2003
Outre - Terre
La fin de l'occident
Pourquoi l’alliance américaine est dans l’intérêt national du Royaume-Uni
Conrad Black
(Daily Telegraph, Chicago Sun-Times, Jerusalem Post, etc.).
Qu’en est-il de la pathologie de l’anti-américanisme ? Nous avons assisté à
un immense élan de sympathie après les atrocités. Difficile, humainement, de ne
pas s’identifier aux milliers de victimes innocentes, aux courageux pompiers et
au moral invincible de New York. Beaucoup ont sans doute également été
influencés par le spectacle peu familier d’une Amérique en position de victime.
Mais il était clair qu’elle ne le resterait pas longtemps.
Les Américains eurent le plaisir de voir l’OTAN invoquer pour la première
fois l’article 5 de sa charte : c’était l’alliance toute entière qui avait été attaquée.
Il subsistait toutefois une inquiétude : chaque membre pouvait répondre de la
manière qui lui semblait appropriée ; on pouvait se retrouver rapidement dans
un désordre de type Kosovo, avec pour chacun un droit de veto sur les réactions
américaines. Nul doute ici, au contraire du Kosovo : la guerre contre le terrorisme n’est pas seulement une cause pour laquelle on tue, c’est aussi une cause
pour laquelle on meurt, comme des milliers d’hommes l’ont déjà fait. Consensus national presque unanime aux États-Unis : le pays ne devait pas se contenter de vaincre et de punir, il fallait anéantir l’ennemi, où qu’il soit et quelle que
soit son identité. On s’inquiéta (légitimement) en haut lieu : l’Alliance toute
entière pourrait-elle surmonter les obstacles que semblable politique allait par
force rencontrer ? Je ne suis pas moins enthousiasmé par l’Europe miraculée
d’aujourd’hui que les partisans les plus fervents de la construction européenne.
Le degré de coopération et d’amitié entre ces pays autrefois hostiles est à la fois
une source d’inspiration et une bénédiction. Mais l’Europe n’est pas une force
cohérente au plan international et elle ne se comporte pas comme une grande
puissance. Il ne fait aucun doute que de nombreux partisans de la construction
européenne ont pensé qu’avec la fin de la guerre froide et la disparition de la
menace soviétique, on pourrait se passer de l’hégémonie douce des États-Unis,
auparavant essentielle pour préserver l’Europe de l’Ouest des Soviétiques, que
l’Europe pourrait désormais s’unir et se réaffirmer, à la fin du terrible XXe siècle,
comme le centre mondial du pouvoir. On espérait du moins que l’Europe
deviendrait une alternative à la puissance américaine.
Certains ont posé avec beaucoup d’assurance, comme le Luxembourgeois
Jacques Poos, qu’avec la Bosnie était venue « l’heure de l’Europe » et qu’il n’y
avait là pas de place pour les Américains. Un jugement volontiers corroboré par
les États-Unis jusqu’à ce que les Européens les implorent, quelques mois après,
d’intervenir.
Le Président Chirac n’affirmait-il pas que la Force de Réaction Rapide
« projetterait la puissance européenne à travers le monde. » Il ne s’agissait en
fait que de réaffecter certaines forces de l’OTAN. Or, l’organisation étant presque
entièrement dépendante de la capacité aérienne des États-Unis, la Force de
Réaction Rapide ne sert pour l’essentiel qu’à parader sur les grandes avenues
des capitales les jours de fête nationale.
L’Europe est entravée par des comportements de faiblesse. L’implosion de
l’Union Soviétique a rendu les États-Unis, et non l’Europe, incomparablement
plus puissants, aussi bien moralement que militairement, économiquement et
culturellement. Les pays européens, eux, ne laissent d’être obsédés par les
menus détails de l’union.
