2003
Outre - Terre
Colonialisme démocratique ?
Ce que veut Bush : recomposer le monde
Guy Millière
enseignant à l’université de Paris VIII.
Mon ami Charles Krauthammer, éditorialiste au
Washington Post, prix Pulitzer, l’un des observateurs américains les plus écoutés en matière de géopolitique
mondiale, a, le premier, défini ce que l’on appelle aux États-Unis la « doctrine
Bush
[1] ».
D’abord quant au statut des États-Unis à proprement parler. Bush est le
premier président qui ait vraiment pris la mesure du pays dès lors que la guerre
froide est terminée. Que les Européens aient du mal à l’enregistrer ou s’en
inquiètent importe peu ! Car c’est un fait : la puissance des États-Unis dépasse
pour ce qui est des technologies, de l’armement, du poids économique et diplomatique tout ce qui s’est vu dans l’Histoire. Jamais pays n’a disposé d’un
semblable pouvoir de décision. Washington est aujourd’hui maître du jeu.
Le 11 septembre, dans ce cadre, a une double signification ; l’événement
relève à la fois de la catastrophe et de l’appel qui n’en a pas fini de résonner :
« A disaster and a wake up call ».
La nouvelle guerre mondiale, comme l’a affirmé George W. Bush à diverses
reprises, sera longue et prendra de multiples formes, plus ou moins voire peu
visibles. Mais les Américains ne renonceront pas. Car ils n’ont pas le choix,
quels que soient les obstacles.
Qu’est-ce qu’un Américain ?Il y a ce qui est Américain et ce qui ne l’est pas.
American. Unamerican. Des mots que l’on entend dans les conversations et que
reprend la presse. Sans qu’il soit bien utile de les définir. Les « Américains » se
battent en effet pour la liberté, l’héroïsme et l’entreprise ; ils ont la fierté d’appartenir à une civilisation pionnière. Les « non-Américains » figurent dans la
colonne inverse et se caractérisent par la lâcheté, le ressentiment, la honte de
soi… Confrontés à l’épreuve, explique Krauthammer, même les Américains qui
l’avaient oubliés ont compris que personne n’assumerait leurs responsabilités à
leur place et que s’ils s’abstenaient, le monde n’en deviendrait que plus chaotique, plus dangereux, plus destructeur. Mission et fardeau particulier à la nation
américaine, donc : « There is a special task and a special burden ».
C’est Ronald Reagan qui fit ici, historiquement, l’ouverture. Il avait su, dès
le début des années 1980, faire comprendre aux Américains que le combat avec
l’URSS n’autorisait sur le long terme ni la coexistence pacifique ni l’apaisement :
« les Soviétiques aiment la course aux armements quand ils sont seuls à la
mener ». Voilà pourquoi le Président avait inauguré le réarmement militaire et
moral du pays après le désastre des années Carter. Comme le montre Martin
Anderson dans
Revolution, la somme qu’il a donnée sur la période, il y eut ruse
de l’Histoire : la révolution la plus féconde et lourde de conséquences pour le
vingtième siècle fut non pas celle de Lénine et des communistes, mais celle de
Reagan et des capitalistes
[2].
