2003
Outre - Terre
Morceaux choisis
La seule, l’unique
W.h. Ghedin
écrivain argentin.
Elle, la Norma inquiète, celle des barricades, l’emmerdeuse des dirigeants
de service, celle qui avait su se hisser aux postes des hommes dans le syndicat,
elle se voyait maintenant anéantie, misérable devant une feuille de papier ; une
espèce de rapport sommaire et impersonnel dépourvu des flatteries et requêtes
à mots couverts auxquelles elle avait affaire dans ses innombrables lectures
quotidiennes. Tout sur quelques lignes d’encre noire. Mais là, dans l’espace
réservé aux conclusions, apparaissait le mot en lettres majuscules : tumeur
brunâtre à bords irréguliers. Tumeur, le mot tant redouté. Elle avait appris à se
palper comme pour venir en renfort au gynécologue, comme si le sein était un
melon ou une calebasse qu’il fallait toucher pour voir si le fruit était mûr ; de
cette façon elle se défaisait de lui, elle l’écartait comme un déchet. Mais cette
fois elle se toucha la poitrine par jeu, pour se mettre à l’épreuve, en imaginant
que les pires moments de sa vie étaient derrière elle et que le corps, lui, ne
souffre qu’une fois, que le reste est pure faiblesse. Raté. Les « comme si » ne
lui réussissaient pas. La réalité frappait toujours comme une pierre au milieu du
front. Elle avait mis quelques jours à accepter l’évidence et il lui en avait coûté.
Elle était hagarde, méconnaissable. Elle voulait s’enfermer dans la salle de
bains pour répéter la cérémonie de la palpation comme si c’était la première
fois ; elle aspirait l’air et le rejetait avec force, avec la volonté de ceux qui
croient que l’exhalation nettoie l’esprit et donc le corps, véhicule et succédané
de l’âme. Elle repassait sur le sein avec l’espoir de retrouver le melon ou la calebasse mais les petites boules étaient toujours là, à côté du mamelon, qui tiraient
vers le bas comme une corde tendue invisible à ses yeux.
– Quel malheur – songeait-elle, résignée à quitter la salle de bains sans
nouvelles encourageantes, – quel malheur…
Éva aurait-elle pensé de même ? Sans doute que oui – se persuada Norma.
Son visage rond se tourna vers la baie vitrée à travers laquelle elle pouvait apercevoir les bâtiments en construction dont son syndicat tentait de contrôler le
financement (elle-même l’avait ordonné quelques jours plus tôt, alors qu’aucune urgence ne se faisait encore sentir, sur un coup de tête).
– Il faut que je laisse tout en ordre, je n’aimerais pas que l’on raconte que
sans Perón je ne suis rien – pensa Norma. La voix altérée du Général, au
moment où il lui avait donné les clés du syndicat, lui revint en mémoire.
– Attention, Negrita, c’est un monde d’hommes !
Norma n’avait pas relevé l’ironie et lui avait souri naïvement en gardant sa
réponse comme une lame affilée dans la gorge et dans l’âme ; le Général savait
très bien que ces clés-là elle ne les avait pas gagnées en cuisinant ou en lavant
les chaussettes d’Ariel.
Le Général était loin à présent et elle n’avait rien pu lui dire, pas même avec
une larme en guise d’au revoir ; elle restait plantée là, dans un coin du salon de
la
Casa Rosada
[1], presque cachée par les rideaux de velours, à l’abri des regards.
De là elle apercevait Ariel qui la cherchait parmi les anciens lèche-bottes du
Général, mâchoires pendantes et regards d’insectes contrôlant l’atmosphère, qui
maintenant fricotaient avec la milice usurpatrice.
Elle perçut un instant la présence d’Éva à ses côtés qui regardait, consternée, l’effondrement de son œuvre, convaincue peut-être que rien ni personne ne
peut venir à bout de la barbarie, de la cupidité, de la déraison et de l’immoralité
des hommes. L’Éva porte-drapeau des espoirs d’antan, l’Éva laissée pour
compte, celle qui rêvait de rebâtir Athènes sur les rives du Río de la Plata, celle
qui riait quand Perón lui disait, goguenard, que ses
protégés
[2] vendaient leur
rêve – la substance-même de leurs âmes – contre un peu d’argent ou la promesse
d’un lopin de terre quelque part dans la province de Buenos Aires. Et elle lui
tenait tête, et avec la sagesse d’une novice elle lui répétait qu’au long des siècles
les hommes ont vendu leur âme et que seuls les enfants sont libres, grâce à leur
imagination et à leur curiosité constante pour le monde.
