2003
Outre - Terre
L'état de la Russie
Les Russes et leur vision du monde
Andreï Zubov
correspondant russe d’Outre-Terre, directeur de recherches à l’Académie des sciences de Moscou, Grand séminaire de Zagorsk.
1. Après l’effondrement de l’État russe dans les flammes de la guerre civile, de
1917 à 1922, et le communisme, deux tournants historiques se manifestent : le
refus du néo-communiste Gorbatchev de mener, entre 1989 et 1991, une politique d’expansion – les classes s’effaçant en regard du consensus ; le désir
proclamé à l’automne 2001 par le président Vladimir Poutine d’alliance avec les
États-Unis. C’était le point final à la série ininterrompue, entamée en 1918 sur
l’espace finlandais, de guerres, de complots, de « noyautage », de subversion,
jusqu’au conflit en Afghanistan. La première décennie post-communiste s’est
par contre illustrée par la constante oscillation entre une orientation prooccidentale, à son apogée avec Andrei Kozyrev comme ministre des Affaires étrangères et une tentative de rester, au moins en apparence, la super-puissance antioccidentale du passé et d’en préserver les priorités et les objectifs comme en
particulier sous Primakov. Cette deuxième option étant d’autant plus ridicule
que les fonctionnaires du parti, toujours au pouvoir durant ces dix années, loin
de construire un État anti-occidental impérialiste et agressif à l’instar de l’Union
soviétique, convertissaient largement les ressources du pays non pas en forces
armées mais en devises bien gardées sur leurs livrets de caisse d’épargne dans
les banques occidentales.
Voilà pourquoi Poutine a eu tout à fait raison – les intérêts de la Russie mis
à part – après le 11 septembre. Un pays en position si névralgique, opposé dans
les faits comme par le verbe, en conflit permanent, et dont les dirigeants ne se
préoccupent que de leur enrichissement – le peuple étant condamné à la
survie –, doit pouvoir compter sur un « protecteur » effectivement puissant.
C’est que nous n’avions pas d’autre choix : les démocraties occidentales, à leur
tête les États-Unis et l’OTAN; la Chine communiste ; ou encore l’islam radical
qui s’organise à la vitesse de l’éclair.
Fait intéressant, il n’y a guère eu de gens, dès le début, alors que les trois
options énumérées avaient leurs partisans dans la classe dirigeante, pour s’affirmer naïvement comme « russes ». L’inconscient collectif des Soviétiques avait
été structuré par des valeurs agressives et totalitaires. Et puis même parmi les
collaborateurs de Poutine, on pensait souvent que son revirement à l’égard des
États-Unis ne pouvait satisfaire des Russes persuadés que la puissance outreatlantique était leur principal ennemi, que la nouvelle alliance porterait grand
préjudice à la popularité du président. Même certains conseillers de Bush ou des
parlementaires britanniques imaginaient que l’anti-occidentalisme xénophobe
d’une majorité de Russes contraindrait un Poutine, fût-il sincère, à revoir ses
priorités, à renouer avec les ambitions mondiales de façade et l’antiaméricanisme typique du gouvernement Eltsine. Nous en sommes arrivés, de fait, à un
état de complète stagnation : on ne sait pas où va notre politique extérieure et ce
qui prédomine aujourd’hui, dans ce domaine, ce sont les intérêts des oligarques.
Voyons cependant avec l’Observatoire de l’Opinion publique quels sont les
pays et les peuples que les Russes considèrent en 2001 comme amicaux ou
proches d’une part, dangereux ou étrangers de l’autre. Mieux : les Russes sont-ils xénophobes ou « xénophiles » ?