Après Reagan vinrent Bush père et l’espoir fugace d’un nouvel ordre
mondial avec redistribution profonde et radicale des cartes. Le nouveau président fut trop « magnanime » pour reprendre les termes d’Anderson. Peut-être se
berçait-il tout simplement d’illusions. Ne plaçait-il pas sa confiance dans
l’ONU ?n’a-t-il pas voulu tisser un réseau d’alliances fortes, contraignantes pour
son propre pays ?Ne s’est-il pas emprisonné peu à peu dans ce système de liens
qu’il avait lui-même noués ? Ce dont témoigne très symboliquement la guerre
du Golfe. Commencée en fanfare et dans une démonstration de supériorité
américaine sans faille, elle s’est terminée dans une triste et sanglante confusion :
l’abandon rapide à Saddam Hussein des Kurdes et des chiites pourtant appelés
par l’Amérique à se soulever. Politique dès lors à courte vue, sans perspective
que celle du secours humanitaire, des zones d’exclusion où l’armée du dictateur
était censée ne pas s’aventurer, des accords « pétrole contre nourriture et médicaments » bricolés dans les officines des Nations unies, à la place du discours
sur le « nouvel ordre mondial ». Certes, il s’agissait alors de pratiquer le
« réalisme » et le multilatéralisme, de ne pas froisser les alliés qui souhaitaient
pour certains que Saddam reste en place, de conjurer le spectre de l’éclatement
du pays… Absence du sens du commandement et de la décision, en avait conclu
l’opinion, no sense of leadership; sans compter une politique économique hésitante : la hausse des impôts et un brut arrêt de la croissance. Bush père ne fut
pas réélu.
Lui succéda alors « Boy Clinton », dans les mots de l’ironique Emmett
Tyrell de
The American Spectator qui avait fait le tour, avant même les élections, du personnage, de son charme adolescent, de sa vacuité
[3]. Crimes et délits,
Crimes and Misdemeanors, au principe de l’action politique pour citer le titre
féroce du livre retentissant de l’éditorialiste Ann Coulter
[4]. Clinton avait eu la
chance d’être élu à une époque où personne ne menaçait la paix du monde ; il
pensait que parler d’amour, de paix et de fraternité empêcherait que le bellicisme fasse retour sur la scène planétaire ; il s’était trompé tout en trompant les
autres. C’est sous son administration que la Chine comme la Corée du nord se
sont armées, que Ben Laden a organisé ses réseaux, que l’Arabie saoudite a de
plus belle propagé le wahhabisme, que Saddam expulsa les derniers inspecteurs
de l’ONU et reprit ses programmes d’armement tout en continuant d’affamer le
peuple irakien, que les taliban ont pris le pouvoir en Afghanistan, qu’al-Qaïda,
l’organisation de Ben Laden a même pu dynamiter les ambassades américaines
en Afrique et faire exploser le cuirassé USS Cole au large du Yemen. Les mobiles
évidemment inquiétants de Clinton demandent à être expliqués; il n’en reste pas
moins qu’il a, vis-à-vis de la Corée du nord mené une politique d’« engagement
constructif » dont les amers résultats sont maintenant connus. Il a autorisé la
vente de technologies avancées à la Chine. Il avait la possibilité d’éliminer Ben
Laden, mais y renonça
[5]. C’est lui qui a fortement contribué à initier et réaliser
avec le bonheur que l’on sait les accords d’Oslo entre Israéliens et Palestiniens.
D’où l’élection, d’extrême justesse, de George W. Bush qui a su, comme le
dit Krauthammer, devenir un président de guerre, mais qui parlait déjà pendant
la campagne – phénomène peu noté– d’États voyou, de
rogue states et de
bouclier spatial. On n’a pas, au début, mesuré le rôle aujourd’hui éclatant, au
sein de son cabinet, de reaganiens tels Donald Rumsfeld, Condoleeza Rice,
Dick Cheney ou Paul Wolfowitz. Pourtant, il parlait dans son discours sur l’état
de l’union du 30 janvier 2002 d’« axe du mal » tout comme Reagan d’« empire
du mal » à propos de l’ex-URSS
[6]. Pour Bush, en effet, le mal actuel, même s’il
s’organise autrement qu’à l’époque d’Hitler ou de Brejnev, n’en reste pas moins
le mal. Et le Président, un an après en janvier 2003, de souligner les enjeux de
ce que pourrait être une nouvelle guerre du Golfe : changement de régime en
Irak, recomposition en profondeur de toute la région.
