2003
Outre - Terre
Psychanalyse et politique
Vous avez dit populisme ?
Franz Kaltenbeck
psychanalyste, rédacteur en chef de la revue Savoirs et clinique, éditions érès.
Rien n’est plus rassurant que de pouvoir cerner un phénomène inquiétant, de
l’identifier et de le localiser quand il s’agit d’une maladie, de l’attribuer à un
groupe social, à une partie de la population, voire à un parti politique en cas de
crise sociale. Les populismes sont représentés en Europe par un certain nombre
de formations politiques qui se situent souvent à l’extrême droite sur l’échiquier
de nos démocraties : le Front national de Jean-Marie Le Pen (France), le FPÖ de
Jörg Haider (Autriche), le Vlaams Blok de Filip Dewinter (Belgique), le SVP de
Christoph Blocher (Suisse), la Ligue du Nord d’Umberto Bossi (Italie), le parti
hambourgeois du juge Ronald Schill, l’ex-tendance antisémite de Jürgen Möllemann au FPD (Allemagne), le mouvement paysan d’Andrzej Lepper (Pologne),
le Parti Populaire de Pia Kjaersgaard (Danemark), le Parti du Progrès de Carl
Ivar Hagen (Norvège) le Parti Populaire de Paulo Portas (Portugal), etc.
Les politologues et autres fins observateurs font remarquer que les populismes ne se limitent pas à l’(extrême) droite. Aussi a-t-on pu caractériser Pim
Fortuyn, le leader néerlandais récemment assassiné, comme un libéral autoritaire ; on considère Oskar Lafontaine, ancien ministre des Finances du premier
gouvernement de Gerhard Schröder, comme le fer de lance d’un nouveau populisme de gauche à l’ouest de la RFA. Les tendances populistes au PDS (anciens
communistes) de l’ex-sénateur Gregor Gysi à l’est de l’Allemagne sont avérées
depuis longtemps et il a fallu une correction récente des idéologues d’Attac pour
que ce mouvement prenne des distances quant à son anti-mondialisme primaire.
Même le New Labour de Tony Blair a trouvé en Gordon Brown, Philip Gould
et Peter Mandelson des défenseurs fervents de la classe ouvrière blanche et il ne
recule pas devant un populisme « ethnique ». La dichotomie droite/gauche
semble donc quelque peu bouleversée par ces étranges récupérations de peurs,
malaises, détresses et autres volontés de revanche que l’on attribue à un peuple
souvent introuvable. Récupérations qui aboutissent dans la plupart des cas à des
propositions phobiques : fermeture des frontières, protectionnismes en tout
genre souvent jugés compatibles avec un libéralisme thatchérien à l’intérieur
des forteresses idéologiques que l’on veut construire, ségrégation, voire rejet
des réfugiés et immigrés.
Les travaux sur le phénomène populiste contredisent au moins deux préjugés : on ne peut cantonner semblables phénomènes aux marges ou extrêmes des
sociétés européennes et comme ceux-ci sont souvent représentés sous la forme
de partis et de mouvements, ils n’échappent nullement au contrôle démocratique. Si certains de ces mouvements, comme le Front national ou le FPÖ autrichien, se prétendent les porte-parole des exclus, des marginaux, voire des
perdants de l’ultra-libéralisme, ils ne sont point exclus eux-mêmes en tant que
partis politiques, même si le système, au plan électoral, ne leur est pas favorable.
Le Pen proclame s’être toujours tenu aux règles de la démocratie qu’il insulte
néanmoins maintenant comme « totalitaire » et le philosophe Alain Badiou a
raison de voir dans le leader du Front national un pur produit du parlementarisme français. C’est encore plus clair dans le cas de Jörg Haider, le gouverneur
(Landeshauptmann) de la Carinthie, déjà à 28 ans député au parlement autrichien. Après les années flamboyantes du chancelier socialiste Bruno Kreisky, la
politique autrichienne aurait succombé à l’ennui mortel dégagé par ses successeurs sans le spectacle obscène présenté depuis voilà deux décennies par Haider.
