2003
Outre - Terre
L'état de la Russie
Colloque tatar
« Grattez un Russe, et vous trouverez un Tatar. »
Proverbe tatar.
Frédérick Lemarchand socio-anthropologue, Laboratoire LASAR, Université de Basse-Normandie, Caen.
Socio-anthropologue à l’Université de Caen Basse-Normandie, occasion m’a
été donnée de réaliser, en 2001-2002, trois longs séjours à Kazan, en république
du Tatarstan, dans le cadre d’une mission de recherche sur les aspects sociaux
et culturels de l’institution des jardins collectifs périurbains. Familier des zones
contaminées du Belarus et d’Ukraine – huit années de recherche sur les conséquences humaines de la catastrophe de Tchernobyl –, ce voyage fut pour moi
l’occasion de plonger au cœur de la Fédération de Russie, dans cette petite république « enclavée », forte d’un passé riche et contrasté et porteuse aujourd’hui
d’un désir d’émancipation et d’autodétermination qui allait donner à ma
démarche un sens nouveau.
En effet, bien qu’on m’eût à l’origine invité à analyser en termes de coût
social les pollutions industrielle et agricole, de m’attaquer, donc, à un véritable
problème du Tatarstan actuel, je fus surtout intrigué, au plan socio-anthropolo-gique, par la manière dont cette petite république perdue au milieu du kaléidoscope post-soviétique, entendait refuser, tout comme bon nombre de pays
successeurs, de finir dans les poubelles de la post-histoire et de la « pensée
unique ». Les Tatars ont l’expérience du déracinement : déportations massives
en Sibérie à l’époque des purges, passage forcé en moins de dix années de l’alphabet arabe au latin, puis du latin au cyrillique...
Et que le Tatarstan soit indéniablement confronté aux conséquences écologiques, économiques, sociales et politiques qui résultent de plusieurs décennies
d’industrialisation forcée et de « progrès », de centralisation et de domination,
cela vaut pour toutes les minorités périphériques en Russie depuis la peres-troïka : pollution des terres agricoles et vivrières, inégalité dans la redistribution
des ressources, paupérisation d’une partie importante de la population rurale et
urbaine, infiltration de l’économie par les mafias, « féodalisation » du pouvoir
politique, etc. Mais il est des groupes de Tatars qui ont élaboré des réponses
originales, cette fois, aux questions qui se posent au pays.
La première – la plus complexe à mon sens – consiste à s’approprier le
passé soviétique, et plus particulièrement les événements symboliques du totalitarisme, comme les purges, les disparitions et la terreur, sans renoncer pour
autant aux leçons de la modernité. On a par exemple érigé, il y a deux ans de
cela, sous la pression de l’association pour la mémoire des victimes de la répression, une stèle dans un petit jardin situé en face du tristement célèbre bâtiment
du KGB de Kazan. Encore un souvenir : au monastère de Svyajsk, sur une île
situé au milieu de la Volga en amont de Kazan, de jeunes moines animés par un
nouvel esprit des Lumières ont renoué avec l’activité de leurs aînés, exterminés
lors des massacres révolutionnaires des années vingt. Ils s’adonnent aujourd’hui
à des activités éthiques et pratiques, accueillent et prennent en charge des
adolescents délinquants ou en rupture de ban, mais constituent également une
mémoire archéologique et historique du pays, animent des séminaires de déontologie pour les entreprises...
La seconde où se joue la reconstruction d’une identité culturelle post-sovié-tique, se double d’un élan à la fois nationaliste et dialectique : il s’agit de rien
de moins que de réinventer avec originalité et fierté une nation tatare. Contre
l’historicisme qui les associe à l’envahisseur mongol d’un passé très reculé et
les assimile à des « barbares », les Tatars revendiquent ainsi la cohabitation
pacifique pour plus de soixante-dix minorités ethniques et deux principales religions, l’orthodoxe et la musulmane sur un territoire équivalent à trois régions
françaises. C’est que l’islam tatar fut et reste un modèle de tolérance tourné vers
la connaissance et l’intégration des cultures. Longtemps les habitants de Kazan
ont pu choisir leur religion. Le musée national tatar, qui n’est pas le musée du
Tatarstan soviétique, a été entièrement édifié autour de ces valeurs exposées et
interrogées dans une scénographie à la fois traditionnelle et singulière. Trouve-t-on encore devant l’université classique de Kazan une effigie du jeune Lénine
à l’époque où il y étudiait avant son exil européen, c’est, vous dira-t-on, en
mémoire de son caractère « rebelle », indépendant et identifié à une nation tatare
culturellement émancipée.
