Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201705
320 pages

p. 7 à 11
doi: 10.3917/oute.004.0007

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no 4 2003/3

2003 Outre - Terre

Les chemins de Moscou

Michel Korinman Professeur à l’Université de Marne-la-Vallée, directeur d’Outre-Terre.
Constat : alors qu’elle était associée au national-socialiste et donc proscrite par les Soviétiques, la géopolitique, en Russie, est de retour : à l’université, dans les médias et une partie de la classe politique. Mieux : un comité de géopolitique a été mis en place au Soviet suprême puis aux deux premières Douma, avec un président, Viktor Ustinov puis Alekseï Mitrofanov, chaque fois issu du parti libéral-démocrate (LDPR ) de Vladimir Jirinovski [1].
La géopolitique la plupart du temps engagée, militante, de ces politiques se caractérise de trois manières.
– Elle retrouve curieusement la géographie politiqueallemandedes origines en Allemagne d’avant 1914, avec ses lois et types idéaux susceptibles d’expliquer l’histoire universelle. Rien d’étonnant à ce que les théoriciens russes veuillent résolument faire système et œuvre de science. À l’instar des marxistes auxquels il veut d’ailleurs se substituer, le fort singulier Alexandre Dougin, co-fondateur en 1993 et principal idéologue jusqu’en 1998 du parti national-bolchevik, maintenant leader du parti Evrazija (Eurasie) favorable à Poutine, convoque par exemple l’opposition « éternelle » entre puissances telluriques (le continent) et les thalassocraties de Rome à la Troisième Rome (Moscou) et de Carthage à la Nouvelle Carthage (les États-Unis) [2]. On comprend que pareils théoriciens méprisent la géopolitique « appliquée » – le traitement de cas chaque fois singulier – par exemple des Français et leur préfèrent les « thèses » d’un Fukuyama.
– Elle ressortit à ce que les linguistes appellent le performatif, c’est-à-dire que le raisonnement, très peu argumenté, y tend à l’injonction, à l’action brute, à la « totalité ». Par exemple l’avocat Jirinovski dont le parti a triomphé avec 22,79% des sièges aux élections de 1993. Le dirigeant libéral-démocrate accorde en 1994 un entretien au correspondant suédois de LimesRivista italiana di geopolitica, retrace au feutre noir les frontières d’Europe comme d’Asie et annule purement et simplement un siècle au nom des minorités russes et de la russification, d’une part, et du passé (allemand) des territoires, de l’autre. Sur le continent européen, tout d’abord. L’Estonie, la Lettonie et une partie de la Lituanie à la Russie, mais Kaliningrad soit le nord de l’ex-Prusse orientale « peut-être un jour » à l’Allemagne ; « déplacement » en sens inverse vers l’est de la Pologne qui récupère (à moins qu’une Ukraine occidentale ne voie le jour) Lwów (Lviv) aux dépens des Russes, l’est du pays allant à ces derniers ; la République tchèque aux Allemands, la Slovaquie voulant faire d’elle-même partie de la Russie; Allemagne, Autriche et Slovénie formant un bloc avec accès sur l’Adriatique ; la Roumanie qui cède la Dobroudja du nord à la Bulgarie continuera « peut-être » d’exister, les Bulgares reprenant la Thrace occidentale à la Grèce. Molotov et Ribbentrop sursautant dans leur tombe. De même pour l’Asie. La Russie s’approprie le Kazakhstan, soit dans les termes de Jirinovski qui y est né la Sibérie méridionale et le Kirghizstan (jamais un État de ce nom n’a existé dans l’histoire); les pays de Transcaucasie, toujours en guerre interne ou externe, préfèreront l’annexion par Moscou sous forme d’arrondissements et non de républiques à l’indépendance ; tout comme l’Ouzbékistan occidental trop faible pour survivre alors que sa partie orientale, peuplée de Tadjiks, irait à l’Afghanistan [3]. Une géopolitique d’en haut, à tous égards...
– Elle est ethno-centrée. Le Heartland russe prime sur tout et le monde ne s’analyse qu’en fonction de lui. C’est le cas entre autre chez Guenadi Ziouganov, leader du parti communiste de Russie : le « géopoliticien » fait appel à des invariants transhistoriques dans l’évolution du pays ; il veut, en thérapeute, soigner le corps malade de la société russe ; définir un modèle de progrès traditionnel et spécifique pour ce peuple d’idéalistes, de rêveurs et de fidèles auquel s’en prend l’Ouest, emmené par les États-Unis, depuis la guerre froide. L’âme russe contre l’Occident ! [4]
Mais pessimisme et fatalisme, en matière de Russie, sont-ils à ce point fondés ? II n’est que de lire, pour se convaincre du contraire, la lettre qu’écrivent Marie Collinet, professeur de français et Régis Genté, journaliste, de Tbilissi à Outre-Terre :
« C’est à croire que les Géorgiens préfèrent les bombes aux dollars ! Malgré la violence dont la Russie fait preuve lorqu’elle remet les pieds en Géorgie, elle ne parvient pas à se faire détester au sud du grand Caucase. Bien entendu, les tensions de ces derniers mois au sujet des gorges de Pankissi ont valu à Moscou quelques inimitiés médiatiques. Le parlement a menacé de quitter la Communauté d’États indépendants. Mais dès le lendemain, le président Chevarnadzé mettait fin à ces velléités. Pendant ce temps, la population vaquait à ses occupations.
De quoi décourager les Américains dont les millions de dollars ne suffisent pas pour profiter d’une hospitalité toute géorgienne. Certes, le programme d’assistance militaire “Train and Equip”, lancé en avril 2002, est apprécié de l’état-major prooccidental géorgien. Le passage des pipelines acheminant le gaz et le pétrole de la
