2003
Outre - Terre
L'état de la Russie
Russie : le débat sur la défense
Le poids du nucléaire
Jean-Christophe Romer
membre du Comité scientifique d’Outre-Terre, professeur à l’Université de Strasbourg III, Institut des Hautes études européennes.
« La doctrine militaire-2000 est, de par sa nature, le premier document officiel
global de l’État de ce type jamais adopté dans toute l’histoire de la Russie
[1]. »
C’est ainsi qu’est présentée la nouvelle doctrine militaire russe du 21 avril 2000.
Apologie du nouveau texte certes mais aussi, semble-t-il, du nouveau pouvoir en
place. Est-ce réellement le premier texte de ce type ayant jamais existé en Russie-Union soviétique ? Il convient de nuancer cette affirmation tout en remarquant que
les étapes du débat doctrinal sur la défense n’y coïncident pas nécessairement avec
l’évolution du pouvoir politique
[2]. Mais il est vrai aussi que l’on peut considérer
ce texte comme l’aboutissement, au moins provisoire – « doctrine pour la période
de transition » – d’un débat engagé à la fin des années soixante-dix à l’initiative
du chef de l’état-major de l’époque, le maréchal Ogarkov.
C’est en effet en pleine crise des relations est-ouest, notamment autour de
la question des euromissiles, que les Soviétiques envisagent d’inclure dans leur
corps de doctrine stratégique un concept de dissuasion jusqu’alors officiellement réfuté. Mais surtout ils reviennent sur le dogme adopté en 1962 et envisagent désormais officiellement l’hypothèse d’un conflit – nucléaire ou non –
susceptible de se limiter au seul théâtre européen. Or, au moment où le débat
allait aboutir, le président Reagan lance en 1983 son « initiative de défense stratégique ». Annonce qui modifie la donne, tout en confortant les Soviétiques dans
leur détermination à adopter le concept de dissuasion. Un concept que le
nouveau secrétaire général du PCUS, M. Gorbatchev, dénoncera deux ans plus
tard comme « immoral » et « générateur de course aux armements ».
Le débat, une fois encore, est relancé et débouche sur les contours flous de
la « suffisance raisonnable » ou de « la suffisance défensive ». Un document
allant dans ce sens est adopté en mai 1987 et il ne s’applique plus à la seule
Union soviétique mais à l’ensemble des pays membres du Pacte de Varsovie.
Contesté à l’intérieur par des experts civils et militaires, ce nouveau concept
s’effondrera cependant avec l’opération « tempête du désert ». Dans la semaine
qui suit les premiers bombardements de l’Irak, les militaires soviétiques constatent en effet qu’une stratégie de stricte défense ne convient pas. Ils proposent de
lui substituer le principe d’une « riposte adéquate » permettant de mener à bien
des actions tant offensives que défensives
[3]. Un nouveau principe – somme toute
logique – qui prévaudra dès lors dans la réflexion stratégique russe, avant
comme après la chute de l’URSS. Dans le même temps, à partir de 1992, la
Russie se cherche une nouvelle place dans le monde « post-bipolaire » et cette
quête influe nécessairement sur l’élaboration de toute nouvelle doctrine militaire et/ou stratégique.
Pourtant, après la fin, non pas tant de l’Union soviétique que de l’ordre bipolaire, une autre question se pose aux pays détenteurs de l’arme nucléaire – et donc
à la Russie : quel avenir pour l’arme nucléaire ? Cette question, sous-jacente en
1993, lors de l’adoption de la première doctrine militaire de la Fédération de
Russie passe au centre des préoccupations lors de l’élaboration de la doctrine
suivante, adoptée le 21 avril 2000, à l’issue de débats particulièrement denses et
vifs menés tout au long de l’année 1999.
