2003
Outre - Terre
Observatoire français
Les dessous de l’aide technique à la Russie
Massada
pseudonyme d’un spécialiste de la Russie contemporaine.
À l’instar des pays d’Europe centrale et orientale, la Russie n’est pas un
pays sous-développé mais un pays considéré comme en transition. Ce qui
revient à reconnaître que semblables pays réunissent déjà des critères de développement, qu’à l’issue des événements de 1989-1991 et 1993 dans le cas russe
une rupture idéologique s’est produite et qu’il est nécessaire de remplacer ce qui
était par autre chose.
Ainsi un certain nombre de pays ont-ils démarché les autorités russes pour
leur proposer des modèles qui se sont traduits au plan constitutionnel. Forts de
leurs moyens financiers, les Américains ont pu imposer la Constitution de 1993,
à la fois fédéraliste et présidentialiste, sans véritablement chercher à comprendre
la nature de la Russie et sa tradition juridique et administrative. Or, celle-ci est à
bien des égards plus proche du modèle latin, notamment français, en matière de
droit civil. Une démarche qui n’a fait que se reproduire durant la décennie 1990
via l’assistance technique bilatérale ou multilatérale, cette dernière offrant en
général une garantie de plus grande neutralité. On distinguera cependant le multilatéral de l’ONU ou de Bretton Woods de celui de l’Union européenne. Mais en
fait chaque pays entend promouvoir ses intérêts, y compris sous couvert d’une
assistance technique présentée comme multilatérale.
L’exemple américain de l’agence de coopération États-Unis ID est significatif. Alors que d’autres pays coopèrent en Russie avec d’autres instances, celle-ci ne coopère qu’avec des instances américaines. Il suffit pour s’en convaincre
d’observer son programme. Les fonds distribués vont exclusivement à des ONG
américaines. Les Nations unies et autres organisations ne reçoivent aucune aide.
L’agence s’oriente de surcroît vers des secteurs bien précis : la démocratie et les
médias. En témoigne l’effort particulier consenti sur les médias russes au
moment des présidentielles de 1996. Enveloppe encore plus importante lors des
élections anticipées après la démission de Boris Eltsine en 2000. Une aide qui
s’effectue via le soutien à des ONG qui assurent la promotion des droits de
l’Homme, d’organes de presse, de centres de recherche. Ces structures reçoivent
de l’argent et œuvrent à la promotion d’orientations stratégiques. Les Américains font la même chose dans le domaine des petites et moyennes entreprises
par le biais de leur agence technique. Et ils attribuent des bourses de recherche
et d’étude aux États-Unis à des étudiants russes : 4000 en 1998 ; mathématiciens, physiciens, biologistes et informaticiens étant privilégiés. Ce qui signifie
très peu de bourses pour les humanités, les sciences sociales, les arts… Alors
que la Russie fut dans ces domaines une patrie de génies.
Les États-Unis ne sont pas seuls à fonctionner de la sorte. La France, la
Suisse et la Finlande, chaque fois qu’elles participent à un projet multilatéral,
cherchent à l’orienter à leurs fins. À tel point que le multilatéralisme finit par ne
plus être que d’apparence.
En effet, la plupart des organisations reçoivent au niveau du siège un taux
global de contributions volontaires qu’elles allouent par la suite en fonction du
développement et des besoins de chacun des pays destinataires. Mais il y a
parallèlement des contributions volontaires sur des projets géographiquement
identifiés par secteur et par résultat.
La France a dans un cas précis soumis l’attribution de ressources à des
conditions strictes d’utilisation de celles-ci, notamment l’identification par ses
soins d’un certain nombre d’intervenants dont on peut regretter qu’ils n’aient
pas toujours été les plus adéquats. L’attribution d’une aide technique étant ici
toujours établie par une commission interministérielle, le COCOP, présidée par le
ministère des Affaires étrangères. Et des réunions se tenant trois à quatre fois par
an. Il arrive que le gouvernement français se fasse l’écho de l’un ou l’autre de
ses ministères pour des propositions en termes de candidature. Souvent, le profil
du candidat ne correspond pas le moins du monde à la mission concernée et l’organisation multilatérale partenaire refuse parfois un candidat sur deux pour
qualification à l’évidence insuffisante. Il faut que les organisations concernées
sachent de façon approfondie qui a la compétence sur le terrain en question pour
avancer une autre candidature et arriver à la faire reconnaître.
Quand les personnes concernées dans le pays bénéficiaire manquent du
temps et des connaissances nécessaires pour identifier les personnes adéquates,
l’organisation se retrouve avec des gens qui ne correspondent parfois en rien
aux critères et aux besoins. La décharge des frais de mission les intéressant dans
bien des cas davantage que la mission réelle. Le déplacement sur les lieux directement visés par l’expertise est alors réduit au minimum ; le rapport reste
miteux ; le bénéficiaire a passé un bon moment à flâner dans la capitale. Quand
l’organisation se plaint de l’incompétence manifeste de l’envoyé, le ministère
concerné fait la sourde oreille. À l’exception des pays scandinaves qui ont une
approche plus neutre, la plupart des pays ont comme la France et les États-Unis
l’habitude d’utiliser l’assistance technique pour promouvoir leurs intérêts. Les
Nations unies, la Banque mondiale et le Fonds Monétaire International n’échappent pas à cette règle.
