clivages politiques droite/gauche qui se sont, comme
ailleurs, enracinés en Pologne et qu’on ne doit pas pour autant négliger.
L’attitude russophobe s’appuie sur la vision d’une Russie dominatrice,
quasi irrémédiablement « archaïque » et brutale, censée avoir hérité de la tyrannie des khans tatars. Son retard économique par rapport à l’Occident à partir du
siècle des Lumières ayant nourri pareille conception. Pour de nombreux conservateurs polonais, l’État russe était marqué par l’instabilité, ce qui les poussait à
rechercher des alliances à l’Ouest, sentiment que la Révolution russe allait
exacerber. Beaucoup de progressistes ont aussi souscrit, de leur côté, à la représentation d’une Pologne plus développée et plus civilisée, qui avait donc pour
rôle, voire pour mission d’apporter à l’Est le progrès technique et culturel originaire d’Occident en aidant les « petites » nations à casser définitivement le
« despotisme asiatique » édifié d’abord par les tsars puis par les soviets. Une
attitude condescendante et méfiante qui a rejailli après 1989 tant parmi les
adeptes de l’ultra-libéralisme que chez beaucoup de ceux qu’on appelle à tort
les « ex-communistes » et qui considèrent désormais, à l’image de certains
marxistes de la fin du XIXe siècle, que plus une société est proche géographiquement, sentimentalement, culturellement, voire militairement des grandes
puissances occidentales, plus elle est proche du progrès.
C’est contre cette représentation que s’est structuré le nationalisme ethnique
polonais qui est avant tout anti-allemand. Ce courant n’a pas en général pas
renoncé à considérer la Russie comme un pays archaïque ou même barbare,
mais comme le péril allemand menaçait l’économie et la société polonaises, il a
estimé que la Russie plus « faible » constituait un contrepoids moins contraignant et un espace en friche assurant des débouchés à la Pologne. Les nationalistes ont donc prôné un rapprochement politique avec l’État russe, y compris
après la Révolution d’Octobre, malgré leur catholicisme et leur anticommunisme. On a pu déceler chez certains d’entre eux des marques de sensibilité
slavophile mais ces partisans d’une alliance avec la Russie ou l’URSS ont plutôt
justifié leur choix par des calculs stratégiques et économiques. Avant 1939, c’est
à droite que se retrouvait cette approche géopolitique mais de nombreux
communistes en reprirent en partie l’argumentation au cours de la Seconde
Guerre mondiale pour légitimer ensuite l’intégration de la Pologne à la
« communauté socialiste » autour de l’URSS.
Face à ces deux orientations géopolitiques bien construites, demeure une
sensibilité « slavophile » et « populiste » assez répandue dans la population mais
qui s’est faiblement cristallisée dans une pensée élaborée. La longue cohabitation
et les nombreux contacts humains, culturels, économiques, politiques qui se sont
développés entre Polonais et Russes entre 1795 et 1915, puis au cours de la
Seconde Guerre mondiale et malgré les freins administratifs après 1945 comme
depuis 1989, ont contribué à rééquilibrer l’influence de ceux qui veulent voir
dans la Russie un « bloc » caractérisé par la brutalité, l’autoritarisme et l’archaïsme. La culture polonaise a subi de fortes influences slavo-byzantines, ce qui
a tendance à promouvoir une vision positive du peuple russe ou de ses élites
intellectuelles. Déjà à l’époque tsariste, la Russie apparaissait comme un pays
plus tenté d’accorder une place reconnue à sa composante populaire alors que la
culture polonaise semblait plus marquée par les valeurs aristocratiques. Une
sensibilité qui explique la relative russophilie que l’on a rencontré dans certaines
franges du mouvement agrarien ou au sein du mouvement communiste.
L’autoritarisme et la brutalité dont ont fait preuve les tsars puis le pouvoir
stalinien n’a pas empêché beaucoup de Polonais de constater le potentiel créatif de la société russe et la violence dont elle était victime au même degré que
les autres sujets de l’empire. Un sentiment qui permet à de nombreux Polonais
de trouver chez les Russes une nation proche par la sensibilité, les expériences,
les rapports quotidiens, la langue, la forme de religiosité, la propension à l’égalitarisme et la vie intellectuelle.