Partout à Kazan sont vénérés les poètes tatares aujourd’hui reconnus en
Occident, et chacun, quel que soit son milieu social, partage un peu de ce patrimoine commun à l’occasion d’un mariage ou d’une fête rituelle lors de laquelle
il serait impensable de ne pas réciter quelques vers. Dans un même temps, mon
expérience, partagée avec ma compagne Domnine Plume, des jardins collectifs
(un foyer sur deux possède à Kazan une parcelle, ce qui donne 400 000
jardins), fut l’occasion de mesurer à quel point les Tatars demeurent attachés à
la terre, et non pas dans un sens passéiste, mais parce qu’ils ont hérité d’un
souci très ancien (et combien nécessaire !), celui de transmettre des valeurs
fondamentales de préservation du bien commun et de responsabilité aux générations à venir.
Puisse ce court témoignage, qui relève plus de l’intuition anthropologique
que de l’analyse, me permettre de poser une conclusion d’ensemble : la production culturelle en œuvre au Tatarstan évite largement le double écueil pointé par
Moshé Lewin quant au destin des peuples post-soviétiques : la tentation
passéiste et réactionnaire, d’une part, qui évacue même là où elle peut faire sens
la modernité soviétique (et ses phases attestées) ; la tentation, de l’autre, du
grand bond en avant vers la technologie et l’ultra-libéralisme annonciateur de
catastrophes écologiques, sociales et économiques.
Tatar et Russe Lettre du Tatarstan
Farid Miniouchevprofesseur titulaire émérite de la Chaire de Sociologie de la Culture, de
l’Enseignement et de l’Éducation, Université d’État Lomonossov, Moscou.
Je suis Russe de nationalité tatare. J’ai 75 ans et le temps est venu, pour
moi, de partager cette expérience de vie et de communiquer à d’autres ce que
veut dire selon moi « vivre en Russie en tant que Tatar ».
Je suis professeur de culture sociale à l’université d’Etat de Kazan et j’aurais donc pu sans difficulté aborder la question par le biais d’arguments rationnels, mais il me semble que le questionnement personnel apporte plus.
Ma vie se divise pratiquement en deux : j’ai vécu pendant 60 ans sous les
Soviétiques et le reste dans un contexte d’entrée forcée, donc perçue par beaucoup comme violente, dans l’économie de marché avec pour conséquence des
déséquilibres sociaux et individuels. Nouveautés pour la nation et les personnes,
donc pour moi, l’importance grandissante de la religion chez des millions d’individus, l’intolérance croissante envers l’« autre », l’instabilité politique et le
caractère imprévisible des politiques. S’agirait-il d’un « retour aux sources » ?
Ou même à ce que prétendent certains d’un retour à la « nature humaine » ? Le
mieux, afin de m’expliquer sur cette vie « dédoublée » reste de revenir sur
certains faits majeurs.
Je suis né et j’ai grandi dans une famille de maîtres d’école de village. Mon
père mourut quand j’avais six ans et ma mère éleva seule ses trois enfants dont
j’étais le cadet. La quête d’enseignement de bon niveau nous obligea à souvent
déménager de villages en bourgs et de bourgs en petites villes où il y avait des
écoles secondaires. Partout l’enseignement était dispensé en tatar. Puis il fallut
décider où je poursuivrait mes études. Au village où ma mère dirigeait l’école
primaire (quatre années), il y avait aussi une école russe ; j’y entrai à la sortie
du primaire, justement, et perdis de ce fait une année.
J’ai encore en mémoire cette transition : on m’avait installé à une table et je
ne comprenais presque rien. Je fis donc grève pendant quatre-cinq jours. Mais
comme mes maîtres russes et tatars demeuraient solidaires, je finis par accepter
de retourner à l’école à condition qu’on ne me pose pas de questions pendant
tout le premier trimestre, tant que je ne possèderais pas la langue russe. Sage
décision puisque je terminai ma quatrième année avec un diplôme d’honneur
qui m’ouvrait les portes de toutes les écoles imaginables. Quand j’y repense :
les dirigeants faisaient en sorte que ma mère change souvent d’endroit pour que
ses enfants reçoivent l’enseignement le plus adéquat possible.
