2003
Outre - Terre
Morceaux choisis
Où va l’Amérique latine ?
Mario Sandoval
université Paris III, Sorbonne-Nouvelle : IHEAL; Pôle de Recherche « Guerres, menaces et conflits de l’ED 122 »; université de Marne La Vallée : DESS « Maîtrise des Armements et Désarmement »
Première guerre d’Irak : solidarité
La fin du monde bipolaire s’avère. Au sortir de ce paradigme manichéen,
l’Amérique latine cherche à rentrer dans la communauté de valeurs du nouveau
système international. Elle veut construire un modèle qui puisse la rapprocher
du reste du monde et met en place de nouveaux régimes démocratiques dont elle
va dès lors défendre la pérennité
[1]. C’est encore la mobilisation de programmes
d’économie libérale ; on se modèle ainsi sur les conseils des organismes internationaux et le respect des droits de l’Homme, devenant en quelque sorte un
laboratoire régional.
Pour les gouvernements de l’époque, la question est de faire respecter le
nouvel ordre né de l’après guerre froide, de garantir les principes d’une sécurité
internationale élargie, de participer au « grand jeu » de la mondialisation et de
la globalisation. Mais qui se soucie alors des autres secteurs de la société, des
comptes publics, de la dette… ? Une nouvelle pauvreté se développe parallèlement à l’endettement qui s’accroît de façon vertigineuse.
C’est dans ce contexte que l’Irak annexe le Koweït, violant l’ordre et la
sécurité internationale comme les droits de l’Homme. Lorsqu’en 1991, les
Nations unies décident, par résolutions du Conseil de sécurité, de faire respecter le droit international en utilisant la force militaire, les pays occidentaux et
quelques pays arabes veulent appliquer la mesure. Une communauté limitée
dont les pays latino-américains font partie en lien avec les États-Unis. On
déclare la guerre à un gouvernement dictatorial qui a violé la charte des Nations
unies et on met en place un système post-guerre froide.
En Amérique latine, les gouvernement sont alors plus proches de la doctrine
véhiculée par les gardiens du monde. Il n’y plus dans la région de gouvernements militaires et c’est aux groupes armés qu’est assignée, par convenance ou
provisoirement, la représentation de la gauche. C’est la période des transitions
démocratiques. Il faut s’intéresser davantage à la politique étrangère qu’à l’intérieur : ainsi les aides, les prêts, la coopération internationale, les investissements étrangers frappent à la porte de ces pays. Il suffit, pour recevoir en contre-partie les services sollicités de ne pas faire opposition, de laisser faire. La
corruption de fait s’installe.
Pourtant on ne perçoit pas les nouvelles menaces : marginalisation, pauvreté,
surendettement. La solidarité avec les États-Unis s’installe et les gouvernements
rencontrent à cet égard peu d’opposition. Certains d’entre eux allant au-delà de
la rhétorique : l’Argentine par l’envoi d’un détachement militaire, le Venezuela
et le Mexique par le pétrole.
Guerre au terrorisme international. L’après 11 septembre
Une fois les attentats survenus, les pays membres de l’Organisation des États
Américains sont unanimes pour faire appliquer, pour la première fois depuis son
existence et malgré les recours précédents, le Traité Interaméricain d’Assistance
Réciproque (TIAR ) ou Traité de Rio signé en 1947
[2]. Au sein de l’Organisation
des États Américains, le Comité Interaméricain contre le Terrorisme (CICTE )
revêt un rôle majeur et complémentaire.
La lutte contre le terrorisme s’accentue : Les gouvernements de la région
acceptent volontairement la coopération active des États-Unis dans divers pays :
Colombie contre les groupes terroristes : FARC, ELN et AUC; Pérou contre le
Sentier Lumineux ; Triple Frontière (Paraguay, Argentine et Brésil) contre des
groupes soupçonnés de proximité à Ben Laden. Une contribution latino~américaine récompensée par des programmes de subvention US.
La solidarité latino-américaine était une manière de se légitimer et de trouver reconnaissance après le passé de violence que ces pays avaient vécu. Le
souvenir des actions terroristes des années 1970-1980 y font toujours partie des
représentations collectives. Ce qui vaut aussi bien pour les graves attentats dont
a été victime la communauté juive d’Argentine dans les années 1990. Et a
fortiori pour les pays comme la Colombie ou dans une moindre mesure le Pérou
qui ne sont toujours pas sortis de la spirale de violence.
Douze ans ont passé depuis la première guerre du golfe ; le contexte international et régional n’est plus le même. Partout, les conflits sociaux prolifèrent, la criminalité augmente, des crises de toutes natures secouent la région.
Un autre type de violence s’installe : la radicalisation et la division des populations pour des raisons politiques ou d’ordre économique et social. Très rapidement, des responsables sont désignés : la mondialisation comme système et
les États-Unis comme représentant de ce système. Un antiaméricanisme qui se
justifie par l’échec du modèle et dont les conséquences touchent maintenant
toutes les classes sociales sans exception. Pour ces sociétés, les résultats catastrophiques des politiques préconisées par le FMI, l’impact négatif de la
mondialisation ainsi que la situation critique des pays de la région ont un seule
origine : l’action des États-Unis qui ont imposé leur politique étrangère, leur
modèle économique et leur modèle de société, exerçant des pressions politiques et limitant une organisation internationale comme l’OEA dans son autonomie de décision.