Les trois approches que nous venons de décrire coexistent partout en
Pologne dans des proportions variables selon les époques, les régions, les
milieux sociaux et les trajectoires individuelles. Tous les Polonais sont en même
temps porteurs de ces éléments, ce qui explique d’ailleurs pourquoi certains
personnages ont pu changer brusquement d’orientation « géopolitique » au
cours de leur vie. Des Polonais qui étaient par exemple à l’origine favorables à
un rapprochement avec Moscou ont pu devenir farouchement antisoviétiques
après avoir été confrontés à la brutalité du système stalinien. Mais il en est
d’autres qui, tel le général Wojciech Jaruzelski, ont adhéré au « modèle soviétique » après avoir été déportés dans les régions polaires de l’URSS où ils furent
amenés à découvrir à la fois la brutalité du système mais aussi les opportunités
qu’il ouvrait aux classes populaires.
Pour Jaruzelski en particulier, malgré ses origines nobiliaires (ou à cause
d’elles ?), c’est la prise de conscience des faiblesses de la structure sociale polonaise traditionnelle, sa découverte du dynamisme engendré par la Révolution
bolchevique et démontré au cours de la Seconde Guerre mondiale, sa certitude
que la Pologne ne pouvait être reconstruite qu’avec l’appui de son voisin de
l’Est qui l’ont amené à la conclusion qu’il lui fallait, malgré les souffrances
extrêmes qu’il avait enduré avec sa famille en URSS, renoncer à la russophobie
et à la soviétophobie dans laquelle il avait été élevé.
L’histoire des rapports polono-russes depuis le XIXe siècle est donc marquée
à la fois par des conflits et des tentatives de rapprochement. Les changements
politiques de 1989 ont entraîné la réémergence des sentiments russophobes au
sein de toutes les élites politiques, quel qu’ait été leur rapport au pouvoir durant
la période du « socialisme réel ». Mais il ne faut pas pour autant s’arrêter à ces
seules apparences et aux discours publics. Avant 1989 comme avant 1915 dans
un tout autre contexte, les relations polono-russes étaient empreintes d’un
mélange fluctuant de frustrations, d’intérêts mutuels, de rapports de force, de
complicités. Après 1989 comme après 1918, le souvenir de ces réalités a été
masqué par un discours officiel niant l’existence de liens particuliers entre les
deux sociétés. Mais la réalité, derrière la façade, reste plus nuancée. Une masse
de Polonais éprouvent une attitude ambivalente envers le passé socialiste, et qui
se reporte en partie sur la Russie d’où ce socialisme a été importé.
La crainte de la puissance de Moscou a parfois fait place à de la condescendance, parfois à de la pitié mais aussi à un désarroi quant aux conséquences
possibles de la désorganisation de l’espace post-soviétique. Les Polonais savent
aussi dans leur majorité qu’ils ont un intérêt économique à maintenir des frontières ouvertes avec la CEI, ce qui va d’ailleurs à l’encontre des clauses du traité de
Schengen. Les gouvernements polonais successifs, de droite comme de gauche,
ont donc cherché à faire plier sur ce sujet l’Union européenne lors des négociations d’adhésion : « … Pour la commission européenne, le problème des frontières de l’Est, c’est presqu’uniquement un problème de drogue, de criminalité et
de migrations incontrôlables. À cet égard, la Pologne est considérée comme ayant
fait trop peu, même si cela lui a déjà coûté énormément. On ne veut pas considérer le frein à l’expansion commerciale (pas seulement pour cause de criminalité et
de troc), non plus que la difficulté grandissante dans les contacts humains ou la
misère qui menace ceux qui subsistent par les activités transfrontalières
[4]. »
Le problème des relations polono-russes réside donc moins dans une inimitié largement exagérée pour des raisons conjoncturelles que dans les hésitations
manifestées par de nombreux Polonais à contester ouvertement une approche
simpliste parce qu’ils ne veulent donner l’impression de nier les fondements
supposés de leur légitimité nationale. Les attitudes observées par certains dignitaires ou militaires russes depuis 1991 ne contribuant d’ailleurs pas toujours à
détendre l’atmosphère, d’autant plus que beaucoup de Polonais ont tendance de
leur côté à compenser les frustrations passées par du dédain envers les voisins
de l’Est. Lors du symposium « Russie et Pologne : un pont vers le XXI
e siècle »,
organisé à Varsovie par des jeunes chercheurs, l’un d’entre eux considérait que,
parmi les principaux freins au rapprochement, il y avait le maintien des stéréotypes historiques, le manque d’attraction mutuelle lié à l’obsession de chacune
des deux nations pour l’Occident, les difficultés générées par l’adoption à
Varsovie du traité de Schengen. Parmi les facteurs positifs, il notait la proximité
de caractère et de langue des deux sociétés, l’héritage d’expériences historiques
communes et le développement des contacts personnels et économiques
[5].
