2003
Outre - Terre
Les chemins de Moscou
Michel Korinman
Professeur à l’Université de Marne-la-Vallée, directeur d’Outre-Terre.
Constat : alors qu’elle était associée au national-socialiste et donc proscrite par
les Soviétiques, la géopolitique, en Russie, est de retour : à l’université, dans les
médias et une partie de la classe politique. Mieux : un comité de géopolitique a
été mis en place au Soviet suprême puis aux deux premières Douma, avec un
président, Viktor Ustinov puis Alekseï Mitrofanov, chaque fois issu du parti
libéral-démocrate (LDPR ) de Vladimir Jirinovski
[1].
La géopolitique la plupart du temps engagée, militante, de ces politiques se
caractérise de trois manières.
– Elle retrouve curieusement la géographie politiqueallemandedes origines en
Allemagne d’avant 1914, avec ses lois et types idéaux susceptibles d’expliquer
l’histoire universelle. Rien d’étonnant à ce que les théoriciens russes veuillent
résolument faire système et œuvre de science. À l’instar des marxistes auxquels
il veut d’ailleurs se substituer, le fort singulier Alexandre Dougin, co-fondateur
en 1993 et principal idéologue jusqu’en 1998 du parti national-bolchevik, maintenant leader du parti
Evrazija (Eurasie) favorable à Poutine, convoque par
exemple l’opposition « éternelle » entre puissances telluriques (le continent) et
les thalassocraties de Rome à la Troisième Rome (Moscou) et de Carthage à la
Nouvelle Carthage (les États-Unis)
[2]. On comprend que pareils théoriciens
méprisent la géopolitique « appliquée » – le traitement de cas chaque fois singulier – par exemple des Français et leur préfèrent les « thèses » d’un Fukuyama.
– Elle ressortit à ce que les linguistes appellent le
performatif, c’est-à-dire que
le raisonnement, très peu argumenté, y tend à l’injonction, à l’action brute, à la
« totalité ». Par exemple l’avocat Jirinovski dont le parti a triomphé avec
22,79% des sièges aux élections de 1993. Le dirigeant libéral-démocrate
accorde en 1994 un entretien au correspondant suédois de
LimesRivista italiana
di geopolitica, retrace au feutre noir les frontières d’Europe comme d’Asie et
annule purement et simplement un siècle au nom des minorités russes et de la
russification, d’une part, et du passé (allemand) des territoires, de l’autre. Sur le
continent européen, tout d’abord. L’Estonie, la Lettonie et une partie de la Lituanie à la Russie, mais Kaliningrad soit le nord de l’ex-Prusse orientale « peut-être
un jour » à l’Allemagne ; « déplacement » en sens inverse vers l’est de la
Pologne qui récupère (à moins qu’une Ukraine occidentale ne voie le jour)
Lwów (Lviv) aux dépens des Russes, l’est du pays allant à ces derniers ; la
République tchèque aux Allemands, la Slovaquie voulant faire d’elle-même
partie de la Russie; Allemagne, Autriche et Slovénie formant un bloc avec accès
sur l’Adriatique ; la Roumanie qui cède la Dobroudja du nord à la Bulgarie
continuera « peut-être » d’exister, les Bulgares reprenant la Thrace occidentale
à la Grèce. Molotov et Ribbentrop sursautant dans leur tombe. De même pour
l’Asie. La Russie s’approprie le Kazakhstan, soit dans les termes de Jirinovski
qui y est né la Sibérie méridionale et le Kirghizstan (jamais un État de ce nom
n’a existé dans l’histoire); les pays de Transcaucasie, toujours en guerre interne
ou externe, préfèreront l’annexion par Moscou sous forme d’arrondissements et
non de républiques à l’indépendance ; tout comme l’Ouzbékistan occidental
trop faible pour survivre alors que sa partie orientale, peuplée de Tadjiks, irait à
l’Afghanistan
[3]. Une géopolitique d’en haut, à tous égards...
– Elle est
ethno-centrée. Le
Heartland russe prime sur tout et le monde ne
s’analyse qu’en fonction de lui. C’est le cas entre autre chez Guenadi Ziouganov, leader du parti communiste de Russie : le « géopoliticien » fait appel à des
invariants transhistoriques dans l’évolution du pays ; il veut, en thérapeute,
soigner le corps malade de la société russe ; définir un modèle de progrès traditionnel et spécifique pour ce peuple d’idéalistes, de rêveurs et de fidèles auquel
s’en prend l’Ouest, emmené par les États-Unis, depuis la guerre froide. L’âme
russe contre l’Occident !
