2003
Outre - Terre
La fin de l'occident
Espagne : la tentation atlantiste est-elle soluble dans l’Europe ?
Sadi Lakhdari
professeur à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV).
Lors d’un débat au Congreso du 23 janvier consacré à la position de l’Espagne face à la guerre préventive en Irak, le porte-parole du groupe socialiste,
Manuel Marín, exprimait un point de vue largement répandu dans le pays avant
l’intervention américaine. Si le gouvernement Aznar s’engageait aux côtés des
États-Unis, ce qui n’était pas encore officiellement acquis, il romprait totalement avec la politique espagnole des trente dernières années, il ferait éclater le
consensus national sur la politique étrangère et il minerait la cohésion de l’Europe sur le plan diplomatique. La position du Président du Conseil qui consiste
à soutenir inconditionnellement les États-Unis dans la crise irakienne signifie en
effet une rupture spectaculaire par rapport aux orientations de la diplomatie
espagnole depuis 1975. Elle prétend marquer un tournant irréversible en faisant
figurer l’Espagne comme protagoniste principal sur la scène internationale
grâce à un affichage médiatique massif. En apparaissant aux côtés de Bush et de
Blair, Aznar entend montrer qu’il ne se contente plus de rester dans l’ombre de
l’Allemagne et de la France, les deux grands parrains européens qui avaient
rendu possible l’entrée de l’Espagne dans le Marché Commun. Mais, ce faisant,
il détruit un équilibre précaire : concilier l’engagement européen de l’Espagne
avec une politique américaine dynamique, fondée à la fois sur l’alliance avec les
États-Unis et sur l’établissement d’une primauté espagnole en Amérique latine.
La position de José María Aznar, telle qu’il l’a explicitée ces derniers mois
et en particulier à Paris le 22 avril dernier, lors d’une rencontre avec des intellectuels français et espagnols au Colegio de España, est fondée sur la conviction
que la puissance américaine est si écrasante qu’il est impossible de s’opposer à
elle et qu’il vaut mieux faire partie des alliés fidèles qui se retrouveront du côté
du vainqueur. Cet alignement leur vaudra une reconnaissance internationale et
divers avantages encore mal définis. L’idée est d’éviter de se retrouver dans le
camp des perdants, comme ça a été si souvent le cas depuis le début du
XIX
e siècle. Dans
El País du 21 avril, on pouvait lire que la vision d’Aznar était,
selon un de ses collaborateurs, déterminée par les attentats du 11 septembre. Ils
auraient marqué la fin définitive de la guerre froide et inauguré une nouvelle ère
où l’Espagne, contrairement au XIX
e siècle, « ne pouvait rester marginalisée,
mais devait se situer dans le camp des vainqueurs ». Le Président espagnol
insiste sur l’écrasante supériorité économique et militaire des États-Unis,
montrant que l’écart s’est considérablement creusé sur ces deux plans depuis la
guerre du golfe entre les États-Unis et le reste du monde et en particulier l’Europe. L’hégémonie américaine serait par ailleurs bénéfique puisque se présentant en champion de la démocratie et des droits de l’Homme, ce que José María
Aznar feint de prendre au pied de la lettre. Elle serait le seul garant de la sécurité en Europe et elle permettrait une lutte efficace contre le terrorisme, préoccupation majeure du président espagnol, qui affirme par ailleurs que l’Espagne
est maintenant suffisamment développée pour figurer parmi les grandes nations
européennes. Huitième contributeur aux Nations-Unies, l’Espagne s’est transformée en pays développé, terre d’immigration, exportatrice de capitaux en
particulier en Amérique latine, ce qui la place parmi les principaux investisseurs
étrangers sur le continent américain après les États-Unis. Elle entend occuper la
place qui lui revient, celle « d’une puissance moyenne avec sa politique propre
à l’échelle planétaire », courtisée par les grandes puissances
[1]. La conscience de
cette transformation s’accompagne en effet du refus de continuer à jouer un rôle
mineur dans le ballet diplomatique européen. Le président espagnol a choisi de
s’afficher spectaculairement aux côtés de Bush et de Blair, se présentant comme
un ami personnel du Président des États-Unis qui lui a réservé sa première visite
lors de son ultime tournée en Europe. Les rencontres comme celles des Açores
du 16 avril 2003 permettent de fixer pour la postérité l’image d’une prétendue
égalité de traitement entre les deux bénéficiaires d’une relation privilégiée avec
le grand frère américain.