Les réactions affectives après 1989
Face au discours implicitement germanophobe et lourdement soviétophile tenu
depuis 1945, il était normal que nombre de Polonais réagissent après 1989 en
redécouvrant les schémas géopolitiques concurrents enracinés dans leur société.
Presque toutes les élites, à la recherche d’appuis en Occident et d’une nouvelle
stabilité, ont développé un discours occidentaliste et russophobe, s’appuyant sur
les publications historiques publiées récemment sur la guerre de 1919-1921, les
déportations de Polonais entre 1939 et 1941 puis dans les années 1944-1946 et
les répressions de la période stalinienne ( 1949-1956). Très vite cependant, la
montée de la précarité économique a fait prendre conscience du fait qu’en se
débarrassant du carcan soviétique, les Polonais avaient aussi perdu un cocon qui
leur garantissait des partenaires économiques abordables et impossibles à
remplacer au pied levé. Le développement d’un petit commerce transfrontalier
de masse avec la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine a ensuite permis à nombre
d’entre eux de survivre économiquement tout en découvrant la diversité, la
richesse humaine, la débrouillardise d’une population voisine par la géographie
et le vécu.
La propagation d’une vision russophobe a servi à légitimer en bloc la libéralisation politique et économique, l’adhésion à l’OTAN, les privatisations, le
démantèlement des acquis sociaux, toutes choses qui n’ont pas séduit tous les
Polonais. Certes, les politiques qui ont été mises en œuvre depuis 1989 s’appuyaient sur un authentique sentiment de frustration lié aux souffrances que
nombre d’entre eux avaient subi et qu’ils ne pouvaient pas, auparavant, aborder
publiquement. Mais tous, y compris ceux qui avaient souffert sous le stalinisme,
n’ont pas tiré de leurs contacts avec les Russes et autres Soviétiques une vision
unilatérale. La différence fondamentale entre les camps nazis et le goulag apparaît précisément dans le fait que bien évidemment pas un Polonais n’est devenu
nazi dans les camps allemands tandis que certains communistes le sont restés
malgré leur déportation au Goulag et que l’on connaît des cas assez nombreux
de personnes devenues communistes en URSS. Une différence qui tient à la
diversité des comportements humains, y compris au Goulag, phénomène quasi-inexistant dans le cas des nazis. Il y a donc un décalage très fort en Pologne
entre le discours public sur la Russie et des attitudes beaucoup plus nuancées en
privé.
La légitimité assez sommaire de l’ancien « système socialiste », même lorsqu’elle provoque un réel sentiment de nostalgie, a été aujourd’hui démantelée.
