Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201713
320 pages

p. 17 à 25
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Colonialisme démocratique ?

no 5 2003/4

2003 Outre - Terre Colonialisme démocratique ?

Ce que veut Bush : recomposer le monde

Guy Millière enseignant à l’université de Paris VIII.
Mon ami Charles Krauthammer, éditorialiste au Washington Post, prix Pulitzer, l’un des observateurs américains les plus écoutés en matière de géopolitique mondiale, a, le premier, défini ce que l’on appelle aux États-Unis la « doctrine Bush [1] ».
D’abord quant au statut des États-Unis à proprement parler. Bush est le premier président qui ait vraiment pris la mesure du pays dès lors que la guerre froide est terminée. Que les Européens aient du mal à l’enregistrer ou s’en inquiètent importe peu ! Car c’est un fait : la puissance des États-Unis dépasse pour ce qui est des technologies, de l’armement, du poids économique et diplomatique tout ce qui s’est vu dans l’Histoire. Jamais pays n’a disposé d’un semblable pouvoir de décision. Washington est aujourd’hui maître du jeu.
Le 11 septembre, dans ce cadre, a une double signification ; l’événement relève à la fois de la catastrophe et de l’appel qui n’en a pas fini de résonner : « A disaster and a wake up call ».
La nouvelle guerre mondiale, comme l’a affirmé George W. Bush à diverses reprises, sera longue et prendra de multiples formes, plus ou moins voire peu visibles. Mais les Américains ne renonceront pas. Car ils n’ont pas le choix, quels que soient les obstacles.
Qu’est-ce qu’un Américain ?Il y a ce qui est Américain et ce qui ne l’est pas. American. Unamerican. Des mots que l’on entend dans les conversations et que reprend la presse. Sans qu’il soit bien utile de les définir. Les « Américains » se battent en effet pour la liberté, l’héroïsme et l’entreprise ; ils ont la fierté d’appartenir à une civilisation pionnière. Les « non-Américains » figurent dans la colonne inverse et se caractérisent par la lâcheté, le ressentiment, la honte de soi… Confrontés à l’épreuve, explique Krauthammer, même les Américains qui l’avaient oubliés ont compris que personne n’assumerait leurs responsabilités à leur place et que s’ils s’abstenaient, le monde n’en deviendrait que plus chaotique, plus dangereux, plus destructeur. Mission et fardeau particulier à la nation américaine, donc : « There is a special task and a special burden ».
C’est Ronald Reagan qui fit ici, historiquement, l’ouverture. Il avait su, dès le début des années 1980, faire comprendre aux Américains que le combat avec l’URSS n’autorisait sur le long terme ni la coexistence pacifique ni l’apaisement : « les Soviétiques aiment la course aux armements quand ils sont seuls à la mener ». Voilà pourquoi le Président avait inauguré le réarmement militaire et moral du pays après le désastre des années Carter. Comme le montre Martin Anderson dans Revolution, la somme qu’il a donnée sur la période, il y eut ruse de l’Histoire : la révolution la plus féconde et lourde de conséquences pour le vingtième siècle fut non pas celle de Lénine et des communistes, mais celle de Reagan et des capitalistes [2].
Après Reagan vinrent Bush père et l’espoir fugace d’un nouvel ordre mondial avec redistribution profonde et radicale des cartes. Le nouveau président fut trop « magnanime » pour reprendre les termes d’Anderson. Peut-être se berçait-il tout simplement d’illusions. Ne plaçait-il pas sa confiance dans l’ONU ?n’a-t-il pas voulu tisser un réseau d’alliances fortes, contraignantes pour son propre pays ?Ne s’est-il pas emprisonné peu à peu dans ce système de liens qu’il avait lui-même noués ? Ce dont témoigne très symboliquement la guerre du Golfe. Commencée en fanfare et dans une démonstration de supériorité américaine sans faille, elle s’est terminée dans une triste et sanglante confusion : l’abandon rapide à Saddam Hussein des Kurdes et des chiites pourtant appelés par l’Amérique à se soulever. Politique dès lors à courte vue, sans perspective que celle du secours humanitaire, des zones d’exclusion où l’armée du dictateur était censée ne pas s’aventurer, des accords « pétrole contre nourriture et médicaments » bricolés dans les officines des Nations unies, à la place du discours sur le « nouvel ordre mondial ». Certes, il s’agissait alors de pratiquer le « réalisme » et le multilatéralisme, de ne pas froisser les alliés qui souhaitaient pour certains que Saddam reste en place, de conjurer le spectre de l’éclatement du pays… Absence du sens du commandement et de la décision, en avait conclu l’opinion, no sense of leadership; sans compter une politique économique hésitante : la hausse des impôts et un brut arrêt de la croissance. Bush père ne fut pas réélu.