– Justice sociale – se dit Norma, les yeux rougis. Son regard traversa la baie
vitrée et les murs pour plonger dans le fleuve – et moi, je suis quoi ? Quelle
justice sociale y a-t-il pour moi ?
Ne t’inquiète pas tant, Norma, et pense, pense à ce que tu vas bien pouvoir
faire de ta vie désormais.
« De ma vie je fais ce que je veux ! » – aurait-elle crié autrefois, de sa grosse
voix qui tranchait l’air, pour que tous sachent, même Ariel, qu’elle était la seule,
l’unique et que dans cette détermination résidaient sa force argentine et sa
révolte.
Mais à présent elle devrait se convaincre du contraire : la douleur, partagée,
est plus légère. N’avait-ce pas été là le motif de son engagement politique ?
Pourrait-elle le transformer et en faire un baume qui apaiserait son drame
personnel ? Elle n’en savait rien. Il lui faudrait redescendre les échelons et
demander de l’aide, et demander pardon, et porter la croix la plus lourde, et
supporter la chute avec résignation.
– Tu ne vas pas nier que ce n’est pas une vie ! – lui avait dit Ariel, grandiloquent, en lui montrant les maisons des riches alors qu’ils marchaient dans le
quartier résidentiel et cherchaient quelque chose à manger à Salta
[3]. Ils venaient
juste d’arriver quelques jours auparavant, du fin fond de leur province de Salta
à Buenos Aires, et Norma était convaincue que jamais elle ne rentrerait chez
elle ; en tout cas pas sous les traits de cette Norma qu’elle avait été, fragile et
menue, brune comme la terre encaissée et avec l’odeur des pâturages brûlants
collée à la peau. Non. Cette Norma-là, non. Elle voulait l’abandonner comme
on se débarrasse d’un coup de l’innocence, ce qui lui était arrivé à elle à l’âge
de neuf ans, entre épines et chardons secs et avec son oncle, dont elle avait su
par la suite qu’il n’était pas son oncle mais son propre père qui jouait le rôle
d’un parent bénévole.
Elle jura de ne jamais retourner à Salta à Eva elle-même le jour où celle-ci
la convoqua dans son bureau. C’était une matinée très froide et le soleil entrait
par les grandes fenêtres du Ministère du Travail. Norma parlait toujours de ce
rendez-vous et elle en avait assez de demander à Dieu d’exaucer son vœu de
descendance pour que ses enfants perpétuent la mémoire de cette nouvelle vie
qu’Éva lui avait donnée et non celle de ce qu’elle était devenue par la suite.
– Toi tu restes ici à Buenos Aires et tu fais gaffe à ne pas te dégonfler et aller
pleurnicher dans les couloirs ! – lui dit Éva en criant presque et en se carrant
dans son fauteuil avec un regard de hyène bien que les souvenirs qu’éveillait
Norma en elle la blessent comme un poignard.
– J’ai besoin de toi, et tout près de moi – lui dit-elle en se levant soudain.
Éva semblait immense face au mètre vingt de Norma.
– Quel est ton nom déjà ?
– Norma, Madame.
– Je t’ai demandé si tu avais des enfants ?
– Je vous ai dit non, Madame.
Eva se mit à l’observer et éclata de rire.
– Des seins tu en as, et pas mal en plus ! Pas comme moi, plate comme une
planche à repasser… je me palpe et je me dis : tu n’as pas l’air d’une femme.
Elle continua à rire un instant et Norma rit elle aussi, dévoilant pour la première
fois des dents bien blanches et grandes comme des morceaux de sucre. On
frappa un coup léger à la porte, puis un autre plus fort. La grande dame baissa
les bras et, dit avec un soupir d’ennui :
– Va répondre, toi, et si c’est le Général dis-lui qu’il arrête de nous emmerder ; nous bavardons entre femmes.
Norma se leva et marcha vers la porte. Elle se comporterait comme une
domestique empressée mais digne. Elle savait qu’Eva la mettait à l’épreuve et
que cette action était dangereuse. Le Général ouvrit la porte et passa la tête dans
l’entrebâillement.
– Negrita, tu es là ?
Norma s’arrêta net au milieu du salon, les poings serrés dans les poches de
sa veste de laine, et commença à crier en secouant la tête et en aspirant l’air
entre chaque cri.