L’Allemagne, enfin réunifiée, pourra tenter pour une troisième fois de devenir une grande puissance. Elle poursuit jusqu’à présent la politique sincèrement
préconisée par Helmut Kohl d’une Allemagne européenne plutôt que d’une
Europe allemande. Le chancelier Kohl redoutait comme beaucoup d’Allemands
les agissements d’une Allemagne émancipée. Personne n’imagine sérieusement
l’Allemagne tentée par le bellicisme, ses options en matière de politique internationale restant surtout désordonnées, comme on a pu le constater ces derniers
temps. L’Allemagne ressent toujours une bien naturelle et bien compréhensible
révulsion devant son passé et la peur qu’elle a d’elle-même l’a menée à cultiver
la faiblesse.
Il est aujourd’hui très porteur, comme les dernières élections en Allemagne
l’ont prouvé, de s’élever contre la domination américaine sur l’Alliance atlantique. Mais c’est aux États-Unis, plus qu’à aucune autre puissance, que l’Allemagne doit sa libération du nazisme, d’avoir été protégée à l’Ouest contre les
Russes, le pont aérien de Berlin, les crises qui suivirent, le plan Marshall et sa
démocratisation ; de même pour son intégration à l’OTAN et à l’Occident, tout
comme sa réunification dont ne voulaient en fait pas la Russie, la France ou le
Royaume-Uni.
Il se peut que les Allemands veuillent devenir moins dépendants des États-Unis, mais les États-Unis leur témoignent une bien moindre rancœur que ne le
font les Européens. Que les crimes du passé pèsent encore sur l’Allemagne est
tout à fait compréhensible. Mais, il faut s’en convaincre, à l’instar des Russes,
des Chinois et des Japonais, leur histoire contemporaine, malgré ces atrocités,
ne démontre pas d’une propension absolueau mal ; elle prouve simplement que
même une société éminemment sophistiquée peut déraper dans la psychose et la
violence. Il faudra bien que ce psychodrame se résolve, mais défier le pays
auquel l’Allemagne doit le plus n’est en aucun cas la solution. La politique
actuelle des Allemands va les placer une fois de plus en position de complet et
morne isolement. Ils courent le risque d’offenser les Américains, d’agacer les
Britanniques et d’être abandonnés par les Français et les Russes quand le temps
de la zizanie sera passé. Les Français, les Russes et les Chinois jouent au poker;
les Allemands subissent une psychanalyse. Aucun des deux camps n’a le bon
moyen de conduire une politique étrangère.
Tout au long de la Ve République, la France a mené une politique qui consistait à se présenter comme l’allié absolument digne de confiance de l’Amérique
en temps de crise, l’ami des mauvais jours, tout en dépensant presque toute son
énergie à essayer d’amoindrir l’Amérique. Seul exemple de ralliement français
à un moment critique, la crise des missiles de Cuba en 1962, l’appui de de
Gaulle à Kennedy avec une vigueur admirable, alors que Harold Macmillan
hésitait et vacillait.
En fait, la France a tenté de prendre la tête des pays qui n’acceptaient pas le
leadership américain ou anglo-américain, tout en bénéficiant de tous les avantages
de l’Alliance atlantique. De Gaulle chassa l’OTAN de France mais conserva aux
États-Unis le grand privilège de garantir la sécurité du pays. François Mitterrand
commença la guerre du Golfe avec un ministre de la Défense pro-irakien, Chevènement, mais le renvoya quand il réalisa que les Américains et leurs alliés
prenaient les choses au sérieux ; il appela ensuite à un embargo, puis expédia un
porte-avions sans avions quand les choses s’accélérèrent, pour finalement envoyer
dix mille légionnaires, soit des volontaires polonais et allemands et déclarer qu’ils
avançaient « à la vitesse dutrain bleu », quand ils rentrèrent en Irak sans y rencontrer d’opposition. On peut en général compter sur les Français pour poursuivre
leurs intérêts propres. Ce qui consiste la plupart du temps à pousser le bouchon
aussi loin que possible tant que personne ne réagit et qui pourrait, dans les circonstances actuelles, s’avérer un jeu dangereux.
Voilà donc les positions des deux puissances de l’Europe occidentale en
matière de politique étrangère : le fantasme freudien à l’allemande et l’opportunisme à la française du meilleur cru. Il n’y a pas là d’alternative sérieuse au
leadership américain.