2. Commençons par la géographie et les connaissances qu’en ont les
Russes. On note que l’analphabétisme et l’ignorance de nos compatriotes appartiennent au passé. École obligatoire, télévision et autres médias ont relativement
cultivé la nation. Comme en témoigne le nombre de réponses exactes sur les
capitales des grands États : 75% en moyenne. Paris : 80% ; Berlin : 78% ;
Tokyo : 77% : Londres : 69% ; Varsovie : 66%. Et si cela flanche côté États-Unis : 59%, c’est que beaucoup répondent New York, d’où 18% de réponses
erronées contre 5/7% en moyenne. 57% ont trouvé pour l’Inde et 50% pour
l’Espagne, 47% pour la Finlande comme la Grèce et 43% pour l’Autriche. Les
trois quarts savent même pour des pays éloignés et dont on parle peu dans les
médias : 35% pour Stockholm, 32% pour Oslo, 29% pour Séoul, 25% pour
Hanoi, 24% pour Lisbonne et Ottawa. Point noir : les Pays-Bas puisque seulement 28% des personnes interrogées savent que la Hollande leur équivaut ( 41%
étant convaincus du contraire) et que 78% (contre 17%) n’ont aucune idée de
leur capitale.
Non seulement les Russes connaissent leur géographie, ils manifestent un
grand intérêt à la politique et suivent les événements qui se produisent à l’étranger. 62% des gens déclarent avoir discuté du 11 septembre et de ses répercussions essentielles. 69% se disent parfaitement au courant du débat russojaponais sur les Kouriles et 22% en ont vaguement entendu parler. Comme l’indique
un sondage du 7 mars 2001,76% ont un jugement tout à fait net sur la nécessité ou non de vendre de la technologie de pointe – fusées et nucléaire – à l’Iran.
Sondage du 27 décembre 2000 : 91% ( dont 19% distraitement) étaient au
courant du voyage de Poutine à Cuba à la même date. 27-12-2001 : 64%
avaient entendu parler du traité sur la limitation des systèmes de missiles antibalistiques de 1972 entre les États-Unis et l’Union soviétique. 22-4-1998 : 84%
étaient même au courant, à l’époque, du conflit entre retraités et police à Riga.
Une culture politique, en Russie, qui permet de cartographier les grandes
orientations de nos citoyens sur la planète. Avec des résultats assez inattendus si
on se souvient que le tsar Alexandre III, cent dix ans plus tôt, voyait dans le
prince du Monténégro le seul ami de la Russie au monde ; un pessimisme que
les Russes, en ce début de XXIe siècle, ne partagent pas. Sur dix-neuf, un seul
pays a reçu plus de réponses négatives que positives. Dans trois autres cas :
Grande-Bretagne, Iran, Israël, les réponses négatives égalent ou dépassent la
moitié des opinions positives. Le pourcentage des sondés considérant les pays
comme inamicaux n’excède normalement pas les 12,5%. On notera que 20 %
des personnes interrogées estiment que le Japon, l’Allemagne et la Pologne sont
des pays ennemis, la Chine ne recevant pour sa part que 18% de réponses négatives. Il y a bien peu de gens pour considérer comme ennemis des pays de
l’OTAN comme l’Espagne, la Norvège, le Canada ou le Portugal. De même, à
l’inverse, pour le Viêt-Nam et la Corée du nord communistes. Autant de cas où
les relations sont perçues comme analogues à celles entretenues pas la Russie
avec la Suède, la Finlande ou l’Autriche neutres et inoffensives.
3. De tous les pôles à venir dans un monde précisément « multipolaire »,
c’est avec l’Inde que les Russes estiment avoir des rapports particulièrement
amicaux : 83% contre seulement 4% (le taux le plus bas au monde). Et plus le
niveau d’instruction augmente, plus la réaction est positive : 91%, soit le record
absolu sur la planète, des personnes ayant reçu une formation supérieure.