Tout en travaillant comme comptable dans une briqueterie à l’âge de treize
ans (c’était la guerre et les hommes combattaient au front), j’ai seul conclu ma
scolarité avec un diplôme d’honneur alors que les vingt-neuf autres élèves
étaient russes. Une distinction qui me permit d’entrer dans une école spéciale de
l’armée de l’air où on ne prenait que les excellents élèves. Je suis convaincu
qu’à l’époque il n’y avait pas la moindre discrimination en fonction des nationalités. Ma vie allait rester liée, de ce fait, à l’aviation.
J’ai adoré voler – sentiment de liberté et de toute-puissance – sur des avions
de chasse et j’ai fait progresser, techniquement, l’exercice. Pas de limite, à
l’époque non plus, sur la base des nationalités. Je suis sorti de l’Académie militaire avec d’excellents résultats. Malheureusement, je suis tombé malade, sans
doute en raison de mon séjour en Nouvelle-Zemble où je faisais partie du dispositif de camouflage des essais nucléaires, et on a suspendu mon autorisation de
vol. J’ai finalement quitté l’aviation, une institution extrêmement démocratique
où il n’y a pas de lèche-bottes, d’hypocrites et de menteurs, à l’âge de trente-huit ans. Jamais, à y repenser, un regard de travers, dans ce milieu, à cause de
mes origines tatares. Je rappelle au passage avoir fait un mariage d’amour avec
une Russe.
J’ai d’ailleurs tenté de formuler par le biais de mes recherches quelques
explications à pareille symbiose : la culture eurasienne, le socialisme et l’adaptation interculturelle; même s’il y avait ici beaucoup de mythe, ces mythes n’en
reflétaient pas moins des objectifs communs. Mais parlons franchement ! Même
sous l’autocratie, le pays s’est construit selon le principe de « fonte et fusion » ;
le tsar ne pouvait agir autrement que dans le sens d’une préservation des
quelque cent nations et nationalités. Fait significatif, l’aristocratie russe comptait
au XVIIIe siècle 156 familles d’origine tatare, 158 descendant du Varègue (scandinave) Rurik (fondateur de la principauté de Kiev, noyau de l’État russe) et 223 de
branche polono-lituanienne. Le tsar Nicolas Ier n’affirmait-il pas distinguer entre
ses sujets loyaux et non loyaux, pas entre russes, juifs ou allemands ?
Certains chercheurs expliquent cet internationalisme par le caractère collectif des Russes traditionnellement enclins à la bonté et à la « complémentarité
pour citer l’ethnologue Lev Gumilev. Un de mes doctorants a fait l’analyse des
contes russes traditionnels décrits au XIXe siècle par Alexandre Nikolaevitch
Afanassiev. Sur 600 contes classés, le héros se distingue en premier lieu, précisément, par sa « bonté ». Voilà pour l’approche des nationalistes russes et les
fondamentalistes orthodoxes. On peut, plus profondément, poser que semblable
archétype apparut dans les périodes où les ethnies se battaient pour leur survie
physique et n’y réussirent que par une solidarité réciproque sur un espace à
rendement incertain pour les trois quarts. Facteur de socialisation primaire à une
époque où 75 % des populations ne savaient pas lire. Rien d’étonnant à ce que
l’« internationalisme » soit devenu, en Union soviétique, une règle de vie. Et il
y a là selon moi un des résultats les plus précieux du socialisme même si cela
vaut plus pour la vie quotidienne et moins pour les hautes sphères.
Durant la seconde partie de ma vie j’ai embrassé une nouvelle profession.
Mais il faut s’imaginer que c’est à moi, à un Tatar que l’on confia la chaire,
unique en son genre, de sociologie de la culture, de l’enseignement et de l’éducation à l’université d’État Lomonossov, soit l’établissement le plus important
de Russie, dont je suis maintenant professeur émérite. Ceci dans un pays où les
Russes sont « nation d’État ». Certes, je suis sans doute à cet égard le dernier
des « mohicans », pur produit d’une société où prévalait le principe appartenant
désormais à l’histoire d’« à chacun selon ses capacités ».