Près de soixante ans après la Seconde Guerre mondiale, la politique étrangère de l’Europe de l’Ouest se caractérise par une faiblesse délibérée et confortée, optant pour la mollesse : sanctions, persuasion, incitations commerciales.
De la même façon que leurs ouvriers et leurs petits agriculteurs reçoivent à l’intérieur, pour des raisons historiques bien connues, un tribut aux dépens d’un
système incitatif et de la croissance économique. Neuf sur dix des populations
les plus âgées au monde se trouvent en Europe de l’Ouest. En Italie, trois
personnes sont actives pour deux qui vivent des allocations. Dans les années
1990, on a supprimé aux États-Unis quarante-quatre millions d’emplois super-flus ou inefficaces et soixante-quinze millions d’emplois ont été créés dans le
secteur privé, soit trente et un millions de d’emplois créés. Dans l’Union européenne Royaume-Uni, ce sont cinq millions nets d’emplois qui ont été créés,
tous dans le secteur public.
Paradoxe de tout ceci : les Européens ne voient pas que c’est la puissance
américaine, peu appréciée par eux, qui leur permet de jouir de leur faiblesse, de
maintenir leurs budgets de défense réduits, d’avoir un minimum de militaires à
envoyer hors des frontières de l’UE, une économie en stagnation relative et de se
complaire dans une attitude de lassitude complaisante mais moralisatrice. Le
commissaire Chris Patten l’affirme solennellement : « nous savons à quel point
il est important de s’occuper correctement des États ratés et même de les
contraindre, dans un premier temps ». Par « nous », il entend les Européens au
contraire des Américains, qui ont pourtant reconstruit l’Europe et le Japon, créé
la Corée du Sud et Taïwan, réorganisé la monnaie du Mexique, démocratisé et
révolutionné l’économie de ce pays dans un accord de libre-échange pendant
que les Européens gardaient les Turcs à distance.
Et le commissaire d’ajouter : « franchement, les bombes intelligentes, c’est
important, mais l’aide à un développement intelligent, ça l’est encore plus ». Ce
qui n’est pas nécessairement vrai, mais qu’est-ce qu’y connaît Chris Patten ?
Cela dit, des commissaires intelligents seraient bienvenus.
Les principaux pays d’Europe, parce qu’ils sont de force passablement équivalentes sont habitués, excepté les aberrations napoléonienne, nazie et stalinienne, à coexister, bien qu’en étant antagonistes. Et c’était la situation des
États-Unis au début de leur histoire, quand les menaçaient les empires britannique, français et espagnols. Mais les menaces, depuis l’époque du Président
Lincoln, se sont faites rares. Les États-Unis ont mieux réussi dans le domaine
de la politique étrangère que tous les autres grands pays grâce à leur puissance
en ascension constante, mais aussi parce qu’ils n’eurent jamais d’autre objectif
que de ne pas subir de menace, ou de se débarrasser de la menace lorsqu’ils
étaient menacés. Les États-Unis ne croient pas à la coexistence durable avec un
danger mortel. Quand le pacifique Woodrow Wilson conclut à une menace de
l’Allemagne wilhelmienne pour l’Amérique, il entra en guerre, ce qui permit
d’assurer la victoire des Alliés. FranklinD. Roosevelt savait qu’il ne pouvait y
avoir de paix avec l’Allemagne nazie et comme il l’expliqua à Churchill en août
1941, « il fit la guerre à Hitler sans la déclarer », jusqu’à ce que l’Allemagne et
le Japon entrent en guerre contre l’Amérique. Les États-Unis ne faiblirent
jamais dans leur insistance à ce que le communisme soviétique cesse de les
menacer et ce jusqu’à ce que l’URSS s’écroule. Avec des alliés dont évidemment
la Grande-Bretagne qui allaient jouer un rôle de plus en plus secondaire au fur
et à mesure que le siècle avançait.
L’Amérique se sent effectivement menacée depuis le 11 septembre et elle
liquidera cette menace. La guerre contre le terrorisme a déjà connu des succès
partiels. Dans les dix-sept mois qui ont suivi le 11 septembre, les terroristes ne
sont parvenus qu’à faire exploser un night-club à Bali, un petit hôtel à Mombasa
et à tuer quelques touristes allemands en Tunisie. Rien aux États-Unis ni dans
les autres pays développés. Des incidents tragiques et choquants et il y en aura
sans doute d’autres, mais de bien peu d’importance si on les mesure aux
menaces à vous glacer le sang d’un Ben Laden.