La jouissance inhérente à ce symptôme social que l’on désigne aujourd’hui
comme « populisme » tend un piège à ceux qui l’interrogent. Ils risquent de
renforcer par leurs débats l’exclusion prétendue que recherchent fréquemment
eux-mêmes les provocateurs extrémistes, toujours à l’affût de promotion sur les
médias. D’une part, il y a l’indignation politiquement correcte ; d’autre part et
avec signes inversés, les spécialistes qui témoignent, pour faire pièce au mépris
des libéraux, d’une vraie complaisance à l’égard de la vague populiste, interprétée comme une juste réaction aux injustices économiques frappant les déshérités autochtones de leurs pays respectifs. Même s’il reste vrai que les populistes
dénoncent souvent des situations intenables : par exemple le système autrichien
de répartition des pouvoirs (Proporz) entre les partis conservateur et socialiste
sur le dos des électeurs jusqu’en 1999 ; ou bien les importations insensées mais
imposées par l’Union européenne de produits agricoles en Pologne, une mesure
qui met un si grand nombre d’agriculteurs sur la paille parce qu’ils n’ont plus
d’autre solution que de liquider leur propre production. Mais quant au cas autrichien, on doit noter que la distribution des postes s’est poursuivie avec la coalition entre les conservateurs et le parti d’extrême droite. Et l’ex-boxeur Andrzej
Lepper, leader des paysans polonais, disqualifie par sa violence la cause des
paysans appauvris qu’il représente.
L’hystérie qui s’est manifestée en France devant le danger extrémiste après
le premier tour de l’élection présidentielle masque encore le vrai problème
traduit par la montée des populismes européens : une crise profonde de nos
démocraties. Car ce n’est pas son potentiel réactionnaire qui rend dangereux le
populisme : il a ici, après tout, déjà trouvé ses limites. Ce sont plutôt les pathologies inquiétantes qu’il révèle : les tendances régressives de nos sociétés, le
renoncement aux valeurs qui les fondent, l’incohérence et l’arbitraire rhétorique
qui les caractérisent. Des faiblesses compensées par un exercice toujours plus
brutal du pouvoir à l’égard des sans-droits : chômeurs, sans abris, immigrés,
réfugiés, prisonniers. Si les appareils traditionnels ont abandonné jusqu’à un
semblant de garde-fou démocratique, ce n’est pas parce que la pression populiste se faisait trop forte. Au contraire, c’est de cet abandon progressif qu’est née
la surenchère populiste. L’écrivain autrichien Peter Turrini faisait déjà remarquer en 1987 que Haider n’était pas l’adversaire des deux grands partis mais
leur « amplificateur », celui qui les doublait dans l’exagération. L’invention du
Front national par Mitterrand, épinglée par le linguiste Jean-Claude Milner, est
un autre exemple de cette complicité entre partis traditionnels et partis extrémistes.
Les impasses populistes – racisme, repli sur soi, exclusion des faibles,
mensonge quant aux valeurs fondatrices qui sont à la base toute communauté –
trouvent une explication dans la sclérose de notre système plutôt qu’elle ne
réagissent à la marge de nos sociétés. Michael Müller, vice-président du groupe
social-démocrate au Bundestag, a raison d’écrire que le populisme mine la
démocratie et risque de nous préparer un siècle autoritaire. Mais l’abîme qui se
creuse entre working poor et hyper-riches vient directement de l’impuissance
des politiques à empêcher la dérégulation de l’économie du marché. Nos appareils d’État portent une lourde responsabilité dans cette lassitude de la politique
qui, toujours selon les politistes, renforce justement le populisme. Les représentants du peuple se contentent-ils d’organiser « la société du spectacle », ils sont
vite dépassés par des clowns démagogiques prêts à aller plus loin pour distraire
les foules.
Comment s’opère donc la prise de pouvoir symbolique par les populistes ?