Je ne suis bien sûr pas un Tatar typique, confronté aux difficultés que les
gens, dans leur majorité, peuvent subir. Je me suis profondément adapté au
milieu russe et n’ai pas développé des sentiments liés à l’ethnie; j’ai trouvé une
place dans la société et non par le biais « national ». J’ai vécu la plus grande
partie de ma vie dans un milieu fait de plusieurs « nations » où les normes et
valeurs formées dans un contexte de vie en communauté primaient sur l’ethnie
d’appartenance ; où on appréciait surtout les capacités de chacun, son savoir et
son savoir-faire, ses acquis. Peut-être s’agissait-il là d’un milieu artificiel ?
L’expérience, en tout cas, a été grandiose et pourrait bien se répéter sur les
quelques milliards d’espérance de vie de l’humanité.
Et puis je ne vais plus changer maintenant ! Il n’y a pas de place, dans mon
for intérieur, pour un néo-nationalisme ou un néo-confessionalisme quelconques. Oui, je reste un marginal ! Je me suis formé à la frontière de deux
cultures.
Le tatar ? J’ai oublié la langue littéraire. Ma sœur m’envoie de temps en
temps de Kazan des magazines littéraires mais je ne comprends pas tout. Par
contre, la langue du quotidien me revient vite et facilement quand je vais voir
ma sœur ou qu’elle vient chez moi. Si je lis lentement le tatar, c’est que j’ai fait
ma scolarité primaire en alphabet latin alors que le cyrillique était introduit à
partir de 1944. D’autant que le cyrillique ne peut rendre certains sons du tatar,
en particulier les gutturales. La récente décision de la Douma en faveur du cyrillique et contre celle adoptée par le congrès pan-tatar d’un retour à l’alphabet
latin m’a irrité, même si je comprends que les textes parus depuis 1944 seraient,
dans le cas inverse, tombés dans l’oubli. Je ne sais si je n’exagère pas un peu,
ici...
Les traditions ? Je vis depuis si longtemps en milieu non-tatar que j’en ai
perdu l’habitude. Même si les principes qui les ont fondées – justice, égalité,
entraide – restent vivants au fond de moi. Mais j’ai une conviction : il y a dans
chaque culture un noyau, un dénominateur commun à toutes les cultures du
monde. Que les nationalistes comprennent ou non cet argument !
L’islam ? Dans ma famille, on ne respectait que la science. Or, entre religion et science il y a un fossé énorme, mis à part les questions de morale qui
établissent le cas échéant un lien. Voilà des conceptions que j’emporterai avec
moi dans la tombe. C’est à travers des cours obligatoires et promus par l’OSCE à
l’université que j’ai commencé à m’intéresser à l’islam et que j’ai découvert des
choses qui me concernaient. J’ai par exemple découvert que la religion musulmane puise une force considérable d’obliger les fidèles à reverser 10% de leurs
revenus annuels en faveur des orphelins et des veuves.
Et puis il y a les cinq prières qui entraînent une identification complète de
la personne aux postulats de la doctrine, avec les effets que l’on sait. Même si
tous les fondamentalismes, en matière d’agressivité, se valent. Dernière
remarque : le jeûne d’un mois observé par les Tatars, très strict du lever au
coucher du soleil, est souvent interprété comme un moyen de purger l’organisme en profondeur. Ce n’est à mon avis qu’une toute petite partie de l’explication : le jeûne vaut de ressentir les affres de la faim et de promouvoir du même
coup un sentiment de solidarité en tous les croyants qui l’observent. L’islam
faisant au contraire de l’orthodoxie une place plus grande à la justice qu’à la
clémence (y a-t-il un rapport à l’émergence, dans la société musulmane, de
kamikazes ?). Je suis au demeurant indifférent aux fêtes religieuses et habitué à
fêter seulement les fêtes russes d’État.