[4]
Mais pessimisme et fatalisme, en matière de Russie, sont-ils à ce point
fondés ? II n’est que de lire, pour se convaincre du contraire, la lettre qu’écrivent Marie Collinet, professeur de français et Régis Genté, journaliste, de
Tbilissi à Outre-Terre :
« C’est à croire que les Géorgiens préfèrent les bombes aux dollars ! Malgré la
violence dont la Russie fait preuve lorqu’elle remet les pieds en Géorgie, elle ne
parvient pas à se faire détester au sud du grand Caucase. Bien entendu, les tensions
de ces derniers mois au sujet des gorges de Pankissi ont valu à Moscou quelques
inimitiés médiatiques. Le parlement a menacé de quitter la Communauté d’États
indépendants. Mais dès le lendemain, le président Chevarnadzé mettait fin à ces
velléités. Pendant ce temps, la population vaquait à ses occupations.
De quoi décourager les Américains dont les millions de dollars ne suffisent pas pour
profiter d’une hospitalité toute géorgienne. Certes, le programme d’assistance militaire “Train and Equip”, lancé en avril 2002, est apprécié de l’état-major prooccidental géorgien. Le passage des pipelines acheminant le gaz et le pétrole de la
Caspienne vers les marchés occidentaux via la Géorgie devrait améliorer le quotidien de chacun. Toutefois, en voulant imposer leur vision du monde et leurs façons
de faire, les Américains heurtent la fierté des Géorgiens.
Et il y a l’obstacle des intérêts économiques et des mafieux locaux. Les difficultés
que connaît AES Telasi, le distributeur d’électricité américain, en témoignent. Assassinat d’un collaborateur géorgien en août dernier, campagnes de presse, petites
phrases sibyllines du président Chevarnadzé, tout est fait pour que les clans qui tiennent le marché continuent à le faire en toute quiétude.
En un mot, les Américains ont mille peines à se faire accepter dans un “monde” qui
leur demeure étranger tandis que les Russes sont encore comme chez eux, du moins
dans la mesure où les mentalités et les pratiques géorgiennes leur sont familières.
Au-delà de la proximité géographique, c’est la similitude des moeurs qui joue en
leur faveur. En Géorgie, quel que soit le “business”, commerce, politique, culture,
on traite toujours avec des proches et des gens qui appartiennent aux mêmes réseaux
que soi. De ce point de vue, à défaut d’être aimés, les Russes y demeurent les bienvenus.
Les Géorgiens déplorent l’agressivité de la politique russe. “Nous ne demandons pas
grand chose”, nous déclarait récemment Giorgi Baramidzé, un député de l’opposition, “nous voulons seulement que les Russes cessent d’être agressifs à notre égard”.
Ici, on en veut aux responsables russes, à ceux qui ont fait de l’Abkhazie une république sécessionniste et qui cessent périodiquement d’alimenter la Géorgie en gaz,
jamais aux Russes en tant que tels.
Chaque famille géorgienne a conservé des liens au-delà du Caucase. Bien souvent,
Moscou représente une alternative pour trouver un emploi rémunérateur et l’expatriation vers la Russie n’est pas vécue aussi douloureusement que vers d’autres pays.
À Tbilissi en particulier, le russe se mêle spontanément au géorgien dans les conversations. Les personnes cultivées ont tendance à puiser leurs références chez les intellectuels et les artistes russes et, de toute façon, la littérature étrangère est accessible
plutôt en russe qu’en géorgien. Et tout à l’unisson. Bref, point n’est besoin de
bombes pour que la Russie demeure “l’étranger proche” de la Géorgie. »
La Russie, quoi qu’il en soit, sympathise depuis le 11 septembre avec les
États-Unis. 80% des Russes ont manifesté, après le drame, leur compassion.
Jusqu’à la revue, sinon critique, Argumenty i Fakty qui soulignait là un type
« européen » de comportement.
Mieux, comme l’expliquait récemment le consultant Gleb Pavlovskii,
proche du Kremlin, Moscou a le choix entre deux options : ou bien le partenariat avec les États qui bordent le pays au sud dans une compétition voire même
une confrontation avec les États-Unis et l’Occident, mais ces républiques d’Asie
centrale ou du Caucase, déjà très faibles, sont peu sûres, si tant est qu’elle ne
renversent pas bientôt les alliances ; ou bien la coopération, évidemment plus
souhaitable dans son esprit, avec les États-Unis, l’OTAN et l’UE qui lui permettra
de renforcer sa sécurité tant en son périmètre méridional qu’à l’Ouest
[5]. Et
Sergueï Karaganov, président du Conseil de Défense et des Affaires extérieures
de trancher peu avant le sommet de l’OTAN à Prague les 21-22 novembre 2002 :
le vrai nationaliste russe d’aujourd’hui promeut l’intégration à l’Ouest, c’est un
Occidental qui a choisi le progrès contre l’archaïsme, la richesse et non la
pauvreté
[6]. Succès déjà enregistré : la Russie retrouverait un poids très supérieur,
sur la scène internationale, à celui que son économie aurait permis d’escompter ; par exemple en Asie méridionale ou au Moyen-Orient. Poutine a donc fort
justement souscrit à l’adage : « Plutôt les Américains en Ouzbékistan que les
taliban au Tatarstan » et donné sa bénédiction à l’adhésion de sept nouveaux
membres – Baltes inclus – à l’OTAN.