– Mais comment osez-vous, ceci est une affaire de femmes ! Arrêtez de nous
emmerder, bon sang ! – et elle continua à illustrer avec force le fait que les
femmes n’ont pas besoin de l’immixtion des hommes pour penser.
Le Général disparut en claquant la porte. Norma sentit qu’elle s’en était tirée
honorablement et revint s’asseoir. Elle se sentait étrangement sereine.
– Ariel fait tout pareil – ajouta-t-elle de la façon la plus normale du monde.
C’est comme ça avec les hommes, tous les mêmes. Eva commença à applaudir
comme une enfant.
Ariel la vit sortir dans un état si étrange du rendez-vous qu’il prit peur et la
laissa marcher devant lui. C’était une autre femme. De temps en temps elle tournait la tête et lui lançait un regard féroce, comme si le pauvre Ariel était un
inconnu, un pervers qui la suivait ou quelque chose comme cela.
Au bout d’un moment ils arrivèrent à un édifice en construction assez éloigné du centre. Ils avaient tant marché sur la dure ligne des pavés qu’Ariel regrettait les chemins de ses montagnes où l’on se faufile entre les pointes rocheuses.
Une masse de ciment s’élevait au milieu d’un vaste terrain vague. Le bruit des
machines et le nuage de poussière créaient une barrière presque impénétrable et
le soleil qui leur frappait le visage, comme s’il pointait derrière une montagne
aride, ajoutait à la confusion et au désordre. Norma ne fit pas le détour jusqu’à
l’entrée du site et sauta par-dessus une clôture de barbelés. Ariel resta immobile,
un peu inquiet. Elle le houspilla et il lui répondit par un appel à la protection
divine. Pour la première fois il pressentit l’inévitable : la perte de tous les points
de repère auxquels il s’était jusque-là fié. Au loin on entendait les cris de Norma
qui se proclamait « émissaire de Madame » et « contremaître des travaux ». Tout
d’abord les hommes lui rirent au nez et certains se frottèrent la braguette sous
son regard stoïque. Elle n’y prêta pas attention et avança sur le chemin que les
hommes moqueurs mais obéissants lui ouvraient.
Elle installa son bureau au rez-de-chaussée de l’édifice en construction,
entre les colonnes de béton, les drapeaux du parti et les effigies de Perón et
d’Evita qui pendaient du toit comme de gigantesques murs de papier.
À partir de ce moment-là elle devint pour tout le monde, même pour le
malheureux Ariel, Madame Norma.
Une nuit Norma se réveilla agitée.
Son mari, habitué à ne dormir que d’un œil, la vit soudain à la porte de la
petite chambre qu’il occupait depuis des mois, loin du confort et du luxe dont
Norma jouissait dans l’autre partie de la maison.
– Ils sont en train de me baiser ! – affirma Norma, agrippée au chambranle
de la porte, d’une voix qui était presque un râle comme si une chaîne oxydée lui
traversait la gorge. Sans attendre qu’Ariel réagisse elle repartit dans le couloir
vers ses appartements, ouvrit toutes les portes violemment et fit sonner une
petite cloche pour qu’accourre Lola, la fidèle secrétaire dont elle avait hérité
après la mort d’Éva.
– Ils veulent me baiser, Lolita. Ces types-là préparent un sale coup – lui dit-elle, désespérée.
Lola prit entre ses bras potelés le corps malingre de Norma comme elle avait
su le faire si souvent avec la faible Madame Éva. Norma tremblait comme si elle
était sur le point d’éclater.
– Quand allez-vous cesser de penser à cette racaille ? – lui dit Lola en lui
offrant la douceur de sa poitrine – Si Madame vous a choisie, vous, c’est que
vous y arriverez.
– Taisez-vous !
– Calmez-vous, Madame. Vous n’avez pas à craindre les menaces, et ces
syndicalistes ne sont que des grandes gueules. Dieu sait si je les connais. Quand
ils ont le pouvoir, ils sont pires que les oligarques. Encore heureux qu’ils soient
sous la coupe de Perón. Sans lui ils savent qu’ils sont foutus. Ils le craignent
mais ils lui en veulent. C’est comme une blessure qui ne se referme pas. Ils
veulent le pouvoir, ils veulent se remplir les poches, et ils adorent l’or qui se voit
si bien sur leur peau foncée !
