2003
Outre - Terre
Morceaux choisis
Entretien avec Louis Bellanger
Le Canada et les États-Unis
Savinien de Rivet
Outre-Terre : Comment expliquer l’attitude du Canada par rapport aux États-Unis dans l’affaire irakienne ?
Louis Bélanger : Par des raisons, tout d’abord, de politique intérieure. Je ne
crois pas que ce soit le résultat d’un calcul d’alliances. Les prises de position
européennes, par exemple, ont pu précipiter celle du Canada, mais il ne faut pas
y voir la conséquence d’un calcul stratégique de positionnement sur la scène
internationale ou quoi que ce soit. Le facteur essentiel ou le plus important est
certainement l’idéologie du Premier ministre du parti au pouvoir.
Le parti libéral du Canada est un parti qui a hérité d’un certain nationalisme
et a toujours pris ses distances par rapport au modèle américain, qui s’est attaché à rester indépendant des États-Unis. Le réflexe de Jean Chrétien et de son
entourage est certainement un réflexe de prise de distances. À ceci il faut ajouter des questions d’opinion publique, et en particulier d’opinion québécoise
dans la mesure où le Premier ministre y est évidemment plus sensible qu’à celle
du Canada anglais. Mais il y a eu cette fois vraiment démarcation très claire
entre Québécois et Canadiens anglais. Les Québécois étaient très majoritairement contre toute forme de participation alors que les anglophones étaient plus
partagés. Or, le parti libéral a une assise très forte au Québec.
Outre-Terre : Le Canada avait déjà, par le passé, pris ses distances avec les
États-Unis, notamment lors de la ratification des accords de Kyoto, d’Ottawa…
L.B. : Oui, le parti libéral du Canada a toujours mené une politique de prise
de distance par rapport aux États-Unis. Ce qui est particulier dans ce cas précis,
c’est que cette attitude du Canada concernait jusqu’ici des questions secon-
daires. Par exemple sur Cuba avec laquelle le Canada a toujours maintenu des
relations ; il y a eu par exemple un voyage officiel en 1998 même si le mépris
du régime cubain à l’égard des droits de l’Homme était condamné. Le Canada
a adopté ici une attitude constructive, au contraire de la politique d’endiguement
pratiquée par les États-Unis. C’est un peu la même chose avec le protocole de
Kyoto, mais il ne s’agit pas d’une confrontation totale. Même en Irak, notre
refus n’a pas été aussi frontal que celui de la France. Il y a eu beaucoup de tergiversation, beaucoup d’ambiguïté. Et l’ambiguïté persiste : le Canada vient d’annoncer que même s’il ne soutenait pas l’intervention, il acceptait de jouer un
rôle aux côtés des Américains pour ce qui est des suites de l’intervention. Donc
une grave ambiguïté, un grand malaise à l’égard de la situation. Il y a eu décision, mais une décision qui n’a jamais été formulée « à la française », de
manière très ouverte, très déclaratoire. C’est une résignation. Résignés à ne pas
participer, mais avec un profil bas.
Je pense que malgré notre tradition historique qui consiste à éviter une trop
grande dépendance à l’égard des États-Unis, si le parti conservateur avait été au
pouvoir, les Canadiens auraient fait partie de la coalition. Rien de structurel,
donc, dans notre attitude. Il y a une tradition, mais c’est le facteur partisan qui
a primé.
Outre-Terre : À quand remonte cette tradition de distanciation par rapport
aux États Unis ?
L.B. : Elle remonte loin. Le pays a été formé en plusieurs étapes de consolidation du Canada comme pays indépendant et de son nationalisme et, en fait, les
Canadiens ont toujours eu le souci de rester eux-mêmes. C’était en particulier la
tradition du parti libéral, une tradition de méfiance et d’affirmation du nationalisme canadien. Le parti libéral est le parti, rappelons-le, qui, à l’époque de
Trudeau, prenait des mesures pour écarter les investissements étrangers et qui
s’est opposé au gouvernement américain sur toutes sortes de questions de politique étrangère, en passant par la guerre du Vietnam et les politiques de déploiement de missiles. Tout en restant évidemment conscient de notre très grande
dépendance en matière d’économie et de défense, mais en recherchant constamment une compensation, ne serait-ce que pour continuer à affirmer notre souveraineté.
Outre-Terre : Le parti conservateur ne suit pas la même tradition ?
L.B. : Non, et l’ancien premier ministre Delaunay est intervenu dans la
presse pour dire sa conviction que le gouvernement canadien avait mené une
politique néfaste à la relation entre le Canada et les États-Unis. Mais le parti
conservateur n’est plus actuellement une force politique très imposante. Notre
politique est devenue extrêmement prévisible; tout le monde sait que le successeur de Jean Chrétien à la tête du parti libéral sera Paul Martin et que ce sera le
prochain Premier ministre. Nous n’avons pas, actuellement, de véritable opposition; notre système politique est complètement dominé par un seul parti. Mais
le nationalisme diminuera, car Jean Chrétien était partisan d’une politique, à la
manière de Trudeau, plus prononcée, ce qui n’est pas selon moi le cas de Paul
Martin, beaucoup plus proche des Américains et moins frileux à l’égard des
États-Unis.