Quant aux Européens, comme l’expliquait récemment Paul Wolfowitz,
numéro deux de la Défense, « ils se sentent mal à l’aise quand nous évoquons
les valeurs du bien et du mal. Ils oublient semble-t-il passablement ce qui est au
principe de leur civilisation et de la nôtre ; l’Occident s’est imposé à lui-même
des interdits moraux, il a proclamé les droits de l’Homme, la démocratie, le
marché ; si nous n’étions plus capables de distinguer entre ceux qui respectent
les droits de l’Homme et ceux qui ne les respectent pas, entre ceux qui aspirent
à la démocratie et ceux qui veulent la détruire, entre ceux qui comprennent
l’idée de libre contrat et ceux qui ne comprennent que la force, nous serions
atteints de grave maladie et ne mériterions pas de survivre ; mais les États-Unis
en sont encore capables
[7] ». De même Ed Meese, de l’Heritage Foundation :
« nous gagnerons parce que nous avons déjà gagné dans nos têtes. Les Américains savent que si les États-Unis sont ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est qu’ils se
sont construits sur des valeurs qui ont attiré ici des chercheurs, des entrepreneurs, des financiers. Et c’est l’efficacité de ces valeurs qui nous a permis de
créer autant de prospérité. Si nos soldats se battent, c’est parce qu’ils savent le
prix de ces valeurs. Et c’est parce qu’ils haïssent ces valeurs que nos ennemis
nous attaquent et nous détestent ». Une certitude morale immensément majoritaire dans le pays et pour longtemps, quasiment inébranlable, constate Wes
Pruden, rédacteur en chef du
Washington Times. Comme si l’Amérique s’était
retrouvée dans l’épreuve du 11 septembre, alors qu’elle pensait jusque là qu’un
peu de vigilance, le libre arbitre, l’expansion planétaire du capitalisme apporteraient progressivement une solution à nombre de problèmes. C’était se laisser
bercer par la prospérité et ignorer que des gens préféraient mourir en tuant des
Américains innocents plutôt que de vivre dans l’aisance et le respect des autres.
Au fond, déclare Victor Davis Hanson, « c’est terrible à dire, mais Ben Laden,
tout en commettant un acte abominable, nous a rendu service, car il nous a
démontré que nous ne pouvions nous soustraire à nos responsabilités et que
nous devions être nous-mêmes. Et il a, par cette ignominie contre-productive,
rendu service au monde. Nous continuerons le combat tant que la planète ne
sera pas effectivement devenue plus sûre en matière de démocratie et de droit.
Cela prendra du temps. Peut-être certains, faute d’action spectaculaire, pense-ront-ils que nous renonçons à la tâche, mais nous ne renoncerons pas
[8] ».
Or, la mondialisation, tranche Michael Novak, c’est à terme la
recomposition du monde; un processus encore accéléré par la guerre, sous toutes ses
formes, dans toutes ses dimensions
[9]. Et le centre de cette recomposition, ce sont
les États-Unis; quand l’économie américaine va bien, celle du monde est florissante; quand ils sont stables et assument leur rôle, en partie militaire, le monde,
rassuré, tourne mieux. Les Européens avec à leur tête les Français, en revanche,
ne supportent pas de ne plus jouer ce rôle moteur; ils s’aigrissent et se comportent en donneurs de leçons. Alors que les Américains restent jusqu’à un certain
point stoïques, mais finissent par avancer quand leurs explications restent sans
résultat. L’Europe parle dans ces cas d’unilatéralisme, l’Amérique d’un leadership qui doit être assumé
[10]. Voilà pourquoi, Bush tentera de le rappeler en mai
2002 devant les cimetières militaires de Normandie au grand dam des journalistes qui lui reprochaient de comparer l’incomparable et d’exploiter abusivement la situation, ce leadership américain n’a rien perdu de sa signification.