– Je ne cache pas le mien non plus, ma chère, et cet or je le gagne en
travaillant, en me cassant le cul pour que ces voleurs ne baisent pas l’ouvrier
qu’ils devraient défendre ! – cria Norma hors d’elle.
– N’en faites pas étalage devant les pauvres, même si la source de votre
richesse est honorable. Vous, Madame, vous avez le droit de posséder ce que
vous avez toujours désiré. J’adorais voir Madame Éva se pavaner devant son
miroir avec sa nouvelle robe de soirée, radieuse ; heureuse comme un petite fille
qui a réalisé un grand rêve. Et un instant plus tard elle redevenait l’Éva de
toujours, avec ses petits yeux tristes, perdus dans je ne sais quelle immensité, et
elle me disait : je n’oublie pas, Lola, je ne peux pas oublier que derrière la soie se
cache un ver répugnant qui ne deviendra jamais papillon – et avec des larmes dans
les yeux elle éclatait d’un rire qui sonnait faux – je préfère le coton, au moins ça
ça vient d’une fleur ! Mais il me manque la noblesse… et il n’y a pas de retour en
arrière possible. La pauvre – poursuivit Lola – elle avait tellement raison.
– Ne soyez pas ridicule !
– Parlez avec Perón. Il vous apprécie et il ferait n’importe quoi pour la
mémoire d’Éva. Dites-lui que vous en avez assez fait comme contremaître, que
maintenant vous voulez le syndicat.
– Le syndicat, rien que ça ! … Vous êtes sûre ? – demanda Norma. Le visage
oblong de Lola ne cessait d’acquiescer. Elle regarda ensuite Ariel assoupi dans
l’encadrement de la porte et se pelotonna dans son fauteuil avec un geste de
découragement.
– Je n’y arriverai pas.
– Vous êtes sur le bon chemin, Madame, ne fléchissez pas.
– Moi peut-être que je fléchis mais eux vont me coller une balle dans la tête.
Le patronat t’offre des fleurs et te remplit les poches, mais ces gens-là te tuent.
Je ne les aime pas et je connais la mesure de leur colère.
Elle se tut un instant. Par la fenêtre entrouverte pénétrait la faible lueur de
l’aube.
– Et elle… elle n’avait pas peur d’eux ?
– Jamais. Elle les devinait dès qu’ils lui demandaient audience. Elle les recevait un par un pour qu’ils se sentent fiers de l’importance qu’elle leur accordait.
Ils apparaissaient sur leur trente et un, les cheveux gominés, mais sans or. Et
aucun d’entre eux n’aurait eu l’idée d’allumer un havane en sa présence. Ils se
présentaient avec leurs airs doucereux et leurs cadeaux, des babioles de mauvais
goût que Madame Eva me remettait en clignant de l’œil et en s’exclamant :
« Comme c’est joli, comme vous avez deviné mes goûts, très cher ! » Je me
mordais les lèvres pour ne pas rire. Ensuite elle leur servait du thé et des gâteaux,
et avant qu’ils aient ouvert la bouche pour engloutir le premier, elle leur sortait
sa petite phrase infaillible : « Écoute, mon petit, je crois que c’est toi le meilleur.
Moi, on m’a appris qu’un mari ou une femme ne se partageait pas. Le siège du
syndicat non plus, et il est encore chaud. Fais quelque chose avant qu’il ne refroidisse. » Le type se retirait, drapé dans sa vanité et assoiffé comme un vampire, et
elle recevait le suivant qui attendait derrière la porte. Ils finissaient par se dévorer entre eux. Et c’est alors qu’elle faisait son entrée triomphale.
– C’est ça qu’elle faisait ? – demanda Norma, ébahie.
– Entre autres. Quand le torchon brûlait, elle mettait son plus beau tailleur et
direction le syndicat. Elle se faisait accompagner par un aide de camp qui était
plus ou moins pédé et elle le faisait se dandiner exprès devant les gars. Elle les
réunissait dans une salle et les têtes commençaient à tomber.
– Lui oui, lui non, lui oui, lui non – l’aide de camp sélectionnait d’une voix
pointue et avec la noblesse d’une poule enhardie. Ils s’en allaient défaits et ne
l’emmerdaient plus jamais. Il faut les rabaisser : ces grands airs de mâles qu’ils
se donnent sont un crépi qui s’effrite au premier coup de pioche – ajouta Lola
avec fureur.
Norma, qui avait écouté sagement le récit de Lola, se retourna vers son mari.