Principale caractéristique de la première doctrine militaire russe, elle est
périmée au moment même où on l’adopte. Elle était proposée dans un climat
particulièrement incertain, un mois après la dissolution par les armes du parlement, et sans cadre doctrinal précis. Certes, le texte de 1993
[4] est encore marqué
par l’euphorie caractéristique des premières années qui suivent la chute du Mur
de Berlin. Premier principe : les changements idéologiques qui se sont produits;
la Russie « ne considère aucun État comme son ennemi ». Et à l’instar du
« nouveau concept stratégique » adopté par l’OTAN à Rome en novembre 1991,
on estime que le risque d’une agression massive contre la Russie a considérablement diminué, même s’il n’a pas totalement disparu. Par contre Moscou se
sent menacée par des conflits locaux qui se déroulent à proximité de ses frontières : exemples de l’Abkhazie en Géorgie, du Haut-Karabakh en Azerbaïdjan
et du conflit yougoslave. Mais ce sont essentiellement des facteurs
internes qui
sont susceptibles de menacer la sécurité : instabilité politique et criminalité
organisée.
Dans le domaine plus strictement militaire font retour les préoccupations
issues de la guerre du Golfe, le document précisant que « les forces armées
doivent être préparées à toute action, offensive et défensive, dans une perspective d’emploi des moyens actuels et futurs de destruction pour faire face à n’importe quel type de guerre ». Sur ce chapitre, lors de la conférence de presse de
présentation de la nouvelle doctrine, Pavel Gratchev, ministre de la Défense,
évoque des points qui manquaient dans la version officielle, notamment quant à
l’arme nucléaire
[5]. Celle-ci remplit de fait une fonction dissuasive mais, en cas
d’échec, la Russie envisage de l’utiliser la première, une affirmation s’inscrivant
dans la logique de la dissuasion
[6]. Seconde précision apportée par le ministre, la
possibilité d’une « collaboration (des forces armées) avec les organes du ministère de l’Intérieur pour circonscrire un conflit dans une région (de la Russie) ».
Principe d’ailleurs mis en œuvre un an plus tard en Tchétchénie.
Des propos donc très généraux et peu crédibles. Car peut-on en premier lieu
concevoir une doctrine militaire sans définir l’intérêt national à défendre ? Or,
ce débat ne sera lancé en Russie qu’à partir de janvier 1994 ! Ensuite, le traité
START 2 n’est alors toujours pas ratifié – il ne le sera que le 14 avril 2000. Or, de
privilégier la composante sous-marine de l’arsenal nucléaire au détriment de sa
composante terrestre, l’application de ce traité impliquait une véritable révolution culturelle dans la pensée stratégique russe. Et celle-ci devra nécessairement
être prise en compte. Enfin, les demandes d’adhésion à l’OTAN, notamment de la
part de la Hongrie et de la Pologne, se font en 1993 de plus en plus pressantes.
Même si les États-Unis y sont encore officiellement opposés, la Russie perçoit
cette éventualité sinon comme inéluctable du moins comme vraisemblable. En
témoigne la publication, en novembre 1993, d’un rapport du Service de renseignement extérieur (SVR ) dirigé alors par E. Primakov : Perspectives d’élargissement de l’OTAN et intérêts de la Russie.
Il faudra pourtant attendre 1996 pour que le secrétaire d’un éphémère
Conseil de Défense
[7], Iouri Batourine, confirme la péremption de la doctrine de
1993 et annonce qu’un nouveau document est en cours d’élaboration : « Depuis
trois ans, la situation géopolitique, économique et politique de la Russie a
changé. Il convient de modifier les principales approches des questions de sécurité militaire
[8]. » Le nouveau projet tient compte cette fois de menaces plus
concrètes et localisées, y compris celle d’une OTAN désormais décidée à s’élargir à l’est.
Par ailleurs, conscients en particulier depuis 1991
[9] de leur vulnérabilité en
matière d’armements classiques, Moscou continue de considérer l’arme
nucléaire comme le principal garant de sa sécurité : « Les Russes sont plus que
d’autres intéressés à maintenir un niveau d’incertitude le plus haut possible [… ]
en conservant le rôle dissuasif de leurs armes nucléaires. L’expérience de la
guerre du Golfe a montré la supériorité de l’armement classique de l’OTAN,
excluant de ce fait une riposte symétrique de la Russie, en cas de défi occidental. » Ceci tenant certes à une conception stratégique profondément ancrée dans
les mentalités mais également à la situation de crise économique dans laquelle
se trouve la Russie. Le nucléaire apporte un maximum de sécurité au moindre
coût. Contradiction majeure, cependant : plus personne n’envisage sérieusement
l’hypothèse d’un conflit majeur en Europe centrale et les principales menaces
perçues dès lors par les Russes – Turquie, Iran, Pakistan, Afghanistan – ne
sauraient justifier l’emploi de l’arme nucléaire. Voilà où s’empêtre le débat stratégique russe et Moscou n’y trouvera pas de réponse modérément satisfaisante
avant avril 1999.
