2003
Outre - Terre
USA vs. UMMA'
Irak, Syrie, Liban
Josiane Feghali
chercheur
Simon Haddad
professeur associé, université Notre-Dame, Beyrouth.
Émile Lahoud, président de la république libanaise, a demandé à Rafik
Hariri, Premier ministre sunnite du Liban, de former en urgence un nouveau
cabinet. On pouvait penser que l’élimination de Saddam Hussein et les observations multipliées par l’administration US quant à l’antiaméricanisme des
Syriens – hospitalité aux membres du régime irakien et financement d’organisations terroristes – auraient provoqué un déclin de la suzeraineté de Damas à
Beyrouth. Il n’en est rien.
La Syrie a en réalité restructuré le gouvernement libanais dans le sens d’un
meilleur contrôle de son voisin au demeurant divisé et fait passer de la sorte un
message aux Américains. Les deux tiers des ministres reviennent, pour certains
avec des portefeuilles différents. Onze nouvelles têtes, cependant. Le cabinet
comporte douze ministres affiliés aux Syriens, six supporters du président
Lahoud, un même nombre pour les amis du chiite Nabih Berri, trois au druze
Walid Joumblatt. Des sept nouveaux ministres chrétiens, quatre sont proches de
Damas et ont servi dans les gouvernements précédents, trois chrétiens indépendants ayant perdu leur poste. Hariri, ami de l’Arabie saoudite et de Jacques
Chirac, interlocuteur reconnu des Américains, qui forme son cinquième gouvernement depuis 1992, s’est vu privé d’une moitié de ses appuis parce que ce
personnage extrêmement influent au plan international risquait, surtout dans la
conjoncture actuelle, d’être par trop autonome. Une montée en puissance du
Premier ministre hors contrôle de Damas pouvait écorner l’hégémonie des
Syriens, si durement gagnée, au Liban, et faire sauter le vernis d’une politique
égoïste de domination. Il fallait donc rogner sur sa marge de manœuvre. D’au
tant que Hariri avait poussé hâtivement à la paix avec les Israéliens – le Liban
devait en profiter au plan économique et s’assurer une « niche » après règlement
du conflit israélo-palestinien, ceci indépendamment des progrès obtenus sur le
litige israélo-syrien. Il ne compte plus que trois ministres amis, tous sunnites,
dans son gouvernement.
Question de fond, celle du Hezbollah, la milice chiite que les Syriens ont
aidée à prendre une place éminente dans le paysage libanais et qui n’est même
pas soumise au contrôle de l’armée nationale. Ses sympathisants occupent en
fait des positions-clé au sein de cette dernière, ce qui place le commandement
dans l’incapacité de se retourner contre elle. Or, Damas a toujours su jouer habilement la carte du Hezbollah durant les vingt-sept années d’occupation par elle
du Liban : son départ signifierait une fin de l’équilibre acquis. La Syrie peut
d’ailleurs faire valoir en direction des Américains et des Israéliens que le sort du
Hezbollah est entre ses mains, qu’il convient donc de la traiter comme une puissance régionale. Voilà la raison pour laquelle, au demeurant, il n’y a pas eu
inclusion d’opposants chrétiens à Lahoud et à la Syrie dans le nouveau gouvernement. Bien que cela ait suscité de violentes critiques, en particulier chez les
maronites.