2003
Outre - Terre
Observatoire français
Paris-Berlin-Moscou
Une géopolitique pour l’Europe
Henri de Grossouvre
directeur général de la société Central Europe Consulting GmbH, Vienne. Son livre Paris-Berlin-Moscou, la voie de l’indépendance et de la paix, préfacé par le général Gallois, a été publié en avril 2002 aux Éditions de l’Âge d’Homme ( 01 55 42 79 79 et info@agedhomme.com) ; il a été rapidement épuisé et une seconde édition de ce livre a paru en novembre 2002.
L’Union Européenne ne pourra mener une politique équilibrée face à celle de
notre allié américain sans établir un partenariat stratégique avec la Russie. S’il
n’est pour le moment pas possible d’intégrer économiquement la Russie à
l’Union européenne nous pourrions, en revanche, l’associer à des processus de
décision de l’Union et surtout coopérer avec elle dans des domaines stratégiques
comme par exemple l’avion de transport militaire A 400 M, les satellites de
navigation et d’observation et la politique énergétique. On pourrait mettre en
place un noyau dur au sein d’une Union devenue confédération européenne avec
traité constitutionnel et envisager des associations de pays comme la Russie, la
Biélorussie et l’Ukraine. La Russie pourrait être associée à l’Union pour les
questions de sécurité et de politique étrangère en adhérant à la PESC et participer
à la prise de décision sur les stratégies communes et les actions communes au
sein du COPS (Comité Politique et de Sécurité prévu depuis le traité de Nice).
Ceci n’entraînerait pas de coûts importants et serait décisif symboliquement et
stratégiquement. La Russie pourrait aussi participer à la force de réaction rapide
de l’Union. Ce grand projet européen dont la forme et les buts sont clairs ne
pouvant passer que par une entente franco-allemande, car depuis le général de
Gaulle, Français et Allemands sont le moteur et le cœur de la construction européenne.
Français et Allemands peuvent inspirer
la politique russe de l’Union
Mais pour le moment, ni la Commission Européenne, ni le Conseil ne sont
déterminés à faire de la Russie le partenaire privilégié de l’Europe. Or, de
Charles de Gaulle à Jacques Chirac, lorsque la France et l’Allemagne s’entendent et définissent des buts communs, ces deux pays sont en mesure d’emporter l’adhésion de leurs partenaires européens. L’actualité la plus récente confirmant cette règle. Le président Giscard d’Estaing a été choisi pour diriger l’étude
sur la réforme des institutions européennes, car Français et Allemands se sont
mis d’accord sur son nom. La coopération franco-allemande, après une longue
crise, a enfin pu être relancée parce que Jacques Chirac et Gerhard Schröder
sont parvenus à un compromis sur la politique agricole commune. Français et
Allemands doivent continuer sur cette voie, travailler à trouver des compromis
sur les sujets qui les divisent comme la politique agricole commune, la politique
régionale et l’élargissement, afin de redevenir le moteur de l’Europe, mais cette
fois de la plus grande Europe, en inspirant la politique russe de l’Union. En
effet, selon la formule du député européen conservateur allemand Jürgen Schröder, depuis la chute du mur et la réunification de l’Europe, le continent est
désormais ouvert
[1]. Vladimir Poutine ne se déplace pas dans un pays européen
sans rappeler la vocation européenne de la Russie et sans appeler de ses vœux
un partenariat stratégique avec l’Europe. L’Allemagne a entrepris une coopération économique et commerciale poussée avec la Russie, mais se refuse encore
à aborder les sujets stratégiques. La coopération franco-allemande, en ce qui la
concerne, se relève à peine d’une longue crise. Un partenariat stratégique entre
l’Union Européenne et la Russie autour d’un axe idéal et catalyseur Paris-Berlin-Moscou permettrait à l’Europe de résoudre les défis du XXI
e siècle : énergie, sécurité, espace et maîtrise des hautes technologies. Depuis que l’empire
américain est devenu plus puissant que ne le furent jamais les empires romain
et victorien, les guerres se sont multipliées (Irak, Bosnie, Kosovo, Somalie,
Afghanistan). Un partenariat stratégique entre l’Union européenne et la Russie,
sur base franco-allemande, permettrait à l’Europe de peser sur la scène internationale d’un monde redevenu multipolaire. En 1949, lors d’une conférence de
presse, le général de Gaulle déclarait : « Moi je dis qu’il faut faire l’Europe avec
pour base un accord entre Français et Allemands. [...] Une fois l’Europe faite sur
ces bases [… ], alors, on pourra se tourner vers la Russie. Alors, on pourra
essayer, une bonne fois pour toutes, de faire l’Europe tout entière avec la Russie
aussi, dût-elle changer son régime. Voilà le programme des vrais Européens.