Les marques de faveur impériale n’ont en effet pas manqué. Un certificat de
bonne conduite anti-terroriste avait été décerné en décembre à Aznar, « ami
personnel et grand ami des États-Unis » par Georges Bush pour son engagement
sans faille dans la lutte contre le terrorisme ; la confiance américaine s’était
concrétisée dans la mission qui lui avait été confiée d’intercepter le So San
supposé transporter des missiles nord-coréens vers une destination inconnue. Le
journaliste américain William Safire ayant à cette occasion fustigé la légèreté de
l’administration Bush qui avait laissé un allié inconditionnel se fourvoyer dans
une aventure mal préparée et finalement accepté les explications peu convaincantes du Yémen sur la destination des fameux Scuds. L’appui espagnol est
cependant surtout diplomatique et ne saurait être comparé sur le plan militaire à
l’engagement britannique. L’Espagne annonçait déjà avant la guerre qu’elle
était prête à participer à la défense de la Turquie en cas d’attaque de l’Irak et à
envoyer des F18 au nombre de six. Elle n’a en fait mobilisé que très peu de
moyens en Irak, se contentant d’envoyer un bateau hôpital accompagné de son
ravitailleur et d’autoriser le survol de son territoire et l’utilisation des bases ou
de ports, selon les traités en vigueur.
Malgré les craintes du Parti Populaire de se voir laminer aux élections municipales du 25 mai et surtout aux prochaines élections législatives, le Président
espagnol a reçu l’appui massif de son gouvernement : Marcelino Oreja, José
Pedro Pérez Llorca, Arias-Salgado, Abel Matute Eduardo Serra José Piqué et
évidemment Ana Palacio, son ministre des Affaires étrangères. Ceux-ci estiment
que, malgré l’impopularité de sa décision, Aznar a raison de changer le cap de
la politique extérieure espagnole et de couper le cordon ombilical avec la France
et l’Allemagne. Priorité doit être donnée à la relation transatlantique, car l’Europe ne peut pas se construire contre les États-Unis, thème constamment martelé
par Aznar lui-même. Face aux critiques de la quasi-totalité des partis, il entend
prouver qu’il n’est pas seulement un petit soldat de l’impérialisme américain
mais qu’il joue un rôle moteur dans l’action de la nouvelle troïka de l’atlantisme. Invité par le Wall Street Journal à expliquer sa position, il préfère
envoyer une lettre collective signée par Blair, Berlusconi, Vaclav Havel, le
Portugal, la Slovaquieet d’autre pays de l’Est, initiative bien entendu fortement
appréciée par les États-Unis. Le Wall Street Journal du 30 janvier dernier
pouvait alors titrer : « La lettre de huit pays isole la France et l’Allemagne et
rend plus aisé le chemin de la guerre. » La photo d’Aznar apparaît en premier,
avant celle des huit autres signataires.
Ce besoin éperdu de reconnaissance s’exprime ingénument dans une entrevue accordée au
Spiegel à la mi-mars. « L’Espagne ne peut pas disparaître à
nouveau de la scène internationale. Nous voulons qu’on nous prenne au sérieux
et nous voulons participer aux prises de décision
[2] ». L’entrée de l’Espagne au
Conseil de sécurité en janvier 2003 correspond à ce désir de jouer un rôle diplomatique plus important ; elle a été patiemment préparée par le Président, mais
résulte aussi de la bonne image internationale de l’Espagne depuis vingt-cinqans, ce qui justifie l’opposition acharnée de tous les autres partis espagnols,
bien sûr en premier lieu du PSOE, qui ne voient pas l’avantage d’un tel changement de cap. Le parti socialiste exprime par la bouche de son actuel leader, José
Luis Rodriguez Zapatero, que l’Espagne n’avait pas besoin de sortir de l’ombre,
car elle en était déjà sortie pacifiquement il y a vingt-cinqans
[3]. De perfides allusions sont glissées à l’occasion par le dirigeant socialiste sur le rôle de ceux qui
ont attendu quaranteans sans trop être incommodés par le manque de démocratie en Espagne ; allusion claire à la gauche libérale du franquisme dont Manuel
Fraga Iribarne, actuel Président de la région autonome de Galice était le chef de
file et qui fut le mentor d’Aznar. Des allusions qui relancent l’accusation d’autoritarisme dans la prise de décision du chef du gouvernement qui a retardé les
débats à la chambre et les a souvent réduit à leur plus simple expression par des
artifices de procédure. L’image du démocrate de façade est ainsi brossée dans
une controverse préélectorale que ne manque pas de dénoncer José María
Aznar ; lui prétend n’être aucunement préoccupé par des considérations bassement électoralistes (mais se lance à corps perdu dans la campagne électorale
pour éviter un désastre aux municipales). Par ailleurs : la décision d’aller à
contre-courant de la majorité de l’opinion publique n’est pas toujours interprétée, en Espagne, comme un acte de courage, mais plus souvent comme un
mépris de la démocratie, alors que certains intellectuels français, comme André
Glucksman, y voient la marque d’une bravoure anticonformiste
[4]. Ignorant la
réalité espagnole, ils ne se rendent pas compte des ravages causés par le
suivisme espagnol dans la guerre d’Irak avec son côté aventureux que ne
manquent pas de le souligner la plupart des membres de l’opposition et qui
ressemble fort à un coup de poker.