« Les cartes se redistribuent inexorablement », déclare Martin Anderson et
« Bush se charge de les redistribuer ». Stratégie proclamée du Président : ceux
qui ne sont pas avec nous sont contre nous et aucune distinction ne sera établie
entre ceux qui arment les terroristes et ceux qui les hébergent. La Russie de
Poutine a, pour le moment, choisi, poursuit-il, de se ranger aux côtés de l’Amérique qui s’est aménagée des bases dans ces protectorats de Moscou que sont
l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Turkménistan et la Géorgie. Washington a pu
dénoncer le traité ABM (anti-missiles balistiques) sans que les Russes aillent audelà d’une protestation minimale et formelle. Et le président russe devait signer
quelques mois plus tard des accords décisifs de désarmement tout comme un
protocole de rapprochement qui équivalait à une intégration à l’Alliance atlantique. Poutine a bien entendu protesté, tout à fait dans son rôle, quand les Américains sont entrés de nouveau en guerre contre l’Irak… Les États-Unis ont réactivé l’Initiative de Défense Stratégique abandonnée sous Clinton. Ils renforcent
leurs liens avec le Japon et l’Australie et en créent de nouveaux avec l’Inde.
Leurs positions à l’intérieur de l’Afghanistan leur permettent de surveiller de
près et aux frontières la situation au Pakistan voisin. La Chine ne figure pas sur
la liste première des ennemis de l’Amérique, mais ses dirigeants savent qu’ils
font l’objet d’une observation minutieuse ; les Américains campent ici, comme
vis-à-vis de la Corée du nord en position de neo-containment. Plus généralement : les pays de culture et de population majoritairement anglophone, même
très distants les uns des autres, formeront un bloc dans le conflit des civilisations
qui oppose les peuples.
Hyperpuissance, dit-on en Europe. Hégémonie, répond sans ambages ni
dissimulation, le journaliste Thomas Friedman du
New York Times : « chaque
époque de l’histoire, en Occident, eut sa puissance hégémonique. Un temps la
France, puis l’Autriche. Ce fut ensuite la Grande-Bretagne. Ce sont aujourd’hui
les États-Unis. Personne en Amérique ne veut dominer le monde, mais nous
sommes de fait la principale puissance à incarner la civilisation occidentale.
Que cela suscite des jalousies est aussi une réalité. Mimétisme planétaire, que
l’imitation par les peuples de notre façon de fabriquer, de travailler, de se nourrir, de se vêtir et de se distraire. On imite le plus fort, le plus efficace, le plus
libre, le plus prospère. Rien d’étonnant à ce que cela puisse irriter, mais c’est
encore une fois un fait
[11] ». Leçon de l’Histoire : c’est quand une puissance est
placée en position hégémonique que la paix se trouve au mieux préservée. Énervement de Colin Powell, dès lors qu’un journaliste européen poussait trop loin
l’insolence et le cynisme : les États-Unis n’ont jamais mené de guerres qu’au
nom de la liberté et le seul territoire qu’ils se soient approprié est celui où ils ont
enterré leurs morts ! C’est au fond d’une
Amérique-monde pour reprendre le
titre d’un ouvrage que j’ai consacré moi-même aux États-Unis en 2001 qu’il
s’agit et que ses amis rejoindront ; ceux-ci ont compris, en effet, qu’il n’y a pas
de contradiction entre le territoire où ils vivent et celui, à proprement parler, des
États-Unis. On peut être désormais citoyen de n’importe quel pays du monde et
défendre à la fois la liberté, avec les Américains, sur la planète. Voilà la nouvelle
donne, très
géopolitique, du vingt-et-unième siècle, ce qu’a fini par admettre
même le journaliste brésilien de gauche exilé en France Alfredo Valladao dans
un livre de 1996
[12]. Dans ce monde nouveau, les conflits seront justifiés par des
prétextes « locaux », attisés par des gens qui, précisément, refusent la planétarisation américaine, mais menés à l’échelle de la planète.