La vision nationaliste d’avant 1945, en grande partie véhiculée par certains
secteurs de l’Église catholique, reste marquée par la délégitimation dont elle a
été l’objet pendant le « socialisme réel » et l’impossibilité de se référer ouvertement à son concepteur, Roman Dmowski, qui, tout en prônant avec conséquence
un rapprochement avec Moscou, exprimait une germanophobie et un antisémitisme aujourd’hui inacceptables pour tout démocrate. Le handicap principal à un
rapprochement polono-russe, c’est qu’il n’y a pas eu jusqu’à présent en Pologne
de pensée élaborée prônant, sur les plans rationnels et affectifs, une stratégie
permettant de réaliser cet objectif. Les Polonais prêts à suivre cette orientation
ont par ailleurs rarement trouvé à Moscou ou à Saint-Pétersbourg des interlocuteurs capables de comprendre leur sensibilité.
C’est donc dans les multiples rapports quotidiens que l’on peut constater un
terreau favorable à une perception des Russes comme proches, tout l’espace
euro-asiatique constitue plus largement pour la Pologne un débouché prometteur pour son économie. Les deux peuples ne sont pas des « ennemis héréditaires » et il y a toujours une propension à voir chez le voisin un partenaire.
Les facteurs politiques de tensions
Depuis 1989 de nouveaux facteurs de tension sont venus s’ajouter aux vieilles
craintes polonaises. Même si la Russie post-soviétique a accepté le démantèlement du traité de Varsovie et l’évacuation de ses bases militaires en Pologne, on
a perçu ces évolutions, à Varsovie, comme le résultat d’une incapacité « désormais avérée » de Moscou à entretenir son « empire » et non en tant que témoignage de changements en profondeur des conceptions chez les élites russes.
Même la dissolution de l’URSS n’a pas véritablement modifié cette approche. Un
sentiment encore réactivé par la guerre en Tchétchénie, ce à quoi la politique de
« guerre contre le terrorisme » des États-Unis n’a rien changé. Les groupes de
soutien à l’indépendance de la Tchétchénie sont en effet particulièrement actifs
en Pologne.
Peu de Polonais le savent en revanche, Poutine a déclaré lors d’une réunion
des ambassadeurs russes que le rapprochement avec l’UE et la Pologne constituait la priorité de sa politique étrangère. Et c’est par référence à ce discours que
le vice-président de l’Association pour la coopération euro-atlantique, Vadim
Zagladine, pouvait, en conscience de l’influence des facteurs historiques, noter :
« Les cultures européennes, principalement celles de France, d’Allemagne et de
Pologne, ont apporté une contribution majeure au développement de la culture
russe ». En soulignant plus loin que l’adhésion des pays d’Europe centrale à
l’OTAN ne devait pas empêcher la Russie de chercher à s’en faire des alliés
[6].
Les médias polonais aiment rappeler les heures sombres des rapports
polono-russes et les exactions en Tchétchénie d’une armée russe surtout affaiblie et démoralisée. Citons un jeune chercheur : « Les voies empruntées par le
développement social et politique de la Pologne et de la Russie ont suivi des
chemins si différents que lorsque Klaus Zernack publia “Pologne et Russie,
deux chemins dans l’histoire de l’Europe”, il se trouva des historiens polonais
pensant que ce type de travail comparatif n’avait aucun sens car il y avait trop
peu de traits communs pour que l’on puisse comparer quoi que ce soit
[7]. » Même
ce collègue favorable à un rapprochement avec la Russie semble avoir fait sien
un présupposé historique largement exagéré.
Mais quand il décrit ensuite la faiblesse des relations entre les deux sociétés, c’est pour dresser le bilan suivant : « Notre opinion publique considère qu’il
y a eu, en Russie, un effondrement civilisationnel, que c’est un pays quasiment
affamé et où la criminalité est si répandue qu’on a peur d’y sortir dans la rue.
Voilà le résultat des méthodes catastrophiques d’information, en Pologne, sur
les événements et la situation en Russie. Nos médias présentent les pays de la
CEI d’une façon tellement unilatérale que le citoyen moyen n’ayant aucune
possibilité de le vérifier, voit nécessairement la Russie sous les couleurs les plus
noires
[8] ». Les bouleversements éprouvés par la Russie depuis que Poutine est
arrivé au pouvoir n’ont ici pas vraiment contribué à modifier la donne.