Caspienne vers les marchés occidentaux via la Géorgie devrait améliorer le quotidien de chacun. Toutefois, en voulant imposer leur vision du monde et leurs façons de faire, les Américains heurtent la fierté des Géorgiens.
Et il y a l’obstacle des intérêts économiques et des mafieux locaux. Les difficultés que connaît AES Telasi, le distributeur d’électricité américain, en témoignent. Assassinat d’un collaborateur géorgien en août dernier, campagnes de presse, petites phrases sibyllines du président Chevarnadzé, tout est fait pour que les clans qui tiennent le marché continuent à le faire en toute quiétude.
En un mot, les Américains ont mille peines à se faire accepter dans un “monde” qui leur demeure étranger tandis que les Russes sont encore comme chez eux, du moins dans la mesure où les mentalités et les pratiques géorgiennes leur sont familières.
Au-delà de la proximité géographique, c’est la similitude des moeurs qui joue en leur faveur. En Géorgie, quel que soit le “business”, commerce, politique, culture, on traite toujours avec des proches et des gens qui appartiennent aux mêmes réseaux que soi. De ce point de vue, à défaut d’être aimés, les Russes y demeurent les bienvenus.
Les Géorgiens déplorent l’agressivité de la politique russe. “Nous ne demandons pas grand chose”, nous déclarait récemment Giorgi Baramidzé, un député de l’opposition, “nous voulons seulement que les Russes cessent d’être agressifs à notre égard”.
Ici, on en veut aux responsables russes, à ceux qui ont fait de l’Abkhazie une république sécessionniste et qui cessent périodiquement d’alimenter la Géorgie en gaz, jamais aux Russes en tant que tels.
Chaque famille géorgienne a conservé des liens au-delà du Caucase. Bien souvent,
Moscou représente une alternative pour trouver un emploi rémunérateur et l’expatriation vers la Russie n’est pas vécue aussi douloureusement que vers d’autres pays.
À Tbilissi en particulier, le russe se mêle spontanément au géorgien dans les conversations. Les personnes cultivées ont tendance à puiser leurs références chez les intellectuels et les artistes russes et, de toute façon, la littérature étrangère est accessible plutôt en russe qu’en géorgien. Et tout à l’unisson. Bref, point n’est besoin de bombes pour que la Russie demeure “l’étranger proche” de la Géorgie. »
La Russie, quoi qu’il en soit, sympathise depuis le 11 septembre avec les États-Unis. 80% des Russes ont manifesté, après le drame, leur compassion. Jusqu’à la revue, sinon critique, Argumenty i Fakty qui soulignait là un type « européen » de comportement.
Mieux, comme l’expliquait récemment le consultant Gleb Pavlovskii, proche du Kremlin, Moscou a le choix entre deux options : ou bien le partenariat avec les États qui bordent le pays au sud dans une compétition voire même une confrontation avec les États-Unis et l’Occident, mais ces républiques d’Asie centrale ou du Caucase, déjà très faibles, sont peu sûres, si tant est qu’elle ne renversent pas bientôt les alliances ; ou bien la coopération, évidemment plus souhaitable dans son esprit, avec les États-Unis, l’OTAN et l’UE qui lui permettra de renforcer sa sécurité tant en son périmètre méridional qu’à l’Ouest [5]. Et Sergueï Karaganov, président du Conseil de Défense et des Affaires extérieures de trancher peu avant le sommet de l’OTAN à Prague les 21-22 novembre 2002 : le vrai nationaliste russe d’aujourd’hui promeut l’intégration à l’Ouest, c’est un Occidental qui a choisi le progrès contre l’archaïsme, la richesse et non la pauvreté [6]. Succès déjà enregistré : la Russie retrouverait un poids très supérieur, sur la scène internationale, à celui que son économie aurait permis d’escompter ; par exemple en Asie méridionale ou au Moyen-Orient. Poutine a donc fort justement souscrit à l’adage : « Plutôt les Américains en Ouzbékistan que les taliban au Tatarstan » et donné sa bénédiction à l’adhésion de sept nouveaux membres – Baltes inclus – à l’OTAN.
Pourtant : la disqualification en tant que puissance planétaire, après le drame américain, n’était toujours pas surmontée. Et Alekseï Pankin, directeur de la revue Sreda, d’estimer naguère qu’un débat public sur la place de la Russie dans le monde avait enfin lieu [7]. La « nation-empire » (Charles Urjewicz) peinant à se trouver une nouvelle identité. Même si les occidentalistes l’ont cette fois emporté, il y a donc eu débat préalable. Poutine, au demeurant, pourrait avoir tranché en faveur d’une accommodation géopolitique au cadre tracé par l’« ami américain », avec de fait « alliance plurielle » et partage d’influence là où les intérêts de la Russie sont en jeu [8]. C’est par exemple le retour des Russes – bases provisoires mais peut-être destinées à la permanence au Kirghizstan (Kant près de Bichkek) depuis décembre dernier – en Asie centrale ? Sans compter l’annonce par Oleg Viouguine, numéro deux de la Banque nationale russe, d’un rééquilibrage des réserves de change au bénéfice, en particulier de l’euro (dont la part se montait jusque-là à 10%).
De toute façon les Russes, pour satisfaits qu’ils soient d’être reconnus, comme véritable partenaire par l’Occident, évalueront cette reconnaissance au prix qu’elle va leur coûter et aux bénéfices qu’ils en retireront : dette, Tchétchénie, adhésion à l’OTAN ? Semblable « socio-géopolitique », à n’en pas douter, déterminera les évolutions du pays. Roulette russe ?
 
