2003
Outre - Terre
La fin de l'occident
L’Irlande et la guerre d’Irak
Paul Brennan
professeur à la Sorbonne.
L’affaire irakienne a placé les Irlandais, pris entre leur relation avec les
États-Unis, leur appartenance à l’Union Européenne et leur propre tradition de
neutralité devant un dilemme.
Dès la fin du XVIIIe siècle, un fort courant d’émigration se développe ne
direction des États-Unis. Un véritable torrent à partir de la Grande famine
( 1845-1851). Par la suite, de 1851 à 1921, année de l’indépendance, l’on estime
à plus de quatre millions le nombre d’émigrés qui ont passé l’Atlantique. Une
émigration qui s’est poursuivie, à un rythme moindre, jusqu’aujourd’hui. Même
s’il ne faut pas sous-estimer les difficultés et les souffrances rencontrées par une
population largement catholique et rurale dans l’Amérique protestante et
urbaine, ces émigrés y ont réussi par mobilité ascendante leur intégration.
Symbole de cette réussite, l’élection de John F. Kennedy à la présidence en
1960. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, les Irlandais profitent de la lente
amélioration de leur condition pour jouer un rôle déterminant dans le développement de deux institutions puissantes aux États-Unis : l’Église catholique et le
parti démocrate. Autre bénéficiaire de cet investissement, la cause patriotique,
soit la lutte contre la présence britannique, que ce soit avant l’indépendance ou
encore depuis 1969 en Irlande du nord. L’IRA et le Sinn Fein, dans ce dernier
cas, n’auraient jamais pu soutenir leur action militaire et politique sans l’aide
des Irlandais d’Amérique – armes et capitaux – tout au long du conflit. L’Accord du Vendredi saint du 10 avril 1998 qui mettait fin à trente années de
violence politique n’aurait sans doute pas non plus vu le jour, n’eût été l’intense
engagement du Président Clinton en faveur d’un compromis. La dette de l’Irlande nationaliste d’hier et celle de l’Irlande républicaine d’aujourd’hui sont
telles qu’un soutien aux thèses américaines en matière d’Irak aurait pu constituer un solde de comptes entre amis. Mais c’était oublier que cette guerre, incarnant un nouveau départ en politique étrangère, correspondait au projet du parti
républicain de George W. Bush, donc à une rupture tant par rapport à celui du
démocrate Bill Clinton qu’à la politique traditionnelle des Républicains. Si l’on
ajoute que l’idéologie sous-tendant cette nouvelle politique est largement
marquée par la pensée protestante et que l’Église catholique des États-Unis s’est
opposée, dans le sillage du pape, à la guerre, la position des immigrés d’origine
irlandaise ne pouvait être que nuancée et pas assez ferme, en tout cas, pour peser
sur les Irlandais d’Irlande.
Sans compter qu’un autre argument, celui de l’économie, a certainement
incité certains milieux, à Dublin, à bien réfléchir. Après l’indépendance, l’Irlande, pays pauvre, dont la seule richesse était l’agriculture, rendu exsangue par
l’émigration, isolé sur le plan international en raison de sa neutralité durant la
Seconde guerre mondiale, n’avait d’autre choix, à la fin des années 1950 que de
tenter l’industrialisation. Ceci grâce en particulier à l’apport de gros investisseurs américains, très attentifs aux possibilités du marché européen. Une industrialisation qui démarre dans les années 1960 et s’intensifie à partir de la
seconde moitié des années 1980. Transformation remarquable durant la décennie 1991-2000. Du pays économiquement le plus faible de l’OCDE dans les
années 1980, l’Irlande figure parmi les plus forts en 2000. Au cœur de ce succès
les multinationales d’origine américaine qui ont lourdement investi dans l’informatique et l’industrie pharmaceutique. C’est probablement pour conforter
cette présence massive des Américains dans l’économie irlandaise que certains
membres du gouvernement n’hésiteront pas, à la veille du référendum sur le
traité de Nice, en 2001, à proclamer une nette préférence pour le modèle socio-économique des États-Unis.
Autre explication, sans doute aussi importante sinon plus importante du
miracle économique irlandais, l’ouverture du vaste marché que l’adhésion à
l’Europe a permise. Une contribution européenne qui ne se limite d’ailleurs pas
au marché. La politique agricole de la Communauté et les fonds structurels ont
beaucoup avantagé l’Irlande. On estime que les transferts de fonds, à partir de
la première moitié des années 1990, ont compté pour environ 4% du PNB du
pays. D’où une attitude favorable des Irlandais envers l’Europe, qui ne les a
cependant pas empêché de rejeter une première fois par référendum le traité de
Nice. C’est qu’il y avait la question de la neutralité. Dès le référendum d’adhésion, en 1972, une minorité fondait ici des arguments opposés. Mêmes disputes
au sujet de l’Acte unique, de Maastricht et d’Amsterdam, sans qu’une majorité
soit pour autant convaincue. Il en sera autrement de Nice, rejeté par 53,7% des
voix. Premières explications de ce résultat, l’apathie de l’électorat et un taux de
participation de 34,8%. Et retournement en 2002, du fait d’une acceptation par
64% des suffrages. Militants pacifistes et tenants de la neutralité qui avaient
démontré en 2001 leur capacité de mobilisation ne pouvaient que se sentir
concernés par la menace de guerre en Irak.