Sagesse insigne des Russes en la matière ! Ambivalence par contre plus notable
quant à la Chine et à l’Iran sur lesquels Eltsine et Primakov voulaient s’appuyer
comme contrepoids aux États-Unis. 18% de suffrages négatifs et 16 % d’indécis à la première, 27% et 31% au second. D’autres sondages révélant que l’Iran
– et le monde musulman – incarnent une menace considérable. Sondage du
3 mars 2001, donc avant les événements, sur les associations des Russes avec le
mot Iran ; la plupart des personnes répondent : inquiétude, agressivité, belligérance permanente, terrorisme ( 57%), islam. Et la confusion avec l’Irak ne
change pas grand chose à l’affaire, puisqu’Iran et Irak, ici, se superposent. Une
personne sur cinq répondant positivement sur la tradition d’amitié de l’Iran avec
la Russie ou la « normalité » du premier. La prévention quant au monde musulman monte encore après la tragédie américaine de septembre. 5 novembre :
61% (contre 27%) estiment que la Russie a des ennemis susceptibles de
déclencher une guerre contre elle ; plus de la moitié, soit 35%, désignant les
pays musulmans : Afghanistanà 19%, Tchétchénie à 6%, Pakistan à 2%. Ceci
alors que le 10 avril 1999, personne n’aurait été juger le Pakistan et les pays
musulmans comme ennemis et que l’Afghanistan comme la Tchétchénie n’inquiétaient pas plus de 3% des sondés. 15 novembre 2001 : pas un seul pays
musulman n’est désigné comme allié potentiel ; la « menace musulmane » est
devenue la phobie majeure comme aux États-Unis.
4. Autre pôle envisagé par la classe politique : la Chine. Un pays que la
plupart des Russes connaissent puisque 28% seulement d’entre eux ont du mal
à répondre, le 21 juin 2001, à la question sur les associations au toponyme. 17%
des gens renvoyant à la surpopulation, 8% à l’immensité, 3% à une culture
ancestrale, 8% de nouveau à un développement rapide et des ressources en
suffisance ; 6% mentionnant le pays comme « puissance amie », « allié principal » de la Russie et même en tant que « pays frère » ; 3% soulignant l’honnêteté, la bienveillance et le caractère travailleur des Chinois. 45% des personnes
(contre 28%), donc près de la moitié des sondés, pensent que la Chine occupera
d’ici dix ans une position de leader sur la scène économique et politique du
monde et 40% (contre 28%) estiment que les relations avec la Chine comptent
plus que celles avec les États-Unis. Les deux tiers pensant (contre 18%) que la
Chine est une puissance amie et 14% souhaitant des relations privilégiées, au
premier rang des nations avec elle.
Il n’y a que 20-25% de Russes pour avoir peur de la Chine. Alors qu’ils
étaient 17% à percevoir en elle une menace principale en août 1997, ils ne sont
plus que 2% en novembre 2001. Les sondés ne déclarent plus qu’à 4% craindre
que les Chinois veuillent faire la guerre à la Russie, s’emparer de Vladivostok,
coloniser le pays ou encore globalement avoir trompé les Russes, l’ancien « ami
à vie », sur leur compte. Rares sont les Russes qui ne croient pas au succès
économique de la Chine, qu’il s’agit « d’un pays pauvre où les gens vivent dans
des taudis », comme ils s’en sont assurés lors d’observations à vue d’œil.
Tout cela même si, surtout dans les régions par exemple d’Extrême-Orient
où la proximité à la Chine est grande et là où les circonstances exigent des référendums, la crainte du voisin oriental reste vivace : 34% d’inimitié pour le
premier cas.
5. Les Russes ne considèrent pas non plus les pays européens comme ennemis ou dangereux. Pratiquement pas de différence, de ce point de vue, entre les
neutres comme l’Autriche et la Suède et les pays de l’OTAN. De même qu’entre
les anciens alliés, bon gré mal gré, du Pacte de Varsovie, aujourd’hui membres
(actuels ou à venir) de l’OTAN et ceux qui font partie depuis longtemps de cette
organisation comme l’Allemagne, les Pays-Bas et la France. À l’exception de la
Grande-Bretagne et y compris des pays aussi peu connus que le Portugal ou les
Pays-Bas, les premiers ne sont considérés par presque personne comme ennemis. 64% (mais 24% d’hésitants) des sondés estiment que le Canada est un
pays ami, même si 69% n’ont pas la moindre idée de sa capitale : « bonne vie
sans nuages », « pays propre et écologique », « de vastes espaces sans fin, des
forêts, de l’air pur », « des lacs, des cascades », et puis les membres de la famille
qui y ont émigré.
