Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201705
320 pages

p. 248 à 252
doi: 10.3917/oute.004.0248

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Troisième Rome

no 4 2003/3

La culturologie [ kul’turologija] est aujourd’hui obligatoire dans les écoles primaires et secondaires de Russie, ainsi qu’en première année universitaire, qu’il s’agisse de sciences humaines, de sciences exactes et naturelles, de droit, d’économie, de médecine ou bien encore des cursus techniques, autrefois particulièrement nombreux en ex-URSS. L’enseignement en culturologie est le plus souvent poursuivi en deuxième année sous la forme d’une introduction à la philosophie. Dans de nombreuses universités, surtout en province, les professeurs de culturologie sont d’anciens enseignants en marxisme-léninisme, en matérialisme dialectique (diamat) ou bien encore en athéisme. Toutes les grandes universités russes disposent aujourd’hui d’une chaire de culturologie, cette dernière étant associée à d’autres disciplines en fonction des spécialisations de chacun des « culturologues » en poste : philosophie, théories de la culture, pédagogie, histoire des religions, histoire de l’art, langues étrangères, orientalisme. La nouvelle discipline remplit des fonctions diverses : la plus courante est de remplacer les chaires de diamat et de proposer une nouvelle vision de ce que devrait être la « culture générale » en Russie. Les manuels que nous avons étudié ici sont mis à la disposition des étudiants dans le cadre de cet enseignement général et quasi obligatoire.
 
Méthodologie et postulats fondateurs
 
 
La culturologie est une science neuve, née dans les dernières années de l’Union soviétique et formalisée dans les cursus universitaires en 1995. Elle n’existe sous cette forme qu’en Russie et dans certains États post-soviétiques comme le Kazakhstan ou la Biélorussie. Elle joue un double jeu : elle se présente comme une discipline jeune, en phase de construction, mais se revendique aussi comme l’héritière de disciplines plus classiques : sociologie, histoire, psychanalyse, anthropologie, philosophie, géo-histoire et n’hésitant pas à faire régulièrement référence aux plus grands noms de la pensée occidentale. Elle s’affiche donc paradoxale dans son émergence même puisque, malgré des références principalement occidentales, elle n’aurait « pas recueilli de succès significatifs [1] » dans son espace d’origine et ne se serait épanouie qu’en Russie depuis quelques années.
La nouvelle discipline reste extrêmement ambiguë dans ses buts et ses méthodes. À l’instar de nombreuses disciplines soviétiques comme l’ethnologie, la culturologie hésite à se définir clairement comme science humaine et reste attirée par les sciences exactes et biologiques longtemps présentées – postulats positivistes duXIXe siècle en vigueur en URSS, – comme des modèles de savoir. Bilan : « la culturologie tend vers le savoir social et humaniste bien qu’elle se serve de plus en plus souvent des méthodes naturelles et techniques [2] ». À cette volonté de se rapprocher de méthodes plus normée, la discipline conjugue une attirance pour la philosophie de l’histoire et les interrogations sur le sens de celle-ci. Lu dans le manuel de Gorelov : « Un des buts principaux de cette science est l’expression des lois qui scandent le développement de la culture [3] », des lois qui seraient par essence différentes de celles qui organisent la nature et la vie matérielle. La culturologie reprend donc à son compte l’ensemble des réflexions russes sur la zakonomernost », soit la normativité, et tente de proposer des schémas expliquant l’histoire mondiale et la place de la Russie en son sein.
La culturologie associe des méthodes empruntées à l’enseignement du matérialisme dialectique (les évolutions historiques présentées sur un mode linéaire et par phases de développement, à l’aide de schémas plus ou moins mathématisés ou en tout cas formulés sur le mode de l’évidence scientifique) à des systèmes de notation des étudiants à l’américaine (principe du questionnaire à choix multiples aux dépens de l’élaboration personnelle des problématiques) et à des stéréotypes nationaux proches du jugement de valeur ou de la « psycho-logie nationale » en vogue au XIXe siècle. Si la schématisation est une constante des sciences humaines soviétiques et bien souvent post-soviétiques, les culturologues semblent particulièrement sensibles à ce mode d’explication simplificateur du monde. Le recueil Kul’turologija. Al’bom skhem i tablic [Culturologie. Album de schémas et de tables] [4] est à ce titre révélateur. Sur près de 200 pages de schémas, on note une volonté permanente de classifier les différentes sphères de la culture, de diviser en phénomènes positifs et négatifs la culture soviétique ou post-soviétique de présenter sous forme typologique des catégories aussi subtiles que celles de l’esthétique ou de la religion, d’utiliser une terminologie philosophiquement engagée sans l’expliciter autrement : division par exemple de la culture de l’Antiquité en deux principes nieztschéens, dionysien et apollinien.
 