C’est à l’issue d’une réunion à huis clos présidée par B. Eltsine le 29 avril
1999 que le Conseil de Sécurité, dirigé alors par un certain… Vladimir Poutine,
adopte le principe de l’emploi, en cas de conflit, de « l’arme nucléaire non stratégique
[10] ». Tout se passe comme à l’époque soviétique, cette décision paraissant ouvrir une nouvelle phase qui débouchera le 21 avril 2000 sur une nouvelle
doctrine mettant fin aux débats car la « ligne » est désormais fixée. Même si la
plupart des thèmes développés ne se retrouvent pas dans le texte de la doctrine,
ils n’en sont pas moins représentatifs de l’état d’esprit général des responsables
militaires russes, souvent inquiets et incertains quant à l’avenir. Nucléaire et
conflits limités sont au centre de ces débats. De plus, on peut considérer que la
date de la réunion du Conseil de Sécurité et les décisions ont suivi ne sont pas
le seul fruit du hasard. D’une part, l’OTAN bombarde encore la Serbie ; d’autre
part, le Congrès américain, malgré les réticences du président Clinton, vient
d’adopter en mars 1999 le
Cochran Bill qui, reprenant les thèses du rapport
Rumsfeld, fait avancer le projet de
National Missile Defence (NMD ). Or, ce
projet préoccupe gravement les Russes. L’adoption de cette loi étant d’ailleurs
suivie, en septembre 1999, par la présentation au Sénat d’un rapport de la
National Intelligence Agency sur le même sujet
[11]. Deux facteurs – le Kosovo et le
NMD – qui ont incontestablement accentué la prise de conscience par les Russes
de leur vulnérabilité militaire.
Un premier débat public est lancé à l’occasion du cinquième anniversaire
de l’Académie des sciences militaires. Il porte sur la place du facteur nucléaire
dans la dislocation de l’Union soviétique. Deux thèses s’affrontent. D’abord
celle du président de l’Académie, le général d’armée Makhmout Gareev qui
affirme notamment : « L’on a dit parfois que tant qu’existe l’arme nucléaire la
sécurité de la Russie est garantie. Mais l’URSS avait l’arme nucléaire ; or, les
armes sont restées et l’État a disparu
[12]. » Pour lui, il convient en priorité de
moderniser les armes classiques destinées à mener des conflits locaux voire
régionaux. Car la menace a changé de nature et il faut donc y répondre par des
moyens nouveaux : le nucléaire ne résout pas tout et il est même de moins en
moins capable de répondre à des menaces de conflits locaux. En ce sens le général Gareev s’inscrit dans la modernité puisqu’il s’agit bien là des hypothèses de
conflit les plus vraisemblables en ce début de XXI
e siècle. Mais il se situe aussi
bien dans la continuité des thèses défendues par son ancien « patron », le maréchal Ogarkov, chef de l’état-major de 1977 à 1984, qui incarnait de fait à la fois
l’un des principaux courants de modernisation des armes classiques en Union
soviétique et le mouvement réformateur qui se développait à l’époque, les deux
tendances allant d’ailleurs de pair.
Une thèse vite critiquée par deux chercheurs du légendaire et autrefois très
secret Institut de physique expérimentale d’Arzamas-16, représentants de ce que
l’on pourrait qualifier de lobby nucléaire
[13]. Pour ces deux chercheurs « l’Union
soviétique a été abattue non par des moyens militaires mais du fait d’une crise
interne doublée d’une action de sape par des forces externes ». Pour ajouter, en
réponse à Gareev, que « si l’Union soviétique n’avait pas détenu l’arme
nucléaire il y aurait eu presque nécessairement une agression extérieure de
façon à ce que fût parachevée la victoire par des moyens militaires traditionnels ». Et de conclure : « Le rôle du parapluie nucléaire devra s’accroître aujourd’hui et pour les temps à venir au regard des conditions complexes d’application de la réforme militaire… C’est là toujours le moyen le plus radical et le plus
économique de garantir la sécurité du pays
[14]. » Certes, ces deux chercheurs défendent leur emploi mais ils s’inscrivent également tant à l’intérieur d’une certaine
culture stratégique traditionnelle en Union soviétique que dans la « ligne » énoncée par le Conseil de Sécurité.