En avril 1999, la guerre menée par l’OTAN contre le régime de Milosevic en
Yougoslavie avait pesé sur l’opinion des Russes dans un sens très antioccidental : 16 % des personnes sondées affirmaient que l’OTAN constituait une menace
pour le pays, 6% allant à la Grande-Bretagne, 5% à l’Allemagne et 2% à la
France. Le 15 novembre 2001, ces deux dernières nations ne figuraient même
plus parmi les ennemis potentiels et la Grande-Bretagne y apparaissant seulement à une hauteur de 1%. Signe des temps : 12% souhaitaient que soient
établies des alliances avec tous les pays d’Europe, 11% avec l’Allemagne, 6%
avec la Grande-Bretagne et la France.
Des chiffres qui reflètent une véritable mutation géopolitique dans les
orientations de la société russe depuis le 11 septembre. Ainsi qu’une absence de
sentiments anti-européens profonds aujourd’hui en Russie. Bien que l’affaire du
Kosovo ait quelque peu ébranlé cette sympathie à l’égard des Européens, mais
cette secousse a été résorbée à un an et demi des événements. Ici, le
11 septembre n’a apparemment pas joué de rôle, l’image de l’Europe étant bien
assise avant la tragédie.
Deux sondages par exemple sur l’Allemagne. Début avril 2001 : 61%
(contre 20%) jugeaient la RFA un pays ami. 20 septembre 2001 : 64% des
Russes (contre 19% et 17% d’indécis) trouvent les Allemands sympathiques.
Des sentiments d’autant plus significatifs que dans l’esprit de nombreux sondés,
l’Allemagne reste associée au nazisme et à la Seconde Guerre mondiale. « Un
pays riche », « un peuple intelligent, soigné et honnête », « au premier plan dans
le développement des relations avec la Russie », « des gens qui se comportent
merveilleusement avec nous » !
Autre grand pays d’Europe qui a la sympathie de presque tous, la France :
« tout y va bien », « des gens cultivés », « de belles femmes », « honneur et
noblesse », « un pays simple et qui me plaît », « le plus haut niveau de culture
et artistique en Europe », « Paris, capitale du monde ». Pratiquement pas d’associations négatives : 1%. Même constat avec l’Espagne, les stations balnéaires
et les traditions familiales de participation à la guerre civile en plus : Espagnols
et Russes se battaient ensemble contre les fascistes de Franco.
6. Les observateurs et les hommes politiques tiennent souvent à tort Israël
pour un sujet de phobie géopolitique en Russie ; les Russes seraient par définition antisémites. Or, le sondage effectué du 26 juin au 1er juillet 2001 prouve
exactement le contraire : pays ami pour 52% contre 26% ; et même chez les
communistes de Ziouganov, soit 14% des sondés, les partisans d’Israël ami et
d’Israël ennemi se répartissent à égale importance : 39%. 64% des personnes
associent positivement l’État hébreu (contre seulement 6%) et un tiers d’indécis. La plupart des Russes sachant évidemment qu’il s’agit de l’État juif par
excellence, qu’il y a guerre quasi permanente entre juifs et arabes et qu’une
grande partie de la population y est originaire de Russie. Sans condamnation ou
notation péjorative. Les déclarations du type de « je ne peux pas les supporter »,
« je n’aime vraiment pas les juifs », « un pays agressif » ou « un peuple rusé et
avide » restant le fait de cas isolés. Au contraire, les Israéliens sont considérés
comme des gens intelligents, talentueux, décidés, courageux, travailleurs, qui
vivent dans la prospérité. Phénomène alors curieux, 39% des Russes répartissent les origines du conflit sur les deux parties, 11% sur les juifs ou les arabes,
39% également ne désignant personne. Encore plus étrange : 77% (contre
18%) ne désapprouvent pas les juifs d’origine russe ayant émigré dans le pays,
les deux tiers estimant qu’ils resteront russes de cœur.