Le culte entourant la personne du président et la formation d’une union progouvernementale de la jeunesse sont présentés comme poursuivant la tradition
autocratique des tsars et de Staline
[9]. Les Polonais ont retenu du bombardement
du parlement russe en 1993 moins son caractère pro-occidental et pro-libéral
que ses traits brutaux et inconstitutionnels. Ce qui a permis de rejeter sur la seule
société russe une évolution bénéficiant alors de l’appui actif des États-Unis. À
la vision d’une Russie dominatrice s’est donc ajoutée celle d’un pays toujours
aussi sauvage mais présentant qui plus est des dangers de désorganisation militaire comme écologique et d’invasion par les mafias pour cause de délitement
[10].
Tout au plus l’arrivée de Poutine est-elle vécue avec un certain soulagement en
raison du caractère plus organisé et donc plus « prévisible » de la politique de
Moscou. Les médias polonais ont également tendance à ne pas montrer dans le
détail les développements très diversifiés de la société russe au plus tard depuis
la perestroïka et la fin de l’URSS. Et la méfiance dont font l’objet en Russie les
dignitaires catholiques, souvent Polonais, masque les frustrations d’une Église
orthodoxe qui se reconstruit après les multiples compromissions et instrumentalisations des périodes tsariste puis soviétique.
Les Polonais ont généralement perçu l’adhésion à l’OTAN comme un moyen
de garantir la stabilité de leur pays face à une Russie dangereuse et imprévisible.
Ils n’ont en revanche pas compris que, placés hors de tout réseau international
de coopération, les Russes aient pu voir dans les choix de Varsovie une manifestation de mesquinerie. Les tensions qui en ont résulté semblent en voie
d’apaisement depuis que la Russie s’est rapprochée de l’OTAN après le
11 septembre mais la Pologne hésite encore à profiter de cette accalmie pour
développer une politique d’intégration régionale « ouverte » et susceptible de
l’éloigner du « protecteur » américain.
Quel type de liens avec la Russie ?
L’effondrement des échanges entre la Pologne et les pays de l’ex-URSS après 1991
lui ont beaucoup coûté mais d’importants secteurs de l’économie polonaise survivent grâce aux voisins de l’Est. Une partie des produits agricoles et textiles est
écoulée en Russie. La Pologne en importe la quasi-totalité de ses hydrocarbures,
ce qui crée une dépendance, mais elle découvre aussi qu’elle occupe une fonction
cruciale dans les exportations russes vers l’Europe occidentale. Plusieurs secteurs
de son économie informelle vivent des contacts avec la Russie, en particulier avec
Kaliningrad, ce qui permet à de très nombreux Polonais de vivoter, phénomène
non négligeable dans un pays où le taux de chômage frôle les 18 % en 2002. Si la
Pologne s’est émue de la présence, démentie depuis par Poutine, d’armes
nucléaires à Kaliningrad et de certaines propositions russes de « corridor » éventuel entre ce territoire et la Biélorussie, elle pousse l’UE à adapter ici les réglementations de Schengen de façon à ce que les contacts transfrontaliers soient
maintenus. Nombre de Polonais ne comprennent pas pourquoi l’UE n’accepterait
pas des règles de transit routier, ferroviaire, fluvial et aérien aussi « libérales » que
celles qui régissaient les communications de Berlin-Ouest avec l’Allemagne occidentale sous la défunte RDA.