Loin de déclencher une contre-révolution, ils se saisissent de certains signifiants
pour les pervertir. Jörg Haider calme les Autrichiens notoirement angoissés par
tout changement en leur assurant qu’une révolution ne sera pas nécessaire. Mais
les populistes poussent aussi bien à la jouissance incestueuse, prônant le
bonheur de rester entre soi et l’idéal fusionnel, exclusif de l’autre, du retour au
pays (Heimat) d’origine, celui de la mère. Les variantes du populisme qui font
la promotion de ce retour-là sont héritières du nazisme. C’est la « descente aux
mères » dont Hitler se voulait le champion le plus ardent.
Tout d’abord par la confiscation du « peuple ». Le philosophe Giorgio
Agamben souligne « l’ambiguïté sémantique » de ce concept qui désigne d’une
part « l’ensemble des citoyens en tant que corps politique unitaire » (peuple
italien, juge populaire, le « We people of the United States… » de la constitution américaine) ; d’autre part les pauvres, les déshérités, les exclus, les classes
inférieures, l’homme du peuple, les quartiers populaires, etc. Voilà le caractère
équivoque, l’« amphibologie » inhérente à la nature et à la fonction du concept
de peuple dans la politique occidentale. Le Peuple est « corps politique intégral », souverain pourrait-on rajouter ; mais il est aussi « multiplicité fragmentaire de corps besogneux et exclus ». Tout comme les « mots primitifs »
(Urworte) de Karl Abel qui prennent, comme le sacré, deux sens opposés. Le
Peuple est inclus dans la Cité et doté de vie (bios), mais il en est tout à la fois
exclu et par là ramené à la vie organique (zoé). Et il y a là une fracture, une scission encore plus originelle que celle d’ami-ennemi, chère au constitutionaliste
Carl Schmitt qui s’était mis, ce que l’on a trop tendance à oublier, au service
d’Hitler. Les guerres intestines qui déchirent les peuples et même la lutte des
classes remontent à cette scission radicale entre le Peuple et le peuple.
Et cela vaut pour toutes les époques. Quand, à partir de la Révolution française, le Peuple devient souverain, « le peuple se fait embarrassant, misère et
exclusion apparaissent pour la première fois comme un scandale en tout point
intolérable ». Thèse centrale d’Agamben : notre époque tente de combler le
fossé originel en éliminant, à gauche comme à droite dans les pays industrialisés, le peuple des exclus. On veut un peuple « un et indivisé », « sans fracture ».
Ce serait le projet « biopolitique » de notre ère. D’où un regard nouveau sur
l’extermination des Juifs dans l’empire nazi. Ceux-ci, de ne pas se laisser intégrer au « corps politique national » représentant le peuple, en sont le « symbole
vivant ». Mais ce peuple par excellence perdant tous ses droits dans l’Allemagne nazie, il ne possède plus, justement, que « la vie nue » et devient progressivement intolérable aux fondateurs du Volk, soit d’un « corps politique intégral », pur, sans faille originelle. Le Volk aura un prix. On passe bien sûr de
l’impératif freudien Wo Es war soll Ich werden (« Là où c’était Je dois advenir ») à celui d’une biopolitique perverse de la modernité : « Là où il y a la vie
nue, il doit y avoir le Peuple ». Ce nouvel impératif se renversant immédiatement : « Là où il y a le Peuple, il y a la vie nue », c’est-à-dire le peuple privé de
droit. Or ce peuple réduit à la vie nue, les nazis ne pouvaient pas le supporter.
Ils se sont donc mis à l’exterminer dans leurs camps.
Emaillée d’invectives, la rhétorique populiste s’emploie de même aujourd’hui à exciter les foules en transgressant les interdits sur l’antisémitisme et le
racisme observés jusqu’à un passé récent dans les sociétés européennes. C’est
Jürgen Möllemann qui amplifie au printemps 2002 les attaques antisémites de
Jamal Karsli, un ex-Vert, contre Michel Friedmann, vice-président du Conseil
central de la communauté juive et se félicite de ce que sa fédération de RhénanieWestphalie y ait gagné 300 membres. Haider et Le Pen enregistrent des
succès semblables. Lorsqu’un Nigérien en voie d’expulsion est étouffé en
présence de policiers autrichiens, le premier le vilipende avec ses compatriotes
en tant que dealer et « assassins de nos enfants ».