Voilà le mien. » Le général avait le génie des rapports géopolitiques, contrairement à François Mitterrand qui s’est trompé aux moments les plus importants
(réunification allemande, putsch russe… ). Il nous est désormais possible, pour
peu que nous sachions le vouloir, de bâtir la plus grande Europe dont le général
de Gaulle eut la prescience dès 1949. Car, comme l’écrivait Jean-Pierre Froehly,
alors qu’il était expert à la Deutsche Gesellschaft für auswärtige Politik (il a
récemment rejoint le corps diplomatique allemand): « La France et l’Allemagne
devraient saisir la chance de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine pour
remodeler l’architecture européenne ensemble et en concertation avec la
Russie
[2]. »
Dominique de Villepin le créatif
Cela nous est possible, car l’évolution politique la plus récente en France, en
Allemagne, et en Russie est favorable au rapprochement de ces trois pays. Avant
sa réélection de mai 2002, Jacques Chirac restait presque systématiquement
critique à l’égard de la Russie. On se souvient des tensions franco-russes provoquées, à la suite d’un déplacement à Moscou, par sa visite dans les pays baltes
dont la candidature à l’OTAN était mal vécue par les Russes, ou encore de son
intervention sur la Tchétchénie lors d’un dîner officiel à Moscou. Le président
a choisi de renverser la politique française à l’égard de la Russie, et son ministre
des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, en est le plus efficace et le plus
habile artisan. Jacques Chirac a choisi la Russie pour effectuer une première
visite bilatérale après sa réélection. Le 19 juillet 2002, il a rencontré le président
Poutine à Sotchi, sur les bords de la mer Noire. Une rencontre qui avait été
préparée par l’importante délégation ministérielle emmenée par Dominique de
Villepin à Moscou. Le ministre français des Affaires étrangères y était accompagné du ministre de la Jeunesse et de l’Education nationale, Luc Ferry, et du
ministre délégué à la Recherche et aux Hautes technologies, madame Claudie
Haigneré. Dominique de Villepin a eu à cette occasion des entretiens avec son
homologue Igor Ivanov, avec le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov, avec le
secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, Vladimir
Rouchailo, et surtout avec le président Poutine. La coordination des positions
russe et française, à propos de la résolution du conseil de sécurité des Nations
unies sur l’Irak, participe également de cette nouvelle politique étrangère française. Le conseil de coopération franco-russe sur les questions de sécurité s’est
réuni pour la première fois le 15 novembre 2002 à Paris. Le ministre de la
Défense Sergueï Ivanov a souligné à cette occasion que ce conseil renforcera les
relations quotidiennes déjà existantes entre les ministères de la Défense des
deux pays et leurs services de renseignement militaire. Le dialogue énergétique
qui était au cœur des rencontres intergouvernementales franco-russes de
novembre 2002 est également enfin sérieusement engagé et la spectaculaire
commande d’Airbus par la Russie, signée en présence des premiers ministres
russes et français est on ne peut plus encourageante. Enfin, la France a joué un
rôle décisif dans le compromis de Kaliningrad lors du sommet entre l’Union
européenne et la Russie, rôle que l’Allemagne ne voulait et ne pouvait naturellement pas jouer.
Dans le domaine culturel l’ouverture d’un centre culturel franco-allemand
à Moscou, que nous appelons d’ailleurs de nos vœux depuis un certain temps
[3],
devrait bientôt être réalité. Cet événement hautement symbolique et novateur
devrait servir d’exemple et de détonateur à des réalisations concrètes et tripartites qui non seulement ne nous coûtent rien, mais permettent d’économiser.
En ce qui concerne l’Allemagne, le gouvernement de Jacques Chirac avait
comme la plupart des observateurs misé sur une victoire du chrétien-social
bavarois Edmund Stoiber. Des projets extrêmement ambitieux étaient à l’étude
pour le quarantième anniversaire du traité de l’Élysée de janvier 2003 entre les
équipes de Jacques Chirac et de Edmund Stoiber. Ce dernier ayant très clairement défini deux priorités pour l’Allemagne : la relance de la coopération
franco-allemande et la coopération euro-russe. À quelques jours d’intervalles,
Edmund Stoiber s’était rendu successivement et démonstrativement à Moscou,
puis à Paris. Malgré la victoire inattendue de Gerhard Schröder, Dominique de
Villepin a réussi à faire aboutir le compromis avec l’Allemagne sur la politique
agricole commune, finalisé par l’accord entre Jacques Chirac et Gerhard Schröder en octobre dernier. Et le ministre des Affaires étrangères de préparer les
accords de post-quarantième anniversaire.
La politique européenne de Vladimir Poutine
Vladimir Poutine rappelle souvent que la Russie est sans aucun doute européenne et que son avenir se trouve en Europe, mais en même temps que la
Russie est une puissance autonome. Il a fait de la politique étrangère son
domaine réservé. Sous Boris Eltsine, Evgueni Primakov pouvait imprimer sa
marque personnelle ; son successeur aux Affaires étrangères, Igor Ivanov
applique les décisions du président. Par exemple, après le 11 septembre, ce
dernier a choisi seul, contre son entourage et contre la majorité de l’opinion
publique, de rejoindre l’alliance menée par les États-Unis contre le terrorisme.
Vladimir Poutine rétablit à l’intérieur un pouvoir efficace et poursuit une politique étrangère pragmatique. Dans un entretien donné avant son élection de
mars 2000 à un journal russe, il déclarait que ses références étaient le général de
Gaulle pour la politique étrangère et l’ex-chancelier Ludwig Erhard en politique
intérieure, soit quant à l’« économie sociale de marché ».