Deux discours du Président Roosevelt, en 1941, révèlent le fond de la politique étrangère et de sécurité des États-Unis. Au mois de janvier devant le
Congrès : « Nous devons nous méfier de ceux qui prêchent l’apaisement en
faisant résonner cuivres et cymbales. » Onze mois plus tard, après Pearl
Harbour, il revient devant le Congrès : « Nous allons nous assurer que ce genre
de traîtrise ne nous mette plus jamais en danger. » L’Amérique est restée fidèle
à ces affirmations. Elle n’a jamais été puissance d’apaisement et aucun pays
depuis le Japon n’a osé l’attaquer directement.
L’attaque du 11 septembre a été condamnée publiquement par tous les pays.
Yasser Arafat a interdit aux Palestiniens de se réjouir dans les rues et a feint de
donner son sang pour les victimes de New York et Washington. Si la deuxième
moitié du XXe siècle a mieux réussi que la première, c’est parce que les Américains se sont engagés en Europe de l’Est et en Extrême-Orient.
Roosevelt n’est pas venu à Téhéran et à Yalta dans le but d’acquérir de
nombreux territoires, comme Staline, ni pour obtenir un nouvel équilibre des
puissances, comme Churchill. Il recherchait un déséquilibre en faveur de
l’Amérique, dans un cadre international. C’est ce qui s’est passé et c’est ce que
les adversaires de l’Amérique n’ont pas digéré, qu’ils se prétendent ses alliés ou
non.
Les trois principales erreurs stratégiques des temps modernes ont été : le
recours par l’Allemagne à une guerre sous-marine sans restriction en 1917; l’attaque japonaise sur Pearl Harbour ; le rejet par Staline de l’offre d’alliance et
d’aide économique formulée par Roosevelt et Truman en échange d’une plus
grande latitude en Europe de l’Est. C’est ce qui a entraîné la perte de l’Empire
allemand, de l’impérialisme japonais et de l’Union soviétique. L’Amérique est
bonne mais il ne faut pas la provoquer au-delà d’un certain point ; ce serait
courir un danger mortel. Les terroristes internationaux et ceux qui les soutiennent ont largement outrepassé ce point.
Je ne pense pas que la brouille entre les grands pays sera très sérieuse, parce
qu’ils sont en fin de compte tous opposés au terrorisme. Mais les Allemands
devraient se rappeler l’exploit diplomatique d’après-guerre, celui du chancelier
Konrad Adenauer qui refusa l’offre de Staline : la réunification de l’Allemagne
en échange de sa neutralité. Sous Adenauer, l’opinion ouest-allemande s’habitua à une division provisoire et indéterminée dans le temps contre une alliance
avec l’Amérique et l’Occident. Alors qu’elle a maintenant réussi sa réunification, l’Allemagne commettrait une erreur colossale, mais non catastrophique au
vu des critères historiques en vigueur dans le pays, si elle portait atteinte à l’alliance américaine pour récolter les encouragements suspects des Français.
Il y a certes beaucoup de choses, en Amérique, qui ne plaisent pas à tout le
monde. Je cite l’historien distingué Paul Hollander, selon lequel « la culture de
masse [américaine] incarne la stupidité, la banalité, le culte de la violence, une
sentimentalité superficielle et une omniprésente inclination au divertissement ».
Des millions de personnes, et pas seulement dans ce qui se nommait autrefois
Tiers-Monde, se forment une opinion des États-Unis à partir de semblables
sources qui ne rendent pas fidèlement compte du public américain et de ses
qualités, mais plutôt le sens du commerce de certaines catégories d’hommes
d’affaire américains.