– Tu vas m’aider.
– Mais je ne suis pas pédé, moi ! – se rebiffa Ariel.
Norma haussa les épaules et s’exclama :
– Tu n’es pas pédé mais tu es un pauvre type. C’est pareil.
Perón avait pensé à elle pour le poste de secrétaire générale du Syndicat de
la Construction et sa proposition était déjà sur la table.
– Je vais te soutenir, Norma, mais il ne faut pas attirer l’attention des militaires et des conservateurs. Tu mets ton nom en tête de liste et je me charge de
faire voter les autres pour toi – lui avait dit le Général en buvant une tasse de
maté avec des biscuits secs.
Norma sortit plus que satisfaite de la réunion et remercia Dieu et feu Éva
pour ce nouvel acte de justice divine. Dans peu de temps tous la reconnaîtraient, et peut-être même lui demanderait-on de se porter candidate à la présidence – parce que si une femme peut affronter la barbarie d’un syndicat, elle
peut bien prendre en main un pays dompté par l’habileté de Perón et de la
défunte Éva. Elle se souvint de l’anecdote contée par Lola. Elle-même pourrait acquérir la sagacité d’Évita pour se débarrasser de cette troupe de
vulgaires ventripotents, gavés d’alcool et d’armes. Éva les appelait « Mes
mauvais fils » pour les distinguer de ses grasitas, de ses « va-nu-pieds », ceux
qui portent la douleur de l’attente dans leurs bouches édentées, dans leurs
yeux vitreux qui reflètent la fragilité de leur âme. Eux seront enclins à pardonner davantage ceux qui asservissent les autres en raison de leur sang et de leur
rang que leurs frères égarés, tous fils de la même terre qui les a engendrés sans
conscience de caste et a marqué leur chair de la rancœur pour ceux qui ont
maltraité leurs rêves. Pour ceux-ci il n’y aura pas de pardon, ni de pitié, ni
d’exil ; rien que l’indifférence et l’oubli, le pire des châtiments. Pour un peu
d’argent et un nom dans les annales de l’impunité ils ont perdu l’occasion de
servir une terre noble, de lui rendre ce qu’elle leur avait donné par des actions
justes et impartiales.
– Traîtres ! – leur cria Éva à la figure – Machos et traîtres ! Quand allez-vous
cesser de galoper sur vos testicules stériles !
Et eux, en leur for intérieur, remerciaient Dieu de l’avoir faite femme.
Il avait retrouvé un peu de l’affection de sa femme et atteint le comble du
bonheur lorsqu’elle lui avait accroché une fleur au revers de son costume bleu
en lui disant : « Tu reviens dormir avec moi. » Ils feraient à nouveau chambre
commune dans la partie la plus luxueuse de la maison, entre les cariatides qui,
comme des colonnes, soutenaient le balcon, et les chats de porcelaine remplis
de petits papiers qui servaient à Norma d’aide-mémoire, car elle refusait de se
servir d’un agenda qu’elle considérait comme un objet bourgeois.
– Emmène-moi chez Harrod’s pour regarder les vitrines. À partir de maintenant je veux me sentir femme à tes côtés – dit-elle à Ariel. Ainsi fut instauré le
cérémonial des dimanches après-midi, au moment où les riches sortaient
prendre le thé. Ils s’asseyaient dans les salons d’Harrod’s en hiver ou sur les
terrasses ensoleillées et comme deux pantins saluaient les habitués scandalisés
par la « racaille » usurpatrice. Norma, à qui rien n’échappait et qui n’était pas
timorée envoya aussitôt son mari faire ami-ami avec les rupins, en lui rappelant
que ces vermines-là ne laissaient personne pénétrer dans leur cercle à moins
qu’on les amuse et qu’on devienne à leurs yeux un animal de foire, un « phénomène » étrange et original.
– Pour les gens du syndicat tu es le « pauvre type » dominé par sa femme ;
mais là tu vas faire le coq, le « nouveau riche » bouffon, et donne-toi l’air d’avoir
du pouvoir ; étale les signes extérieurs de richesse et n’oublie pas de retirer tes
boutons de manchette aux armes du Général. Ce n’est pas pour trahir la cause
mais il faut faire attention à tous les détails. Je veux que tu découvres ce qu’ils
trament. Ces rumeurs de soulèvement qui circulent ne me plaisent pas du tout.