Il cherche à rassembler le peuple russe autour de lui et de son projet sans
rejeter le passé tsariste de son pays ou la période communiste. Il veut réconcilier les clans, les coteries, les occidentalistes comme les partisans intransigeants
d’alliances exclusives avec l’Asie, les libéraux ou les communistes. Il exclut des
choix sur lesquels il ne pourrait revenir. Il ne veut pas d’une politique trop asiatique du type de celle vers laquelle tendait Primakov, initiateur d’un triangle
stratégique Russie-Chine-Inde. Il ne veut pas non plus d’une politique trop occidentaliste comme celle menée par Eltsine, période pendant laquelle la Russie
avait quasiment remis son sort entre les mains du FMI. Washington soutenait
alors inconditionnellement, de manière sonnante et trébuchante, les libéraux
entourant Eltsine
[4]. En politique étrangère Vladimir Poutine évite les confrontations. Il contourne les obstacles. La mission universaliste de la Russie n’est plus
d’actualité. Le président aimerait coopérer avec l’Europe, tend la main aux
Américains, et met en même temps en place des accords importants avec l’Iran,
la Chine et l’Inde. Il a commencé ses visites par l’Ukraine, les pays transcaucasiens et ceux d’Asie centrale. On constate depuis son arrivée au pouvoir une
nette tendance parmi les États de la Communauté d’États indépendants (CEI) à
un rapprochement avec Moscou.
Poutine veut que la Russie et ces derniers aient un intérêt réciproque à
coopérer. Mais la Russie doit trouver aussi un intérêt économique à les soutenir.
La CEI doit être selon lui à géométrie variable et à plusieurs vitesses. Il tempère
les ardeurs pro-russes du président biélorusse Alexandre Loukachenko et
soutient l’Ukrainien Leonid Koutchma aux prises avec une crise économique
causée par le pétrole. Pour la plupart des politiques russes, la séparation de
l’Ukraine n’est que provisoire et ce pays sera réintégré, d’une manière ou d’une
autre, à la Russie. Le président qui ne veut pas raviver le contentieux sur la
Crimée et la flotte de la mer Noire, évite de remettre en cause l’accord conclu à
ce sujet entre Russie et Ukraine. Dans l’ensemble la Russie a retrouvé sous
Poutine de l’influence en Ukraine. Il en va de même pour la République de
Moldavie ( 4,3 millions d’habitants), entre Ukraine et Roumanie.
Un rapprochement Russie, Biélorussie, Ukraine, Moldavie, au sein de la CEI
est dans les années à venir vraisemblable. Les relations avec la Pologne se sont
également améliorées. Les Polonais, liés historiquement et culturellement à
l’ouest de l’Ukraine, étant cependant attachés au rôle tampon de ce pays.
Poutine a effectué des visites officielles dans tous les pays européens importants. Mais il s’intéresse à tous, pas seulement aux plus puissants, comme en
témoignent ses différents voyages (en Espagne, en Autriche… ). Il veut à court
terme développer les relations économiques avec l’Union Européenne, liquider
le problème de la dette, coopérer dans le domaine des hautes technologies et
abaisser les barrières douanières. L’accord de partenariat et de coopération mis
en place entre l’Union européenne et la Russie, entré en vigueur le 1er décembre
1997, est considéré par Moscou comme très insuffisant. C’est un accord de
préférence comme l’Union européenne en a établis avec des États d’Amérique
latine ou d’Afrique.
La Russie a souvent l’impression que Bruxelles cherche des prétextes pour
freiner la coopération économique Russie-Union européenne. L’enclave russe
de Kaliningrad après l’adhésion de la Pologne et des pays baltes, sera entourée
de pays appartenant à l’UE. Elle pourrait devenir une zone russe économiquement privilégiée et un pont entre les Européens et les Russes. L’évolution de ce
territoire sera un baromètre de l’état des relations entre l’Union européenne et
la Russie. Vladimir Poutine affirme que l’avenir de son pays est en Europe. Il
serait prêt à une coopération stratégique avec l’Union européenne si celle-ci
s’affirmait comme puissance autonome. Le président vient d’une ville, Saint-Pétersbourg, qui symbolise l’ouverture de la Russie sur l’Europe. Le
25 septembre 2001, il a prononcé en allemand, après une courte introduction en
russe, un discours au Bundestag, à Berlin, devant les députés allemands et
rappelé les liens historiques et culturels importants entre Allemagne et Russie
pour souligner que l’Allemagne devait sa réunification à cette dernière. Mais il
déclarait surtout :
« Je crois que l’Europe ne peut à long terme affermir sa réputation de centre
puissant et indépendant de la politique mondiale que si elle unifie ses moyens
avec les hommes, le territoire et les ressources naturelles russes, ainsi qu’avec
le potentiel économique, culturel, et de Défense de la Russie. »
Depuis le 11 septembre, l’amélioration des relations russo-américaines
laisse entrevoir un nouveau partenariat. On est passé de l’expulsion de diplomates au printemps, dans le pur style de la guerre froide, à une coopération pour
combattre le terrorisme. Le jour même de l’attentat contre les « twin towers »
Poutine a appelé Bush pour l’assurer de son soutien. Il était le premier chef
d’État étranger à effectuer cette démarche. Depuis, la Russie est devenue un
important partenaire dans la coalition anti-terroriste autour des Américains. La
rencontre des deux présidents à la mi-novembre 2001, dans un cadre privilégié,
le ranch de George W. Bush, témoigne du réchauffement de leurs relations. Mais
derrière l’euphorie apparente du rapprochement russo-américain et les déclarations réciproques, les divergences fondamentales demeurent. Le 2 octobre 2001
le président russe a signé un contrat d’armement avec l’Iran, un des litiges
majeur entre Washington et Moscou. Et les Américains font tout, dans la réalité
opérationnelle, pour écarter les Russes.