Le débat portait aussi sur des considérations d’ordre plus opérationnel. Car si
l’emploi du nucléaire pouvait être envisagé, de quel type d’arme s’agissait-il ? C’est
au cours de l’été et de l’automne 1999 qu’est posée la question de réintroduire dans
l’arsenal russe une nouvelle génération de missiles de portée intermédiaire – interdits par le traité INF (Intermediate Nuclear Forces) de 1987 – qualifiés désormais
d’arme « nucléaire européenne » ou d’arme « nucléaire de classe continentale
[15] ».
Cette idée de réintroduire des missiles SS-20 (RSD-10) s’inscrit dans une triple perspective.
La riposte possible au déploiement par les États-Unis d’un système antimissile ; les États-Unis ayant violé le traité ABM (Anti-Ballistic Missiles) de
1972, la Russie ne se considérera plus comme tenue de respecter les autres
accords de maîtrise des armements ou de désarmement qu’elle – ou l’Union
soviétique – avait signé : qu’il s’agisse des traités START (Strategic Arms Reduction Treaty) ou du traité INF. Mais dans ce cas on ne voit pas très bien en quoi
ces armes qui ne peuvent atteindre le territoire des États-Unis seraient susceptibles de saturer un système antimissile. Sinon à saturer un système de défense
anti-missiles de théâtre (TMD ) auquel la Russie elle-même est favorable ne
serait-ce que parce qu’un tel système ne viole pas le traité ABM.
La continuité des bombardements de l’OTAN contre la Serbie entre mars et
juin 1999. Les capacités aérienne et antiaérienne russes étant jugées inférieures
à celles des Américains, il s’agit de compenser un tel décalage par la menace
d’emploi du nucléaire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, tout en condamnant
dans son principe les essais nucléaires menés par l’Inde et le Pakistan en mai
1998, Moscou les a aussi perçus
a posteriori comme un moyen de prévenir
d’éventuelles représailles américaines à l’encontre de ces pays en cas de crise :
« L’Inde ne pourra être traitée comme le Kosovo
[16]. »
C’est enfin et de la façon peut-être la plus cohérente une menace de représailles russes si le processus d’élargissement de l’OTAN à l’est et notamment à
d’anciennes républiques soviétiques, en l’occurrence baltes, devait se poursuivre.
Même si cette série d’articles sur le nucléaire peut être interprétée dans le sens
d’une pure gesticulation, elle n’en reflète pas moins des inquiétudes en termes de
sécurité à un moment où les capacités de la Russie dans ce domaine se sont très
largement dégradées. Et si cette perspective d’une nouvelle génération d’armes
« continentales » ne se retrouve pas explicitement dans les deux documents
présentés en 2000, on peut considérer que la perception des menaces incluse dans
le document sur la sécurité nationale de janvier et celui de doctrine militaire
d’avril n’en exclut pas à priori la réintroduction.
À la même époque, le débat se poursuit aussi sur les différentes formes de
conflit auxquels la Russie est susceptible d’être confrontée avec une propension
à envisager l’emploi du nucléaire non seulement dans un conflit majeur mais
également dans des conflits régionaux voire locaux. Il semble alors que les
Russes reprennent alors la plupart des arguments avancés lors du débat sur la
guerre limitée engagé aux États-Unis à la fin des années… cinquante
[17] ! Il s’agit
de penser un niveau d’emploi du nucléaire proportionnel à la menace et aux
réactions possibles de l’adversaire.