Norma savait que les problèmes ne faisaient que commencer. Le Général
avait l’appui de son peuple mais le modèle justicialiste imposé par le second
plan quinquennal irritait l’Église, les Forces Armées et les groupes d’opposition
qui n’étaient pas disposés à renoncer à leur rôle dans le corps social. Ils n’allaient pas tolérer que « l’État péroniste » dirige et contrôle la formation des
nouvelles générations dans une ligne doctrinale caractérisée par un militantisme
radicalisé.
Elle avait peur pour Perón. Depuis la mort d’Éva elle le voyait vaciller, il
parlait peu et se réfugiait de longues heures dans son bureau. La défiance l’avait
amené à prendre des décisions extrêmes, comme celle de renvoyer son confesseur qu’il avait l’habitude de voir chaque matin dans la petite chapelle de la résidence présidentielle.
La Curie et l’opposition agissaient contre lui, mais à cette époque les fidèles
s’étaient chargés de rappeler aux frondeurs que la loyauté envers le chef et le
mouvement est la meilleure expression possible de la dévotion religieuse et du
patriotisme, et qu’il valait mieux qu’ils cessent de faire de la ramener, car
plusieurs sièges des opposants socialistes, des radicaux, avaient déjà brûlé, et
même l’antre des minets, le très sélectif Jockey club, n’était plus qu’un tas de
ruine. À n’importe quel moment cela pouvait leur arriver à eux, à leurs sanctuaires de velours, d’or, de pierre et de pharisaïsme.
– Plus de privilèges pour cette mafia ecclésiastique ! – vociféra Juan Perón
– et il exigea qu’ils paient leurs impôts comme tout un chacun. Il supprima
également les cours de religion dans les écoles et effaça du calendrier toutes les
fêtes catholiques.
– Le seul jour férié c’est San Perón !
Une après-midi Ariel rentra avec l’information que Norma attendait : Felicitas, une de ces dames qui jouissait de l’approbation générale et d’un bon pedigree, avait retourné sa veste et, soucieuse de prouver son insoumission, avait
raconté à Ariel que l’Armada était en train d’organiser une sédition dont le but
était de tuer Perón.
Norma quitta le syndicat et s’engagea dans la rue en direction de la Casa de
Gobierno. L’air sentait la fumée et l’essence et les gens couraient, cherchant
désespérément un refuge. Elle eut le pressentiment que Perón était déjà mort et
son corps réduit en cendres, comme le drapeau argentin brûlé quelques jours
auparavant par un groupe de catholiques qui avait provoqué la colère des nationalistes.
Elle arriva sur la Plaza de Mayo au moment où les cinq bimoteurs commençaient à bombarder cet espace emblématique de la lutte ouvrière, là où des
milliers d’Argentins avaient demandé la libération de leur Général le 17 octobre
1945. Elle ne pouvait comprendre le pourquoi d’une telle aversion pour un
leader passé comme eux par les casernes grises, les corvées matinales, l’obéissance à la chaîne de commandement et la gloire des décorations.
Les cloches de l’église Metropolitana sonnaient à toute volée, exultantes,
païennes. Depuis la terrasse de la Casa Rosada les mitraillettes de la garde fidèle
au Général tiraient par rafales. Il était presque une heure de l’après-midi et
personne ne s’inquiétait de savoir si ces nuages gris qui gonflaient l’horizon
apporteraient de la pluie ou pas. Les aléas du temps n’étaient plus rien face à la
nature violente des hommes. Ils étaient là, frappant leur cible de leurs bombes
précises, et un trolley qui accomplissait son parcours routinier de l’après-midi
se figea avec ses passagers morts sur le cliché le plus sanglant de cette histoire.
La nouvelle arriva vite : Perón était au Ministère de la Guerre, vivant, et les
loyalistes étaient parvenus à mater l’insurrection. Nombre de rebelles traversaient déjà le fleuve pour se réfugier en Uruguay.
– Que faites-vous à Cordoba ? – demanda le général Lonardi.
Norma ne répondit pas. Elle avait bien entendu mais elle pensait à sa Salta
natale. Cordoba était à mi-chemin (sa vie aussi en était-elle arrivée à ce stade ?).
Et elle avait juré de ne pas rentrer vaincue chez elle.
– Je vous ai demandé ce que vous faisiez à Cordoba, Madame – insista le
militaire avant d’ajouter avec ironie : ou camarade Norma, comme vous préférez.
– Je suis venue défendre mon Général.
