2003
Outre - Terre
L'état de la Russie
Il faut choisir
Collectif Moscou Collectif d’intellectuels russes. Collectif d’intellectuels russes.
Le vingtième siècle, tragique pour la Russie, vient de s’écouler. Pas un autre
pays n’a connu aussi longtemps le totalitarisme. Nous sommes seuls au monde
à avoir renié si longtemps et avec autant d’obstination le divin, le sacré, la
justice et la dignité humaine. Rares sont les peuples qui ont autant souffert que
nous. Les ethnies, chez nous, ont toutes et sans exception subi des pertes colossales sous le régime soviétique, leurs élites religieuses, politiques et culturelles
y disparaissant avec toute un production littéraire et artistique. Un régime inhumain et athée qui déplaisait aux gens, en conscience ou inconsciemment, même
s’il fallut bien vivre pendant des décennies.
Soixante-dix ans de communisme qui ont laissé chez les Russes une
empreinte qui ne s’effacera pas de sitôt. Pire : plusieurs générations ont grandi
avec le système et minimisent par accoutumance les pertes qui lui sont dues ;
jusqu’à le confondre avec la « russité » ; une assimilation d’ailleurs commune
dans le monde entier. Or, l’habitude n’est pas guérison ; elle est au contraire
d’autant plus dangereuse qu’elle affaiblit l’envie de se rétablir.
Douze années déjà, et nous ne sommes toujours pas fixés sur notre voie
historique. Qu’est-ce que la Fédération de Russie ? Qu’en est-il de sa situation
dans le monde ? Qui sont ses alliés et ses adversaires ? Où passent ses frontières ? Quel est son rapport avec le communisme et une tradition millénaire ?
Quelle stratégie pour la Russie au XXIe siècle ? Autant de questions auxquelles
le pouvoir en place est incapable de répondre et qui ne font pas consensus dans
notre société.
La Fédération de Russie s’est déclarée héritière de l’Union soviétique,
c’est-à-dire d’un État fondé sur une lutte impitoyable contre la Russie historique
et l’entière négation de celle-ci. De ce fait, notre pays, arbitrairement nommé
République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie (RSFSR ) le 25 décembre
1991 est stricto sensu tout sauf la Russie. Si on ne remplace pas la législation
(post)soviétique, celle-ci continuera de marquer la Russie actuelle, alors que pas
une loi de la Russie pré-révolutionnaire n’est aujourd’hui en application. Notre
Fédération de Russie n’est en aucun cas une Russie nouvelle ; elle incarne
toujours le communisme qui détruisit notre passé et supprima sa législation par
décret du Conseil des commissaires du peuple en 1917-1918. Était instauré un
« droit » autocratique qui méprisait l’être humain; un mode de pensée qui allait
imprégner tout le système et donc la justice, la police et la bureaucratie. Les
législateurs actuels ne valant souvent pas mieux que ceux de l’Union soviétique.
Les crimes des bolcheviks n’ont pas été condamnés et il n’y a pas eu de repentir national de la participation directe ou indirecte à ceux-ci. Manque donc la purification, soit la condition sine qua non à une renaissance spirituelle et morale.
La propriété soviétique a été « privatisée » comme si elle n’était à personne.
Mais ses véritables propriétaires – citadins et paysans de Russie, de l’« étranger
proche » d’aujourd’hui ou de l’émigration forcée avaient été spoliés de leur
biens. En redistribuant ceux-ci sans convoquer les droits anciens et échus aux
descendants, le pouvoir a montré à quel point il restait lié au régime spoliateur
à partir de fin 1917 ; et il dément par là tout rapport a l’État pré-révolutionnaire
qui garantissait, lui, la propriété et défendit en permanence les valeurs de justice
et de responsabilité sociale. L’État russe actuel a oublié ces dizaines de millions
de gens qui, pendant le communisme, ont subi directement la violence et ont été
obligés, pour trois fois rien ou même gratuitement, de construire des usines, des
réseaux et des ponts. Ni eux ni leurs descendants n’ont reçu de compensation
financière. Le régime, en cela, ne rend pas justice à ceux dont les droits ont été
bafoués et il continue de gérer à sa guise le produit du travail forcé et sous-payé
de millions de personnes.
De même pour les symboles. Villes, villages, rues, entreprises et stations de
métro portent toujours les noms de leaders soviétiques ou renvoient aux grands
événements de la révolution. Il y a partout de gigantesques portraits ou des
statues des dirigeants communistes mais pas encore trace ou à peine de la résistance au régime. On n’a pas eu l’idée de reconstituer symboliquement, de façon
vivante et authentique (pas le musée !), une Russie semblable à celle qui
préexistait aux bolcheviks. Si le patriotisme a aujourd’hui chez nous quelque
chose de malsain, c’est que les gens éprouvent tout à la fois deux sentiments
contradictoires : l’amour de la Russie, mais aussi celui de l’Union soviétique.
