2003
Outre - Terre
Troisième Rome
La culturologie
Marlène Laruelle
La culturologie [ kul’turologija] est aujourd’hui obligatoire dans les écoles
primaires et secondaires de Russie, ainsi qu’en première année universitaire, qu’il
s’agisse de sciences humaines, de sciences exactes et naturelles, de droit, d’économie, de médecine ou bien encore des cursus techniques, autrefois particulièrement nombreux en ex-URSS. L’enseignement en culturologie est le plus souvent
poursuivi en deuxième année sous la forme d’une introduction à la philosophie.
Dans de nombreuses universités, surtout en province, les professeurs de culturologie sont d’anciens enseignants en marxisme-léninisme, en matérialisme dialectique (diamat) ou bien encore en athéisme. Toutes les grandes universités russes
disposent aujourd’hui d’une chaire de culturologie, cette dernière étant associée à
d’autres disciplines en fonction des spécialisations de chacun des « culturologues » en poste : philosophie, théories de la culture, pédagogie, histoire des religions, histoire de l’art, langues étrangères, orientalisme. La nouvelle discipline
remplit des fonctions diverses : la plus courante est de remplacer les chaires de
diamat et de proposer une nouvelle vision de ce que devrait être la « culture générale » en Russie. Les manuels que nous avons étudié ici sont mis à la disposition
des étudiants dans le cadre de cet enseignement général et quasi obligatoire.
Méthodologie et postulats fondateurs
La culturologie est une science neuve, née dans les dernières années de l’Union
soviétique et formalisée dans les cursus universitaires en 1995. Elle n’existe
sous cette forme qu’en Russie et dans certains États post-soviétiques comme le
Kazakhstan ou la Biélorussie. Elle joue un double jeu : elle se présente comme
une discipline jeune, en phase de construction, mais se revendique aussi comme
l’héritière de disciplines plus classiques : sociologie, histoire, psychanalyse,
anthropologie, philosophie, géo-histoire et n’hésitant pas à faire régulièrement
référence aux plus grands noms de la pensée occidentale. Elle s’affiche donc paradoxale dans son émergence même puisque, malgré des références principalement
occidentales, elle n’aurait « pas recueilli de succès significatifs
[1] » dans son espace
d’origine et ne se serait épanouie qu’en Russie depuis quelques années.
La nouvelle discipline reste extrêmement ambiguë dans ses buts et ses
méthodes. À l’instar de nombreuses disciplines soviétiques comme l’ethnologie,
la culturologie hésite à se définir clairement comme science humaine et reste attirée par les sciences exactes et biologiques longtemps présentées – postulats positivistes duXIX
e siècle en vigueur en URSS, – comme des modèles de savoir. Bilan :
« la culturologie tend vers le savoir social et humaniste bien qu’elle se serve de
plus en plus souvent des méthodes naturelles et techniques
[2] ». À cette volonté de
se rapprocher de méthodes plus normée, la discipline conjugue une attirance pour
la philosophie de l’histoire et les interrogations sur le sens de celle-ci. Lu dans le
manuel de Gorelov : « Un des buts principaux de cette science est l’expression des
lois qui scandent le développement de la culture
[3] », des lois qui seraient par
essence différentes de celles qui organisent la nature et la vie matérielle. La culturologie reprend donc à son compte l’ensemble des réflexions russes sur la
zakonomernost », soit la normativité, et tente de proposer des schémas expliquant
l’histoire mondiale et la place de la Russie en son sein.
La culturologie associe des méthodes empruntées à l’enseignement du
matérialisme dialectique (les évolutions historiques présentées sur un mode
linéaire et par phases de développement, à l’aide de schémas plus ou moins
mathématisés ou en tout cas formulés sur le mode de l’évidence scientifique) à
des systèmes de notation des étudiants à l’américaine (principe du questionnaire
à choix multiples aux dépens de l’élaboration personnelle des problématiques)
et à des stéréotypes nationaux proches du jugement de valeur ou de la « psycho-logie nationale » en vogue au XIX
e siècle. Si la schématisation est une constante
des sciences humaines soviétiques et bien souvent post-soviétiques, les culturologues semblent particulièrement sensibles à ce mode d’explication simplificateur du monde. Le recueil
Kul’turologija. Al’bom skhem i tablic [Culturologie.
Album de schémas et de tables]
[4] est à ce titre révélateur. Sur près de 200 pages
de schémas, on note une volonté permanente de classifier les différentes sphères
de la culture, de diviser en phénomènes positifs et négatifs la culture soviétique
ou post-soviétique de présenter sous forme typologique des catégories aussi
subtiles que celles de l’esthétique ou de la religion, d’utiliser une terminologie
philosophiquement engagée sans l’expliciter autrement : division par exemple
de la culture de l’Antiquité en deux principes nieztschéens, dionysien et apollinien.
Stéréotypes nationaux et nationalisme
La culturologie, sous ses dehors d’ouverture aux cultures européennes, est très
souvent centrée sur la Russie. L’histoire de cette dernière occupe une grand partie
des manuels et elle est toujours démarquée des classifications en vigueur pour
l’Occident : les divisions temporelles de l’histoire russe sont pensées comme
spécifiques et non générales à l’Europe. La nouvelle discipline se veut avant tout
une étude des cultures nationales et développe un grand intérêt pour les ethnies,
révélant ainsi l’empreinte laissée par la tradition soviétique. Pour G. V. Dratch, par
exemple, cultures et «
communautés ethniques vont de pair
[5] ». N. V. Chichova
s’occupe des mentalités nationales – terme souvent employé mais jamais défini –
où elle localise «
la source des cultures
[6] ».