Se pose alors naturellement la question de la compatibilité entre l’affirmation du maintien du principe de la dissuasion, d’une part, et le concept d’emploi
qui est avancé, y compris dans des conflits régionaux, d’autre part. Une contradiction que l’on retrouvera dans le texte même de la doctrine d’avril 2000. Deux
officiers supérieurs de l’Académie des sciences militaires énoncent ainsi en
octobre 1999 les conditions dans lesquelles cette arme – dans sa composante
« non stratégique » – pourra être employée. En cas de guerre contre la Russie,
écrivent-ils, les armes nucléaires constituent à la fois un moyen de défaire l’adversaire et un instrument de désescalade dans le conflit. Les « armes nucléaires
non-stratégiques » doivent traduire la détermination des Russes à garantir leur
sécurité à travers un emploi en trois étapes
[18] :
- la « démonstration » par un emploi minimal et « non létal » du nucléaire dans
une zone inhabitée, soit prévenir l’adversaire de la détermination de la Russie à
en faire un usage plus massif. Coup de semonce ou ultime avertissement, en
quelque sorte ;
- la menace ou la dissuasion par l’épouvante (oustrachenie). Elle consiste à
poursuivre l’escalade par des frappes limitées de façon à contraindre l’adversaire à la désescalade ;
- les représailles par un emploi massif des forces nucléaires non stratégiques sur
le théâtre des opérations ; on cause des dommages inacceptables aux les forces
adverses.
Le double niveau – stratégique et non stratégique – du nucléaire a pour
fonction de garantir à la sécurité globale de la Russie tout en renforçant le principe d’une dissuasion régionale. Toutefois, les deux officiers de l’Académie des
sciences militaires estiment en conclusion que, dans les conflits armés et les
guerres locales, les forces classiques doivent occuper un rôle premier.
Ce débat s’est également tenu à l’état-major général des forces russes qui a
proposé un tableau synthétique de ses réflexions :
Dissuasion nucléaire globale et régionale.
Aspect de la menace Dissuasion nucléaire
nucléaire globale régionale
direction particulière représailles destruction du potentiel
militaire de l’adversaire
formes emploi en second emploi en premier
de l’arme nucléaire
échelle emploi illimité de emploi limité
l’arme nucléaire
objectif principalement principalement
contre-valeurs anti-forces
moment probable étape décisive à n’importe quelle
de mise en œuvre (finale) étape de l’escalade
de l’agression de l’agression
LCI S. Krejdin, « Dissuasion nucléaire globale et régionale : principes et
critères », Voennaja Mysl’, n° 4, juillet-août 1999, p. 75.
Les documents sur la doctrine militaire
À l’issue de ces débats, deux documents sont rendus publics le 5 octobre
1999 et soumis à discussion : un projet de conception de sécurité nationale et un
projet de doctrine militaire
[19]; les textes définitifs feront l’objet de décrets présidentiels signés respectivement le 10 janvier et le 21 avril 2000. Le document
définitif sur la sécurité nationale est peu différent du projet présenté en octobre,
celui-ci étant déjà relativement bien construit. Il n’en a pas été de même pour
celui sur la doctrine militaire qui a été soumis à quelque 3500 amendements,
tant sur le fond que sur la forme. Ceci expliquant sans doute les raisons du décalage temporel dans l’adoption des deux documents officiels finalement plus
redondants que complémentaires.
Le projet portant sur la doctrine militaire consistait plus en un plan détaillé
présentant les différents points qu’il convenait de développer. On peut toutefois
relever ici une caractéristique, présente à tous les niveaux de l’analyse et qui
disparaît dans le texte définitif : l’omniprésente référence à la menace terroriste
– la Tchétchénie n’est pas loin ! Le document final adopté en avril est par conséquent mieux construit et nettement plus lisible. Il est toutefois moins précis en
ce qui concerne certains points et notamment celui qui a fait l’objet des réactions occidentales : l’emploi du nucléaire dans les guerres régionales. Sans
entrer dans les détails du texte du 21 avril, trois grands sujets retiennent l’attention : la définition de la menace ; l’analyse des différents types de guerre et le
principe d’emploi des forces.