Contrairement à ce qu’il en est du monde musulman, les relations à Israël
demeurent empreintes de bienveillance : les Russes considèrent l’État hébreu
comme un pays proche, avec un degré de sympathie un peu moins élevé que
dans le cas des pays européens.
Sympathie et aussi compassion, en revanche, pour les anciens alliés restés
communistes comme la Corée, le Viêt-Nam et Cuba, qui n’incarnent pas de
menace. Le régimes sont en soi globalement condamnés, mais les sociétés font
l’objet de pitié, avec association au tsarisme, pas si ancien que ça et que l’on
préfère, en Russie, oublier.
7. Si l’on met de côté les relations conflictuelles – enjeux territoriaux à
l’ouest de l’Europe (Pavel Nicolaïevitch Milioukov, historien et homme politique, ministre des Affaires étrangères de mars à mai 1917) – avec la Pologne,
64% (contre 25%) des personnes sondées aiment bien les Polonais et 57%
(contre 13%) voient en la Pologne un pays politiquement ami. Mais, phénomène intéressant, cette perception d’amitié croît avec la distance : 45% (contre
34%) en Russie centrale ; 74% (contre 20%) en Extrême-Orient. De plus :
seulement 44% des Russes pensent que les Polonais les aiment alors que 22%
sont d’avis contraire. C’est eux qui, ils en sont souvent persuadés, ont de la
sympathie pour les Polonais et non l’inverse. Les deux tiers des Russes (contre
15%) ayant reçu une formation supérieure éprouvent des sentiments positifs
envers les Polonais, mais un tiers d’entre eux pensent que ceux-ci ne les aiment
pas. Autre tendance à l’égard de la Pologne et de l’avis de beaucoup de
personnes interrogées, les Polonais qui ont coupé les ponts avec l’idéologie
communiste – contrairement aux pays, traités de manière condescendante,
restés fidèle au passé – s’en sont mieux sortis que la Russie même : « un pays
riche, stable et confortable », « là-bas c’est bien contrairement à chez nous »,
« une vie prospère et un peuple civilisé », « un pays désormais normal », « eux
sont européens, nous sommes asiatiques ». Traits communs : les origines slaves
et l’unité linguistique pour 35% des sondés même si 42% ont eu du mal à
répondre à la question. Il n’y a là cependant rien d’innocent à une époque où la
« slavité » fait consensus : 68% (contre 22% et 10% d’abstention) se disent
slaves et 54% estiment que les Slaves sont différents des autres Européens. De
plus, ce n’est pas la langue qui ferait la différence, mais l’âme slave vécue
comme un principe d’originalité. 80% des personnes, donc beaucoup plus que
ceux qui se reconnaissent comme slaves, sont par ailleurs convaincues (contre
seulement 7%) que la Russie doit entretenir des rapports plus étroits avec les
autres pays slaves, zone indéniable de préférence géopolitique. Et parmi les
États slaves, c’est aux anciennes républiques soviétiques comme l’Ukraine et la
Biélorussie que va la priorité, tout comme à la Bulgarie et à la Yougoslavie dans
les Balkans, puis à la Pologne. 22% des sondés souhaitant un clair renforcement des rapports avec tous les États slaves et 60% (contre 25%) considérant
les peuples de ces États comme frères. Il n’y a que 2 à 4% des Russes pour se
tromper sur les États slaves par excellence et 26% à hésiter.