Neutralité et politique internationale
La neutralité ou le refus irlandais de prendre position en faveur de telle ou
telle grande puissance renvoie à l’histoire de ce petit pays. Le soulèvement raté
de Pâques 1916 pour une république débarrassée des Britanniques, la mobilisation massive et réussie de 1917 contre la conscription que Londres voulait imposer, une activité significative au sein de la SDN dans les années 1930 comme
surtout la déclaration de neutralité du jeune État à la veille du Second conflit
mondial en 1939, autant de points forts sur la trajectoire d’une politique. Refus
ensuite de Dublin de s’intégrer à l’OTAN. L’entrée aux Nations unies, en 1956,
permet aux Irlandais de s’aménager un rôle, certes mineur mais dynamique,
dans le cadre onusien. L’Irlande souligne son engagement en faveur de la paix
en se mobilisant au service de l’ONU au Congo, à Chypre, au Liban, dans le Sinaï
ou à la frontière Iran-Irak. Ceci en phase avec un public soucieux des droits de
l’Homme et de l’aide aux victimes de la faim dans le monde. Un rayonnement
qu’illustre la nomination de Mary Robinson, présidente sortante du pays, en tant
que Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, précisément.
L’Irlande était membre du Conseil de sécurité en automne 2002, au moment,
donc, de l’ouverture du débat sur l’Irak. Le 8 novembre, le représentant irlandais réitéra les positions de son gouvernement durant la discussion sur la résolution 1441 : primauté du Conseil en tant que garant de la sécurité mondiale et
soutien total aux inspecteurs. Le 11, Bertie Ahern, le Premier ministre, déclara
devant l’Assemblée nationale à Dublin que la résolution 1441 ne donnait pas
mandat à une action militaire et revint le 19 février, toujours à la Chambre, sur
la nécessité d’une seconde résolution pour justifier le recours à la force. Cohérence, ici, des gouvernants et des gouvernés : les Irlandais, tout comme les
autres Européens, ont manifesté en masse contre la guerre : plus de cent mille
personnes dans les rues de Dublin et des dizaines de milliers dans les principales
villes de province le 15 février. Suit une protestation continue contre l’autorisation aux avions militaires des États-Unis de survoler le territoire irlandais et
d’utiliser l’aéroport de Shannon à des fins également militaires. 20 mars : le
gouvernement regrette par voie de motion que les efforts du Conseil de sécurité
aient échoué et que la coalition anglo-américaine se soit résolue à entrer en
guerre; mais il confirme sur une même lancée les facilités accordées aux Américains à Shannon. Les quatre partis d’opposition parmi lesquels le Sinn Fein, seul
parti politique organisé tant en Irlande qu’en Irlande du nord, dénonçant au
contraire la volte-face du gouvernement, un tournant de fond en politique internationale et une infraction à la règle de la neutralité.
C’est en Irlande du nord que certains condamnent les positions américaine
et britannique sur l’Irak. En deux occasions emblématiques : le débat à la
Chambre des communes à Westminster où l’Irlande du nord est représentée par
dix-huit députés; la visite de Bush à Belfast. Le 18 mars, la participation britannique à la guerre fait l’objet d’un débat dramatique où se joue non seulement la
question du conflit mais encore l’avenir politique de Tony Blair. Les députés
unionistes appuient tous le Premier ministre ; alors que les trois représentants
catholiques modérés du SDLP d’Irlande du nord votent contre. Gerry Adams,
dirigeant du Sinn Fein, condamne publiquement l’intervention le lendemain et
demande au gouvernement de Dublin de refuser aux Américains l’utilisation de
Shannon. 7 avril : le pasteur du Parti démocratique unioniste Ian Paisley manifeste en faveur de la guerre. 8 avril : Gerry Adams exige de Bush la fin immédiate de la guerre et souhaite que les Nations unies joue un rôle de premier plan
dans l’aide humanitaire et la reconstruction de l’Irak.
La guerre a donc été l’occasion, pour les Irlandais du nord d’exprimer à
nouveau leurs division. le gouvernement de Dublin a opté in fine pour une position s’apparentant plutôt à celle des dix-huit pays qui ont signé, à l’instigation
de Tony Blair, un texte appuyant les positions de la coalition. Ici, les intérêts
économiques et une forte dépendance des États-Unis ont évidemment joué dans
le sens d’un infléchissement de la neutralité et quant aux Nations unies. On peut
désormais se demander si l’Irlande n’est pas en train de poser les jalons d’une
nouvelle politique étrangère davantage calquée sur celle de son ancien colonisateur.