Par exemple : le Tadjikistan aurait été une meilleure base géostratégique
pour leurs avions ; Washington lui a préféré, en raison de ses excellentes relations avec Moscou, le pays de l’ex-URSS moins commode mais qui a réorienté
sa politique dans le sens le plus clairement pro-américain : l’Ouzbékistan. Cela
dit, le rapprochement, russo-américain pourrait avoir, malgré ces divergences
persistantes, une dynamique propre ; même si je ne crois pas qu’il soit à même
de modifier en substance et sur le long terme les relations entre les deux pays.
Si la Russie entrait dans l’OTAN, cette organisation changerait de nature. Car
Moscou ne le ferait pas sans être associée aux processus de commandement. Les
États-Unis pouvant aussi, alors, envisager une alliance parallèle entre eux et
l’UE, sans la Russie. L’Europe de l’Ouest n’a cependant pas été associée à la
décision américaine unilatérale d’attaquer l’Afghanistan. L’élargissement de
l’OTAN décidé au du sommet de Prague, en novembre 2002, avec l’admission
vraisemblable de la Lituanie, de l’Estonie, de la Lettonie, de la Slovaquie, de la
Slovénie, de la Roumanie et de la Bulgarie, confirmant l’unilatéralisme militaire
des Américains tout en affaiblissant la cohésion générale et l’efficacité de l’alliance atlantique.
Le rôle de la France, de l’Allemagne et de la Russie
Les trois grands peuples continentaux que sont les Français, les Allemands et les
Russes occupent une place particulière en Europe. Chacun de ces trois pays
exerce un rôle de pivot géographique sur une partie de l’Europe ; la France à
l’ouest et au sud de l’Europe ; l’Allemagne en Europe centrale et orientale ; la
Russie à l’extrême est, au Caucase, en Asie centrale et sur le reste de l’Asie. Le
rayonnement de la France s’est toujours déployé vers l’Europe du sud, la Méditerranée et sur sa frontière orientale. L’Allemagne joue un rôle particulier en
Europe centrale et orientale. La Russie a étendu son empire en Asie et vers les
mers du sud. Toutefois le centre de gravité du continent eurasiatique se déplace
progressivement de l’Europe vers le Pacifique. L’Asie, à l’exception du Japon,
est en plein développement économique et démographique. Or, la Russie est au
centre de ce mouvement. De par sa position entre l’Europe et l’Asie, de par ses
richesses naturelles et humaines, et parce que son flanc sud borde la zone de
tempêtes qu’est la route de la soie, aujourd’hui du pétrole, partant de Bosnie et
se terminant en Chine ; elle détient la clé de l’avenir européen. Cette zone de
tempêtes est traversée de conflits ethniques, souvent instrumentalisés (Balkans,
Caucase, Asie centrale), car elle est stratégiquement cruciale et riche en énergies
fossiles (Caspienne et Asie centrale).
Ce rôle de pivot peut se traduire sur le plan spirituel par la notion de destin.
Ici Charles de Gaulle est omniprésent. Charles de Gaulle le réaliste, le pragmatique, avait conscience de n’être que l’instrument d’un plus grand dessein qui le
dépassait. « Le mouvement intérieur de l’entreprise gaulliste, qui transparaît
aussi dans les profondeurs de l’écriture du général, qu’il s’agisse de ses écrits
préliminaires, de ses Mémoires, ou de ses prises de position d’après le second
avènement au pouvoir, poursuit inlassablement une même œuvre visionnaire,
une même figure du destin
[5]. » Ainsi, dans ses Mémoires, le général de Gaulle
écrit : « Et moi, au centre de ce déchaînement, je me sens remplir une fonction
qui dépasse de très haut ma personne, servir d’instrument au destin. » La
France, l’Allemagne et la Russie peuvent ainsi également proposer, dans le
domaine social et économique, un modèle plus en accord avec leur histoire que
celui de la mondialisation libérale. Un modèle qui fasse primer la personne sur
la marchandise.
La relance de la coopération franco-allemande, à l’occasion du compromis sur
la politique agricole commune, a suscité l’agacement de notre voisin britannique. On pourrait penser que l’alignement de la politique anglaise sur celle des
États-Unis, qui s’est accentué durant les vingt dernières années, est dû à l’héritage culturel et historique commun que partagent ces deux pays. Ceci est vrai,
mais en partie seulement, car les États-Unis se sont formés en rompant avec la
Grande-Bretagne et ils se sont au Xe siècle employés à affaiblir l’Empire. En fait,
la politique anglaise à toujours consisté à pratiquer une politique d’équilibre qui
empêche l’unification du continent européen.
Une Europe qui serait plus qu’une vaste zone de libre échange, une Europe
qui serait dotée d’un poids politique et qui pourrait dialoguer avec notre allié
américain, mais aussi avec la Chine et l’Inde, c’est ce que les Britanniques ont
toujours cherché à prévenir ; voilà d’ailleurs pourquoi ils s’alignent toujours
plus sur les États-Unis au fur et à mesure que l’Europe se construit
[6]. La récente
discussion, fort animée, entre Tony Blair et Jacques Chirac n’est à l’évidence
pas qu’une affaire d’éducation, elle révèle un profond malaise. Depuis l’empire
victorien, les élites anglaises et américaines ont le sentiment d’appartenir à une
même communauté de destin.
Les mariages anglo-américains dans les milieux dirigeants sont fréquents.