8. Les Russes associent positivement les pays insulaires situés l’un à l’ouest
de l’Eurasie, l’autre à l’est de celle-ci : la Grande-Bretagne et le Japon ; « des
îles pauvres où se sont développés les États les plus riches ». Même si 29% estiment que la première leur est hostile, 27% pour le Japon. Quant à l’Angleterre,
ce sont surtout les « relations spéciales » avec les États-Unis qui pourraient
produire du ressentiment; nombre de sondés se souviennent au contraire de l’alliance durant les deux conflits mondiaux : « Londres dans la Triple Entente » ;
« Churchill et le soutien anglais » ; « les Anglais se sont battus contre Hitler » ;
« le second front ». S’il y a des facteurs négatifs, ceux-ci remontent à la période
coloniale de la « reine des mers », de l’« Empire des Indes » et à la rivalité entre
les deux colonialismes qui se termina dans le sang, pour nous, pendant la guerre
civile. L’Inde existe depuis quelque cinquante années et la Grande-Bretagne
n’est plus cet « empire sur lequel le soleil ne se couche jamais ». C’est de même
l’histoire qui fait obstacle aux sentiments positifs envers le Japon. 12/13% des
personnes se souvenant du litige sur les Kouriles, du braconnage des pêcheurs
japonais dans les eaux russes et de la guerre avec l’Empire du Soleil levant en
1904-1905 et en 1945. Étrange qu’on se souvienne encore, parmi les Russes, de
Port-Arthur !
9. Les États-Unis sont le seul pays à être considéré par les Russes comme
ennemi. 53% (contre 32%), donc plus de la moitié des personnes interrogées,
étaient de cet avis en février 2001. Une attitude qui a changé après le
11 septembre. Fin décembre de la même année, et indépendamment du fait que
les médias russes condamnaient à ce moment-là la suspension unilatérale par
Washington du traité de 1972, seulement 38 % (contre 44%) des personnes
interrogées estimaient que les États-Unis étaient une puissance amie. Mais
même si une majorité de Russes ne se faisaient aucune illusion à cet égard, ils
souhaitaient vivement que des relations d’amitié américano-russe existent. D’où
le sondage du 27 octobre : 69% (contre 17% et 14% d’abstention) se prononcent en faveur d’un rapprochement. Avec des indicateurs qui restent identiques
quels que soient l’âge, le lieu de résidence, le revenu, l’optimisme relatif des
gens, puisque ces critères n’entraînent jamais de variations supérieures à 10%.
Il n’y a que l’appartenance politique pour contrecarrer cette unanimité forte et
stable. Parmi les électeurs potentiels de Poutine, 73% veulent le rapprochement, alors que ceux de Ziouganov ne le souhaitent qu’à 62% (contre 20%
résolument hostiles). Des chiffres tout de même étonnants puisque près des
deux tiers des électeurs potentiels du Parti Communiste de la Fédération de
Russie préconisent aussi le rapprochement avec les États-Unis, un cinquième lui
étant opposé. Un constat que les dirigeants communistes devraient assurément
prendre en compte. 20% des Russes déclaraient en décembre 2001 ne pas aimer
les États-Unis. Or, si dans l’électorat de Ziouganov, 42% des personnes interrogées, soit deux fois plus, 22% des communistes, témoignaient toutefois d’une
attitude positive à l’égard de ce pays, 30% restant indifférents.
Pour comprendre ce virage de l’opinion, il faut considérer que les Russes ne
se font pas d’illusions quant à leur « puissance » : 31%, soit une personne sur
trois, pensent (contre 61% !) en février 2001 que leur pays est un État fort. Mais
rapprochement et alliance ne peuvent alors s’établir, dans l’esprit de ceux qui les
préconisent, à égalité de traitement ; il s’agira plutôt d’une reconversion de la
Russie en partenaire nouveau de l’unique superpuissance.