Le changement de cap de la politique extérieure espagnole est dénoncé à la
fois par les socialistes, par l’UGT (la grande centrale syndicale proche du PSOE ),
les communistes (IU ) et les partis autonomistes, en particulier les Catalans de
CiU. Le nouveau dirigeant du PSOE, Zapatero, trouve là bien sûr l’occasion d’attaquer vigoureusement le gouvernement et de renforcer son image en collant à
l’opinion de la majorité des Espagnols. Dès le mois de décembre, les sondages
avaient révélé que 61% des Espagnols étaient défavorables à la guerre, soit le
plus fort pourcentage en Europe ( 26% en moyenne à cette date). Seule la
preuve de la possession d’armes de destruction massive aurait justifié une intervention pour 60% des sondés. L’Espagne se révélait le pays le plus critique face
à la position dominante des États-Unis jugée très désirable par seulement 2%
d’entre eux, et désirable par 20% (moyenne de 40% en Europe). Beaucoup
plus grave : pour 73% des sondés la priorité de la politique étrangère espagnole
était l’Europe, alors qu’ils ignoraient à 90% en quoi consistaient les travaux de
la commission chargée de réformer les institutions communautaires. Javier
Solana, responsable de la politique étrangère européenne, était le leader international le plus populaire (noté 6/10) devant Kofi Annan ( 5,5) et Luiz Ignacio
Lula da Silva ( 5). Bush obtenait un 3 comme Fidel Castro et Sharon un 1,9,
devant Saddam Hussein gratifié d’un 1,5
[5]. Les imposantes manifestations qui
ont rassemblé des foules considérables avant le déclenchement du conflit, à
Barcelone par exemple où l’on a dénombré 1,5 million de personnes, confirment
cette orientation de l’opinion publique.
Une place importante a été concédée aux opposants par la presse et en particulier par El País. Dans une très longue tribune publiée le 13 janvier, Javier
Solana dénonçait le risque d’une rupture possible entre les États-Unis et l’Europe. L’Europe n’étant plus pour les Américains une priorité stratégique depuis
la chute du mur de Berlin, les liens allaient progressivement se distendre. Une
fois le choc émotionnel du 11 septembre passé, la solidarité avec les États-Unis
avait fait place à une prise de conscience des différences culturelles importantes
qui séparent les deux blocs de l’Ouest. Pour les Européens, ce qui était important, c’était la disparition de la menace militaire soviétique et non la montée du
terrorisme qui ne pouvait en aucun cas justifier une mobilisation guerrière.