Par exemple la mère de Churchill, Jenny Jerome, était américaine. Le cousin
germain de Winston, Charles Churchill, neuvième duc de Marlborough était
marié à une Américaine, Consuelo Vanderbilt. La femme de Lord Curzon était
la fille d’un autodidacte américain. Les personnages américains qui comptent
aux États-Unis sont reconnus en Grande-Bretagne et ils sont souvent anglophiles, tel Sir Henry Kissinger, anobli par la reine d’Angleterre et habitué de
Chatham House. Si l’Union européenne, associée à la Russie, se constitue en
entité politique autonome en mesure de peser sur la scène internationale, la
Grande-Bretagne devra effectuer un choix. Il est vraisemblable qu’elle rejoindra
politiquement le continent lorsqu’elle constatera le succès de cette politique,
comme elle l’a fait, au demeurant, durant tout le processus historique de la
construction en cours.
Relancer la coopération franco-allemande
Depuis la chute du mur de Berlin, et jusque à leur récente relance, les relations
franco-allemandes étaient en crise. La réunification allemande a déstabilisé une
coopération franco-allemande inaugurée par le général de Gaulle (même si ce
dernier n’excluait pas à terme une Allemagne unie). Au sommet de Nice, du 7 au
11 décembre 2000, les divergences franco-allemandes sont apparues au grand
jour. Pour Helmut Schmidt, l’ex-chancelier social-démocrate, l’équilibre entre
France et Allemagne reste ici décisif ; c’est pourquoi il lançait de nombreux
appels avant Nice, pour que l’Allemagne renonçât à demander plus de voix au
Conseil. C’est que celle-ci a, de jure et de facto, recouvré sa pleine souveraineté
après l’accord « quatre plus deux » de 1990 et revendique aujourd’hui un rôle
international à la mesure de son poids économique et politique. or, le mariage
franco-allemand n’a jamais été d’amour mais de raison ; il s’est toujours fondé
sur des intérêts réciproques. Comme la plupart des contentieux francoallemands portent sur des questions communautaires, il a fallu trouver un compromis quant à la politique agricole commune, les politiques régionales demeurant
un sujet de discorde. L’élargissement n’est plus, en revanche, un contentieux et
la France ne devrait pas s’y opposer, du moins tant que Berlin se préoccupera
plus avant des coûts impliqués.
Sans doute les très surprenantes déclarations d’Hubert Védrine, fin 2001,
sur la nécessité de considérer rapidement les candidatures bulgare et roumaine,
avaient-elles pour but d’ébranler Berlin en poussant le raisonnement allemand
jusqu’à l’absurde, pour faire prendre conscience à l’Allemagne du fossé qu’il y
a entre la décision et les rapports d’expertise, tout en faisant un geste envers des
pays plus proches de la France que ceux dits de la première vague où l’Allemagne jouit d’une influence économique importante. Plus que la France, c’est
l’Allemagne qui devrait évidemment bénéficier plus largement, au plan économique, de l’élargissement. La PAC et la politique régionale pourraient, en fin de
compte, se réduire à des questions de comptabilité.
L’élargissement, lui, est une question hautement politique, car un élargissement précipité pourrait entraîner une grave crise économique et surtout diluer le
poids naissant de l’Union sur la planète, ramenant l’Europe à une vaste zone de
libre échange sous protectorat stratégique américain. Des contentieux francoallemands qui ne peuvent se résoudre que par la négociation. Une fois cette
tâche accomplie, il faudrait doter la coopération franco-allemande de structures
nouvelles et d’objectifs nouveaux comme de mettre en place, par exemple, un
partenariat stratégique avec la Russie, la France et l’Allemagne étant alors en
mesure d’inspirer la politique russe de l’Union. Pour Helmut Schmidt comme
pour Gerhard Schröder, tous deux Allemands du nord, la coopération francoallemande ne va pas de soi, ce qui était le cas chez les Rhénans Konrad
Adenauer et Helmut Kohl. Il aura fallu à Gerhard Schröder, à l’instar de Helmut
Schmidt, plusieurs années au pouvoir pour prendre conscience que rien ne peut
se faire d’important en Europe sans une étroite collaboration franco-allemande.
La coopération économique germano-russe
La république de Berlin a intensifié sa coopération économique et commerciale
avec la Russie. La réunification, le déplacement de la capitale allemande d’une
petite ville à l’extrême ouest du pays vers une métropole de son extrême est, ont
rétabli certaines données propres à la situation de l’Allemagne en Europe. Le
rapprochement entre l’Allemagne et la Russie s’était esquissé dès les années
1970 avec l’Ostpolitik de Willy Brandt. Il n’y a désormais plus de contentieux
important entre les deux pays, alors que c’était le cas, avant la réunification,
entre l’Allemagne de l’ouest et Moscou. Et pour la première fois depuis la
guerre mondiale, la République Fédérale peut définir sa politique étrangère
indépendamment du conflit Est-Ouest. C’est ainsi qu’elle joua un rôle moteur
dans la signature de l’acte fondateurOTAN-Russie en 1997, comme dans la création du Conseil conjoint permanent
[7]. En 1996-1997, le chancelier Kohl se rendit
sept fois en Russie, et son ministre des Affaires étrangères, Klaus Kinkel,
rencontra son homologue Primakov dix fois pendant la même période. L’Allemagne est le premier partenaire commercial de la Russie.