– Ah ! Je savais que vous vous faisiez baiser par Perón, mais pas que vous
le défendiez !
Norma regarda la fenêtre aux volets clos qui était en face d’elle et imagina,
derrière eux, l’immensité du paysage vert des montagnes dont seuls les cœurs
libres pouvaient jouir.
Le militaire revint à la charge.
– Vous savez que votre mari est détenu ?
– Je le sais.
– Cela vous fait quelque chose ?
– Nous sommes dans la même situation. Ça me ferait quelque chose s’il était
un traître et un lâche.
– Et vous n’allez pas parler ?
Norma se passa la main dans les cheveux et sur le front. Elle dégageait une
odeur fétide.
– Que voulez-vous que je vous dise ?
– Rien, Norma, rien. Nous vous connaissons bien et nous n’avons pas l’intention de vous provoquer. Nous voulons que vous nous aidiez, c’est tout. La
« Revolución libertadora » a besoin de gens comme vous. Si Perón tenait tant à
vous, c’est qu’il y avait une raison… Le vieux n’est pas con ! – et il continua
comme si de rien n’était – Maintenant qu’il s’est cassé il y en a qui le traitent de
faible, de trouillard… Ah, ah, ah, le Général, un trouillard, ça ne manque pas de
sel !
– Comment ça, il est parti ?
– Il a renoncé, Norma. Le Général vient de renoncer. C’est à nous d’y aller.
Chacun son tour. Le pauvre a fait de bonnes choses, mais dernièrement il s’est
payé quelques belles bourdes et il y a des gens importants qui sont sensibles,
susceptibles je dirais… Et vous, vous le suiviez comme des moutons. Il vous a
abandonnés, à la grâce de Dieu… [enfin, si le Seigneur vous pardonne parce
qu’il devrait vous donner une leçon pour l’incendie des églises. Quelle hérésie,
dites donc ! Mais nous, nous allons vous aider si vous nous aidez. Les rancœurs,
ça suffit. Une main lave l’autre… N’est-ce pas, Madame Syndicat ? Perón a
bien fait de s’en aller ! À quelque chose malheur est bon, comme dit le
proverbe]. Quelle ironie qu’un bateau baptisé 17 octobre ait anéanti son espoir
de rester au pouvoir ! [Mais il a été sage et il a battu en retraite. On se serait
souvenu de lui comme du dictateur qui a conduit son peuple à la plus grande
tuerie de l’histoire. Vous imaginez tout en ruines : Mar del Plata, Cordoba, Santa
Fe, Buenos Aires… Il est parti tout droit au Paraguay et nous nous rentrons
triomphants dans la capitale. Et vous, à peine arrivée, vous courez dire aux gars
de la CGT que ni Lonardi, ni l’amiral Rojas, ni le général Aramburu, ni aucun
gradé ne partagera le pouvoir avec personne. Ici la chaîne de commandement est
verticale et celui qui a le plus de couilles gagne la partie. Pour le moment c’est
moi.
Le général Lonardi claqua des doigts et un caporal armé d’un fusil entra.
– Où en sommes-nous, caporal ?
– Tout est sous contrôle, mon général ! On dit à la radio que la foule nous
attend sur la Plaza de Mayo.
– Je suis impatient d’y être. Il n’y a rien de plus gratifiant que de voir un
peuple enthousiaste et libre – le général Lonardi évita le regard acéré de Norma
et continua, sans pérorer – mais le pays est divisé et il sera très difficile de
gouverner.
– Mon Général, mon cher Général Perón, que de temps a passé depuis ces
jours amers ! Que puis-je vous dire de votre Argentine chérie que vous ne
sachiez déjà ? Les militaires ont voulu coûte que coûte rompre avec l’espoir du
mouvement justicialiste, mais les jeunes sont arrivés avec leurs idéaux, et ce que
je sentais croître s’est transformé en une cause qui porte un nom et suppose un
certain degré de clandestinité : Montoneros, FARP, ERP, tous représentent un
engagement vis-à-vis de la cause péroniste, du retour à la justice et à l’équité
dont notre peuple a tant besoin. Je dois vous avouer que je n’ai pas pris les
armes et que je n’ai tué personne, mais voir tomber un facho me remplit de joie.