Mieux : tout ce qu’il y a de soviétique reste proche, alors que l’avant-1917 fait
partie d’un décor folklorique.
On ne sait pas ce qu’est, en termes de territoire, la Fédération actuelle et la
réduction de la Russie aux limites de la RSFSR, même s’il s’agit du plus gros
morceau de l’ex-Urss, constitue une immense supercherie. Le pouvoir manifestant par là une fois de plus une continuité avec le communisme.
Rétablir les principales lois de 1906 et la législation d’avant 1917. Et reconnaître que celle de l’Union soviétique était ab initio vitiosum, soit corrompue
dès l’origine, donc non conforme à l’État de droit. Ce qui ne signifie bien sûr
pas qu’il faille immédiatement annuler tous les actes juridiques de la période
soviétique, notre société s’en trouvant plongée dans l’anarchie. Mais nous ne
sommes pas, loin s’en faut, affranchis du droit communiste. Alors que les pays
d’Europe centrale et orientale y sont, eux, parfaitement arrivés avant nous. Un
processus où la transition est toujours fondamentale ; une période durant
laquelle on intègre progressivement les fondements pré-révolutionnaires au
droit actuel. De plus : la constitution en vigueur depuis 1993 peut justement
fournir une bonne transition du pseudo-droit communiste à un droit russe. Et
nombre de lois élaborées et adoptées après 1991 seront évidemment plus qu’indispensables le temps d’adapter le droit pré-révolutionnaire aux exigences de la
Russie actuelle. Contexte où les actes juridiques de l’époque soviétique qui ne
vont pas à l’encontre du droit national pourraient être reconnus par une nation
renaissante.
Il nous faut un repentir national semblable à celui du peuple allemand
devant les crimes nazis ; c’est à ce prix que nous pourrons vraiment nous libérer de ceux du communisme. Semblable repentir sera plus l’affaire des citoyens
qu’un rite. Il suppose que soient reconnus criminelles l’idéologie et l’action des
bolcheviks. Nous y gagnerons le respect et la gratitude des générations à venir.
Comme c’est déjà le cas en Bulgarie, en Pologne, en Lettonie et ailleurs.
Nous devons impérativement rétablir d’une façon ou d’une autre – les
spécialistes trancheront sur les modalités – le droit de propriété existant au
moment du pillage bolchevik, c’est-à-dire restaurer les anciens propriétaires
dans leurs droits. Ici encore l’expérience des pays de l’Est nous indique la voie.
Mais quelle que soit la méthode – retour immédiat de l’immobilier, dédommagement, titres, obligations –, la propriété privée s’en trouvera réhabilitée et le
nombre de propriétaires augmenté. Il en résultera un assainissement général du
climat économique et politique.
Les fossoyeurs de la Russie historiques, parfois même les bourreaux
sanguinaires du peuple russe ne doivent plus avoir de monuments à leur gloire,
ils ne doivent plus figurer dans la toponymie du pays ; nous devons remplacer
les personnages de la propagande soviétique par ceux des grands hommes de la
culture russe, par nos patriotes les plus ardents qui ont combattu pour la liberté
et la justice.
Tout territoire ayant fait partie de la Russie avant 1917 doit avoir la possibilité de ratifier ou non sa présence en son sein, à condition qu’il respecte rigoureusement les procédures démocratiques reconnues par la communauté internationale dans des cas semblables (référendum, etc.). Prévaudra dans nos relations
internationales y compris avec les parties de l’URSS qui s’en sont séparées l’universel pacta sunt servanda assorti de la tout aussi imprescriptible clause rebus
sic stantibus. Ce qui permettra de ne pas enterrer la restauration possible de la
Russie historique, si certains peuples qui en ont fait partie le désirent. De réintégrer pleinement la communauté internationale, nous attirerons à nous de
nouveau les peuples ayant habité notre territoire. Au demeurant : c’est parce que
le monde ne croit toujours pas en la « nouvelle Russie » et continue de nous
percevoir non pas en tant que successeurs d’un État millénaire mais comme les
héritiers d’une Union soviétique agressive et totalitaire que nous nous sommes
coupés de l’Europe et du monde, alors que la Russie pré-révolutionnaire se
considérait par exemple une des parties les plus importantes du continent européen.
Mission nationale : arrêtons les bonnes paroles et passons enfin au concret,
à la restauration de la Russie détruite par les bolcheviks.
Traduit du russe par Karine Greth