Des secteurs entiers de l’opinion publique s’insurgent contre le soutien
américain à Israël, en particulier les musulmans et leurs sympathisants. L’existence d’Israël ne symbolise pas seulement, chez de nombreux musulmans, un
sentiment de recul et d’infériorité arabe qui les afflige. Comme Israël est un petit
pays, on a créé le mythe que ce peuple n’aurait pas pu infliger de pareilles
défaites à ses voisins arabes sans le soutien massif des États-Unis. Un argument
qui se retourne dans ses plus odieuses variantes en antisémitisme pur et simple,
nombre d’antisémites étant également antiaméricains. L’ayatollah Khomeini fut
le premier leader musulman important à prêcher le complot américain pour
détruire l’Islam. Il se déchaînait contre les États-Unis avec la même intensité
qu’Hitler contre les Juifs, même s’il n’avait pas le même talent morbide. Il est
fort heureux que la majorité des Iraniens rejettent aujourd’hui ce point de vue.
D’autres détracteurs un peu plus respectables de l’Amérique se trouvent
chez les anti-capitalistes, les anti-modernistes, les militants écologistes, tous
ceux qui s’attachent à n’importe quelle cause antiaméricaine comme des moules
à un rocher. Des gens bruyants mais généralement peu informés : les États-Unis
promouvant l’inégalité dans le monde, exploitant les pauvres, agressant l’environnement, dominés par les grandes entreprises et militariste.
Les anti-mondialistes vitupèrent contre les grandes firmes américaines :
Coca Cola, McDonald’s, Nike, Citigroup, Walmart, Montesanto, Exxon Mobil,
Levis, Starbucks et MTV. Une hostilité, qui n’est dans une certaine mesure que
dépit, se trouve chez ceux qui veulent orienter les jeunes ailleurs que sur le
chemin du consumérisme à l’américaine. Les organisateurs d’émeutes lors des
sommets du FMI équivalent en revanche politiquement aux hooligans du football ; ils sont incapables d’articuler une pensée cohérente et il faut disperser ces
laissés-pour-compte aussi doucement que possible chaque fois qu’ils troublent
l’ordre public. Il y a aussi les américanophobes, fous furieux écumant de rage,
disciples de Noam Chomsky et de Susan Sontag, pour qui le 11 septembre était
un attentat justifiable sinon compréhensible sur un pays malfaisant – bien qu’ils
y aient vécu pendant des décennies très confortablement, jouissant de ses libertés constitutionnelles et bénéficiant de sa prospérité. Certains Américains, en
particulier universitaires et écrivains, sont, comme c’est le cas ailleurs, porteurs
d’une haine de leur nation et d’un désir de mort, mais heureusement peu représentatifs de l’opinion publique, contrairement à ce qui se passe dans d’autres
pays.
Il existe cependant un triomphe qui n’est pas des moindres : c’est au sein de
la communauté afro-américaine que s’est manifestée la vague la plus puissante
de patriotisme après le 11 septembre. Alors qu’il y a trente ans, les noirs américains vivaient leur citoyenneté de façon très morne, comme en témoigne le salut
Black Panthers des trois athlètes sur le podium des Jeux Olympiques de
Munich.
Les hérauts de la folie antiaméricaine à l’étranger ne sont pas durs à localiser. Le dramaturge Harold Pinter, un homme par ailleurs très agréable et talentueux, voit dans les États-Unis « la plus grande source de terrorisme dans le
monde. » Il est plus exact de dire qu’Harold et ceux qui pensent comme lui sont
la plus grande source d’imbécillité sur la planète.
Les alliances entre les grandes nations ne se nouent pas par des référendums
sur les fast-foods ou sur Hollywood. Ici, les gens votent avec leurs jambes et
leur porte-monnaie, et le succès des États-Unis dans ces domaines, si on peut le
critiquer, demeure incontestable. Les relations entre les grandes nations, en
revanche, sont (ou devraient être) déterminées par l’intérêt national.
L’intérêt national du Royaume-Uni requiert une relation de qualité et de
proximité avec l’Europe et les États-Unis.