Lui succéda alors « Boy Clinton », dans les mots de l’ironique Emmett Tyrell de The American Spectator qui avait fait le tour, avant même les élections, du personnage, de son charme adolescent, de sa vacuité [3]. Crimes et délits, Crimes and Misdemeanors, au principe de l’action politique pour citer le titre féroce du livre retentissant de l’éditorialiste Ann Coulter [4]. Clinton avait eu la chance d’être élu à une époque où personne ne menaçait la paix du monde ; il pensait que parler d’amour, de paix et de fraternité empêcherait que le bellicisme fasse retour sur la scène planétaire ; il s’était trompé tout en trompant les autres. C’est sous son administration que la Chine comme la Corée du nord se sont armées, que Ben Laden a organisé ses réseaux, que l’Arabie saoudite a de plus belle propagé le wahhabisme, que Saddam expulsa les derniers inspecteurs de l’ONU et reprit ses programmes d’armement tout en continuant d’affamer le peuple irakien, que les taliban ont pris le pouvoir en Afghanistan, qu’al-Qaïda, l’organisation de Ben Laden a même pu dynamiter les ambassades américaines en Afrique et faire exploser le cuirassé USS Cole au large du Yemen. Les mobiles évidemment inquiétants de Clinton demandent à être expliqués; il n’en reste pas moins qu’il a, vis-à-vis de la Corée du nord mené une politique d’« engagement constructif » dont les amers résultats sont maintenant connus. Il a autorisé la vente de technologies avancées à la Chine. Il avait la possibilité d’éliminer Ben Laden, mais y renonça [5]. C’est lui qui a fortement contribué à initier et réaliser avec le bonheur que l’on sait les accords d’Oslo entre Israéliens et Palestiniens.
D’où l’élection, d’extrême justesse, de George W. Bush qui a su, comme le dit Krauthammer, devenir un président de guerre, mais qui parlait déjà pendant la campagne – phénomène peu noté– d’États voyou, de rogue states et de bouclier spatial. On n’a pas, au début, mesuré le rôle aujourd’hui éclatant, au sein de son cabinet, de reaganiens tels Donald Rumsfeld, Condoleeza Rice, Dick Cheney ou Paul Wolfowitz. Pourtant, il parlait dans son discours sur l’état de l’union du 30 janvier 2002 d’« axe du mal » tout comme Reagan d’« empire du mal » à propos de l’ex-URSS [6]. Pour Bush, en effet, le mal actuel, même s’il s’organise autrement qu’à l’époque d’Hitler ou de Brejnev, n’en reste pas moins le mal. Et le Président, un an après en janvier 2003, de souligner les enjeux de ce que pourrait être une nouvelle guerre du Golfe : changement de régime en Irak, recomposition en profondeur de toute la région.