C’est comme un mur qui s’écroule, un mur qui nous sépare de la liberté. Est-ce
de la lâcheté ? Est-ce qu’un monstre violent grandit en moi, qui s’alimente des
rancœurs, des haines quotidiennes et de la soif de vengeance, qui un jour sortira
et commettra le génocide des ultra-nationalistes, de la droite fasciste, de ce
syndicalisme complaisant avec lequel je dois partager les décisions de la CGT,
les asados des dimanches dans la villa de militaire qui se donnent des airs de
démocrates, les parties de cartes au cours desquelles se jouent les grèves et les
postes qu’offre le gouvernement de facto ?
Je suis une des leurs, mon Général.
Malade d’indignation et de haine, mais je n’en suis pas moins une des leurs.
Moi aussi j’éclate de rire quand ils vocifèrent qu’il vaut mieux avoir un pantin
à eux au gouvernement, comme le « Tío » Campora – qui peut « rendre des
services » – plutôt que de vous avoir vous, « El Pocho » comme nous vous appelons affectueusement, assis à la place de Rivadavía, vigilant. Vous vous demanderez comment votre fidèle alliée vit cette contradiction : mal, très mal, mon
Général. Parfois je voudrais mourir et renaître. Une des affiches du mouvement
dit : si Évita revenait, elle serait montonera. Je pourrais dire la même chose de
moi-même, mais je suis toujours vivante. Je suis une hybride qui a perdu toute
cohérence et est devenue la plus hypocrite des femmes. Eux prétendent que je
suis la « seule et unique », celle qui a survécu aux prisons, aux brimades, celle
qui a contraint les forces occupantes à conserver les syndicats et la CGT pour
que le peuple croie qu’il a son mot à dire, celle qui a forcé les dirigeants à renoncer à l’idée d’occuper leurs postes à vie, celle qui a tenu tête aux Montoneros et
leur a crié :
– Les gars, rentrez dans vos fermes !
Ce mensonge ambulant c’est moi. Sans vous, sans ma chère Éva, j’ai perdu
le nord. Je vous demande de rentrer et de mettre de l’ordre dans ce troupeau
d’âmes perdues. Nous ne pouvons, Monsieur, trouver le chemin. Mes
montagnes de Salta me manquent et je me moque bien à présent de rentrer vaincue ; en réalité je rentre chaque soir quand je soulage ma conscience et que les
souvenirs reviennent comme des ombres, ceux qui emplissent l’âme de jouissance et la vident de bons sentiments. Je sens que je suis là-bas. Je retrouve dans
ce paysage immense l’air frais de la Puna, le sifflement timide d’Ariel qui me
cherche, la chute et l’horreur face à cet oncle inconnu, le cri du patron qui nous
appelle à l’aube pour égayer son insomnie, ma mère calme, lente, puis morte.
Voilà le monde qui était le mien. Mon véritable monde. Voilà ce que j’étais, moi,
moi qui en ce moment-même serre dans ma main ce bout de papier qui marque
peut-être la fin. Mon monde s’écroule et je ne sais si je dois ralentir cet effondrement. Et je me dis : « Norma, tu devrais résister, apprendre une nouvelle
façon de le faire sans perdre la notion de bataille, d’acte belliqueux ; au bout du
compte ce n’est qu’un nouvel ennemi, ton minuscule ennemi à toi, avec ses
“bords irréguliers”». Je ne peux pas m’empêcher de rire, mon Général. Je ris de
moi-même et de ce que vous devez penser. Je ne suis pas folle, je suis lucide,
j’ai toute ma tête pour réfléchir à ceci. Je sens à nouveau toute l’émotion de la
chair blessée. J’ai à nouveau un corps : je sens les fesses lourdes, les pieds
gonflés, la distension que provoque l’œdème après quarante ans, le vagin sec, le
visage rond et luisant, et les seins qui subissent l’invasion des boules informes.
Peu importe. Je m’en moque. J’ai à nouveau un corps. Le corps est la raison
sociale des pauvres. Je suis redevenue pauvre. Je dois me consoler, je n’ai pas
été la « seule et unique » et je ne le serai jamais. Je souffre comme tous les
mortels et ni les titres, ni ce à quoi j’ai atteint, ni les gloires passées ne m’apporteront le salut.
Je dois ôter cette parure de mort et aller me battre.
Traduit de l’espagnol par Anne-Cécile Druet
[1]
Équivalent de la Maison-Blanche en Argentine.
[2]
Grasitas dans le texte qui est intraduisible.
[3]
Ville du nord est de l’Argentine proche de la Cordillière des Andes.