Les menaces extérieures énoncées dans la doctrine sont présentées de
manière plus abstraite et générale que dans le projet d’octobre mais n’en demeurent pas moins limpides en raison de leur caractère très conjoncturel. Il s’agit de
« revendications territoriales » ; de la « non-prise en compte des intérêts de la
Russie dans la résolution des questions de sécurité internationale »; de la « création de groupements de force rompant l’équilibre existant à la frontière de la
Russie » ; de « l’élargissement des blocs militaires » ; de « l’envoi de forces
étrangères en violation de la Charte de l’ONU dans des pays amis ou limitrophes
de la Russie »…
En un mot, il s’agit là de menaces très directement liées à l’actualité :
conflits yougoslave et tchétchène, première vague d’élargissement de l’OTAN et
perspective d’une seconde vague susceptible notamment d’atteindre les États
baltes. Mais si l’on se réfère au concept stratégique de l’OTAN adopté un an plus
tôt, force est de constater qu’il est tout autant marqué par une vision à court
terme et par les intérêts immédiats des États-Unis
[20]. La Russie s’avère donc
aussi peu à même que l’Alliance atlantique de définir une stratégie sur le long
terme dans un système international aux contours, il est vrai, encore très incertains et face à des menaces de plus en plus abstraites, de moins en moins localisables géographiquement.
Pour prévenir ces menaces et garantir sa sécurité, la Russie propose singulièrement – et toujours sur le court terme – la reconnaissance du caractère
universel du régime de non-prolifération, le strict respect non seulement du
traité ABM et mais aussi des START dont « le processus doit se poursuivre sur une
base bilatérale avec les États-Unis et multilatérale avec les autres puissances
nucléaires ». Là encore, le projet NMD et le rejet par le Sénat américain du traité
d’interdiction totale des essais nucléaires (TICE ) ne sont pas loin. Mais il est
aussi précisé à ce chapitre que l’arme nucléaire reste « un facteur de dissuasion
garantissant la sécurité de la Russie et de ses alliés ». Même si ce principe de
dissuasion est mis à mal dans la partie consacrée à la typologie des conflits et
aux principes d’emploi des forces armées. Après une étude théorique sur les
guerres, le texte distingue quatre grands types de guerres, du conflit armé – par
exemple un « incident frontalier » – à la guerre de grande échelle en passant par
les guerres locale et régionale, avec un processus d’escalade et une extension de
l’objectif toujours possible.
Dans l’éventualité de ces différents conflits, « les forces armées de la Russie
doivent être prêtes à repousser tout agresseur et à défaire l’adversaire en menant
des actions tant offensives que défensives pour n’importe quelle variante de
guerre et avec les conditions d’un emploi massif par l’adversaire des moyens de
combat les plus récents y compris les armes de destruction massive ». Toutefois,
et cette affirmation a retenu toute l’attention des observateurs occidentaux, la
Russie se réserve « le droit d’utiliser l’arme nucléaire pour riposter à une attaque
par des moyens nucléaires ou d’autres armes de destruction massive ainsi qu’à
une agression de grande échelle avec des armements classiques s’il y a situation
critique pour sa sécurité ». Formule certes déclaratoire mais qui n’en reflète pas
moins la désespérance des Russes. Ceci étant, la focalisation sur le nucléaire
comme garant de la sécurité nationale ne satisfait pas toute la hiérarchie militaire de Russie. Et la polémique qui a éclaté au grand jour au début de l’été 2000
entre le ministre de la Défense et son chef d’état-major témoigne du malaise qui
subsiste sur ce point comme d’ailleurs sur d’autres quant à une réforme de l’armée dans son ensemble.
Ministre contre chef d’état-major
La polémique s’engage le 21 juin avec une interview, sur la chaîne de télévision d’État ORT, du chef d’état-major, le général d’armée Anatolii Kvachnine,
qui ne cache plus ses divergences avec son ministre de tutelle, le maréchal
Sergeev
[21]. Après avoir affirmé que les missiles stratégiques ne sauraient constituer le moyen exclusif de défense de la Russie, le général Kvachnine propose de
réduire d’une part le nombre de ces missiles des deux tiers – fût-ce de manière
unilatérale – et d’intégrer d’autre part l’arme des missiles stratégiques dans l’armée de l’air
[22]. Quelques jours plus tard, il précise son projet qu’il soumet alors
au président Poutine en suggérant de faire passer les effectifs de la composante
terrestre des missiles stratégiques de dix-huit à deux divisions, ce qui revient à
mettre à la retraite environ 100000 hommes. L’argument avancé est que cette
arme étant particulièrement automatisée, elle n’a pas besoin d’autant de personnel à un moment où l’armée doit faire des économies. Le général Kvachnine
propose par ailleurs de réduire le nombre des ogives de cette même composante
terrestre de 3500 existant actuellement à 500, déployées sur un maximum de
150 missiles
[23].