Quant aux Européens, comme l’expliquait récemment Paul Wolfowitz, numéro deux de la Défense, « ils se sentent mal à l’aise quand nous évoquons les valeurs du bien et du mal. Ils oublient semble-t-il passablement ce qui est au principe de leur civilisation et de la nôtre ; l’Occident s’est imposé à lui-même des interdits moraux, il a proclamé les droits de l’Homme, la démocratie, le marché ; si nous n’étions plus capables de distinguer entre ceux qui respectent les droits de l’Homme et ceux qui ne les respectent pas, entre ceux qui aspirent à la démocratie et ceux qui veulent la détruire, entre ceux qui comprennent l’idée de libre contrat et ceux qui ne comprennent que la force, nous serions atteints de grave maladie et ne mériterions pas de survivre ; mais les États-Unis en sont encore capables [7] ». De même Ed Meese, de l’Heritage Foundation : « nous gagnerons parce que nous avons déjà gagné dans nos têtes. Les Américains savent que si les États-Unis sont ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est qu’ils se sont construits sur des valeurs qui ont attiré ici des chercheurs, des entrepreneurs, des financiers. Et c’est l’efficacité de ces valeurs qui nous a permis de créer autant de prospérité. Si nos soldats se battent, c’est parce qu’ils savent le prix de ces valeurs. Et c’est parce qu’ils haïssent ces valeurs que nos ennemis nous attaquent et nous détestent ». Une certitude morale immensément majoritaire dans le pays et pour longtemps, quasiment inébranlable, constate Wes Pruden, rédacteur en chef du Washington Times. Comme si l’Amérique s’était retrouvée dans l’épreuve du 11 septembre, alors qu’elle pensait jusque là qu’un peu de vigilance, le libre arbitre, l’expansion planétaire du capitalisme apporteraient progressivement une solution à nombre de problèmes. C’était se laisser bercer par la prospérité et ignorer que des gens préféraient mourir en tuant des Américains innocents plutôt que de vivre dans l’aisance et le respect des autres. Au fond, déclare Victor Davis Hanson, « c’est terrible à dire, mais Ben Laden, tout en commettant un acte abominable, nous a rendu service, car il nous a démontré que nous ne pouvions nous soustraire à nos responsabilités et que nous devions être nous-mêmes. Et il a, par cette ignominie contre-productive, rendu service au monde. Nous continuerons le combat tant que la planète ne sera pas effectivement devenue plus sûre en matière de démocratie et de droit. Cela prendra du temps. Peut-être certains, faute d’action spectaculaire, pense-ront-ils que nous renonçons à la tâche, mais nous ne renoncerons pas [8] ».
Or, la mondialisation, tranche Michael Novak, c’est à terme la recomposition du monde; un processus encore accéléré par la guerre, sous toutes ses formes, dans toutes ses dimensions [9]. Et le centre de cette recomposition, ce sont les États-Unis; quand l’économie américaine va bien, celle du monde est florissante; quand ils sont stables et assument leur rôle, en partie militaire, le monde, rassuré, tourne mieux. Les Européens avec à leur tête les Français, en revanche, ne supportent pas de ne plus jouer ce rôle moteur; ils s’aigrissent et se comportent en donneurs de leçons. Alors que les Américains restent jusqu’à un certain point stoïques, mais finissent par avancer quand leurs explications restent sans résultat. L’Europe parle dans ces cas d’unilatéralisme, l’Amérique d’un leadership qui doit être assumé [10]. Voilà pourquoi, Bush tentera de le rappeler en mai 2002 devant les cimetières militaires de Normandie au grand dam des journalistes qui lui reprochaient de comparer l’incomparable et d’exploiter abusivement la situation, ce leadership américain n’a rien perdu de sa signification.