Pourtant : la disqualification en tant que puissance planétaire, après le
drame américain, n’était toujours pas surmontée. Et Alekseï Pankin, directeur de
la revue
Sreda, d’estimer naguère qu’un débat public sur la place de la Russie
dans le monde avait enfin lieu
[7]. La « nation-empire » (Charles Urjewicz)
peinant à se trouver une nouvelle identité. Même si les occidentalistes l’ont cette
fois emporté, il y a donc eu débat préalable. Poutine, au demeurant, pourrait
avoir tranché en faveur d’une
accommodation géopolitique au cadre tracé par
l’« ami américain », avec de fait « alliance plurielle » et partage d’influence là
où les intérêts de la Russie sont en jeu
[8]. C’est par exemple le retour des Russes
– bases provisoires mais peut-être destinées à la permanence au Kirghizstan
(Kant près de Bichkek) depuis décembre dernier – en Asie centrale ? Sans
compter l’annonce par Oleg Viouguine, numéro deux de la Banque nationale
russe, d’un rééquilibrage des réserves de change au bénéfice, en particulier de
l’euro (dont la part se montait jusque-là à 10%).
De toute façon les Russes, pour satisfaits qu’ils soient d’être reconnus,
comme véritable partenaire par l’Occident, évalueront cette reconnaissance au
prix qu’elle va leur coûter et aux bénéfices qu’ils en retireront : dette, Tchétchénie, adhésion à l’OTAN ? Semblable « socio-géopolitique », à n’en pas douter,
déterminera les évolutions du pays. Roulette russe ?
[1]
Cf. Jean-Christophe Romer, « La géopolitique en Russie : entre Europe et Asie »,
Relations
internationales, n° 109, printemps 2002, p. 79 : la géopolitique n’avait plus droit qu’à une
« commission » à la Douma de 1999 (présidence Alexandre Chabanov, du PCFR ). Et le riche
travail de Mischa Gabowitsch, « De Berlin à Moscou », à paraître dans
Outre-Terre.
[2]
. Cf. A. G. Dougin,
Osnovy geopolitiki (Principes de géopolitique), Moscou, Arktogeja,
1997. Tant Romer que Gabowitsch soulignent les rapports entre Dougin et la « nouvelle
droite » ouest-européenne.
[3]
Cf.
Limes Rivista italiana di geopolitica 1/94, « Le mie frontiere », entretien avec Rolf
Gauffin, p. 25-32. Et toujours de Jirinovski,
Poslednij brosok na jug (Ultime percée au sud),
Moscou, Éditions du LDPR, 2001 ( 1993). De même pour le partage du monde, Alexeï V. Mitrofanov,
Chagi sovremennoj geopolitiki (Les chemins de la géopolitique contemporaine),
Moscou, 1997, p. 271.
[4]
Cf. G. A. Ziouganov,
Za gorizontom, Moscou, Informpecat’, 1995 ; du même auteur
Geografia Pobedy. Osnovy rossijskoj geopolitiki, Moscou, 1998 ( 2
e éd.). Et Gabowitsch,
op.
cit., p. 10-11.
[5]
Entretien avec l’agence RosBalt du 14 mai 2002.
[6]
Propos en marge de la conférence de Prague des 14-15 novembre : « NATO-EU-Russia Together Against New Threats To International Security ».
[7]
Cf. Sonja Zekri, « Neue Freunde-Hinter Putins Rede verbirgt sich eine russische Debatte »,
Südddeutsche Zeitung, 27-9-2001.
[8]
Cf. Vladimir Solov’ev, Pod edinym krylom,
NovoeVoennoe Obozrenie, 22-11-2002 :
« L’Alliance atlantique aurait visiblement aimé avoir des liens étroits avec la Russie, mais
comprend que Moscou n’y est absolument pas prête ». Ce que démontre au demeurant un
sondage de l’Institut Opinion publique effectué en décembre 2000 : 48% (contre 26%) voient
dans l’OTAN un « bloc militaire agressif » et 69% sont hostiles à ce que les Baltes y adhèrent;
par contre, 56% des gens estiment que la Russie doit coopérer avec elle, 25% souhaitant
même que leur pays y adhère, cf.
Rossija, VESTI, 5-12-2002.