Javier Solana relevant que les justifications religieuses, la certitude morale
d’être dans le camp du bien, résonnent de façon étrange en Europe où même les
autorités religieuses, comme le Pape ou l’Archevêque de Canterbury, n’adoptent pas ce genre de discours. Mais Solana opposait surtout les conceptions politiques, faisant remarquer que les États-Unis sont de par leur puissance plus
enclins à utiliser la force pour résoudre des questions que les Européens préfèrent régler par la voie diplomatique. Ces derniers croient en une légalité internationale, alors que Condoleezza Rice affirmait que c’étaient les intérêts nationaux et non ceux d’une illusoire communauté internationale qui sont à la base
des politiques étrangères. Solana se servant des déclarations d’un Kissinger ou
d’un Robert Kagan pour montrer qu’une attaque préventive entraînerait un
chaos mondial et encouragerait toutes les puissances qui le jugeraient bon pour
leur sécurité à lancer un tel type d’opération. Seule l’autorisation de l’ONU justifiait semblables interventions. Dans le cas contraire, le ressentiment contre les
États-Unis ne ferait que croître. Ce très long article énonce une nécessité pour
la mégapuissance américaine de se trouver des alliés et non de recruter des États
vassaux qu’ils pouvaient remplacer au gré de leurs intérêts. Pour que l’alliance
atlantique perdure, il fallait qu’elle soit plus qu’une association circonstancielle
purement utilitaire. L’article se concluait sur une critique à peine voilée des
tendances impérialistes US, affirmant que ce qui était nécessaire et désirable, ce
n‘était pas l’empire mais le leadership américain. Une sorte de discours renforcé
par la reproduction d’articles étrangers, en particulier des « Confessions d’un
terroriste » de John Le Carré, beaucoup plus agressives, du 20 janvier et qui s’en
prenaient à ce que l’auteur nomme une période de folie historique pire que le
maccarthysme. Sous d’hypocrites prétextes religieux, les États-Unis mèneraient
une politique ouvertement coloniale, qualifiée de nauséabonde, qui allaient
déboucher sur une guerre surréaliste. Les principes démocratiques s’en trouveraient menacés aussi bien aux États-Unis que dans le reste du monde. John Le
Carré dénonçant les liens étroits entre l’administration Bush et les milieux d’affaire, ceux du pétrole en particulier, tout en comparant pour finir l’époque
actuelle aux pires moments de l’empire britannique.
L’ensemble des critiques tourne autour du non-respect de l’opinion publique
massivement opposée à la guerre, soit un manque de respect de la démocratie.
On dénonce le cynisme supposé d’Aznar qui reprendrait à son compte des arguments américains indéfendables, comme la fiction du rétablissement de la
démocratie en Irak alors qu’il s’agit en fait de s’assurer des réserves de pétrole,
tout en louchant sur celles de gaz iranien. Majorité et opposition prétendent,
comme presque partout, défendre les principes démocratiques et prêtent à
l’autre camp une absence de réalisme. Le clivage gauche/droite se retrouve et
s’exaspère dans la perspective des élections. Aznar est traité de « petit traître »
diviseur de l’Europe, « défendant une cause indigne d’une nation civilisée » par
Gregorio Peces Barba, historien recteur de l’université Carlos III et un des pères
de la constitution. Il se trouve également en butte aux critiques des catholiques,
comme vient d’en témoigner la visite du Pape, encourageant l’Espagne « à
défendre les valeurs chrétiennes », à Madrid
[6].
Le plus important est sans doute ailleurs. Une des critiques essentielles
adressée au Président du Conseil est de se fourvoyer dans une action qui ruine
la politique antérieure sans laisser présager aucun avantage. Les déclarations
d’amitiés de Georges Bush se sont doublées de propositions d’aide pour pallier
la catastrophe du
Prestige, mais ce sont surtout les Européens qui ont aidé l’Espagne de même que pour le terrorisme basque
[7]. Il est au demeurant assez
choquant que les Américains aient envisagé d’aider les Espagnols à faire
évoluer la législation européenne en matière de pollution et l’on ne manque pas
de souligner que c’est sur le conseil des États-Unis que Madrid appuie l’entrée
de la Turquie dans l’UE. Le reproche majeur est de ne plus jouer vraiment la
carte européenne.