Stéréotypes nationaux et nationalisme
 
 
La culturologie, sous ses dehors d’ouverture aux cultures européennes, est très souvent centrée sur la Russie. L’histoire de cette dernière occupe une grand partie des manuels et elle est toujours démarquée des classifications en vigueur pour l’Occident : les divisions temporelles de l’histoire russe sont pensées comme spécifiques et non générales à l’Europe. La nouvelle discipline se veut avant tout une étude des cultures nationales et développe un grand intérêt pour les ethnies, révélant ainsi l’empreinte laissée par la tradition soviétique. Pour G. V. Dratch, par exemple, cultures et « communautés ethniques vont de pair [5] ». N. V. Chichova s’occupe des mentalités nationales – terme souvent employé mais jamais défini – où elle localise « la source des cultures [6] ».
Le discours culturologique sur les rapports entre Russie et Occident pose nettement l’a priori des indentités nationales : la spécificité de chaque nation lui interdisant de s’accommoder de conceptions venues d’ailleurs : « S’il n’y a plus d’harmonie, alors la culture devient instable, non déséquilibrée; elle souffre soit d’inertie et de conservatisme, soit d’utopisme et de révolution [7]. » Les auteurs de manuel ne cachent donc pas leur vision souvent critique des évolutions contemporaines : trop de libéralisme conduirait à une détérioration générale du corps social donc à « un tournant négatif dans le développement des mentalités nationales [8] ». I. A. Leviach affirme lui aussi, non pas à titre de propos personnel mais dans un glossaire des principales notions utilisées dans son livre, que « l’occidentalisation » [… ] a lourdement grevé le potentiel de la Russie et qu’une réorientation sur le modèle national est nécessaire [9] ». L’exemple libéral américain est bien évidemment le plus condamné [10], même si l’Europe en elle-même est souvent décriée sur un mode quasi messianique [11].
Ces stéréotypes ne concernent pas uniquement la question nationale. Ils touchent également à des sujets plus généraux, par exemple le rapport hommefemme. Dans Kul’turologija : èksamenacionnye otvety [ La culturologie : réponses pour examen], N. V. Chichova se félicite ainsi du développement des « genders studies » qui, selon elle, permettraient d’« étudier de manière plus complète les principes féminins et masculins contenus en elle [la culture] [12] ». Elle semble totalement ignorer les liens de cette approche avec des revendications catégorielles américaines comme le féminisme et l’homosexualité : ils sont inexistants dans une culturologie « politiquement correcte » où femmes et hommes sont définis comme porteurs de principes spécifiques. N. V. Chichova se distinguant par contre de la représentation traditionnellement positive de l’islam chez les culturologues en affirmant, de manière très peu nuancée, que pour le monde musulman, « la femme [est appréhendée] comme un être inférieur, créé par Allah pour satisfaire les besoins de l’homme [13] ».
Notons cependant que la culturologie ne se limite pas aux excès que nous mentionnons ici. Certains manuels sont de très bons recueils de culture générale, d’autres proposent des anthologies de textes occidentaux souvent peu accessibles au public russe. De nombreux professeurs ont pour but d’initier leurs étudiants à une réflexion généraliste en sciences humaines qui leur permette par la suite de s’orienter dans la discipline de leur choix sans rompre avec les autres domaines du savoir. Certaines institutions comme l’Institut des cultures européennes, à Moscou, dispensent un enseignement de qualité.
IMGIMGIMGIMF
IMGIMGIMGIMF
IMGIMGIMGIMF
IMGIMGIMGIMF
SCHÉMA DE
DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE
IMGIMGDÉVELOPPEMENT DE LA CULTUREIMGIMF
SCHÉMA DE
DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE RUSSE
IMGIMGDÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE RUSSEIMGIMF
 