Certes l’hommage de Haider aux SS et à la politique du plein emploi du IIIe
Reich a permis au FPÖ d’engranger des voix. Mais l’excès verbal répond aussi à
une tendance plus profonde que la simple « transgression calculée de règles »
dénoncée par Michael Müller. Haider énonce un programme nihiliste : miner les
valeurs que la société d’après-guerre supposait rétablies. Une société sortie des
horreurs du nazisme qui se définissait comme humaniste et pour laquelle les
lendemains chantaient encore. Les Möllemann et autres Haider ne se limitent
point à la provocation, à faire sauter des tabous. Ils s’essaient, non sans succès,
à démolir les fondements symboliques dont le monde espérait qu’ils feraient
barrage à la bête immonde.
Le discours populiste ne se limite cependant pas à pareil extrémisme. Il peut
prendre des formes beaucoup plus policées et beaucoup plus sournoises. N’ob-serve-t-on pas en France, depuis que la droite est revenue au pouvoir, un étrange
style de communication, destiné à « la nouvelle gouvernance ». Le pouvoir
prend ses distances avec les élites ; il a remplacé les communiqués froids et
techniques des sociaux-libéraux par les « raffarinades », soit des énoncés du
premier ministre dont il ne faut pas sous-estimer l’efficacité. Raffarin n’a pas
seulement trouvé un moyen de se démarquer du discours technocratique de ses
prédécesseurs. Il y a dans ses proverbes triviaux – « La route est droite mais la
pente est raide » – un potentiel insoupçonné d’identification. Rien ne se partage
mieux que le vide. L’identification des foules post-modernes se fondant moins
sur un « trait unaire » (la moustache d’Hitler en termes lacaniens) que sur le vide
qui habite tout sujet
[1].
Lisons le philosophe allemand Peter Sloterdijk : « Le secret des Führer
d’antan et des stars d’aujourd’hui consiste en ceci qu’ils ressemblent justement
à leurs admirateurs les plus obtus… » Pour Sloterdijk, le Führer est mandataire
d’une foule dont il condense également la bassesse (Gemeinheit). Mais il faut
aller plus loin. Les personnages qui galvanisent aujourd’hui les foules ne répugnent certainement pas à incarner un dénominateur commun de la vulgarité; ils
fonctionnent aussi par dissimulation des identités que l’on pourrait leur attribuer. Haider n’a-t-il pas tendance à s’entourer d’une bande de jeunes hommes ?
Et ce pourfendeur de minorités pas très catholiques ne fait-il pas silence sur
l’homosexualité ? Elfriede Jelinek, sa compatriote romancière et dramaturge,
tranche : Haider s’est mis en scène dans l’homoérotisme , mais il joue avant tout
sur l’« ambivalence sexuelle ». Comme le montre la journaliste Christa
Zöchling : « Il peut être homme et femme en même temps et c’est ce chatoiement qui lui permet de ‘captiver’les foules ». Notation précieuse sur le glissement qui éclaire aussi le penchant de Haider et de ses hommes au démenti politique. Sont-ils allés trop loin dans la transgression, ils nient l’évidence même de
la parole enregistrée, se déclarant alors victimes de manipulations et de puissances obscures (étranger, socialistes, francs-maçons, etc.). Il faut effacer la
trace qui fait preuve pour rester caméléon : tous les visages et tous les discours.
Tout mais aussi bien rien : Haider, très procédurier, est passé maître ès censure,
jamais à court d’astuces judiciaires pour se défendre dans des procès interminables contre toute plainte engagée contre lui en diffamation.