Le 17 mars, l’éditorialiste Andrés Ortega publie un court mais important
article intitulé : « nous sommes européens ». Ortega ne nie pas la montée en
puissance de l’Espagne sur la scène internationale, mais il la relativise par le
rappel des très faibles dépenses militaires espagnoles. Il affirme que si l’Espagne n’avait pas adopté sa position de suivisme aveugle, les décisions auraient
peut-être été différentes. Aznar se retrouve ainsi en partie responsable de la division de l’UE et même du Conseil de sécurité et de l’OTAN. Les bénéfices de cette
prise de position restant douteux : l’Espagne sera probablement jetée comme un
État kleenex par les États-Unis quand ils n’en auront plus besoin ? L’Espagne
avait gagné, jusqu’à présent, à se définir comme État membre de l’UE, ce qui
avait clos pour un temps les lancinantes questions concernant son identité nationale ; celles-ci risquent de réapparaître brusquement. De plus Aznar aurait dilapidé le capital diplomatique légué par Felipe Gonzalez. Le pays jouissait d’une
influence supérieure à son poids économique, technique ou militaire, mais
maintenant les relations avec la France et l’Allemagne ou le Maroc se sont détériorées, le processus euro-méditerranéen a été abandonné, les nouvelles relations avec l’Amérique latine ont été mal entretenues à l’occasion des sommets
ibéro-américains qui auraient demandé de l’imagination pour continuer à être
féconds.
Il est indéniable que les relations avec les pays arabes, traditionnellement
bonnes, se sont également détériorées. L’Irakien Tarek Aziz dénonçant déjà
début janvier l’alignement espagnol sur les États-Unis. D’ami de l’Irak et des
Arabes, l’Espagne se transformait en ennemi. Sans doute faut-il nuancer ces
affirmations, car les relations entre le Maroc et l’Espagne se sont nettement
réchauffées ces derniers temps avec l’arrêt des tensions concernant l’îlot de
Peregil comme la proposition marocaine de rouvrir les négociations sur le
problème de la pêche et sur l’octroi d’un droit de pêche magnanimement
concédé par le roi MohamedVI aux pêcheurs galiciens frappés par la marée
noire. En ce qui concerne l’Europe, malgré des tentatives de conciliation, les
relations sont plutôt froides entre l’Espagne et l’Allemagne ou la France. La
presse a relevé que le chancelier Schröder aurait quitté Aznar sans prendre le
café et sans lui laisser finir sa phrase lors de leur entrevue à Lanzarote. Que
Chirac aurait été glacial avec le président espagnol, traité de façon méprisante.
Ortega fait remarquer que seul l’axe Paris-Berlin permettra de construire une
Europe indépendante des États-Unis et que son affaiblissement par la constitution d’un axe Londres-Madrid vient torpiller les efforts de mise en place d’une
politique étrangère européenne. Dans le monde multipolaire qui s’annonce, l’UE
permettrait de constituer un contrepoids modérant les États-Unis. Dans son désir
de disputer à Blair « su favor de cola del león imperial » (mot à mot « son privilège de queue du lion impérial »), Aznar aurait fait le mauvais choix : « L’axe
des Açores – celui qui commande, son cousin et un paumé de l’histoire – ne
suffira pas à faire face à un
après qui s’annonce complexe
[8]. » Polémique à part,
l’article pose le vrai problème, celui du choix que doit faire l’Espagne entre son
adhésion à l’UE et ses intérêts américains. Un problème qui dépasse le simple
cas de l’Espagne et concerne en fait sous une forme ou sous une autre tous les
grands pays européens.
Le commissaire Pascal Lamy faisait remarquer que l’Espagne, désormais
adulte dans une Europe adulte, n’a plus à rattraper son retard : « il est nécessaire
que la mentalité collective et les attitudes s’adaptent à une cohabitation entre
petits, moyens et grands. C’est un problème qu’a l’Espagne, comme la France
ou le Royaume-Uni. Tous trois ont un passé de puissance mondiale et tendent à
regarder dans le rétroviseur au lieu de regarder droit devant eux. ». En ce qui
concerne l’Espagne, j’avais déjà noté en 2000 que « la question qui se pose est
celle du maintien de relations de plus en plus intenses avec l’Amérique latine et
même avec les États-Unis alors que l’Espagne se trouve de plus en plus intégrée
à l’Union européenne
[9] ». Un rapide rappel historique nous permettra de mieux
cerner les enjeux actuels.