L’UE fait ici également problème. Par exemple la taille, intéressante, des
programmes menés en Russie, notamment TACIS, le principal. Dont la première
mouture s’est achevée en 1999-2000 : plusieurs centaines de millions d’euros.
Un deuxième TACIS a été approuvé et se met progressivement en place malgré
les problèmes de la Russie au Caucase.
TACIS I comprenait de grands projets, de petits projets nommés « bistrots »,
soit souvent des études de faisabilité, et des projets « TACIS démocratie ». Quel
bilan établir sur quatre années ? Le programme a de beaucoup privilégié l’expertise européenne. Il est néanmoins très difficile d’obtenir les comptes, officiellement publics. Il était fin 2000 toujours impossible d’obtenir communication des comptes d’un projet de leasing pour les petites et moyennes entreprises
en Russie. Trois équipes se sont succédé sur le terrain sans que les comptes
soient ouverts aux organisations de référence. Plus extraordinaire encore : le
récipiendaire russe, le Fonds Fédéral de soutien aux petites entreprises, ignore
lui-même le montant des sommes réellement dépensées à cet effet.
Au-delà de ce cas particulier, les experts considèrent que 60 à 70 % des
financements de l’UE au bénéfice théorique de la Russie retourneraient en
Europe de l’Ouest. Un mouvement financier qui s’effectue en direction de
consultants ou de gros cabinets qui ont la capacité de répondre à un mode d’appel d’offre ne favorisant pas nécessairement la compétence et l’expérience mais
le volume. Les cabinets qui remportent les appels d’offre de la Commission sont
presque toujours les mêmes. Certains sont donc mieux placés que d’autres. Il y
a généralement un à deux cabinet(s) de ce type par pays européen. Ils ont l’avantage comparatif d’être les seuls à disposer des réserves financières suffisantes
pour les fonds qu’il est nécessaire d’avancer dans le cadre de TACIS.
Ces cabinets sont ou ont été par ailleurs liés à des structures publiques.
S’agit-il de concours de circonstances ou d’autre chose ? De la même manière
qu’il existe des passerelles entre les administrations nationales et les administrations européennes, ces gros cabinets ont certaines facilités à apprendre –
outre les références techniques – quels seront les critères de sélection. D’autant
que beaucoup d’administrations et organisations publient des termes de référence autres que ceux, réels, qui sont de l’ordre du tacite ou du non-dit au plus
grand nombre. Connaître ces critères à l’avance est très important. Connaître
l’identité des décisionnaires l’est encore plus. Parce que se dégage alors la
sensibilité de ces derniers, fût-ce en matière de terminologie, de même que leurs
centres d’intérêt… Ce qui permet d’orienter la réponse à l’appel d’offre. Les
gros cabinets qui drainent les contrats de deux à trois millions d’euros sous-trai-tent le travail à de plus petits organismes, se contentant d’assurer leur marge. Il
est également surprenant que certains cabinets soient liés à des groupes industriels qui ont alimenté une actualité récente en matière de financement des partis
politiques. Les contraintes imposées de ce point de vue ont-elles été battues en
brèche à travers le financement de l’aide européenne en Russie ? La question se
pose. Il faut en tout cas noter que ces cabinets n’assurent pas toujours un véritable contrôle du travail sous-traité à des organismes qui eux-mêmes sous-trai-tent à des individus. D’où une déperdition conséquente quant aux finances. On
réaliserait une économie de 50 à 60 % en recrutant directement les consultants
et en se passant des deux niveaux intermédiaires.
Il demeure que pour l’heure une forte proportion de l’aide européenne
retourne en Europe de l’Ouest, ce que les Russes critiquent, parce qu’ils disposent sur place de l’expertise adéquate dans un certain nombre de domaines.
Certes, on peut, en termes d’économie de marché, soutenir la compétence d’experts ouest-européens, mais il y a en Russie, quand il s’agit de sujets plus techniques comme l’environnement, une compétence bien supérieure, à un coût de
surcroît cinq fois inférieur. Au lieu de payer en fin de parcours le consultant
5 000 dollars par mois, il serait possible de trouver un Russe en coûtant 800 à
1 200. Et on aura la certitude que ce dernier connaît le pays, la langue, les
méthodes, les contraintes et les procédures administratives. En fait, le recours
aux Européens représente souvent une perte de temps, de compétence et d’argent. Ce qui est de nature à fragiliser le programme TACIS, la perception qu’on
en a et les résultats obtenus.
La répartition des grands projets TACIS traduit aussi un certain équilibre
entre les pays en fonction de leur poids politique. L’Allemagne, la France et la
Grande-Bretagne y occupent souvent une place importante. Encore que la
Finlande et l’Autriche aient su, quant à la Russie, pousser leur avantage. Les
Autrichiens étant particulièrement actifs sur le plan bancaire.