Traduit du russe par Karine Greth
L’épopée tatare à l’heure du centre
Xavier Le Torrivellec École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Pour comprendre les enjeux qui touchent aux relations centre-périphérie
dans la Russie post-eltsinienne, il importe de revenir aux origines du caractère
« asymétrique » de la structure fédérale. Engendrées par le régime soviétique,
prises en main par des technocrates de l’économie reconvertis à la problématique nationale et étatique, gratifiées d’une quasi-indépendance à la fin de
l’Union soviétique, c’est presque un hasard si les vingt et unes ex-républiques
autonomes font toujours partie intégrante de la Fédération de Russie. Ce qui
vaut particulièrement dans le cas tatar. Fer de lance d’un mouvement de
confrontation directe avec le gouvernement russe, la république dirigée depuis
1991 par le président Mintimer Chaïmiev organise un référendum
[1] en faveur de
la souveraineté et refuse en mars 1992 de signer le traité fédéral. Riche de ses
industries pétrochimique et automobile
[2], nanti d’une nombreuse diaspora
[3] et
d’une histoire multiséculaire avec les Russes
[4], le Tatarstan se conçoit comme
seul et légitime agent d’une modernisation conservatrice. Propriétaire du sous-sol, le gouvernement tatar est en quelque sorte le parrain qui maintient les
« acquis sociaux » et finance une transition en douceur vers l’économie de
marché. Impliqué dans l’économie, précisément, il veille au grain du développement. La prospérité figure toujours comme horizon indépassable et les
citoyens « tatarstanais » doivent être protégés contre les aléas induits par le
centre
[5]. À partir de 1994, les relations avec Moscou se stabilisent tactiquement
(échange de bons procédés entre dirigeants
[6]) et par la signature d’un traité bilatéral de répartition des compétences.
N’ayant guère profité de l’harmonisation des statuts prévue par la constitution russe de 1993, les
oblast (régions) « russes » dénoncent par la voix de leur
gouverneur souvent frondeur les privilèges accordés à la minorité tatare,
première minorité en nombre de Russie. Faible et dépendant électoralement de
ses régions, le centre cède à leurs revendications. Après la signature d’une
cinquantaine de traités bilatéraux fin 1998, la Russie est de fait devenue une fédération à la carte. Comment dans ces conditions s’étonner de l’enthousiasme qui
accueille l’annonce, par Vladimir Poutine, d’une restauration de l’autorité de
l’État ? Tandis que Kazan dénonçait une résurgence de la mentalité grand-russe,
le souhait du président – imposer la « dictature » de la loi égale pour tous–
commençait à se concrétiser dans la mise en conformité des normes locales à la
constitution russe. Étape importante de ce processus encore inachevé en mai
2002 : M. Chaïmiev signe le décret portant modification de plusieurs articles de
la constitution du Tatarstan
[7]. Les négociations sur des traités bilatéraux sont à
l’heure actuelle toujours en cours. Autre mesure visant à garantir un espace juridique unique dans toute la Russie : les 89 sujets de la Fédération ont été rassemblés en sept districts
[8]. En même temps qu’elles affaiblissent les dirigeants locaux
par ailleurs soumis à une tutelle présidentielle accrue
[9], ces restructurations déstabilisent certains réseaux économiques
[10] et provoquent à rebours une série de
tensions. Or, dans le cas du Tatarstan et du Bachkortostan limitrophe, l’affrontement de ces logiques peut à terme miner la légitimité de l’autorité fédérale. Fort
de son prestige personnel et de la puissance économique de la région qu’il dirige,
Chaïmiev est celui des leaders « républicains » qui résiste le mieux, cependant,
au rétablissement de la trop fameuse « verticale du pouvoir ». Tout prétexte est
bon, au Tatarstan, pour réaffirmer une spécificité ethno-confessionnelle. À
commencer par le classique projet de retour à l’alphabet latin. Ou encore le
soutien à ces femmes de Kazan refusant d’apparaître non voilées sur les photographies de leur passeport russe. Inverse exact : les accusations de la presse russe
et la stigmatisation culturaliste quant à un prétendu développement du wahhabisme dans certaines médersas de Kazan
[11].
Un conflit qui se conforme progressivement aux contradictions de la
mondialisation. Partenaire des États-Unis dans la lutte anti-terroriste, la Russie
est aussi le pays européen le plus densément peuplé de musulmans. Le centre
étant jusqu’à présent parvenu à empêcher toute alliance entre les deux républiques musulmanes de la région Volga-Oural
[12]. Du fait de la reprise des hostilités en Tchétchénie, les champs d’opposition, cependant, se recoupent ; les
positions se radicalisent ; les appels à la solidarité inter-musulmane résonnant
de façon inédite sur les bords de la Kama. Une situation embrouillée qui peut
permettre aux indépendantistes de tous bords de gagner en audience si la guerre
au Caucase venait à se prolonger. Une accession, par contre, de la Tchétchénie
à l’indépendance fournirait un argument de poids à d’autres républiques de la
Fédération de Russie. Et l’attitude du Tatarstan serait alors cruciale dans la
mesure où cette république – pièce maîtresse du fédéralisme russe – fut souvent
considérée par les autres sujets de la Fédération comme un modèle à suivre.