De mobiliser l’ambiguïté sexuelle et l’incohérence logique, le populisme
colle à la mode. De fait : il est aujourd’hui de bon ton de conjuguer les contraires
en des formules spectaculaires et de s’affranchir de la loi du signifiant. Peu
importe qu’avec semblables sophismes on soit encore plus dépendant d’un
symbolique vidé de toute rigueur ! Le populisme leste son chic post-moderne de
nombreuses régressions aux idéologies les plus archaïques : racisme, préférence
nationale, sacralisation de la famille et de la mère, destruction des règles
élémentaires comme l’hospitalité, le respect de l’autre, adulation du petit chef.
Étrange logique en effet : le leader populiste est propulsé par un programme
impossible à réaliser mais fuit le plus souvent les responsabilités comme la peste,
sachant qu’il ne serait rien sans la protestation et la surenchère. D’où la débâcle
récente du cabinet noir/bleu en Autriche, mis à mal par les revendications exorbitantes du FPÖ, un parti qui se situait à la fois dans l’opposition et au gouvernement. Son leader s’étant de la sorte piégé lui-même. Il aurait voulu transiger mais
il était trop tard. Le chef populiste a peur de prendre le pouvoir et doit par nécessité adopter une position anti-autoritaire de persiflage. Une attitude en définitive
d’autodestruction, mais qui est plus destructrice qu’il n’y paraît dans la mesure
où elle s’est désormais infiltrée dans le pouvoir lui-même. En témoignent les
renoncements et l’absence de décisions au niveau européen. Comme si l’irresponsabilité populiste séduisait ! Que l’on pense aux défaillances dans la
construction de la défense européenne, à la faiblesse de notre politique de
recherche et à l’avarice des Européens devant l’Afrique et l’Asie.
Le populisme signe un discours entravé. Est-ce un hasard si l’Autriche, le
premier pays européen qui y a succombé, ne dispose pratiquement d’aucun journal sérieux. Pire encore, ce pays est comme co-gouverné par un tabloïde aux
relents désagréables, la Kronenzeitung. Un phénomène qui n’irait pas au-delà du
folklore alpin si les grands journaux allemands ne commençaient pas, à leur
tour, à perdre de leur substance par des coupes sombres dans les rédactions du
fait d’une baisse de leurs ressources publicitaires.
Les penchants populistes de la télévision ne sont plus un secret pour
personne. Qu’on pense par exemple au film à succès Monster’s ball (« À
l’ombre de la haine »). Un film qui célèbre en apparence l’amour entre un
gardien de prison blanc et une femme noire. Mais qui véhicule à y regarder de
plus près un message purement social-darwinien. L’amour entre la belle Halle
Berry et Billy Bob Thornton, le costaud, ne devient possible qu’après élimination de tous les faibles : du mari de Halle, exécuté après un long séjour dans un
couloir de la mort; du fils obèse de Halle; du père aigri de Billy Bob etc. Même
son de cloche dans Lantana, un film australien à la gloire du couple sain aux
dépens des trublions adultères qui restent sur le carreau. Deux exemples qui
démontrent une certaine convergence entre imaginaire contemporain et idéologie populiste.
Les leaders populistes prétendent vouloir remédier à la corruption, à la
stagnation et à l’injustice. Mais ils ne peuvent, faute d’imagination, que recourir aux instincts les plus bas : racisme, xénophobie, exclusion de l’autre. Leo
Löwenthal, sociologue de la littérature, a caractérisé la rhétorique des « enjôleurs » populistes comme une « psychanalyse à l’envers »
(psychoanalysis in
reverse)
[2]. Le bon psychanalyste s’efface au fur et à mesure qu’il aide son
patient à se dépêtrer de ses conflits et de ses angoisses. Le populiste fait le
contraire ; il renforce les angoisses inconscientes et les obsessions de son
public afin de se l’attacher
[3].