Mais plus encore que les intérêts de certains pays, ce sont les intérêts de
certains réseaux qui semblent prédominer. Ainsi, l’assistance technique à un
pays tiers sert en grande partie à subventionner des activités du bloc OCDE. Il y
a des cas où les consortiums se bâtissent entre un gros cabinet et une institution
ou un département universitaire, avec des personnes de l’administration très
informées et parfois en compétition. Des gens qui sont aujourd’hui plus ou
moins bloqués dans une carrière mais qui ont su tisser des réseaux trouvent-ils
dans l’expertise un complément de revenu ? Cela pourrait s’envisager. On
observe parfois des pratiques douteuses.
Une des Assemblées françaises avait proposé, dans le cadre du partenariat
multilatéral avec le Conseil de la Fédération, soit la Chambre haute de Russie,
de former les parlementaires nationaux et régionaux. Un projet très précis avait
été soumis quant au budget, au fonctionnement des commissions… Il semble
que le Sénat et le Conseil de la Fédération s’étaient mis d’accord sur une
formule de « tourisme parlementaire… » de préférence à Paris. On voit mal
comment cela aurait en revanche fonctionné dans les régions. Les réseaux
allaient-ils l’emporter sur les deniers publics ? L’essentiel des fonds a été effectivement posté sur les visites réciproques.
Certains élus ou personnels administratifs se rendent en Russie aux frais du
contribuable pour y développer, parfois, des amitiés particulières, avec toutes
les dérives que cela peut comporter. Une pratique citoyenne des fonds publics
s’en trouvant bloquée et un certain mode de fonctionnement favorisé. Quand on
sait que les personnes qui se rendent en Russie sont plus ou moins tout le temps
les mêmes, il y a là comme une légitimation des bénéficiaires et développement
de prérogatives discutables aux dépens des compétences. Les organismes ou
experts qui ne font pas partie de ces réseaux s’en trouvent de fait marginalisés,
voire exclus. Phénomène surprenant, le critère de compétence intervient rarement. Même si les Scandinaves semblent plus vigilants quant à l’utilisation des
fonds publics.
Quelles pourraient être les pistes d’un assainissement ? Pour réagir à une
dérive qui touche bien des organisations ou institutions internationales, il
importe d’abord de maintenir l’indépendance de celles-ci. Les États doivent
limiter leur volonté de promotion dans le choix des pays, des secteurs et des
intervenants.
Il faut ensuite multiplier les audits externes – administratifs et techniques à
la fois – afin de pouvoir évaluer la conduite des projets. Et s’assurer qu’il n’y a
pas intérêts communs entre les auditeurs. Un exercice multiplié rend plus difficiles des connivences douteuses. Les structures deviendront plus perméables au
regard externe et plus enclines à se réguler. Un moindre volume de moyens
financiers mènera à plus de pragmatisme et de réalisme, incitera à l’inventivité,
bref à une meilleure utilisation des fonds. Les sommes colossales investies
aujourd’hui dans l’aide technique ou les fonds structurels européens semble
vraiment excessives.
Comment y parvenir ? Il y a déjà le principe de transparence des organisations internationales aux demandes d’information des citoyens-contribuables.
Compte tenu des ouvertures qu’offrent les nouvelles technologies, ne serait-il
pas possible de faciliter encore l’information ? Pourquoi ne pas franchir le pas
et mettre en ligne certains rapports d’évaluation sur internet ? Ce serait très utile
pour tout le monde, en particulier quand il s’agit d’un pays aussi gigantesque
que la Russie. Il importe d’apprendre à coopérer. Dialoguer sur les échecs et les
succès n’est pas encore entré dans les mœurs. Si nous acceptions davantage nos
échecs, un progrès dans la gestion des programmes s’avèrerait et on pourrait
s’assurer qu’il n’y ait pas de doublons entre les projets.
Les autorités russes, pour l’heure, jouent de manière extrêmement subtile et
intelligente sur l’absence de coordination entre les instances étrangères concernant le pays. Il arrive que deux organisations étrangères financent sans le savoir
le même projet. Ce qui entraîne une perte de fonds et donne à penser qu’une
partie des subsides sert à autre chose qu’à faire de l’assistance technique. Parler
des échecs signifierait également regagner en crédibilité auprès de l’opinion
publique. Celle-ci a déjà critiqué l’Organisation mondiale du commerce à
Seattle ou à Prague, mais d’autres organisations pourraient se retrouver sur la
sellette. Y compris de grosses organisations non gouvernementales où la croissance des effectifs et la bureaucratie qui en résulte impliquent une perte de
moyens.
De nouvelles pratiques qui permettraient de restaurer un lien citoyen des
organisations internationales, non seulement devant les opinions publiques des
pays contributeurs mais devant celles des pays récipiendaires. Tout cela exige
une réforme des mentalités et des systèmes, ce qui prendra beaucoup de temps.
Propos recueillis par Pierre Verluise
Publié avec l’autorisation de l’éditeur, copyright juin 22001-Massada/ www. diplo-web. com. Une version plus développée de ce document est disponible sur Internet
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