Après avoir perdu la plupart de ses colonies américaines à partir de 1822,
l’Espagne a reconnu avec difficulté l’indépendance des nouveaux États qui se
sont créés ; le processus s’étend de 1833 à 1896. Malgré les efforts des milieux
d’affaire libéraux, elle a eu beaucoup de mal à admettre la perte des colonies et
a longtemps maintenu la fiction d’une Mère Patrie toujours liée à des enfants
ingrats. Elle s’est arc-boutée de façon désespérée pour conserver les derniers
restes de l’Empire, Cuba et Porto Rico, s’épuisant dans d’interminables guerres
coloniales qui aboutiront finalement au conflit de 1898 avec les États-Unis où
elle est défaite à Cuba et aux Philipines dans deux batailles navales désastreuses. Le souvenir de cette catastrophe qui met en lumière la décadence espagnole est encore très vivace dans l’Espagne d’aujourd’hui. L’Espagne avait
alors été contrainte contre son gré de livrer bataille aux États-Unis à la suite de
l’explosion du cuirassé Maine dans le port de La Havane qui semble avoir
fourni un prétexte rêvé pour éliminer du continent l’une des anciennes puissances coloniales. Il est intéressant de souligner que l’attitude américaine avait
été très proche de celle que nous constatons aujourd’hui, mais que c’est l’Espagne qui en avait fait les frais. Le Président McKinley avait alors déclaré :
« Les Philipines, comme Cuba et Porto Rico, nous ont été confiées par la
Providence. Comment le pays pourrait-il se soustraire à ses devoirs ? Les Philipines sont à nous pour toujours. Juste derrière se trouvent les marchés illimités
de la Chine. Nous ne renoncerons ni à l’un ni à l’autre [10]. »
L’Amérique de McKinley se caractérise alors par un expansionnisme agressif qui aboutit à la constitution d’un « empire colonial qui n’avoue pas son
nom » selon les termes d’Ambrosi et Tacel qui ajoutent :
« Les méthodes d’intervention ne varient guère : Washington soutient les
gouvernements dociles et ses financiers leur avancent des capitaux ; un gouvernement résiste-t-il, les agents yankees déclenchent contre lui une révolution ; le
gouvernement des États-Unis reconnaît les insurgés, les arme et leur donne la
victoire. Ainsi Panama est détaché de la Colombie qui refusait aux États-Unis le
droit d’occuper le futur canal ( 1903). La République dominicaine doit accepter
le contrôle de ses douanes. Le président récalcitrant du Nicaragua, Zelaya, est
remplacé par Díaz, qui accorde des bases navales. Le Mexique sous le régime
de Porfirio Díaz depuis 1897 se laisse complaisamment piller par les hommes
d’affaire américains, du moins jusqu’à la révolution de 1911. [… ] La guerre
allait les débarrasser de la concurrence commerciale britannique et allemande en
Amérique du Sud et, à partir de 1914, le canal de Panama permet à la flotte
américaine de surgir partout où sa présence est nécessaire [11]. »
Les États américains sont transformés en protectorats où les États-Unis s’arrogent un droit de police international comme l’explique Theodore Roosevelt en
1904 :
« Si un État américain se trouve dans un état de désordre chronique ou d’impuissance, il est nécessaire qu’une puissance civilisée rétablisse l’ordre sur son
territoire. La déclaration de Monroe s’opposant à l’intervention d’une puissance
européenne, les État-Unis ont seuls le droit d’intervenir. La doctrine de Monroe
peut obliger les État-Unis, à leur grand regret, à exercer dans les cas flagrants
de désordre et d’impuissance un pouvoir de police internationale [12]. »
L’Espagne a mis près d’un siècle à rétablir son influence en Amérique latine
par divers moyens. Les déclarations impérialistes des phalangistes des années
1930 et 1940 n’avaient aucune espèce de support dans la réalité ; elles étaient
destinées à un usage interne et correspondaient à un commerce à peu près nul
avec les Amériques comme à des capacités d’intervention militaires inexistantes. Des carences justement compensées par un discours idéologique sur
l’« hispanidad » qui se heurtait à la contre-propagande des émigrés républicains.