« Les cartes se redistribuent inexorablement », déclare Martin Anderson et « Bush se charge de les redistribuer ». Stratégie proclamée du Président : ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous et aucune distinction ne sera établie entre ceux qui arment les terroristes et ceux qui les hébergent. La Russie de Poutine a, pour le moment, choisi, poursuit-il, de se ranger aux côtés de l’Amérique qui s’est aménagée des bases dans ces protectorats de Moscou que sont l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Turkménistan et la Géorgie. Washington a pu dénoncer le traité ABM (anti-missiles balistiques) sans que les Russes aillent audelà d’une protestation minimale et formelle. Et le président russe devait signer quelques mois plus tard des accords décisifs de désarmement tout comme un protocole de rapprochement qui équivalait à une intégration à l’Alliance atlantique. Poutine a bien entendu protesté, tout à fait dans son rôle, quand les Américains sont entrés de nouveau en guerre contre l’Irak… Les États-Unis ont réactivé l’Initiative de Défense Stratégique abandonnée sous Clinton. Ils renforcent leurs liens avec le Japon et l’Australie et en créent de nouveaux avec l’Inde. Leurs positions à l’intérieur de l’Afghanistan leur permettent de surveiller de près et aux frontières la situation au Pakistan voisin. La Chine ne figure pas sur la liste première des ennemis de l’Amérique, mais ses dirigeants savent qu’ils font l’objet d’une observation minutieuse ; les Américains campent ici, comme vis-à-vis de la Corée du nord en position de neo-containment. Plus généralement : les pays de culture et de population majoritairement anglophone, même très distants les uns des autres, formeront un bloc dans le conflit des civilisations qui oppose les peuples.
Hyperpuissance, dit-on en Europe. Hégémonie, répond sans ambages ni dissimulation, le journaliste Thomas Friedman du New York Times : « chaque époque de l’histoire, en Occident, eut sa puissance hégémonique. Un temps la France, puis l’Autriche. Ce fut ensuite la Grande-Bretagne. Ce sont aujourd’hui les États-Unis. Personne en Amérique ne veut dominer le monde, mais nous sommes de fait la principale puissance à incarner la civilisation occidentale. Que cela suscite des jalousies est aussi une réalité. Mimétisme planétaire, que l’imitation par les peuples de notre façon de fabriquer, de travailler, de se nourrir, de se vêtir et de se distraire. On imite le plus fort, le plus efficace, le plus libre, le plus prospère. Rien d’étonnant à ce que cela puisse irriter, mais c’est encore une fois un fait [11] ». Leçon de l’Histoire : c’est quand une puissance est placée en position hégémonique que la paix se trouve au mieux préservée. Énervement de Colin Powell, dès lors qu’un journaliste européen poussait trop loin l’insolence et le cynisme : les États-Unis n’ont jamais mené de guerres qu’au nom de la liberté et le seul territoire qu’ils se soient approprié est celui où ils ont enterré leurs morts ! C’est au fond d’une Amérique-monde pour reprendre le titre d’un ouvrage que j’ai consacré moi-même aux États-Unis en 2001 qu’il s’agit et que ses amis rejoindront ; ceux-ci ont compris, en effet, qu’il n’y a pas de contradiction entre le territoire où ils vivent et celui, à proprement parler, des États-Unis. On peut être désormais citoyen de n’importe quel pays du monde et défendre à la fois la liberté, avec les Américains, sur la planète. Voilà la nouvelle donne, très géopolitique, du vingt-et-unième siècle, ce qu’a fini par admettre même le journaliste brésilien de gauche exilé en France Alfredo Valladao dans un livre de 1996 [12]. Dans ce monde nouveau, les conflits seront justifiés par des prétextes « locaux », attisés par des gens qui, précisément, refusent la planétarisation américaine, mais menés à l’échelle de la planète.