Vladimir Poutine qui cherche depuis deux ans à établir un semblant d’ordre
territorial ne réussira donc pas et sa tentative risque d’exacerber les conflits au
sein d’une société russe de plus en plus encline – la pression internationale étant
ce qu’elle est – à prendre conscience de sa diversité ethnique et confessionnelle.
Avant que le politique parvienne à réguler les divisions, il faut évidemment
que Poutine et Chaïmiev soient capables de s’entendre sur ce qu’on entend par
là. Mais plus généralement et paradoxalement : l’actuel rééquilibrage ne signi-fie-t-il pas, en revanche, que le centre se modèle sur la périphérie ? Le rapprochement qui s’opère après plus de dix ans de désunion prenant la forme d’un
nouveau partage : non plus celui des compétences, mais celui des expériences.
Débordé par les bouleversements socio-économiques qu’il a lui-même initiés,
l’appareil central s’inspire des modèles toujours en vigueur en province. N’est-ce pas du régime tatar que le président russe se rapproche à grands pas ?
L’homme fort du Kremlin n’aurait-il pu éviter la réélection de son homologue
de Kazan s’il l’avait souhaité ? Comment les observateurs ont-il pu ignorer
pendant plus de dix ans à 700 kilomètres de la capitale russe le « tchékisme néo-andropovien » qu’ils évoquent aujourd’hui à Moscou ?
[1]
61% des votants répondirent favorablement le 21 mars 1992 à la question qui leur était
posée : Pensez-vous que le Tatarstan doive devenir un État souverain, sujet international
réglant ses relations avec la Russie et les autres républiques sur le principe de l’égalité entre
les parties ?
[2]
Installé à Naberejnie Tchelny, le gigantesque combinat automobile Kamaz devient le
symbole du combat que se livrent les deux Kremlins pour le contrôle des entreprises privatisées.
[3]
74 % des Tatars vivent en dehors de la république du Tatarstan. Selon les premiers résultats du recensement d’octobre 2002, le nombre d’habitants atteindrait les 3 768 000.
[4]
La conquête du khanat de Kazan par Ivan le Terrible remonte à 1552.
[5]
En 1989, le Tatarstan comptait 3,6 millions d’habitants dont 48,5% de Tatars et 48,3% de
Russes.
[6]
En juillet 1996, le président Chaïmiev mobilise toute son administration et Boris Eltsine
obtient une majorité de voix sur le territoire de son « féal ».
[7]
Votée le 6 novembre 1992, cette loi fondamentale établissait le Tatarstan comme « État
souverain, sujet de droit international associé à la Fédération de Russie. Au Bachkortostan,
république turcophone voisine, une nouvelle constitution a été adoptée le 4 décembre 2002
avec un régime parlementaire en lieu et place du présidentialisme et la notion controversée
de « souveraineté » ayant disparu.
[8]
Il s’agit d’un décret présidentiel du 13 mai 2000 : ces sept ensembles supra-régionaux se
recoupant souvent avec les régions militaires : Centre, Nord-Ouest, Sud, Volga, Oural, Sibérie et Extrême-Orient. A leur tête un représentant plénipotentiaire du président russe.
[9]
Le chef de l’exécutif et le président de la Douma régionaux ne siègent plus au Conseil de
la Fédération, le président russe pouvant sous certaines conditions prononcer leur destitution,
comme celle par exemple d’Evgueni Nazdratenko, démis de ses fonctions de gouverneur des
Provinces maritimes en février 2001.
[10]
Le cabinet tatar a annoncé le 13 janvier dernier la transformation d’environ un millier
d’entreprises gérées par l’État en sociétés par actions,
http :// www. rferl. org/ bd/ tb/ reports/ archives/ 2003/ 01/ 0-130103. html
[11]
Cf. notamment le quotidien Gazeta du 29-5-2002.
[12]
Outil privilégié : l’instrumentalisation des questions ethniques. Soit par exemple l’ancienne catégorie des Kryashens (Tatars christianisés) qui réintègre en tant que nationalité le
recensement d’octobre 2002. L’affaiblissement démographique des Tatars menaçant d’autant
que les populations tatarophones du Bachkortostan occidental ont été incitées à se déclarer
bachkires par les autorités d’Oufa.