Le discours culturologique sur les rapports entre Russie et Occident pose
nettement l’
a priori des indentités nationales : la spécificité de chaque nation lui
interdisant de s’accommoder de conceptions venues d’ailleurs : « S’il n’y a plus
d’harmonie, alors la culture devient instable, non déséquilibrée; elle souffre soit
d’inertie et de conservatisme, soit d’utopisme et de révolution
[7]. » Les auteurs de
manuel ne cachent donc pas leur vision souvent critique des évolutions contemporaines : trop de libéralisme conduirait à une détérioration générale du corps
social donc à « un tournant négatif dans le développement des mentalités nationales
[8] ». I. A. Leviach affirme lui aussi, non pas à titre de propos personnel mais
dans un glossaire des principales notions utilisées dans son livre, que « l’occidentalisation » [… ] a lourdement grevé le potentiel de la Russie et qu’une
réorientation sur le modèle national est nécessaire
[9] ». L’exemple libéral américain est bien évidemment le plus condamné
[10], même si l’Europe en elle-même
est souvent décriée sur un mode quasi messianique
[11].
Ces stéréotypes ne concernent pas uniquement la question nationale. Ils
touchent également à des sujets plus généraux, par exemple le rapport hommefemme. Dans
Kul’turologija : èksamenacionnye otvety [
La culturologie :
réponses pour examen], N. V. Chichova se félicite ainsi du développement des
« genders studies » qui, selon elle, permettraient d’«
étudier de manière plus
complète les principes féminins et masculins contenus en elle [la culture]
[12] ».
Elle semble totalement ignorer les liens de cette approche avec des revendications catégorielles américaines comme le féminisme et l’homosexualité : ils
sont inexistants dans une culturologie « politiquement correcte » où femmes et
hommes sont définis comme porteurs de principes spécifiques. N. V. Chichova
se distinguant par contre de la représentation traditionnellement positive de l’islam chez les culturologues en affirmant, de manière très peu nuancée, que pour
le monde musulman, «
la femme [est appréhendée] comme un être inférieur,
créé par Allah pour satisfaire les besoins de l’homme
[13] ».
Notons cependant que la culturologie ne se limite pas aux excès que nous
mentionnons ici. Certains manuels sont de très bons recueils de culture générale,
d’autres proposent des anthologies de textes occidentaux souvent peu accessibles au public russe. De nombreux professeurs ont pour but d’initier leurs
étudiants à une réflexion généraliste en sciences humaines qui leur permette par
la suite de s’orienter dans la discipline de leur choix sans rompre avec les autres
domaines du savoir. Certaines institutions comme l’Institut des cultures européennes, à Moscou, dispensent un enseignement de qualité.
SCHÉMA DE
DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE
SCHÉMA DE
DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE RUSSE
[1]
A. B. Esin,
Vvedenie v kul’turologiju [Introduction à la culturologie], Moscou, Akademija,
1999, p. 5.
[2]
N. G. Bagdasar’jan (éd.),
Kul’turologija v voprosah i v otvetakh, [La culturologie : questions et réponses], Moscou, Modek, 1998, p. 24.
[3]
A. A. Gorelov,
Kul’turologija. Uãebnoe posobie[La culturologie. Manuel], Moscou, Ûrajt,
2001, p. 6
.
[4]
B. I. Kononenko & M.G. Boldyreva,
Kul’turologija. Al’bom skhem i tablic [La culturologie. Album de schémas et de tableaux], Moscou, Scit-M, 1999,185 p.
[5]
G. V. Draã(éd.),
Vvedenie v kul’turovedenie [Introduction à la culturologie], RostovnaDonu, Feniks, 1998, p. 106.
[6]
N. V. Si‰ova (éd.),
Kul’turologija : èksamenacionnye otvety [
La culturologie : réponses
pour examen], Rostov-na-Donu, Feniks, 2001, p. 92.
[7]
U. V. RoÏdestvenskij,
Vvedenie v kul’turovedenie [Introduction à la culturologie], Moscou,
Dobrosvet, 1999, p. 53.
[8]
A. B.Esin,
Vvedenie v kul’turologiju,
op.cit., p. 72.
[9]
Levja‰, A.
Kul’turologija. Ucebnoe posobie dlja studentov vuzov [
La culturologie. Manuel
pour les étudiants des Vuz], Minsk, Tetrasystem, 2001, p. 206.
[10]
Le libéralisme «
entraîne une chute brutale du niveau culturel : un phénomène […] défini
comme le zombisme, […] les Américains deviennent en masse des bio-robots ». A. B. Esin,
Vvedenie v kul’turologiju, op.cit., p. 125.
[11]
Ainsi, «
l’homme russe est un homme de type johannique, il s’oppose au type prométhéen,
à l’homme héroïque de l’Occident ». A. A. Gorelov,
Kul’turologija. Uãebnoe posobie, op.cit.,
p. 263.
[12]
N.V. ·i‰ova (éd.),
Kul’turologija : èksamenacionnye otvety,
op.cit., p. 65.