Tony Blair a accompli, globalement, une œuvre louable en secouant la
vieille gauche lobotomisée de son propre parti, tout en restant proche sans obséquiosité à l’égard de Washington et en rejouant Pitt le Jeune à travers une coordination de la politique irakienne des pays européens lassés de se faire intimider par les Français et les Allemands. Il a, sans nul doute, pris quelques libertés
en promouvant l’idée, sur le continent européen, qu’il avait contenu les ardeurs
du cow-boy américain. Les adversaires intérieurs du Premier ministre aiment
encore moins le président américain que lui et assimilent donc avec bonheur les
vieilles légendes selon lesquelles les premiers ministres britanniques donnent
constamment des leçons aux dirigeants américains et leur apprennent comment
se comporter en hommes d’État adultes. En fait, la seule occasion dans l’histoire
où il y a peut-être eu une influence décisive, fut quand Margaret Thatcher
conseilla à l’ancien Président Bush de ne pas hésiter après l’invasion du Koweït
par l’Irak. Si elle n’avait pas été débarquée par son propre parti, elle l’aurait
peut-être emporté face à Bush père : on en aurait terminé, en particulier avec
Saddam et on aurait épargné au monde la crise actuelle. Du coup, le mot d’Harold Macmillan qui comparait le Royaume-Uni et les États-Unis, respectivement, aux Grecs et aux Romains, devenait une absurdité à usage interne.
Le Premier ministre, pour avoir adhéré à une position impopulaire au sein de
son parti et qu’il n’a pas « vendue » à l’opinion avec le succès escompté, s’est
vu vilipender de façon scandaleuse comme caniche des États-Unis. Insolence
journalistique sans égale, selon moi, quand l’illustre Jeremy Paxman lui
demanda si lui et le Président Bush « priaient ensemble »; apothéose d’une série
de questions sous-entendant que les deux hommes étaient des fanatiques.
Jeramy Paxman aura peut-être noté que les fanatiques sont de l’autre bord.
Tony Blair a eu la tâche désagréable de donner priorité aux principes. Iain
Duncan Smith, son adversaire conservateur, n’a pas écouté ceux de ses partisans
qui lui conseillaient d’exploiter les divisions au sein du gouvernement et a placé
le pays avant le parti. Les deux hommes se distinguant nettement de l’attitude
mesquine de leurs homologues allemands et français.
Il fut un temps où les Américains s’inquiétaient de savoir s’ils étaient aimés
dans le monde et se sentaient gravement offensés quand des étrangers brûlaient
leur drapeau. Soixante ans après, leur position d’unique grande puissance
mondiale leur a appris à supporter l’opprobre qui marque les nations de cette
taille. Mais ils sont maintenant prêts à faire peur si on les provoque.
On ne peut imaginer qu’un pays ne souhaite pas s’allier avec les États-Unis
à des conditions acceptables. Les États-Unis ne sont pas un allié coûteux. Ils se
sont raisonnablement contentés de voir le bloc d’États dont il garantissent la
sécurité à travers l’OTAN comme un réservoir de volontaires potentiels, plutôt
que comme des conscrits. Et ils n’ont de la sorte pas sérieusement touché à la
souveraineté du Canada, pourtant plus intégré à l’économie américaine que la
Californie, puisque 85% de son commerce extérieur et 43% de son PIB sont
réalisés dans des échange avec les États-Unis. C’est précisément parce que les
États-Unis ont été si peu exigeants que les anti-américanismes sont devenues à
tel point vigoureux. La mobilisation légitime de la force, en revanche, est
facteur d’apaisement et c’est ce que nous ne tarderons pas à observer.
Les Américains préfèrent travailler avec des alliés fiables mais refusent
d’être étranglés par des Lilliputiens se faisant passer pour des alliés. Les États-Unis ont offert au monde la Société des Nations et les Nations unies. Ils sont une
démocratie civilisée et éclairée, qui essaie de se comporter de façon responsable, avec autant de succès à cet égard que n’importe quel autre pays important. Ils n’ont certainement pas de leçons à recevoir, en matière de morale, des
Français et des Allemands. Beaucoup pourront tourner en ridicule leur culture
populaire ou critiquer le maintien de la peine de mort dans de nombreux États
américains. Personnellement, je désapprouve celle-ci, mais c’est le vote populaire qui tranche, en ces matière, aux États-Unis. S’il y avait chez nous, en
Angleterre, le même système, la peine capitale serait rétablie. Et ce n’est en tout
cas pas une question de politique étrangère.