Trois points du corpus freudien
On a souvent noté que Freud n’était pas un démocrate fervent. Mais inclinait-il
à l’autoritarisme politique ? C’est peu probable. À reprendre ses écrits sur la
société des années vingt et trente, nous trouvons chez lui deux acceptions du
leadership, l’une plutôt critique, l’autre ressortissant à l’idéalisme. Le leader ou
Führer s’offre comme objet à la foule qui l’admire parce que ses membres
reconnaissent en lui quelque chose d’eux-mêmes, s’identifient à lui. Ces
derniers ont sacrifié leurs idéaux propres qui ne peuvent pas être les mêmes pour
tous et les ont remplacé par cet objet aimé qu’est devenu le leader. Un mécanisme de la psychologie des masses qui définit le fascisme montant quand Freud
écrit Psychologie des foules et analyse du moi ( 1921). L’analyse freudienne du
Führer ne s’appliquant pas directement au populisme, compte tenu du changement d’époque. Populisme et fascisme se recoupant toutefois sur un point : la
manipulation du public au détriment de l’argumentation ; ni l’un ni l’autre ne
laissent de place à la réflexion et à la pensée ; ils imposent les contenus.
Autre type de leader souvent convoqué au pluriel et que Freud appelle de
ses vœux dans L’avenir d’une illusion ou dans Pourquoi la guerre ?, les guides
par opposition aux foules. Ces derniers ont dompté leurs propres pulsions ; ils
se sont approprié le renforcement, hautement précieux aux plans psychologique
et culturel, du surmoi ; ils incarnent une mutation : d’adversaires de la culture,
ils en sont devenus les supports. Si ces « individus-modèles » sont reconnus par
les foules, ils pourront les influencer et les amener à l’accomplissement, aux
renoncements sur lesquels la culture, précisément, repose. Pour qu’ils ne cèdent
pas à la foule, il leur faudra disposer d’un certain pouvoir qui les rende indépendants de celle-ci. Rêve platonicien qui n’est sans doute pas compatible avec
la démocratie. Ce que Freud semble craindre le plus en 1932-1933, c’est la
connivence entre le leader et la foule. Et puis il emploie le pluriel quant à ces
« porteurs de culture » susceptibles de former les masses. Oligarchie de
maîtres ? Rappelons que Freud leur accorde avant tout la maîtrise de leurs
propres pulsions. On voit donc mal ce qui les pousserait à abuser de leur
pouvoir.
Mais Freud n’a pas renoncé à ce rêve. N’a-t-il pas formé nombre d’analystes pour qui la question de dompter leurs pulsions et de maîtriser leurs actes
s’est de fait posée. C’est qu’il situe les enjeux décisifs pour l’homme dans la
culture et n’accepte pas de ravaler cette dernière la culture à la civilisation technique, jamais glorifiée chez lui. La nature ne saurait être complètement soumise
à l’homme. Elle s’insurge contre nous avec une violence « grandiose, cruelle,
impitoyable » et nous confronte de nouveau à la faiblesse et à la détresse que
l’acculturation (Kulturarbeit) devait nous permettre de surmonter. Des lignes
qui revêtent aujourd’hui une étrange actualité. Quand on lit par exemple sous la
plume de Freud que les catastrophes élémentaires ont au moins l’avantage de
détourner l’humanité de son agressivité latente, de sa tendance à la désagrégation culturelle (Kulturzerfahrenheit) et de ses difficultés internes, pour la rappeler à sa « tâche commune » devant la puissante nature. Ceci sans oublier que
Freud oppose la culture à la religion : qui prendrait aujourd’hui à la légère son
avertissement sur les dangers que représente la religion pour la culture ?
L’hostilité populiste à la culture là où elle trouble la tranquillité et l’idylle
petite-bourgeoise s’illustre actuellement dans plusieurs pays européens. Francfort a renvoyé le danseur Forsythe ; Hambourg supprime les subventions
octroyées à Metzmacher, le directeur de son opéra et Zürich vient de chasser
Marthaler, homme de théâtre suisse, à la grande satisfaction du SVPet de l’association des contribuables suisses. Le parti de Blocher reprochait à Marthaler de
faire du « théâtre fécal », l’association des contribuables lui reprochant d’appartenir à la « Kulturmafia ». Ce que Freud appelle le Kulturkampf a changé de terrain.