La notion d’empire est alors abandonnée par les théoriciens franquistes qui
avancent dès 1951 la notion d’« union spirituelle des peuples hispano~américains » fondée sur la langue et la culture, le modèle étant le Commonwealth
britannique, d’où l’invention d’une Comunidad hispánica de naciones. L’Espagne se présente alors comme tête de pont entre l’Europe et l’Amérique latine,
jouant un peu le même rôle que la Grande-Bretagne à l’égard de l’Amérique du
nord. Brisant son isolement, elle s’impose progressivement dès les années 1960
comme un partenaire désireux de collaborer matériellement au développement
de l’Amérique hispanique en traitant ses anciennes colonies comme des partenaires égaux. Le développement économique du pays permet ensuite de donner
consistance à cette politique en l’étendant à tout le monde ibérique, puisqu’il est
question de Communauté ibéro-américaine de nations qui se réunit lors de
sommets où le roi joue un rôle important, symbolisant l’union des peuples
ibériques. L’Espagne était devenue récemment un garant des libertés démocratiques et elle s’appuyait pour ce faire sur un droit moral, le respect des droits de
l’Homme et non plus sur la religion. Un héritage qu’Aznar est accusé de dilapider en soutenant une cause injuste. Car la politique américaine de l’Espagne
était fondée sur le principe de la non-ingérence, conforme au principe de la
souveraineté nationale, ainsi que le stipule la charte de la Communauté ibéroaméricaine établie pour le premier sommet de 1991. S’étant fondée sur des principes inattaquables, l’Espagne se trouve aujourd’hui dans une situation délicate,
d’autant que l’anti-américanisme des États d’Amérique latine avait bien sûr
conforté son image.
Par contre, c’est ici qu’il faut chercher l’explication du revirement d’Aznar.
La politique culturelle, l’expansion de la langue espagnole qui s’accompagnent
d’une forte présence économique au niveau des investissements et des échanges
ont rendu à l’Espagne une place de premier plan en Amérique latine. La
présence de près de quarante millions de citoyens parlant l’espagnol aux États-Unis, soit environ 100 millions d’hispano-hablantes en 2050, laissent penser à
l’Espagne qu’elle a une carte fondamentale à jouer en Amérique. Symptomatiquement, il avait été question de fixer le siège de Telefónica espanõla à Miami
et c’est par le biais de la langue que les sociétés espagnoles travaillant dans l’audiovisuel, le net, la musique ont pensé se développer sur le continent américain.
Cette stratégie qui se substitue à un colonialisme dépassé donne une clef d’interprétation pour la politique d’Aznar. Mais pas elle seulement. Un intérêt
personnel pour Cuba où son grand-père avait possédé deux importants journaux
matérialise bien les liens encore très vivaces entretenus entre l’ancienne métropole et ses ex-colonies. Il faut ajouter à ces éléments la définition même de la
nation espagnole qui est liée au rayonnement mondial de l’Espagne. Si l’Espagne est une des plus anciennes nations européennes, il n’en reste pas moins
que le sentiment national n’y est pas comparable à celui qui s’observe en France
ou en Angleterre (au sens propre du terme). La nation y semble inachevée et
l’unification tardive des Bourbons n’a pas donné les mêmes résultats qu’en
France. On parlait d’un État espagnol, mais on doutait qu’une nation existât
vraiment. Il est question aujourd’hui de nations espagnoles avec un système
d’autonomie très développé. Une conception de la nation qui ne serait pas liée
au cadre territorial, façon originale de dépasser les contradictions liées à la
régionalisation et à la mondialisation, est en train de voir le jour. Le souverain,
clef de voûte symbolique de cet édifice, est le garant de l’unité du pays et des
liens étroits qui unissent les différents États d’Amérique latine à l’Espagne.
Un problème actuellement mis à jour qui n’est cependant pas tout à fait spécifique à l’Espagne. Comme Pascal Lamy le fait remarquer, il est lié à l’abandon par
les anciennes puissances coloniales de leur antique splendeur. Nombreuses sont
les nations européennes qui n’ont pas renoncé aux buts qui étaient les leurs dans
un cadre national. On peut penser que l’Espagne, comme le Royaume-Uni et la
France, n’a pas totalement renoncé à exercer un rayonnement mondial qui se
substituerait à la perte de son empire colonial. Il y a alors deux solutions, si l’on
écarte un jeu personnel, impossible à mettre en œuvre étant donné la capacité de
puissances moyennes : soit servir d’intermédiaire entre les anciennes colonies et
l’UE, soit se placer dans une position d’allégeance vis-à-vis des États-Unis afin de
jouer les premiers seconds rôles. Cette dernière solution est supposée compatible
avec la construction européenne, mais il reste évident que l’atlantisme implique
une conception de l’Europe dépendante des États-Unis sur les plans militaire et
même économique. L’Espagne joue en ce moment un jeu ambigu, relayant
comme le Royaume-Uni les desiderata des États-Unis, par exemple en appuyant
l’entrée du plus grand nombre possible de nouveau membres dans l’UE dont la
Turquie. Elle défend le droit des nouveaux adhérents à s’exprimer de façon indépendante face aux poids lourds européens que sont la France et l’Allemagne
auxquels elle dénie le droit d’imposer avec arrogance leurs propres solutions. Sa
position serait plus crédible si elle jouait à fond la carte de la construction d’une
Europe où les buts nationaux auraient cédé le pas à des objectifs communs à l’ensemble des pays qui la constituent, ce qui liquiderait le problème de l’inégalité des
États membres. Une solution qui exige de renoncer à des buts à court terme,
égoïstes, fondés sur l’affirmation de la puissance respective des États. Ni l’Espagne ni les autres nations européennes n’en sont encore là.