Outre-Terre : Est-il significatif que les deux partenaires des États-Unis dans
l’ALENA, le Canada et le Mexique, n’aient fait partie de la coalition ?
L.B. : C’est intéressant, car on aurait pu croire que l’affiliation à l’ALENA
ajouterait l’alignement politique à l’alignement économique et cela n’a manifestement pas été ici le cas. Cela dit, la situation au Mexique est similaire : un
pays extrêmement dépendant des États-Unis pour les échanges économiques et
une culture nationale fortement empreinte de méfiance à l’égard de Washington ; un pays qui doit constamment composer avec cela. Sans compter, au
Mexique, ce que nous n’avons pas au Canada, l’affirmation d’une tradition
diplomatique latino-américaine extrêmement souverainiste et soucieuse de non
interventionnisme qui a renforcé la position du voisin méridional. Il y a une
doctrine diplomatique mexicaine très fortement anti-interventionniste qui ne
pouvait s’accommoder d’une participation ou d’un appui à la coalition.
Outre-Terre : Vous avez dit que l’opinion publique québécoise était plutôt
contre la guerre alors que l’opinion des anglophones était plus partagée…
L.B. : Tout à fait. Les anglophones refusaient la guerre à cause des oppositions au Conseil de sécurité. Les Québécois n’en voulaient à aucun prix. Leur
détermination, assez farouche, remonte à notre tradition pacifiste. On a pu s’en
apercevoir lors des grandioses manifestations de Montréal contre la guerre en
Irak, probablement les plus grandes manifestations politiques de l’histoire du
Canada. Il y a, au Québec, une tradition de manifestations publiques.
Outre-Terre : Est-ce que les liens du Québec avec la France ont joué ici un
rôle ?
L.B. : Les liens politiques, pas beaucoup. Ce qui a certainement joué, c’est
que la population québécoise est nettement plus exposée aux médias francophones de France ; alors que le Canada anglophone puise son information aux
sources américaines. Les Québécois se font une idée de ces questions à partir de
messages, de sources, de leaders d’opinion des médias français et de l’AFP.
Outre-Terre : Comment étaient perçus Jacques Chirac et Dominique de
Villepin au Canada et au Québec ?
L.B. : Je ne sais pas, bonne question. Pas beaucoup de manifestations d’enthousiasme. Les anti-guerre du Québec faisaient rarement référence à la position
française. Ils faisait référence à des questions de droit international, des questions d’éthique, des questions de normes, mais très peu à la France comme
modèle, ou quoi que ce soit. L’influence française a beaucoup plus été d’ordre
médiatique que d’alliance.
Outre-Terre : Le Canada est très multilatéraliste et pacifiste ?
L.B. : Le pacifisme est surtout propre au Québec, mais il y a ce qu’on appelle
chez nous l’État nationaliste et libéral, soit une certaine doctrine de politique
étrangère canadienne qui privilégie avant tout le respect du droit et du multilatéralisme. Ceci étant dit le Canada a déjà pris des décisions de politique étrangère sans attendre l’aval du Conseil de sécurité. Rien d’absolu, donc, dans notre
doctrine. Il me semble que le nationalisme canadien exprimé par Jean Chrétien
au niveau fédéral a été le paramètre. Mais à l’opposé, lors de l’intervention
américaine en Afghanistan, le Canada s’était allié aux États-Unis comme jamais
auparavant, en envoyant des troupes sur le terrain etc. Le Canada et son armée
sont donc sortis de leur rôle traditionnel de peace keeping pour adopter une politique beaucoup plus directe et davantage liée aux Américains. Ce qui a peut-être
joué dans l’actuel refus de participer à la coalition; certains milieux avait considéré notre action en Afghanistan comme le franchissement d’une dangereuse
ligne de démarcation.
Outre-Terre : Comment voyez-vous l’avenir de vos relations avec les États-Unis ?
L.B. : Tout cela va se remettre en place. Il y a des intérêts vitaux en jeu : des
intérêts économiques et de coopération énergétique. Des intérêts qui structurent
l’ensemble de la relation et sont fait pour durer. Le Canada revoit depuis
quelques jours l’ensemble de ses positions sur le projet américain de bouclier
antimissile. Il semble que nous soyons prêts, après avoir longuement hésité, à
participer à un commandement intégré; sans doute veut-on par là raccommoder
les choses ? Et on peut voir là une volonté de réparer certains pots cassés. J’ai
l’impression que s’il y a eu quelques dommages dans la relation, ils seront réparés assez rapidement.