Tout cela rend indispensable un rapprochement entre Varsovie et Moscou et
les Polonais en sont de plus en plus conscients, d’autant qu’ils le savent bien, il
n’y aura pas pour eux de véritable développement sauf à s’insérer dans un axe
stabilisé de l’Europe occidentale à l’Extrême-Orient en passant par la masse
continentale de l’Eurasie, avant tout la Russie. Ce sont des Polonais qui jouèrent déjà souvent un rôle pionnier dans le développement de tout l’empire russe
au XIX
e siècle. Aujourd’hui, les firmes polonaises en quête de nouveaux débouchés cherchent de plus en plus souvent à contrebalancer le poids de ceux qui,
sur l’échiquier politique, craignent de leur côté qu’un rapprochement polonorusse ne fasse douter les Occidentaux de leur ardeur à tourner le dos à la
mémoire soviétique. Il y a déjà beaucoup de Polonais qui résident en Russie et
de nombreuses firmes occidentales (Colgate, Pepsico, Fritolay, Nutricia, etc.)
emploient à Moscou des « managers » polonais considérés comme plus capables
de comprendre « le marché russe », donc pas tout à fait des étrangers comme les
autres en Russie
[11].
C’est donc par l’économie et la culture, deux secteurs aux intérêts par
ailleurs souvent contradictoires, plutôt que la politique que l’on devrait s’attendre à un retour de ce qui semble évident à tout observateur attentif, le fait que
Polonais et Russes ont beaucoup en commun même s’ils sont différents. L’actuel président polonais, Aleksander KwaÊniewski, et encore plus son épouse,
semblent très sensibles à cette réalité même si leur marge de manœuvre reste
limitée. L’initiative de Riga, proposition de KwaÊniewski en juillet 2002, tend
plus ou moins explicitement à associer les pays signataires des traités de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Slovénie) et de Vilnius (Estonie,
Lituanie, Lettonie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Croatie, Albanie, Macédoine) en un mécanisme de coopération s’étendant aux pays de l’ex-bloc soviétique qui resteront hors de l’OTAN ou de l’UE. L’objectif semble de permettre
entre autre un rapprochement polono-russe. Même si la proposition reste floue
et se heurte déjà à la méfiance de certaines capitales comme Prague, il semble
qu’elle représente aux yeux de KwaÊniewski un moyen de ne pas laisser les pays
de la CEI, et en particulier les régions russes contiguës à l’UE, complètement en
marge de la nouvelle architecture européenne.
Il y a donc convergence entre les visions de Poutine et de KwaÊniewski,
mais chacun doit convaincre ses propres compatriotes qu’il y a nécessité à
regarder sans complexe le partenaire potentiel. En témoigne une évolution
récente de certains médias polonais. À l’occasion de la visite de Poutine à
Varsovie début 2002, on pouvait lire : « tout d’abord, même si cela fait mal, il
faut admettre que la Russie est plus utile à la Pologne que la Pologne ne l’est à
la Russie (… ) À l’occasion de cette visite, la première depuis huit ans, nous
commettons, en Pologne, de nouveau la même erreur – celle de traiter la Russie
comme un monolithe
[12]. » Certains dirigeants polonais semblent prendre
conscience du fait que « l’européanisation » de la Russie pourrait se faire sans
la Pologne. Le chef de la commission des Affaires européennes du parlement
polonais, ancien dirigeant d’avant 1989 et ex-premier ministre, Józef Oleksy,
déclare : « Et quand ils (les Russes) feront leur entrée dans les salons européens,
en tant que pays européen, il est évident qu’ils vont y peser de tout leur poids.
Nous devons donc veiller à ce que l’Union européenne ne mène pas une politique en direction de la Russie sans notre participation
[13]. ».
Mais les évolutions qui se dessinent restent encore fragiles. Même si le
rapprochement de la Russie avec les États-Unis après le 11 septembre 2001 les
a facilitées. Aujourd’hui à l’inverse, la méfiance simultanée qu’inspire la politique des États-Unis en Irak à Moscou, Berlin, Pékin et Paris pourrait renforcer
une combinaison pan-européenne et polono-russe, pourvu que les dirigeants
polonais prennent conscience de l’importance de la géographie ainsi que de
l’histoire et cessent d’être obsédés par la crainte de déplaire à Washington qui a
au demeurant démontré à plusieurs reprises un intérêt strictement conjoncturel
pour les « petits » pays continentaux de l’Europe du centre et de l’est. Le viceministre polonais de la défense Janusz Zemke n’a cependant pas répondu favorablement à l’offre par Moscou de moderniser à des conditions avantageuses les
Mig-29 de l’armée polonaise
[14], ce qui montre à quel point les hésitations restent
fortes à Varsovie alors que le temps presse compte tenu des nouveaux clivages
sur la scène internationale et l’émergence en filigrane d’un axe potentiel de
coopération entre toutes les puissances euro-asiatiques.