Mais l’ennemi principal, clairement identifié, c’est le terrorisme islamique avec ses alliés et soutiens ; il prospère sur le terreau fertile de ce qu’il est convenu d’appeler le « sud » du monde, avec ses populations jeunes et pauvres, donc frustrées. Et ici, George W. Bush a procédé à une révolution paradigmatique aussi importante que celui qui faisait passer les États-Unis du containment au roll back dans les années Reagan, écriront les deux observateurs Robert Kagan et William Kristol dans l’influent Weekly Standard [13]. Car il ne s’agit pas seulement de contenir, mais de renverser, de « transcender ». Dès juin 2002, ce qui était en gestation depuis plusieurs mois est devenu un fait ; l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord a changé de nature et s’est transformée, même si cela n’est pas formulé à voix haute et n’apparaît pas dans les textes, en alliance contre le terrorisme. Ceci avec l’approbation des Européens de l’ouest, mais également de nombreux « pays de l’Est », comme on disait autrefois, et surtout de la Russie. L’islamisme radical, en effet, peut encore faire des dégâts. Son pouvoir de nuisance reste très élevé. Le vice-président Dick Cheney, taxé de vain catastrophisme par certains, affirmait récemment que les États-Unis et le monde occidental seraient à nouveau frappés, que la question n’était d’ailleurs pas de savoir si ce serait le cas, mais quand et où. Justement le caractère « ouvert » des sociétés occidentales les rend névralgiques à l’extrême détermination de leurs ennemis. Et puis les islamistes peuvent utiliser à leurs fins, comme le montre Jonah Goldberg, les techniques inventées en Occident, même s’ils ne les inventent pas eux-mêmes et restent donc tributaires des avancées occidentales [14]. L’ennemi peut encore se « déterritorialiser » en détournant de leur usage les outils de la planétarisation américaine. Comme les réseaux islamiques qui utilisent, sur les cinq continents, tous les cryptages offerts pas Internet. Ils possèdent qui plus est parfaitement les techniques de la désinformation, du mélange pervers d’information vraie et fausse, de la destruction du savoir par l’apparence du savoir. Ils ont également des alliés. D’abord les États voyous avec les bases arrière que ceux-ci leur offrent et qui doivent être anéanties. Puis une nouvelle extrême gauche, peu structurée, qui organise des réseaux de même type au nom de l’« anti-mondialisation » et à qui il arrive de servir de couverture, précisément, à l’islamisme ; ses objectifs rejoignant d’ailleurs pour partie ceux de ce dernier : mort du capitalisme, mort de l’Occident et mort de l’Amérique en tant qu’incarnation ultime du capitalisme et de l’Occident. Mais l’extrême droite qui se recompose et développe ses propres réseaux peut aussi trouver son compte dans un islamisme qui, comme elle, lutte contre le capitalisme, la démocratie et la société ouverte. Les ennemis de l’Amérique pourront, plus généralement, se dire nationalistes sur tel ou tel point du globe ou partisans du partage des richesses dans l’une des multiples formes adoptées par le dogme socialiste d’antan ou de demain ; ils accompagneront toujours l’islamisme, soit la crispation et la crise principales de l’époque. Dans tous les cas de figure, ce que démontre le 11 septembre, c’est que la menace qui pèse aujourd’hui sur l’Occident est asymétrique. Il n’y a plus combat entre deux armées conventionnelles ; s’opposent désormais des puissances armées et des réseaux souterrains, protéiformes, qui peuvent frapper n’importe où et n’importe quand. D’où la nécessité des guerres préventives, théoriquement au cœur de la doctrine Bush, car la détection de la menace doit prévenir celle-ci. D’autant, explique Krauthammer, que la civilisation peut n’être parfois qu’une mince pellicule collant à la sauvagerie [15]. Une guerre qui prendra de multiples formes, comme l’a déclaré le président lui-même : en Afghanistan, on a mobilisé à la fois les armes de destruction massive et les daisycutters ou faucheurs de marguerites, les missiles à guidage électronique et les drones, des avions sans pilotes ; en Irak, cela a été plus lourd et plus dur, mais aussi plus rapide et plus efficace que certains ne l’imaginaient… Mais la guerre pourra aussi être d’ordre financier ou impliquer des pressions économiques : changement de fournisseur en pétrole, construction d’oléoduc. Elle pourra aussi passer par l’élimination silencieuse de cellules prêtes à l’action terroriste. Dans les termes de Martin Anderson, l’Amérique « fera le travail » à la place de certains gouvernements trop « timides » dans la lutte contre le mal. Interviendra à terme un remodelage de tout le Proche-Orient. « J’ai dix hypothèses sur mon bureau », déclarait il y a quelques semaines Donald Rumsfeld, « et je puis vous affirmer que la bonne me manque probablement encore ».