Une vision manichéenne à laquelle contribue l’arrivée au pouvoir de gouvernements populistes dans une région où l’antiaméricanisme fait recette. Les
présidents Hugo Chavez au Venezuela, Luciano Gutierrez en Equateur et Lula
da Silva au Brésil. Des mouvements de contestation divers vont s’associer à
cette démarche avec parfois des partenaires issus du terrorisme. Antimondialisation, anti-globalisation, anti-américanisme, des revendications revenues à la
mode et dont l’Amérique latine participe.
Le principe de la guerre juste, en débat sur l’échiquier international, l’est
aussi dans la région. Des trente-quatre pays membres de l’OEA, seulement sept
[3]
ont fait partie de la coalition aux côtés des États-Unis. Certains campent sur des
positions très différentes et l’ont fait savoir ouvertement : Mexique, Brésil,
Chili, Venezuela, Argentine et Pérou. D’autres manifestant leur désaccord avec
moins de publicité. La solidarité latino-américaine envers les États-Unis n’est
plus un chèque en blanc, elle est devenue rapport de forces et un nouvel enjeu
politique pour les gouvernements en place, avec une société civile qui se fait
entendre de plus en plus fort, et par tous les moyens.
Les positions latino-américaines pendant le conflit armé
Les présidents du Mexique et du Chili, Vicente Fox et Ricardo Lagos, « ont
regretté profondément la guerre en Irak ». Parmi eux, deux membres non permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Le Mexique faisant partie de
l’ALENA avec les États-Unis et le Canada. Et le Chili aspirant à devenir un partenaire privilégié des États-Unis. La position que devaient adopter ces gouvernements au Conseil de sécurité était considérée par l’administration comme fondamentale dans un moment où il était nécessaire de compter ses partisans pour agir
militairement.
Or, le président Lula da Silva du Brésil « a qualifié d’irrespectueuse envers
les Nations-Unies l’attitude de son homologue américain ». Le gouvernement
cubain interprète l’action US comme un génocide avec des conséquences imprévisibles pour le reste de l’humanité. L’Argentine a fait savoir par l’intermédiaire
de son ministre des Affaires étrangères « qu’elle était opposée au bombardement
de la population en Irak » ; ceci malgré des relations amicales avec les États-Unis. Le vice-président du Venezuela, José Vicente Rangel a critiqué l’intervention américaine et précisé que les État-Unis et la Grande Bretagne utilisent
le conflit armé « comme une forme de pression sur l’OPEP ».
Trois prix Nobel de la Paix ont critiqué l’action militaire en Irak : la Guatémaltèque Rigoberta Menchu, l’ancien président de Costa Rica Oscar Arias et l’Argentin Perez Ezquivel : « arrogance des États-Unis » « anticipation d’un génocide » ont été les mots utilisés. Les pays membres du Mercosur (Marché commun
du sud de l’Amérique) « n’ont pas accepté la décision des États-Unis d’attaquer
l’Irak sans l’autorisation des Nations unies » et « ne participeront à aucune action
militaire non plus qu’il n’appuieront les États-Unis et la Grande Bretagne ».
De Mexico à Santiago, en passant par Bogota, Caracas et Buenos Aires, des
manifestations réunissant étudiants, syndicats, ONG, partis politiques et représentants de la société civile se sont donné rendez-vous afin d’exprimer le désaccord
avec l’intervention militaire américaine en Irak. Même si la Bolivie, le Pérou et le
Paraguay ont été moins catégoriques et manifesté pour la paix sans s’opposer
explicitement aux Américains. C’est que Washington exerce des pressions.
Des positions moins catégoriques en provenance de la Bolivie, le Pérou et le
Paraguay. Ils ont manifestés pour la paix mais sans être explicitement contre
l’intervention américaine en Irak. La pression de Washington se fait sentir.
L’Amérique latine après le 11 septembre : L’Afrique dans la balance…
Depuis le 11 septembre 2001, l’Amérique latine est passée à l’arrière-plan
de la politique étrangère des États-Unis ; « elle a été affectée par le
11 septembre, mais surtout de la négligence dont elle faisait l’objet
[4] ».
C’est que dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale élaborée par le
président Bush : « l’Afrique revêt une grande importance pour la paix et la sécurité dans le monde et le continent recevra des États-Unis un maximum d’aide en
faveur de son développement politique et économique », comme l’écrit Jim
Fisher-Thompson, rédacteur du Washington File, service Afrique, qui a interviewé plusieurs hauts fonctionnaires actuels et anciens ainsi que d’éminents
universitaires.
Il est évident qu’il y aura un avant et un après l’Irak : l’équilibre international s’est brisé et on a passé outre le droit international pour liquider, en définitive, le multilatéralisme en vigueur depuis plus de cinquante ans.
Dans cette configuration internationale, les gouvernements latino~américains suivent de près les affaires européennes, car si un pôle occidental alternatif aux États-Unis, une Europe unie, ne se consolide pas, l’espoir de survie de
l’Amérique latine en tant que continent indépendant est compromis. Seule la
construction d’un partenariat entre l’Europe et l’Amérique latine pourrait faire
concurrence à l’hyperpuissance. Le moment historique est venu pour l’Europe
de véhiculer ses valeurs à la place de celles des États-Unis.
[1]
Lors de situations de crises : Venezuela, Haïti, Pérou, Argentine, Paraguay, Guatémala,
Brésil.
[2]
Comme pour la guerre des Malouines, du Panama, en République dominicaine, au
Grenada, les conflits armés en Amérique centrale…
[3]
République Dominicaine, Colombie, Nicaragua, Costa Rica, El Salvador, Panama et
Honduras.
[4]
Michael Shifter, analyste du Dialogue Interaméricain. BBC Noticias du 1
er
mars 2003.