NOTES
 
[1] Cf. Jean-Christophe Romer, « La géopolitique en Russie : entre Europe et Asie », Relations internationales, n° 109, printemps 2002, p. 79 : la géopolitique n’avait plus droit qu’à une « commission » à la Douma de 1999 (présidence Alexandre Chabanov, du PCFR ). Et le riche travail de Mischa Gabowitsch, « De Berlin à Moscou », à paraître dans Outre-Terre.
[2] . Cf. A. G. Dougin, Osnovy geopolitiki (Principes de géopolitique), Moscou, Arktogeja, 1997. Tant Romer que Gabowitsch soulignent les rapports entre Dougin et la « nouvelle droite » ouest-européenne.
[3] Cf. Limes Rivista italiana di geopolitica 1/94, « Le mie frontiere », entretien avec Rolf Gauffin, p. 25-32. Et toujours de Jirinovski, Poslednij brosok na jug (Ultime percée au sud), Moscou, Éditions du LDPR, 2001 ( 1993). De même pour le partage du monde, Alexeï V. Mitrofanov, Chagi sovremennoj geopolitiki (Les chemins de la géopolitique contemporaine), Moscou, 1997, p. 271.
[4] Cf. G. A. Ziouganov, Za gorizontom, Moscou, Informpecat’, 1995 ; du même auteur Geografia Pobedy. Osnovy rossijskoj geopolitiki, Moscou, 1998 ( 2e éd.). Et Gabowitsch, op. cit., p. 10-11.
[5] Entretien avec l’agence RosBalt du 14 mai 2002.
[6] Propos en marge de la conférence de Prague des 14-15 novembre : « NATO-EU-Russia Together Against New Threats To International Security ».
[7] Cf. Sonja Zekri, « Neue Freunde-Hinter Putins Rede verbirgt sich eine russische Debatte », Südddeutsche Zeitung, 27-9-2001.
[8] Cf. Vladimir Solov’ev, Pod edinym krylom, NovoeVoennoe Obozrenie, 22-11-2002 : « L’Alliance atlantique aurait visiblement aimé avoir des liens étroits avec la Russie, mais comprend que Moscou n’y est absolument pas prête ». Ce que démontre au demeurant un sondage de l’Institut Opinion publique effectué en décembre 2000 : 48% (contre 26%) voient dans l’OTAN un « bloc militaire agressif » et 69% sont hostiles à ce que les Baltes y adhèrent; par contre, 56% des gens estiment que la Russie doit coopérer avec elle, 25% souhaitant même que leur pays y adhère, cf. Rossija, VESTI, 5-12-2002.
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[1]
Cf. Jean-Christophe Romer, « La géopolitique en Russie : e...
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[2]
. Cf. A. G. Dougin, Osnovy geopolitiki (Principes de géopol...
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[3]
Cf. Limes Rivista italiana di geopolitica 1/94, « Le mie fr...
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[4]
Cf. G. A. Ziouganov, Za gorizontom, Moscou, Informpecat’, 1...
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[5]
Entretien avec l’agence RosBalt du 14 mai 2002. Suite de la note...
[6]
Propos en marge de la conférence de Prague des 14-15 novemb...
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[7]
Cf. Sonja Zekri, « Neue Freunde-Hinter Putins Rede verbirgt...
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[8]
Cf. Vladimir Solov’ev, Pod edinym krylom, NovoeVoennoe Oboz...
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