Mais l’ennemi principal, clairement identifié, c’est le terrorisme islamique
avec ses alliés et soutiens ; il prospère sur le terreau fertile de ce qu’il est
convenu d’appeler le « sud » du monde, avec ses populations jeunes et pauvres,
donc frustrées. Et ici, George W. Bush a procédé à une révolution paradigmatique aussi importante que celui qui faisait passer les États-Unis du
containment
au
roll back dans les années Reagan, écriront les deux observateurs Robert
Kagan et William Kristol dans l’influent
Weekly Standard
[13]. Car il ne s’agit pas
seulement de contenir, mais de renverser, de « transcender ». Dès juin 2002, ce
qui était en gestation depuis plusieurs mois est devenu un fait ; l’Organisation
du Traité de l’Atlantique Nord a changé de nature et s’est transformée, même si
cela n’est pas formulé à voix haute et n’apparaît pas dans les textes, en alliance
contre le terrorisme. Ceci avec l’approbation des Européens de l’ouest, mais
également de nombreux « pays de l’Est », comme on disait autrefois, et surtout
de la Russie. L’islamisme radical, en effet, peut encore faire des dégâts. Son
pouvoir de nuisance reste très élevé. Le vice-président Dick Cheney, taxé de
vain catastrophisme par certains, affirmait récemment que les États-Unis et le
monde occidental seraient à nouveau frappés, que la question n’était d’ailleurs
pas de savoir si ce serait le cas, mais quand et où. Justement le caractère
« ouvert » des sociétés occidentales les rend névralgiques à l’extrême détermination de leurs ennemis. Et puis les islamistes peuvent utiliser à leurs fins,
comme le montre Jonah Goldberg, les techniques inventées en Occident, même
s’ils ne les inventent pas eux-mêmes et restent donc tributaires des avancées
occidentales
[14]. L’ennemi peut encore se « déterritorialiser » en détournant de
leur usage les outils de la planétarisation américaine. Comme les réseaux islamiques qui utilisent, sur les cinq continents, tous les cryptages offerts pas Internet. Ils possèdent qui plus est parfaitement les techniques de la désinformation,
du mélange pervers d’information vraie et fausse, de la destruction du savoir par
l’apparence du savoir. Ils ont également des alliés. D’abord les États voyous
avec les bases arrière que ceux-ci leur offrent et qui doivent être anéanties. Puis
une nouvelle extrême gauche, peu structurée, qui organise des réseaux de même
type au nom de l’« anti-mondialisation » et à qui il arrive de servir de couverture, précisément, à l’islamisme ; ses objectifs rejoignant d’ailleurs pour partie
ceux de ce dernier : mort du capitalisme, mort de l’Occident et mort de l’Amérique en tant qu’incarnation ultime du capitalisme et de l’Occident. Mais l’extrême droite qui se recompose et développe ses propres réseaux peut aussi trouver son compte dans un islamisme qui, comme elle, lutte contre le capitalisme,
la démocratie et la société ouverte. Les ennemis de l’Amérique pourront, plus
généralement, se dire nationalistes sur tel ou tel point du globe ou partisans du
partage des richesses dans l’une des multiples formes adoptées par le dogme
socialiste d’antan ou de demain ; ils accompagneront toujours l’islamisme, soit
la crispation et la crise principales de l’époque. Dans tous les cas de figure, ce
que démontre le 11 septembre, c’est que la menace qui pèse aujourd’hui sur
l’Occident est
asymétrique. Il n’y a plus combat entre deux armées conventionnelles ; s’opposent désormais des puissances armées et des réseaux souterrains,
protéiformes, qui peuvent frapper n’importe où et n’importe quand. D’où la
nécessité des
guerres préventives, théoriquement au cœur de la doctrine Bush,
car la détection de la menace doit prévenir celle-ci. D’autant, explique Krauthammer, que la civilisation peut n’être parfois qu’une mince pellicule collant à
la sauvagerie
[15]. Une guerre qui prendra de multiples formes, comme l’a déclaré
le président lui-même : en Afghanistan, on a mobilisé à la fois les armes de
destruction massive et les daisycutters ou faucheurs de marguerites, les missiles
à guidage électronique et les drones, des avions sans pilotes ; en Irak, cela a été
plus lourd et plus dur, mais aussi plus rapide et plus efficace que certains ne
l’imaginaient… Mais la guerre pourra aussi être d’ordre financier ou impliquer
des pressions économiques : changement de fournisseur en pétrole, construction
d’oléoduc. Elle pourra aussi passer par l’élimination silencieuse de cellules
prêtes à l’action terroriste. Dans les termes de Martin Anderson, l’Amérique
« fera le travail » à la place de certains gouvernements trop « timides » dans la
lutte contre le mal. Interviendra à terme un
remodelage de tout le Proche-Orient.