Dans ce contexte prévaudront des alliances au coup par coup. La supériorité des États-Unis, en matière militaire, est telle qu’il leur devient difficile, voire impossible de coordonner leur action avec d’autres armées technologiquement arriérées. Des généraux américains ont pu parler de cuisine et de vaisselle, la première étant réservée aux États-Unis, la seconde aux alliés après consommation… Colin Powell insistant par contre de façon très diplomatique sur l’attachement de son pays aux alliés. Mais Washington sait que les temps ont radicalement changé. Suivons Anderson, toujours : les nouvelles technologies ont modifié tous les paramètres, fait voler en éclats les frontières et exigent un traitement planétaire ; or, à cette échelle, les États-Unis sont seuls à pouvoir réagir.
Et l’Europe dans tout ça. Mais l’Europe existe-t-elle vraiment ? Si les Américains ont trente ans d’avance au plan militaire, c’est qu’ils s’en sont donné les moyens, alors que les Européens qui auraient pu bénéficier du même savoir-faire et de la même avance ont fait d’autres choix. Ils n’ont pas voulu de l’Initiative de Défense Stratégique ; à eux de dire maintenant s’ils veulent être défendus ou pas. Tiennent-ils vraiment à recevoir des missiles, ainsi que le leur a demandé GeorgeW. Bush ? L’UE, majoritairement, opte pour une logique, munichoise, d’apaisement. Elle préfère s’ en remettre aux vieilles institutions, l’organisation des Nations unies qui a eu, certes, son utilité passée, mais sombre aujourd’hui dans l’absurdité et la bureaucratie. Pareille assemblée où les dictateurs trônent massivement est illégitime. Elle ne peut plus du tout se présenter comme instance du droit international. Alors que le monde a besoin dans les termes de Martin Anderson d’un club à refonder, celui des « Nations libres ». Une Europe dont l’Ouest a vieilli, ce qui le rend plus immobile et plus frileux. Sans compter qu’un afflux croissant de musulmans contribue à y infléchir les positions dans plusieurs pays membres ; une dimension essentielle et qui doit être prise en compte [16]. Une UE crépusculaire où la volonté de vivre s’amenuise peu à peu. Où les dirigeants espèrent à l’instar de Carter ou de Clinton naguère que les adversaires, moyennant quelques accommodements financiers, cesseront d’être des adversaires et deviendront des amis. L’éditorialiste George Will prédisant à l’euroland un avenir aussi artificiel, terne et déshumanisé que la monnaie nouvelle ; la monotonie de la social-démocratie d’Europe du nord, en quelque sorte [17]. Jamais, avant le 11 septembre, l’écart entre États-Unis et UE n’avait semblé pareil gouffre aux Américains. Et cela malgré la relève politique par des majorités de centre-droit. Car le clivage n’est, ici, pas d’ordre politique, mais d’ordre géopolitique. Pas de problème selon John O’Sullivan dans le Chicago Sun Times : les dirigeants en particulier français s’opposent-ils à l’action ? Peu importe. Les États-Unis agiront et les Européens voleront au secours de la victoire [18]. Ce qui s’est de fait passé lors de la guerre en Irak : un seul allié clair des Américains, la Grande-Bretagne ; un ou deux autres partenaires sur le papier comme l’Espagne ou l’Italie… La France, elle, a pratiqué le « védrinisme », du nom de son ancien ministre socialiste des Affaires étrangères Hubert Védrine, appliqué sous forme presque inchangée par son successeur Dominique de Villepin. Un discours sentencieux de donneur de leçons. Formules équivoques. Stratégie de l’obstruction. Parfaite hypocrisie. Ceci au nom d’une République qui n’a heureusement, par ailleurs, les moyens de son verbe… D’où une possibilité de maintenir plus tard des liens d’« amitié ».
« There is a special task and a special burden », une mission et un fardeau particuliers à l’Amérique, oui !
 
NOTES
 
[1] Cf. « The Bush Doctrine », The Washington Post, 5 décembre 2001.