Ce combat n’a plus lieu exclusivement entre sujet et pulsion. Il fait également rage
dans la réalité : entre religion et culture, capital et art, argent et presse.
La lettre de Freud à Einstein, publiée sous l’intitulé « Pourquoi la guerre ?»,
date aujourd’hui de quelque 70 ans (septembre 1932). L’inventeur de la psychanalyse avait été inquiété par une question du grand physicien qui le renvoyait à
son incompétence en matière de « tâche pratique », celle qui incombait aux
hommes d’État : que faire contre la fatalité de la guerre ? Aveu d’impuissance,
bien que Freud, pacifiste passionné, ne désarme pas : « Mieux vaut s’efforcer de
contrecarrer le danger, dans chaque cas particulier, avec les moyens à votre
disposition ».
Le drame de l’homme politique, c’est qu’il a perdu de sa capacité à agir en
cas de crise. Diagnostic de Guy Debord qui remonte à 1967 : tout semble indiquer que la politique n’a plus d’impact et qu’elle doit progressivement dissimuler cette perte d’objet par toutes sortes de faux-semblants, aussi peu
crédibles les uns que les autres. Comment garantir à la fois la paix et les droits
de l’Homme ? Comment rendre la mondialisation compatible avec la démocratie et la justice sociale ? Comment répondre à la légitime demande des
peuples du tiers-monde et maintenir en même temps étanches les frontières de
son pays ? Les problèmes sont si complexes qu’on serait presque enclin à
donner raison à Freud qui, exaspéré, écrivait que « gouverner, éduquer et
psychanalyser étaient trois gageures impossibles à tenir ». Réponse de Lacan :
des gageures en effet mais sans que la preuve de cette impossibilité ait été
apportée. La difficulté à gouverner et à peser sur les électeurs dans des États
qui ont dû céder une partie importante de leur souveraineté a sans doute sa part
dans la montée du populisme. Mais faut-il en faire un alibi ? Qui nierait l’immense difficulté à faire de la politique en Europe aujourd’hui ? L’homme politique a cependant le devoir d’être inventif, de combattre la démagogie avec
toutes les armes, d’opposer son désir à la haine. S’il n’en est pas capable, il se
fait le complice du populisme. Car le siècle autoritaire qui nous guette vient
moins des bons scores des partis extrémistes de droite que de la perméabilité
de la majorité modérée au chantage.
·
AGAMBEN, G. 2002. Moyens sans fins, Paris, Rivages, ( 1995).
·
DEBORD, G. 1992. La Société du Spectacle, Paris, Gallimard, ( 1967).
·
EISMANN, W. (éd.). 2002. Rechtspopulismus. Österreichische Krankheit oder
europäische Normalität ?, Vienne, Czernin Verlag.
·
FREUD, S. 1982. Studienausgabe IX. Fragen der Gesellschaft. Ursprünge der
Religion, Francfort, S. Fischer.
·
LACAN, J. 2001. « Radiophonie », in Autres écrits, Paris, Le Seuil.
Populismus. Zeit dokument, Hambourg (à paraître).
·
SLOTERDIJK, P. 2000. Die Verachtung der Massen. Versuch über Kulturkämpfe
in der modernen Gesellschaft, Francfort, Suhrkamp.
·
SLOTERDIJK, P. 2002. Falls Europa erwacht Francfort, Suhrkamp.
·
ZÖCHLING, C, 2000. Haider. Eine Karriere Munich, Econ.
[1]
Comme le montre Freud dans les
Essais de psychanalyse, l’identification peut opérer dans
plusieurs registres. La jeune femme du cas Dora, dans la première des
Cinq psychanalyses,
s’identifie à son père par un trait, la toux, que Lacan nomme le trait unaire. Ce n’est pas de
cette identification hystérique que nous parlons mais de l’identification au vide.
[2]
Cf. Helmut Dubiel, « Die Stunde der Verführer »,
Die Zeit, 5 Septembre 2002, p. 11.