À moins d’être très naïf, on ne peut que constater que les États-Unis ont une
vision planétaire et impériale. Pour maintenir leur hégémonie qu’ils considèrent
menacée par l’émergence de grands empires comme la Chine et peut-être l’Inde
ou la Russie, ils estiment apparemment qu’il n’est pas dans leur intérêt de favoriser la constitution d’une Europe indépendante qui pourrait à long terme attirer
dans son orbite non seulement une partie des pays de l’Europe de l’Est mais
aussi des pays méditerranéens non encore intégrés et qui entretiennent traditionnellement des rapports étroits bien que souvent conflictuels avec elle. Il va
sans dire que dans cette hypothèse l’Afrique, très liée à l’Europe, tomberait dans
cette sphère d’influence, ce qui réduirait considérablement la marge de
manœuvre des États-Unis à côté de la Chine et de l’Union européenne. Or, le
raisonnement impérialiste interprète toute perte de pouvoir comme un début de
décadence. D’où probablement les théories qui ont fleuri ces derniers temps,
dont celle de Huntington, qui semblent avant tout destinées à enfoncer un coin
entre l’Europe et le monde arabe et musulman afin de ressouder le bloc de
l’Ouest dans une absurde lutte civilisationnelle. Dans cette optique, l’épouvantail du terrorisme qui a permis d’oublier que Bush avait été très mal élu et ne
représentait peut-être pas la majorité des Américains est d’une utilité majeure.
En emboîtant le pas aux Américains, Aznar leur est, lui, doublement utile, car il
permet une sorte d’encerclement du noyau dur France-Allemage-Benelux par le
sud. Les thèses atlantistes défendues par le Royaume-Uni, l’Espagne et maintenant la Pologne, redoublent le danger d’une dilution de l’Europe déjà menacée
par un élargissement peut-être hâtif. Elles risquent effectivement d’aboutir à la
constitution de deux Europes, un noyau dur et une périphérie sorte de zone de
libre-échange élargie. L’Espagne y aurait contribué largement par ses prises de
position actuelles.
[1]
El País du 21 avril 2003.
[2]
Repris par
El País du 21 avril 2003.
[3]
El País, 6 mars 2003.
[4]
Opinion exprimée lors de la rencontre du 22 avril au Colegio de España.
[5]
El País du 20 décembre 2003.
[6]
El País, 3 mai 2003.
[7]
Le Président Bush vient de faire l’éloge d’Aznar en le qualifiant « d’homme de principe
et de valeur », « un solide allié des États-Unis ». Il a annoncé que le projet de résolution
demandant la levée des sanctions contre l’Irak davant le Conseil de sécurité serait présenté
conjointement par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Espagne. Par ailleurs, les États-Unis
s’engagent à soutenir la lutte anti-terroriste espagnole en déclarant Herri Batasuna organisation terroriste (
El País, 8 mai 2003).
[8]
El País, 17 mars 2003.
[9]
« L’Espagne en Amérique : de l’Empire à la communauté ibéro-américaine de nations »,
Limes (France), n° 3, été 200, p. 97.
[10]
Cité par Manuel Tuñón de Lara,
La España del siglo XIX, 2, Barcelona, Laia, p. 129.
[11]
Cf. C. Ambrosi et M.Tacel,
Histoire économique des grandes puissances à l’époque
contemporaine, Paris, Delagrave, 1963, p. 368-369.