2003
Outre - Terre
L'état de la Russie
Manhattan, c’est fini
Alexeï Salmine
directeur du Centre des programmes de prospective de la Fondation Gorbatchev.
Il n’est pas impossible que la guerre contre le terrorisme ne soit que la guerre
contre le terrorisme. Auquel cas la notion même de « choc des civilisations »
n’est pas justifiée.
La culture, certes, peut servir de prétexte et de critère à l’affrontement entre
tous les groupes humains : Moscovites et Pétersbourgeois, par exemple. Parfois
même s’agit-il du réduit ou de l’infiniment réduit : région, pays ou village; rien
d’étonnant à ce que Samuel P. Huntington mentionne non seulement les
grandes, mais aussi les « petites » et les « sous »-civilisations.
Six principes de fondement, selon le célèbre auteur américain, aux civilisations en général : la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions,
l’identification personnelle. Une construction qui ne convainc pas. Huntington
rappelle ici Staline et ses « indices » : langue, territoire, vie économique,
psychologie collective, même si la religion manque pour des raisons évidentes
dans Le Marxisme et la question nationale et si le premier omet l’économie à
son tour incluse dans les institutions. Dans les deux cas, il y a une sorte d’évidence théorique sans que cette évidence puisse être vérifiée empiriquement.
Sans compter que si les habitants de Kyoto et de Boston vivent très différemment, ils sont, à l’intérieur d’une même communauté, très divers.
Le choc des civilisations, c’est comme le choc des galaxies, personne ne l’a
jamais observé. Durant les siècles anciens, rien n’était affaire de principes,
l’État courait à l’appropriation et à la redistribution des richesses, comme dans
le duel. C’est au XXe siècle que l’on sort vraiment de la barbarie puisque les
populations, contrairement à ce qui précède, partagent la cause. Ce qui distingue
les conflits modernes de ceux du passé, c’est effectivement la défense de valeurs
communes. Mais dès cette époque on mobilise les mythes civilisationnels. Et
dès cette époque on dénonce et disqualifie la « civilisation » de l’adversaire.
Bien qu’il y ait eu là une zone de flou considérable et que les frontières de
naguère n’ait pas eu le même tracé qu’aujourd’hui. Et puis : certaines démocraties libérales ne se sont-elles pas retrouvées dans le même camp que les communistes, des régimes non totalitaires dans celui des nazis ? La guerre Iran-Irak
n’a-t-elle pas opposé deux pays islamiques ? N’y a-t-il pas eu coalition, à propos
de l’Afghanistan, entre pays occidentaux et non occidentaux, y compris islamiques ? Autre thèse qui ne semble pas vraiment convaincante, le caractère
particulièrement violent des conflits entre civilisations : c’est la répression des
insurgés de l’est avec pour conséquence la fondation du Bangladesh en 1971 qui
fut brutale et cruelle, un affrontement entre musulmans de même origine, donc;
pas l’opposition plus ou moins civilisée qui avait débouché en 1947 sur la
fondation de l’Inde et du Pakistan contemporains. Seul cas de polarisation spectaculaire : la guerre froide, mais elle concernait plus les États que les citoyens
dans leur vie quotidienne et ne devait jamais tourner à la guerre tout court.
Le « choc des civilisations » donne le sentiment d’avoir reproduit, dès lors
que les blocs socio-politiques ont disparu, des limes, dont on ne peut apparemment pas se passer, et qui séparent non seulement les civilisés les uns des autres
mais les barbares des civilisés. Une dernière ligne de démarcation qui a ses
origines dans les valeurs chrétiennes aujourd’hui laïcisées et les oppose tout
autour de l’ensemble configuré aux fondamentalismes. Ceux-ci rejetant les
autres confessions et s’en prenant aux États laïcs, mais aussi à certains États
musulmans. Il n’y aurait donc pas choc entre des religions, il y a choc entre des
cultures issues de l’absolutisme religieux du passé.
L’idée même du choc n’est en soi pas nouvelle puisqu’on la trouve déjà
chez des théoriciens russes comme Nikolaj. Y. Danilevskij, K. N. Leontiev, chez
l’Allemand Oswald Spengler, le Britannique Arnold J. Toynbee, mais elle ne
s’est jamais concrétisée. Les panturquisme, pangermanisme, panslavisme et
autre panmongolisme ont surtout préparé le terrain à un « usage » local au plan
militaire. Et il ne me semble pas que le panislamisme soit de nature différente.
Au fond : le monde « civilisé » ne redoute pas tant un affrontement entre civilisations qui déboucherait sur un monde nouveau ou l’instauration d’un nouvel
ordre mondial ; il redoute son propre effondrement sous le poids des tragédies
passée et par déperdition de la capacité au sacrifice, de la foi dont il disposait
autrefois et qui avait permis son expansion. Ici la haute technologie, en effet,
compte moins que l’aveugle piété des kamikazes contre lesquels la première ne
peut rien. Autrement dit : le véritable problème, c’est le déclin des valeurs et la
décadence morale de notre univers occidental. Ce n’est pas d’un antagonisme
ou d’une lutte qu’il s’agit ; l’Occident a peur qu’une autre communauté de
peuples ne le supplante, ne mette fin à son hégémonie. Tout comme la Russie
craignait jadis l’invasion par les Chinois « sans foi ni religion », les Occidentaux, avec leur société post-chrétienne politiquement laïque, s’effraient naturellement d’une montée en puissance d’autres religions, en particulier de l’islam.
Traduit du russe par Julia Snegour