Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201705
320 pages

p. 41 à 42
doi: 10.3917/oute.004.0041

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L'état de la Russie

no 4 2003/3

2003 Outre - Terre L'état de la Russie

Manhattan, c’est fini

Alexeï Salmine directeur du Centre des programmes de prospective de la Fondation Gorbatchev.
Il n’est pas impossible que la guerre contre le terrorisme ne soit que la guerre contre le terrorisme. Auquel cas la notion même de « choc des civilisations » n’est pas justifiée.
La culture, certes, peut servir de prétexte et de critère à l’affrontement entre tous les groupes humains : Moscovites et Pétersbourgeois, par exemple. Parfois même s’agit-il du réduit ou de l’infiniment réduit : région, pays ou village; rien d’étonnant à ce que Samuel P. Huntington mentionne non seulement les grandes, mais aussi les « petites » et les « sous »-civilisations.
Six principes de fondement, selon le célèbre auteur américain, aux civilisations en général : la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions, l’identification personnelle. Une construction qui ne convainc pas. Huntington rappelle ici Staline et ses « indices » : langue, territoire, vie économique, psychologie collective, même si la religion manque pour des raisons évidentes dans Le Marxisme et la question nationale et si le premier omet l’économie à son tour incluse dans les institutions. Dans les deux cas, il y a une sorte d’évidence théorique sans que cette évidence puisse être vérifiée empiriquement. Sans compter que si les habitants de Kyoto et de Boston vivent très différemment, ils sont, à l’intérieur d’une même communauté, très divers.
Le choc des civilisations, c’est comme le choc des galaxies, personne ne l’a jamais observé. Durant les siècles anciens, rien n’était affaire de principes, l’État courait à l’appropriation et à la redistribution des richesses, comme dans le duel. C’est au XXe siècle que l’on sort vraiment de la barbarie puisque les populations, contrairement à ce qui précède, partagent la cause. Ce qui distingue les conflits modernes de ceux du passé, c’est effectivement la défense de valeurs communes. Mais dès cette époque on mobilise les mythes civilisationnels. Et dès cette époque on dénonce et disqualifie la « civilisation » de l’adversaire.
Bien qu’il y ait eu là une zone de flou considérable et que les frontières de naguère n’ait pas eu le même tracé qu’aujourd’hui. Et puis : certaines démocraties libérales ne se sont-elles pas retrouvées dans le même camp que les communistes, des régimes non totalitaires dans celui des nazis ? La guerre Iran-Irak n’a-t-elle pas opposé deux pays islamiques ? N’y a-t-il pas eu coalition, à propos de l’Afghanistan, entre pays occidentaux et non occidentaux, y compris islamiques ? Autre thèse qui ne semble pas vraiment convaincante, le caractère particulièrement violent des conflits entre civilisations : c’est la répression des insurgés de l’est avec pour conséquence la fondation du Bangladesh en 1971 qui fut brutale et cruelle, un affrontement entre musulmans de même origine, donc; pas l’opposition plus ou moins civilisée qui avait débouché en 1947 sur la fondation de l’Inde et du Pakistan contemporains. Seul cas de polarisation spectaculaire : la guerre froide, mais elle concernait plus les États que les citoyens dans leur vie quotidienne et ne devait jamais tourner à la guerre tout court.
Le « choc des civilisations » donne le sentiment d’avoir reproduit, dès lors que les blocs socio-politiques ont disparu, des limes, dont on ne peut apparemment pas se passer, et qui séparent non seulement les civilisés les uns des autres mais les barbares des civilisés. Une dernière ligne de démarcation qui a ses origines dans les valeurs chrétiennes aujourd’hui laïcisées et les oppose tout autour de l’ensemble configuré aux fondamentalismes. Ceux-ci rejetant les autres confessions et s’en prenant aux États laïcs, mais aussi à certains États musulmans. Il n’y aurait donc pas choc entre des religions, il y a choc entre des cultures issues de l’absolutisme religieux du passé.
L’idée même du choc n’est en soi pas nouvelle puisqu’on la trouve déjà chez des théoriciens russes comme Nikolaj. Y. Danilevskij, K. N. Leontiev, chez l’Allemand Oswald Spengler, le Britannique Arnold J. Toynbee, mais elle ne s’est jamais concrétisée. Les panturquisme, pangermanisme, panslavisme et autre panmongolisme ont surtout préparé le terrain à un « usage » local au plan militaire. Et il ne me semble pas que le panislamisme soit de nature différente. Au fond : le monde « civilisé » ne redoute pas tant un affrontement entre civilisations qui déboucherait sur un monde nouveau ou l’instauration d’un nouvel ordre mondial ; il redoute son propre effondrement sous le poids des tragédies passée et par déperdition de la capacité au sacrifice, de la foi dont il disposait autrefois et qui avait permis son expansion. Ici la haute technologie, en effet, compte moins que l’aveugle piété des kamikazes contre lesquels la première ne peut rien. Autrement dit : le véritable problème, c’est le déclin des valeurs et la décadence morale de notre univers occidental. Ce n’est pas d’un antagonisme ou d’une lutte qu’il s’agit ; l’Occident a peur qu’une autre communauté de peuples ne le supplante, ne mette fin à son hégémonie. Tout comme la Russie craignait jadis l’invasion par les Chinois « sans foi ni religion », les Occidentaux, avec leur société post-chrétienne politiquement laïque, s’effraient naturellement d’une montée en puissance d’autres religions, en particulier de l’islam.
Traduit du russe par Julia Snegour
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