« J’ai dix hypothèses sur mon bureau », déclarait il y a quelques semaines
Donald Rumsfeld, « et je puis vous affirmer que la bonne me manque probablement encore ».
Dans ce contexte prévaudront des alliances au coup par coup. La supériorité
des États-Unis, en matière militaire, est telle qu’il leur devient difficile, voire
impossible de coordonner leur action avec d’autres armées technologiquement
arriérées. Des généraux américains ont pu parler de cuisine et de vaisselle, la
première étant réservée aux États-Unis, la seconde aux alliés après consommation… Colin Powell insistant par contre de façon très diplomatique sur l’attachement de son pays aux alliés. Mais Washington sait que les temps ont radicalement changé. Suivons Anderson, toujours : les nouvelles technologies ont
modifié tous les paramètres, fait voler en éclats les frontières et exigent un traitement planétaire ; or, à cette échelle, les États-Unis sont seuls à pouvoir réagir.
Et l’Europe dans tout ça. Mais l’Europe existe-t-elle vraiment ? Si les
Américains ont trente ans d’avance au plan militaire, c’est qu’ils s’en sont
donné les moyens, alors que les Européens qui auraient pu bénéficier du même
savoir-faire et de la même avance ont fait d’autres choix. Ils n’ont pas voulu de
l’Initiative de Défense Stratégique ; à eux de dire maintenant s’ils veulent être
défendus ou pas. Tiennent-ils vraiment à recevoir des missiles, ainsi que le leur
a demandé GeorgeW. Bush ? L’UE, majoritairement, opte pour une logique,
munichoise, d’
apaisement. Elle préfère s’ en remettre aux vieilles institutions,
l’organisation des Nations unies qui a eu, certes, son utilité passée, mais sombre
aujourd’hui dans l’absurdité et la bureaucratie. Pareille assemblée où les dictateurs trônent massivement est illégitime. Elle ne peut plus du tout se présenter
comme instance du droit international. Alors que le monde a besoin dans les
termes de Martin Anderson d’un club à refonder, celui des « Nations libres ».
Une Europe dont l’Ouest a vieilli, ce qui le rend plus immobile et plus frileux.
Sans compter qu’un afflux croissant de musulmans contribue à y infléchir les
positions dans plusieurs pays membres ; une dimension essentielle et qui doit
être prise en compte
[16]. Une UE crépusculaire où la volonté de vivre s’amenuise
peu à peu. Où les dirigeants espèrent à l’instar de Carter ou de Clinton naguère
que les adversaires, moyennant quelques accommodements financiers, cesseront d’être des adversaires et deviendront des amis. L’éditorialiste George Will
prédisant à l’euroland un avenir aussi artificiel, terne et déshumanisé que la
monnaie nouvelle ; la monotonie de la social-démocratie d’Europe du nord, en
quelque sorte
[17]. Jamais, avant le 11 septembre, l’écart entre États-Unis et UE
n’avait semblé pareil gouffre aux Américains. Et cela malgré la relève politique
par des majorités de centre-droit. Car le clivage n’est, ici, pas d’ordre politique,
mais d’ordre
géopolitique. Pas de problème selon John O’Sullivan dans le
Chicago Sun Times : les dirigeants en particulier français s’opposent-ils à l’action ? Peu importe. Les États-Unis agiront et les Européens voleront au secours
de la victoire
[18]. Ce qui s’est de fait passé lors de la guerre en Irak : un seul allié
clair des Américains, la Grande-Bretagne ; un ou deux autres partenaires sur le
papier comme l’Espagne ou l’Italie… La France, elle, a pratiqué le « védrinisme », du nom de son ancien ministre socialiste des Affaires étrangères
Hubert Védrine, appliqué sous forme presque inchangée par son successeur
Dominique de Villepin. Un discours sentencieux de donneur de leçons.