En Russie, les Allemands sont surtout présents dans l’agroalimentaire
comme dans les industries électrique et mécanique. Les Russes exportent en
Allemagne surtout du gaz, du pétrole et des métaux ( 83 % des exportations
russes vers l’Allemagne dans ces secteurs en 2000
[8]). En 2000, les exportations
russes en Allemagne ont augmenté de 76 % et les exportations allemandes vers
la Russie de 33 %
[9]. À titre d’exemple, la société Ruhrgas AG a acquis 4 % de
Gazprom. BASF a passé un contrat avec le même Gazprom pour une opération
conjointe sur trois projets comprenant l’extraction, le transport et la commercialisation de gaz et de pétrole dans les régions de Timan-Petchora et l’ouest de
la Sibérie. Gazprom et BASF travaillent ensemble depuis 1990 à la construction
d’un réseau de pipelines.
Dans le domaine de l’électricité, RAO EES Rossii et Bayernwerk AG, en
coopération avec les Autrichiens de l’Österreichische Verbundgesellschaft, se
sont mis d’accord sur une livraison d’électricité à l’Allemagne. La société BMW,
quant à elle, assemble en collaboration avec la société Avtotor des véhicules à
Kaliningrad. Volkswagen AG est parvenu à un accord avec la société d’armement Tekmasch sur la mise en place d’une chaîne de montage pour le modèle
Bora
[10]. L’Allemagne ne souhaite toutefois pas encore aborder les questions stratégiques avec la Russie. Alors que seul un partenariat stratégique entre l’Union
européenne et la Russie autour d’un axe Paris-Berlin-Moscou pourrait permettre
de dépasser le niveau économique.
Union européenne / Russie : des intérêts stratégiques,
culturels et économiques communs
L’Union européenne et la Russie ont intérêt à ce qu’émerge un monde multipolaire dans lequel l’Europe serait à nouveau un grand carrefour. Or, Richard
Perle, président du Conseil de politique de défense du Pentagone, estime désormais qu’il faut étendre la guerre d’Afghanistan à l’Irak et à l’Iran
[11]. Un monde
multipolaire serait source d’équilibre. Comme l’expliquait Raymond Aron dans
Paix et guerre entre les nations : « Dans toute la politique des Grecs l’inquiétude
à l’égard de la Balance est très visible, et les anciens historiens nous en parlent
très expressément ; la politique d’équilibre obéit à une règle de bon sens, elle
découle de la prudence nécessaire aux États soucieux de préserver leur indépendance, de ne pas être à la merci d’un État, disposant de moyens irrésistibles
[12]. »
C’est dans le même esprit que la Russie, la Chine et l’Inde appellent de leurs
vœux, par des déclarations officielles un tel monde dont le général de Gaulle fut
un des plus ardents défenseurs.
L’énergie constitue l’enjeu majeur du XXI
e siècle. Selon les experts
[13], la
production de pétrole atteindra son apogée dans les années 2010-2020, puis
déclinera. C’est pourquoi le contrôle du pétrole et surtout des énergies de substitution, en premier lieu le nucléaire mais aussi l’électricité, est à ce point vital.
Or la Russie est devenue, pendant les premiers mois de 2002, le premier producteur mondial de pétrole, dépassant ainsi l’Arabie-Séoudite. Elle a les plus
grandes réserves de gaz du monde. De plus, elle est, avec la France, la seule
puissance d’Europe continentale à maîtriser les nucléaires civil et militaire. La
Russie constitue donc pour l’Europe, en matière d’énergie, le partenaire idéal.
Comme le rappelle Fernand Braudel, « la Russie se tourne de plus en plus
vers l’Europe. C’est là, pendant les siècles de sa modernité et jusqu’en 1917 et
même au delà, le fait crucial de son histoire ». La Russie réapparaît en effet sur
la scène européenne dès le règne de Pierre le Grand ( 1689-1725), à une époque
où elle s’employait avec succès à se rapprocher de l’Europe de l’ouest et faisait
appel à des architectes italiens et français pour construire Saint-Pétersbourg.
C’est sous ce tsar, comme plus tard sous la Grande Catherine( 1762-1796), que
le rapprochement de la Russie avec l’Occident s’est accéléré et intensifié, justifiant alors le commentaire du même historien : « La Russie de plus en plus
devient Europe. »
L’Europe et la Russie ont également des intérêts convergents à l’égard de la
Turquie. On fera tout d’abord remarquer, comme Helmut Schmidt, que « la
Turquie se trouve en dehors de la civilisation européenne. Ce qui ne peut raisonnablement être mis en doute
[14] »
. Mais c’est surtout pour des raisons stratégiques
et de sécurité qu’Européens et Russes ont ensemble intérêt à exclure la Turquie,
car comme le souligne Régis Debray « l’y admettre (dans l’Europe) porterait
atteinte à la crédibilité d’une défense européenne
». Or une réforme de l’OTAN,
allant vers la mise en place d’une structure européenne autonome au sein de
celle-ci, est bloquée par la Turquie qui déclare ne l’accepter qu’a la condition
qu’elle soit associée à la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC ) ou
plus généralement au deuxième pilier européen (PESC, Affaires étrangères,
Défense). De plus, Russes et Turcs s’affrontent au Caucase et en Asie centrale.