Face à ces projets d’une réduction à la portion congrue de la composante
terrestre de la triade stratégique, le maréchal Sergeev et ses partisans lancent
alors leur « contre-attaque » en avançant plusieurs types d’arguments. En
premier lieu, ils affirment que si la Russie réduit unilatéralement ses forces, elle
rompra l’équilibre stratégique résultant des traités signés. Dans cette hypothèse,
les États-Unis ne risquent-ils pas de se désintéresser de la poursuite de la négociation START 3, aggravant encore le déséquilibre ainsi creusé ?
Et puis, si la Russie n’a plus que les moyens d’une dissuasion minimum,
elle ne pourra pas saturer le système NMD américain et devra renoncer à ce qui
constitue pour le moment sa riposte privilégiée. Enfin, si la Russie cesse de
construire des missiles, elle perdra tout savoir faire dans l’un de ses domaines
d’excellence et risque, à plus long terme, de se retrouver dans un état de « désarmement structurel ». Quant à la situation de l’emploi dans l’industrie d’armement, elle deviendra encore plus catastrophique qu’elle ne l’est déjà
[24]. Pour
finir : dans l’hypothèse d’un nouvel affrontement américano-russe, si les États-Unis décident de lancer une première frappe anti-forces contre la Russie, cette
dernière ne disposera plus des forces nécessaires pour déclencher une riposte
[25].
Il revient naturellement au président Poutine de trancher. Dans un premier
temps, celui-ci adopte des mesures qui semblent donner raison au général
Kvachnine puisqu’il met à la retraite des généraux tous proches du ministre.
Pourtant, lors de la réunion du Conseil de Sécurité du 11 août 2000, il s’avère
qu’il est urgent… de ne rien faire : « Il faut une politique de défense et une stratégie adéquate et équilibrée ! » Rien de précisément audacieux à proclamer que
la réforme militaire devra être prioritairement menée en fonction des capacités
économiques du pays ! Tout en décidant néanmoins au cours de cette même
réunion le principe d’une nouvelle réduction des forces, portant l’armée russe
de 1,2 million à 850 000 hommes. Il est vrai que le même jour le sous-marin
Koursk faisait naufrage en mer de Barents. Et sans pour autant arbitrer entre le
ministre et le chef d’état-major, le pouvoir a adopté en janvier 2001 un plan de
réorganisation des forces armées à échéance de 2005 qui s’orienterait plutôt
dans le sens du chef d’état-major. La désignation, le 28 mars 2001, de Sergei
Ivanov, secrétaire du Conseil de Sécurité, à la tête du ministère de la Défense,
peut par ailleurs signifier une défaite des thèses du maréchal Sergeev sans impliquer pour autant que triomphent celles du général Kvachnine.
Autant de débats sur la défense qui se sont déroulés depuis la fin de l’Union
soviétique et qui reflètent bien, surtout ceux de 1999-2000, l’inquiétude de tout
un pays qui, en l’espace de quelques mois, a perdu son statut dans le monde.
Avec au cœur la dimension nucléaire. Comme si l’on avait remis au goût du jour
d’anciennes théories sur le nucléaire pour rassurer un pays qui a perdu son rôle
de superpuissance. Car c’est effectivement de l’atome qu’est née la notion de
superpuissance. Or la notion de superpuissance a aujourd’hui perdu de sa pertinence au profit de celle – peut-être temporaire – d’« hyperpuissance » ; et puis,
l’atome ne saurait exercer la même fonction que par le passé, la menace d’un
conflit majeur et suicidaire ayant pratiquement disparu. Il n’en reste pas moins
qu’une Russie en crise perçoit cette arme comme essentielle en ce qu’elle pourrait constituer le dernier élément de puissance d’un État qui n’est plus, du moins
actuellement, qu’une puissance résiduelle sur la scène internationale. Mais une
puissance résiduelle qu’il n’est dans l’intérêt de personne, et surtout pas des
Européens, de laisser sombrer jusqu’à devenir un « trou noir géopolitique ».
[1]
Texte de présentation de la « Doctrine militaire de la Fédération de Russie »,
Nezavisimoe
Voennoe Obozrenie, (plus loin
NVO ), 28 avril-11 mai 2000.