[2] Cf. Revolution, Hoover Press, 1990.
[3] Cf. Boy Clinton, Regnery, 1997.
[4] Cf. HighCrimes and Misdemeanors, Regnery, 2002.
[5] Comme le montre documents à l’appui Dick Morris, Power Plays, Regan Books, 2002.
[6] Pour la genèse de l’« axe du Mal », David Frum, The Right Man, Random House, 2003.
[7] Cf. Paul Wolfowitz, « America, Islam and the Iraqi Threat », Frontpage, 22 novembre 2002.
[8] Cf. An Autumn of War, Anchor Books, 2002.
[9] Cf. « How Bush is Winning », National Review on Line, 29 novembre 2001.
[10] C’est encore l’opposition, éternelle, entre le ressentiment et la réussite, magistralement décrite par mon ami Robert Sheaffer dans Resentment Against Achievement, Prometheus Books, 1991.
[11] Cf. Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree, Anchor Books, 2000. Et du même : « l’hégémonie ne se décrète pas, elle se constate. La puissance hégémonique se contente de garantir l’ordre, car sans elle c’est le désordre qui s’installe ».
[12] Cf. Alfredo Valladao, Le XXIe siècle sera américain, Paris, La Découverte, 1997 ; Guy Millière, L’Amérique-monde, F. X. de Guibert, 2000,2e éd. actualisée octobre 2001.
[13] Cf. Robert Kagan & William Kristol, « The Buh Era », The Weekly Standard, 11 février 2002. Des mêmes quelques mois avant l’élection de Bush sur le changement de paradigme, (éd.), Present Dangers, Crisis and Opportunity in American Foreign and Defense Policy, Encounter Books, 2000.
[14] Cf. « Religion of Peace ?», National Review on Line, 4 décembre 2002.
[15] Cf. Charles Krauthammer, « Who Cares What European Thinks ?», The Washington Post, 3-4-20
[16] Jonah Goldberg allant jusqu’à dénoncer l’amalgame, le ramassis informe où s’entremêlent les terroristes d’ETA, les intellectuels de l’ultra-gauche française, les islamistes égorgeurs d’enfants et ceux qui pensent, plus généralement, que le bonheur ressemble davantage à la Corée du nord qu’aux plaines du Nebraska.
[17] Cf. « Europe’s Suicide ?», The Washington Post, 31 décembre 2002.
[18] Cf. « Moments of Clarity », Chicago Sun Times, 22 octobre 2002.
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[1]
Cf. « The Bush Doctrine », The Washington Post, 5 décembre ...
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[2]
Cf. Revolution, Hoover Press, 1990. Suite de la note...
[3]
Cf. Boy Clinton, Regnery, 1997. Suite de la note...
[4]
Cf. HighCrimes and Misdemeanors, Regnery, 2002. Suite de la note...
[5]
Comme le montre documents à l’appui Dick Morris, Power Play...
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[6]
Pour la genèse de l’« axe du Mal », David Frum, The Right M...
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[7]
Cf. Paul Wolfowitz, « America, Islam and the Iraqi Threat »...
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[8]
Cf. An Autumn of War, Anchor Books, 2002. Suite de la note...
[9]
Cf. « How Bush is Winning », National Review on Line, 29 no...
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[10]
C’est encore l’opposition, éternelle, entre le ressentiment...
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[11]
Cf. Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree, Anchor B...
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[12]
Cf. Alfredo Valladao, Le XXIe siècle sera américain, Paris,...
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[13]
Cf. Robert Kagan & William Kristol, « The Buh Era », The We...
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[14]
Cf. « Religion of Peace ?», National Review on Line, 4 déce...
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[15]
Cf. Charles Krauthammer, « Who Cares What European Thinks ?...
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[16]
Jonah Goldberg allant jusqu’à dénoncer l’amalgame, le ramas...
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[17]
Cf. « Europe’s Suicide ?», The Washington Post, 31 décembre...
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[18]
Cf. « Moments of Clarity », Chicago Sun Times, 22 octobre 2...
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