Du point de vue démographique, il y a autant d’enfants qui naissent annuellement en Turquie qu’en France et en Allemagne réunies. La Russie, l’Allemagne et la France sont à cet égard dans une situation particulièrement dramatique dont les effets s’accumulent depuis plus d’un quart de siècle et qui est en
passe de devenir bientôt irréversible si un redressement n’est pas entrepris rapidement sous l’effet d’une politique déterminée. 100 000 personnes en moins par
an pour l’Allemagne. La Turquie sera dès 2015 plus peuplée que l’Allemagne
et atteindra les100 millions d’habitants au début des années 2030.
Le Président Giscard d’Estaing s’est exprimé sur cette question
cruciale début novembre : « La Turquie n’est pas un pays européen [… ] On ne
peut pas discuter, comme nous le faisons de la législation interne de l’Union, sur
des points extrêmement sensibles de la vie quotidienne uniquement européens
et dire que certaines discussions seraient étendues à des pays qui ont une autre
culture, une autre approche, un autre mode de vie. » Et d’ajouter : « Intégrer la
Turquie : c’est la fin de l’Union Européenne. »
Il faut, sur le plan économique, trouver des voies de collaboration francogermanorusse dans des domaines scientifiques à compétence partagée, comme
l’aérospatial et le militaire, ou à compétence diffuse, comme la pharmacie ou la
biotechnologie. La France, l’Allemagne et la Russie ont des structures économiques et commerciales et des potentiels humains complémentaires. On pourrait continuer à développer le corridor de transport numéro deux (Berlin-Varso-vie-Minsk-Moscou) jusqu’à Paris voire Brest, comme c’est le cas dans le projet
de chemin de fer Brest-Paris-Berlin-Varsovie-Minsk-Moscou. Un accord entre
Euronext (agrégation des bourses d’Amsterdam, Bruxelles et Paris) et la bourse
de Francfort donnerait au continent un avantage décisif. Et ouvrirait sans difficultés la possibilité d’y agréger la bourse de Moscou. Pareil accord tripartite,
tout en favorisant le financement des entreprises russes, serait bénéfique aux
entreprises européennes ; il assignerait par ailleurs au continent européen la
masse critique dont sa capitalisation boursière a besoin. Paris et Berlin pourraient aussi créer « une banque continentale » d’Europe sur base francoallemande.
À la différence de la BERD dont le siège social est à Londres, une telle
banque pourrait avoir pour mission de financer l’industrie russe dans les
domaines où l’avantage comparatif le justifie. Cette banque, dotée d’une structure à capitaux privés et publics, favoriserait des prêts comme ceux que l’Union
européenne accorde pour la création d’entreprise ou d’emplois. Elle pourrait
s’inspirer du fonctionnement selon un mécanisme de bonification des prêts des
banques populaires allemandes et françaises du début duXX
e siècle. Enfin, la
mise en valeur des compétences scientifiques russes ainsi qu’un échange fructueux avec France et Allemagne pourraient s’incarner en Russie sous la forme
d’un technopole franco-germano-russe sur le modèle de ceux qui existent en
Bavière pour l’informatique et les technologies de l’information, à Sophia-Anti-polis ou dans la Silicon Valley
[15]. Semblable technopole, permettant notamment
de trouver des débouchés commerciaux à la recherche scientifique russe, devrait
concourir à l’amélioration, dans le pays, de tous les indicateurs humains et
orienter vers l’Est l’émulation intellectuelle, aujourd’hui exclusivement tournée
vers l’Ouest, tout en tarissant la fuite de cerveaux européens vers les États-Unis.
L’Europe et la Russie ont des intérêts stratégiques, économiques et culturels
communs. Nous pensons que leur rapprochement n’est qu’une question de
temps. Si la France ne l’anticipe et ne le contrôle pas, comme elle a commencé
à le faire, elle le subira. Les États-Unis sont les alliés de la France et de d’Europe de l’ouest ; ils coopèrent stratégiquement avec la Russie. Il n’est pas question de remettre en cause l’alliance atlantique, mais si nous avons des intérêts
communs avec notre allié américain, nous en avons aussi qui parfois divergent.
De plus, les Américains pourraient trouver maint avantage, en premier lieu
financier, à coopérer avec un allié qui prendrait à sa charge plus de responsabilités.
L’Allemagne ne va pas connaître, à l’avenir, des bouleversements, mais
certains dogmes de la politique étrangère allemande se modifient lentement et
progressivement. L’alliance atlantique, même si elle demeure une pierre angulaire
de cette politique, n’est plus « une vache sacrée », comme le rappelait Rudolf
Scharping, alors ministre de la Défense. À l’occasion des dernières élections allemandes et pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, alors que
l’Alliance atlantique est au fondement de la RFA de 1949 et la légitime, des responsables politiques ont ouvertement critiqué la politique étrangère de Washington,
allant jusqu’à utiliser la relation germano-américaine à des fins électorales. Disparition d’un tabou, outre-Rhin, dont l’ampleur et les conséquences sont incalculables, même si ses effets concrets sur la politique étrangère allemande demanderont encore du temps pour se manifester.
Il faut à l’Europe un projet précis susceptible de l’enthousiasmer. Pour le
moment on ne connaît ni la forme définitive, ni les objectifs de l’Union. Comme
l’écrit Régis Debray, « le ton est d’autant plus comminatoire que la planche de
salut reste obscure, et la nature de cette Europe imminente, mystérieuse ».