[2]
On peut effectivement considérer que l’ouvrage d’A. Svetchine en 1927,
Stratégie, ne
constitue pas un document officiel. Par contre, la doctrine dite de Sokolovski publiée en 1962
dans
Stratégie Militaire e constitue bien une synthèse des déclarations du pouvoir politique.
De même, la doctrine militaire du pacte de Varsovie de 1987 est également un document officiel. Voire, pour incomplète qu’elle soit (cf.
infra) la doctrine de 1993.
[3]
Krasnaja Zvezda, 21 janvier 1991.
[4]
« Doctrine militaire de la Russie : nouveaux concepts de sécurité du pays »,
Krasnaja
Zvezda, 4 novembre 1993.
[5]
Cité par
Le Monde, 5 novembre 1993.
[6]
On se souvient que les Occidentaux avaient en toute pertinence refusé de s’engager,
comme le proposait L. Brejnev en 1977, à ne pas utiliser les premiers l’arme nucléaire.
[7]
Le Conseil de défense a été créé au lendemain de l’élection présidentielle de 1996 par un
décret du 25 juillet. Il fusionne avec le Conseil de sécurité en août 1997 et sera officiellement
supprimé en mars 1998. Son unique titulaire, Iouri Batourine, était auparavant conseiller pour
les affaires de Sécurité auprès du Président.
[8]
Krasnaja Zvezda, 6 novembre 1996.
[9]
Le maréchal Ogarkov avait cependant annoncé dès 1984 la vulnérabilité qualitative de
l’Union soviétique dans ce domaine,
Krasnaja Zvezda, 9 mai 1984.
[10]
Voenno-Istoritãeskii Journal, n° 1, janvier-février 2000, p. 64.
[11]
Foreign Missile Developments and the Ballistic Missile Threat to the United States
through 2015, ISPFS Subcommittee Hearings, US Senat, 1999.
[12]
NVO, 16-22 juillet 1999. Le général Gareev avait été premier adjoint du maréchal Ogarkov.
[13]
Fondée en 1946 sur le site de la ville de Sarov, Arzamas-16 fut la première cité secrète
de « l’archipel nucléaire » soviétique. C’est dans cette ville de savants qu’a été notamment
élaborée la première bombe atomique soviétique.
[14]
NVO, 17-23 septembre 1999. Ces termes peuvent être perçus comme le pendant des qualificatifs utilisés durant la crise de 1977-87 où l’on parlait d’« euromissiles » ou d’« armes
euro-stratégiques ».
[15]
NVO, 13-19 août 1999.
[16]
Nezavisimaja Gazeta, 22 juin 1999.
[17]
On y retrouve en 1999 les principaux arguments développés par Robert Osgood dans
Limited war ( 1957), H. Kissinger dans
Nuclear weapons and foreign policy ( 1957) ou
B. Brodie,
Strategy in the missile age ( 1959).
[18]
NVO, 22-28 octobre 1999.
[19]
Krasnaja zvezda, 9 octobre 1999 pour le projet de doctrine militaire et
NVO,
26 novembre-3 décembre 1999 pour celui de sécurité nationale.
[20]
Le texte du concept stratégique de l’OTAN a été publié dans la
Revue de l’OTAN n° 2, été
1999, p. D 7-D 13. Pour un commentaire critique, cf. notamment F. Gere, « Un second
système otanien verra-t-il le jour ? »,
Défense Nationale, juillet 1999.
[21]
Izvestiija, 23 juin 2000. Le général Kvachnine a fait carrière comme officier de l’arme
blindée, le maréchal Sergeev dans les missiles stratégiques dont il était le commandant en
chef avant de devenir ministre.
[22]
Les forces soviétiques puis russes comprenaient cinq armes : missiles stratégiques, terre,
défense anti-aérienne, armée de l’air et marine. Le 1
er janvier 1999, la défense anti-aérienne
a fusionné avec l’armée de l’air. Le projet du général Kvachnine consiste donc à réformer
l’armée russe sur le modèle des armées des puissances nucléaires occidentales en limitant
leur nombre à trois : terre, air, mer.
[23]
Izvestiija, 5 et 15 juillet 2000.
[24]
Izvestiija, 15 juillet 2000.
[25]
NVO, 4-10 août 2000.