Plus puissant encore que la culture de masse, aux États-Unis, est le concept
d’individualisme et de liberté. Dans la Constitution américaine, le peuple est
au-dessus des pouvoirs attribués et s’est doté lui-même d’une Constitution
dont le droit ne lui a pas été conféré par une quelconque autorité. Voilà d’où
vient, plus que de la force économique, militaire et culturelle, la source de la
puissance américaine. Quand les étudiants et les dissidents de l’Europe de
l’Est démantelèrent l’empire Soviétique, ils lisaient publiquement les écrits de
Lincoln et de Jefferson ; les occupants de la place Tien’anmen construisirent
une réplique de la statue de la Liberté. Nos humoristes, nos intellectuels et nos
journalistes de gauche peuvent jaser, l’Histoire n’a jamais rien connu de
semblable à l’essor de l’Amérique ; celle-ci est passée en deux générations
d’un groupe de colonies vulnérables et plus faiblement peuplées que le grand
Birmingham, pour citer Churchill au Parlement dans son éloge funèbre du
Président Roosevelt, à « un sommet de force, de puissance, et de gloire jamais
atteint par aucune nation dans l’Histoire ». Une ascension qui n’a, depuis,
jamais cessé.
La plupart des Américains ne voyagent pas à l’étranger et le commerce extérieur (excepté les importations de pétrole) ne représente qu’environ 15% du PIB
des États-Unis. Il s’agit d’une économie américanocentrée. Cela dit, l’Amérique
a appris les dangers qui pouvaient découler d’une négligence des affaires
mondiales elle sait très bien qu’elle ne peut dicter au monde ses règles sans un
degré raisonnable de consensus.
Les Américains prêteront plus d’attention au Royaume-Uni qu’à tout autre
puissance. Un statut obtenu par les dirigeants des deux partis, à de très rares
exceptions, de Winston Churchill à Tony Blair.
Derrière les États-Unis il y a un groupe d’environ huit pays d’importance
majeure et le nôtre, la Grande-Bretagne, en est un. Nous avons la quatrième
économie au monde et jouissons d’un respect considérable à travers le monde
bien gagné…
L’alternative à l’Alliance américaine comme nous la connaissons est
l’« union encore plus étroite » avec l’Europe, à laquelle Maastricht nous a
engagé. Nos relations avec l’Europe sont vitales et doivent rester intimes. Mais
s’orienter vers une politique étrangère et une défense communes nous placerait
en lutte permanente d’une part avec la pratique allemande qui consiste à utiliser
la politique étrangère comme un substitut de psychothérapie, d’autre part avec
les poses des Français. Notre économie s’en trouverait anesthésiée. Et notre
destin national est sûrement plus exaltant que cela.
Voilà plus de quarante ans que le secrétaire d’État américain Dean Acheson
assena la formule : « La Grande-Bretagne a perdu un empire mais n’a pas trouvé
de rôle. » Or, c’est une importante fonction que d’être le partenaire subalterne
mais influent des États-Unis dans la modernisation des institutions mondiales et
l’atténuation des conditions qui produisent l’extrémisme politique, tandis que
nous serons les principaux associés de l’Amérique à écraser les terroristes.
Jamais une nation qui avait cessé d’être internationalement hégémonique ne
s’était hissée, après diminution de statut, à une position encore importante.
Si nous voulons continuer à être vraiment utiles aux causes que sont la
liberté et la croissance économique, il nous faut maintenir et développer notre
alliance, unique, avec les États-Unis. C’est le pays qui a le plus de succès au
monde, avec lequel le Royaume-Uni est le plus compatible, et vice versa. Mieux
vaut continuer à être enviés pour cause de succès et d’attachement aux principes, que de tomber en compagnie de ces gouvernements pour qui lâcheté équivaut à sagesse, au sein desquels l’ingratitude se vit dans une olympienne sérénité et où la malveillance des faibles se confond avec l’indignation morale.
Traduit de l’anglais par Prisca Perani