La Pologne est sur la voie reliant Paris à Pékin en passant par Berlin et
Moscou. L’ouverture de voies de communication terrestres rapides en Eurasie
constitue la grande nouveauté des dernières années. Plus que jamais Varsovie
peut occuper une place clef sur les axes de développement qui se dessinent.
Comme la société polonaise reste qui plus est dans ses profondeurs réticente au
modèle néolibéral, elle devrait trouver des terrains d’entente avec d’autres
sociétés éprouvant des sentiments analogues, comme la Russie ou la France.
Une prise de conscience à temps de ces réalités pourrait mettre en perspective
une réelle stabilisation de la situation aux franges orientales de l’Europe. La
question reste cependant posée de savoir si la société polonaise est prête à inaugurer une page nouvelle de son histoire et à pousser ses élites timorées dans
cette direction.
[1]
Cité par W. Jaruzelski dans
Stan wojenny. Dlaczego…, Warszawa 1992, p. 91.
[2]
Sondage OBOP cité dans J. Urban, « PZPR w occie »,
Nie, n° 32,8-08-2002.
[3]
Il serait faut d’en conclure que les rapports polono-allemands sont systématiquement
caractérisés par l’inimitié. Il y a eu de très nombreux épisodes de coopération fructueuse
entre Allemands et Polonais mais, dans ce cas, le sentiment d’avoir affaire à des étrangers
était évident, ce qui n’était pas forcément le cas dans les rapports entre Polonais et Russes.
[4]
Piotr Sadurski, « Polska – UE : ocena przygotowania do cz∏onkostwa »,
Gazeta Wyborcza,
14-10-1999.
[5]
Krzystof K´dzierski, « Stosunki mi´dzy spo∏ecze
ƒstwami Polski i Rosji. Historia, uprzedzenia i nowe szanse », symposium de Varsovie le 23 mai 2001,
Rossiya i Polcha : most v XXI
viek, Saint-Pétersbourg, 2002.
[6]
V. Zagladin, « Russia opts for strengthening of Europe », 23-03-2002, RIA Novosti,
www. artel. co. yu
[7]
Tomasz Szwaci
ƒski, « Mo
˝liwoÊci dialogu mi´dzy spo∏ecze
ƒstwami obywatelskimi Polski
i Rosji i wp∏yw na to organizacji mi´dzynarodowych »,
Rossiya i… , op. cit.
[9]
Grzegorz Âlubowski, « Wladimir Iljicz Putin – Kult prezydenta Putina zaczyna dorównywaç kultowi Lenina » (Vladimir Illitch Poutine – le culte du président commence à égaler
celui de Lénine),
Wprost, 14-04-2002.
[10]
Marcin Kaczmarski, Bart∏omiej Kokoszka, « Problemy twardego i mi´kkiego
bezpiecze
ƒstwa w stosunkach Federacji Rosyjskiej z RzeczpospolitàPolskà »,
Stowarzyszenie Polska-Wschód – Ko∏o Studentów, 22-03-2002,
www. polska-wschod. org
[11]
Karol Wrubel, « Szef z bliskiej zagranicy – Polscy mened
˝erowie kierujà w Rosji
firmami nale
˝àcymi do znanych Êwiatowych koncernów »,
Rzeczpospolita – Ludzie i gospodarka, 19-08-2002.
[12]
Marek Ostrowski, « PatrzàçPutinowi w oczy »,
Polityka, n° 4,26-01-2002.
[14]
Krzystof Pilawski, « Odrzucony Mig »,
Trybuna, n° 200,28-08-2002.