Robert Kagan a publié dans Foreign Affairs « Puissance américaine et faiblesse
de l’Europe », un article repris par la plupart des grands quotidiens européens
durant l’été 2002. Un texte qui suscita l’émotion dans les chancelleries européennes, car son auteur mettait le doigt là où cela fait mal. En substance, Kagan
expliquait que l’Europe croit pouvoir se placer par delà les rapports de force et
déclare aspirer à un monde de négociations et de consensus parce qu’elle n’a pas
d’alternative et perçoit à présent le monde avec les yeux du faible. Il avait le
mérite d’éviter la langue de bois si fréquente dans nos pays respectifs.
Il nous faut définir un projet précis, une vision, en disant clairement quelles
seront les institutions de l’Union et où vont s’arrêter ses frontières, tout en désignant nos alliés comme nos partenaires économiques. Il faut aussi développer
une défense européenne propre, en dédoublant les structures par rapport à
l’OTAN si besoin est. Dans l’intérêt financier évident de notre allié américain.
Tant que l’Europe n’acceptera pas de consacrer plus de 160 milliards de
dollars par an pour sa défense quand les États-Unis en dépensent 355, elle ne
sera pas capable d’assurer sa sécurité. Il est plus que temps de dépasser la
méthode de Jean Monnet qui consistait à contourner le politique par l’économie.
Nous croyons que cette Europe ne pourra voir le jour qu’à la condition que
Français et Allemands définissent ensemble la politique de l’Union face à la
Russie et qu’ils manifestent une volonté de l’associer aux processus de décision,
ainsi qu’au destin de l’Europe. Le président Poutine, ainsi qu’il l’a déclaré au
Bundestag en septembre 2001, est lui aussi persuadé que l’Europe ne pourra
s’affirmer comme un acteur de la politique mondiale, puissant et indépendant,
qu’au prix d’une association étroite avec la Russie. Soit également le sentiment
du président de la Commission des Affaires étrangères de la Douma, Dimitri
Rogozine.
Pour les Français et les Allemands, l’anniversaire du traité de l’Élysée en
janvier 2003 a constitué une nouvelle échéance. Nous espérons que l’on s’orientera vers des projets de confédération franco-allemande, encore récemment à
l’étude. Bien plus encore, nous espérons même que Français et Allemands ne se
contenteront pas d’une révision du traité de l’Elysée de 1963, mais qu’ils iront
jusqu’à réaliser ce que souhaitait le général de Gaulle en 1943, à savoir l’abolition du traité de Verdun de 842 qui avait partagé l’empire de Charlemagne pour
réunir enfin Francs de l’ouest et Francs de l’est
[16].
[1]
Jürgen Schröder, « Der offene Kontinent, Europa nach dem Fall des Eisernen Vorhangs »,
Munich, Olzog, 2000.
[2]
Jean-Pierre Froehly, « Deutsch-französische Geopolitik : Sicherheit, Grenzen und Diplomatie im erweiterten Europa »,
Dokumente n° 4/2000.
[3]
Voir : Henri de Grossouvre, « Paris-Berlin-Moscou, la voie de l’indépendance et de la
paix », Paris, L’Âge d’Homme, 2001. Pour l’anecdote, l’éditeur, avec qui j’étais alors en
discussion, trouvait cette idée d’un Centre culturel franco-allemand à Moscou « saugrenue ».
Raison pour laquelle, d’ailleurs, je me tournai vers L’Âge d’Homme.
[4]
Cf. Jaques Sapir, « Autisme occidental envers la Russie »,
Le Monde diplomatique,
décembre 1999.
[5]
Dominique de Roux
, L’écriture de Charles de Gaulle, Guy Trédaniel, 1979, p. 76.
[6]
Voir à ce sujet l’excellente analyse que l’on trouve sur le site américain « Stratfor, strategic forecasting », h
http :// www. stratfor. com/ channel. php ? ID=9.
[7]
D
r Sebastian Harnisch, « Deutsche Außenpolitik nach der Wende : Zivilmacht am Ende ?»,
Université de Trèves, contribution au 21
e congrès de la deutsche Vereinigung für politische
Wissenschaft à Halle du 1
er au 5 octobre 2000.
[8]
Michael Thumann, « Russland spricht deutsch »,
Die Zeit, janvier 2001.
[9]
Deutsch-russische Kooperation, 14.02.2001, von meOme-Redaktion,
http ://freenet1.meome.de.
[10]
C. Meier, « Nach dem Machtwechsel im Kreml : Deutsch-russische Wirtschafts-Bezie-hungen vor einem neuen Aufschwung ? », Bundesinstitut für ostwissenschaftliche und internationale Studien, n° 9/2000,25 janvier 2000.
[11]
J. Krauze, « À Washington, la doctrine Bush expliquée par R. Perle et Z. Brzezinski »,
Le
Monde, 26.11.2001.
[12]
Raymond Aron,
Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, p. 136.
[13]
Voir notamment :
– Norman Selley, « Changing Oil », Royal Institute of International Affairs, London, Briefing paper, New Series No. 10, January 2000.
– John V. Mitchell, « Oil for wheels », Royal Institute of International Affairs, London, Briefing paper, New Series No. 9, December 1999.
[14]
Helmut Schmidt,
Die Selbstbehauptung Europas. Perspektiven für das 21. Jahrhundert,
Deutsche Verlagsanstalt, Stuttgart, 2000.
[15]
Cf. Henri de Grossouvre,
Paris-Berlin-Moscou,
op.
cit.
[16]
Cf. Ambassadeur Pierre Maillard :
De Gaulle et l’Europe, Taillandier, 1995, page 99.