NOTES
 
[1] A. B. Esin, Vvedenie v kul’turologiju [Introduction à la culturologie], Moscou, Akademija, 1999, p. 5.
[2] N. G. Bagdasar’jan (éd.), Kul’turologija v voprosah i v otvetakh, [La culturologie : questions et réponses], Moscou, Modek, 1998, p. 24.
[3] A. A. Gorelov, Kul’turologija. Uãebnoe posobie[La culturologie. Manuel], Moscou, Ûrajt, 2001, p. 6.
[4] B. I. Kononenko & M.G. Boldyreva, Kul’turologija. Al’bom skhem i tablic [La culturologie. Album de schémas et de tableaux], Moscou, Scit-M, 1999,185 p.
[5] G. V. Draã(éd.), Vvedenie v kul’turovedenie [Introduction à la culturologie], RostovnaDonu, Feniks, 1998, p. 106.
[6] N. V. Si‰ova (éd.), Kul’turologija : èksamenacionnye otvety [ La culturologie : réponses pour examen], Rostov-na-Donu, Feniks, 2001, p. 92.
[7] U. V. RoÏdestvenskij, Vvedenie v kul’turovedenie [Introduction à la culturologie], Moscou, Dobrosvet, 1999, p. 53.
[8] A. B.Esin, Vvedenie v kul’turologiju, op.cit., p. 72.
[9] Levja‰, A. Kul’turologija. Ucebnoe posobie dlja studentov vuzov [ La culturologie. Manuel pour les étudiants des Vuz], Minsk, Tetrasystem, 2001, p. 206.
[10] Le libéralisme « entraîne une chute brutale du niveau culturel : un phénomène […] défini comme le zombisme, […] les Américains deviennent en masse des bio-robots ». A. B. Esin, Vvedenie v kul’turologiju, op.cit., p. 125.
[11] Ainsi, « l’homme russe est un homme de type johannique, il s’oppose au type prométhéen, à l’homme héroïque de l’Occident ». A. A. Gorelov, Kul’turologija. Uãebnoe posobie, op.cit., p. 263.
[12] N.V. ·i‰ova (éd.), Kul’turologija : èksamenacionnye otvety, op.cit., p. 65.
[13] Ibid., p. 163.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
A. B. Esin, Vvedenie v kul’turologiju [Introduction à la cu...
[suite] Suite de la note...
[2]
N. G. Bagdasar’jan (éd.), Kul’turologija v voprosah i v otv...
[suite] Suite de la note...
[3]
A. A. Gorelov, Kul’turologija. Uãebnoe posobie[La culturolo...
[suite] Suite de la note...
[4]
B. I. Kononenko & M.G. Boldyreva, Kul’turologija. Al’bom sk...
[suite] Suite de la note...
[5]
G. V. Draã(éd.), Vvedenie v kul’turovedenie [Introduction à...
[suite] Suite de la note...
[6]
N. V. Si‰ova (éd.), Kul’turologija : èksamenacionnye otvety...
[suite] Suite de la note...
[7]
U. V. RoÏdestvenskij, Vvedenie v kul’turovedenie [Introduct...
[suite] Suite de la note...
[8]
A. B.Esin, Vvedenie v kul’turologiju, op.cit., p. 72. Suite de la note...
[9]
Levja‰, A. Kul’turologija. Ucebnoe posobie dlja studentov v...
[suite] Suite de la note...
[10]
Le libéralisme « entraîne une chute brutale du niveau cultu...
[suite] Suite de la note...
[11]
Ainsi, « l’homme russe est un homme de type johannique, il ...
[suite] Suite de la note...
[12]
N.V. ·i‰ova (éd.), Kul’turologija : èksamenacionnye otvety,...
[suite] Suite de la note...
[13]
Ibid., p. 163. Suite de la note...
DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE
DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE RUSSE