Formules équivoques. Stratégie de l’obstruction. Parfaite hypocrisie. Ceci au
nom d’une République qui n’a heureusement, par ailleurs, les moyens de son
verbe… D’où une possibilité de maintenir plus tard des liens d’« amitié ».
« There is a special task and a special burden », une mission et un fardeau
particuliers à l’Amérique, oui !
[1]
Cf. « The Bush Doctrine »,
The Washington Post, 5 décembre 2001.
[2]
Cf.
Revolution, Hoover Press, 1990.
[3]
Cf.
Boy Clinton, Regnery, 1997.
[4]
Cf.
HighCrimes and Misdemeanors, Regnery, 2002.
[5]
Comme le montre documents à l’appui Dick Morris,
Power Plays, Regan Books, 2002.
[6]
Pour la genèse de l’« axe du Mal », David Frum,
The Right Man, Random House, 2003.
[7]
Cf. Paul Wolfowitz, « America, Islam and the Iraqi Threat »,
Frontpage, 22 novembre
2002.
[8]
Cf.
An Autumn of War, Anchor Books, 2002.
[9]
Cf. « How Bush is Winning »,
National Review on Line, 29 novembre 2001.
[10]
C’est encore l’opposition, éternelle, entre le ressentiment et la réussite, magistralement
décrite par mon ami Robert Sheaffer dans
Resentment Against Achievement, Prometheus
Books, 1991.
[11]
Cf. Thomas Friedman,
The Lexus and the Olive Tree, Anchor Books, 2000. Et du même :
« l’hégémonie ne se décrète pas, elle se constate. La puissance hégémonique se contente de
garantir l’ordre, car sans elle c’est le désordre qui s’installe ».
[12]
Cf. Alfredo Valladao,
Le XXIe siècle sera américain, Paris, La Découverte, 1997 ; Guy
Millière,
L’Amérique-monde, F. X. de Guibert, 2000,2
e éd. actualisée octobre 2001.
[13]
Cf. Robert Kagan & William Kristol, « The Buh Era »,
The Weekly Standard, 11 février
2002. Des mêmes quelques mois avant l’élection de Bush sur le changement de paradigme,
(éd.),
Present Dangers, Crisis and Opportunity in American Foreign and Defense Policy,
Encounter Books, 2000.
[14]
Cf. « Religion of Peace ?»,
National Review on Line, 4 décembre 2002.
[15]
Cf. Charles Krauthammer, « Who Cares What European Thinks ?»,
The Washington
Post, 3-4-20
[16]
Jonah Goldberg allant jusqu’à dénoncer l’amalgame, le ramassis informe où s’entremêlent les terroristes d’ETA, les intellectuels de l’ultra-gauche française, les islamistes égorgeurs
d’enfants et ceux qui pensent, plus généralement, que le bonheur ressemble davantage à la
Corée du nord qu’aux plaines du Nebraska.
[17]
Cf. « Europe’s Suicide ?»,
The Washington Post, 31 décembre 2002.
[18]
Cf. « Moments of Clarity »,
Chicago Sun Times, 22 octobre 2002.