En effet, 57% des Russes croyaient fin octobre 2001 que les États-Unis
resteraient aussi puissants ou deviendraient encore plus puissants, alors que
pour près d’un quart d’entre eux la guerre contre le terrorisme déclarée par le
président Bush allait affaiblir leur position. Une majorité des personnes sondées
souhaitent donc le rapprochement, non pas afin de trouver de l’aide auprès des
Américains, mais pour élaborer une stratégie de défense et de stabilité dans un
monde de dangers. 5 novembre 2001 : « il faut s’allier avec les États forts » ;
« s’allier avec les États-Unis veut dire éliminer la crainte d’une guerre russoaméricaine » ; « il y aura renforcement de la sécurité et de la stabilité » et dans
l’ordre 27% de mentions d’une alliance avec les États-Unis, 14% à la Chine,
11% à l’Allemagne. Plus généralement : 65% (contre 12% ) des Russes sont
favorables à l’alliance avec les États-Unis.
D’ailleurs : le 11 septembre a fait prendre conscience aux Russes que le
monde islamique représente une zone majeure de dangers et les États-Unis les
inquiètent donc beaucoup moins. Sondage du 10 avril 1999 : 48% des sondés
partagent l’opinion que les États-Unis incarnent la menace potentielle majeure
pour la Russie, 16 % allant à l’OTAN, 13% à la Grande-Bretagne, l’Allemagne
et la France. 5 novembre 2001 : les personnes ne sont plus que 13% à voir dans
les États-Unis un pays ennemi ; l’OTAN n’est plus mentionnée ; des pays européens, 1% nomment seulement la Grande-Bretagne.
Sans doute les Russes considèrent-ils que les États-Unis sont désormais
beaucoup plus intéressés eux-mêmes par l’alliance russe, que la sympathie
unilatérale peut maintenant se transformer en sympathie bilatérale, tout cela
améliorant la position de la Russie dans le monde et la position de vulnérabilité
du pays s’en trouvant compensée. Voilà qui contredit la thèse de l’antiaméricanisme atavique, chère aux héritiers de la propagande soviétique et de la guerre
froide. Même les épreuves comme les bombardements de la Serbie, les rumeurs
d’éventuel démantèlement de la Russie forgées par le géostratège Zbigniew
Brzezinski, ancien conseiller de Carter, ou le soutien américain aux séparatistes
tchétchènes n’y ont rien fait. En réalité : le retournement historique amorcé par
le président Poutine après le 11 septembre correspond beaucoup plus aux
attentes des Russes que le demi-tour de Primakov au-dessus de l’Atlantique au
moment où l’OTAN avait décidé, le 23 mars 1999, de commencer ses opérations
aériennes sur la Yougoslavie.
10. En fait, les réponses induites sur la prospérité des États-Unis traduisent
une autocritique. 65 % des sondés (contre 35 % d’abstentions) sont convaincus
que Washington mène la bonne politique et que le peuple américain se prend en
main : « des gens plus intelligents (que chez nous) qui savent diriger le pays »,
« qui prêtent plus d’attention au petit peuple » ; « des hommes qui savent
travailler, plus entreprenants » ; « on ne vole pas comme en Russie » ; « de la
discipline à tous les niveaux » ; « un sentiment de fierté inculqué dans tout le
pays » ; « tout le monde paie les impôts et respecte les lois, même le Président » ; « des lois justes ». Même si une jalousie fielleuse se manifeste par
endroits : 13% des personnes interrogées estimant que la prospérité des États-Unis tient tout autant au fait qu’ils n’ont connu depuis des dizaines d’années
aucune guerre sur leur territoire ; la Russie ayant payé fort cher le prix de participer au premier conflit mondial ! Et puis on accuse l’Amérique de vivre « sur
le dos des autres », on la taxe d’« insolence », d’exploiter les autres pays sur le
mode « colonial » en « attirant les gens les plus intelligents de la planète », voire
de devoir leur succès – 1% – à leur situation géographique et à un climat favorable ! Mais c’est l’autocritique qui prévaut et s’impose aussi bien face à l’Allemagne et tous les pays qui ont réussi, les Russes reconnaissant alors d’un air
désolé leur négligence, le désordre, la délinquance, l’alcoolisme, etc. Affaire à
suivre.
Traduit du russe par Karine Greth