2003
Outre - Terre
USA vs. UMMA'
Les Kurdes d’Irak et l’arrivée inespérée de l’Amérique
Halkawt Hakem
maître de conférences à l’INALCO.
Les Kurdes restent méfiants à l’égard de l’oncle Sam, même s’ils ont accueilli
les troupes américaines à bras ouverts, comme d’ailleurs toute force extérieure à
la ceinture turco-irano-arabe qui les encercle. C’est que pour les États-Unis aucun
lien direct avec le mouvement national kurde n’est traditionnellement envisageable en dehors de leurs alliés dans la région : l’Iran du Chah et la Turquie kémaliste
[1]. Pour eux, la Turquie faisait partie de l’Europe, l’Iran et l’Irak du Moyen-Orient et les Kurdes de ces trois pays étaient des minorités opprimées qui
provoquaient de temps à autre des troubles.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la délégation américaine manifesta un intérêt particulier aux régions arménienne et kurdes de l’empire ottoman
et réclama leur tutelle ; la Grande-Bretagne, au contraire, soutenue par la France,
n’entendait pas céder l’actuel Kurdistan irakien; sans la province de Mossoul, au
nord, le reste du pays n’était pas viable
[2]. Le Congrès rejeta l’idée le 1
er juin 1920
parce qu’il en estimait le coût trop élevé. Les Américains avaient néanmoins
reconnu l’existence d’une question kurde. Mais dès lors que Londres céda à leurs
compagnies une part du pétrole de Kirkouk, ils adoptèrent une position défavorable sur la question kurde. Même après la chute du Chah et la mise en place du
régime islamique, un demi-siècle plus tard, ils n’appuyèrent jamais le mouvement
national kurde en lutte armée contre Téhéran. Côté Turquie, ce fut le soutien inconditionnel dans la lutte contre le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK ) et aussi
les partis politiques qui cherchaient à améliorer pacifiquement les conditions de vie
des habitants à l’est du pays. Le PKK figure aujourd’hui encore sur la liste US des
groupes terroristes. L’arrestation de son chef par les autorités turques en 1998 a été
organisée et réalisée avec le concours des services américains et israéliens. Vu
d’Ankara, le dossier kurde dans les quatre parties du Kurdistan – Turquie, Iran,
Irak, Syrie– reste des plus sensibles. Mais Washington, sur les Kurdes d’Irak, a
bougé depuis 1991; il y a désormais différence et même divergence.
Engagement forcé et protection collective
Vers la fin de sa guerre avec l’Iran ( 1980-1988), Bagdad lança ses fameuses
opérations d’Anfal (butin dans les Coran), soit huit campagnes militaires et organisées conjointement par l’armée, les services, la police et les milices (kurdes et
arabes) de l’État irakien de février à septembre 1988 et dans six régions différentes. But recherché : punir les Kurdes d’avoir soutenu l’ennemi et mettre un
terme à toute résistance armée. Près de quatre mille villages détruits et leurs habitants déportés; deux cent mille personnes périssant en moins d’un an; largage de
bombes chimiques, notamment sur la ville d’Halabja : cinq mille civils exterminés en quelques minutes. C’était la plus grande tragédie que les Kurdes aient
connue dans leur histoire. Washington observa alors un silence assourdissant
devant ce que certains qualifient de génocide; d’autres de campagne génocidaire.
Saddam était alors un allié. Entre-temps tout allait changer avec l’expédition du
Koweït.
Au mois d’avril 1991, les Américains auraient pu continuer de faire la sourde
oreille aux souffrances des Kurdes et des chiites, si l’opinion internationale ne
s’était émue devant les images de l’exode de centaines de milliers de femmes,
d’enfants et de vieillards fuyant l’armée de Saddam Hussein, venue venger son
humiliante défaite au Koweït, après avoir écrasé dans le sang – 200000 morts–
la révolte chiite au sud. C’est qu’un fois la reddition de l’Irak acquise aux conditions des vainqueurs, Bush père avait appelé la population à se révolter et à renverser le dictateur. Les agents de Bagdad étaient en quelques jours chassés de
quatorze provinces sur dix-huit. Le pouvoir eût été contraint de quitter la scène si
celui-ci n’avait obtenu le feu vert des Américains qui craignaient sans doute l’instauration d’un régime islamique comme en Iran au cas où les chiites en prendraient le contrôle pour écraser la rébellion avec ses hélicoptères. L’allié turc
faisait cependant difficilement face à un afflux de milliers de réfugiés. Bush se
résigna à accepter un projet de la résolution 688 présenté par la France et créant
un précédent de l’ingérence humanitaire, soit la pierre angulaire de la semi-indé-pendance dont ont bénéficié par la suite les quatre millions de Kurdes du Kurdistan irakien pendant treize ans. L’opération Provide Comfort, supervisée par les
États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ramena les réfugiés dans leurs villes
et villages. Ses pouvoirs étant réduit dans les zones d’exclusion et en particulier
au Kurdistan, Bagdad décida de retirer son administration, dans le vain espoir que
les Kurdes n’arrivent pas à gérer leurs propres affaires. Voilà qui inaugura une
collaboration fructueuse entre États-Unis et Kurdes. Ceux-ci organisèrent en 1992
pour la première fois dans leur histoire des élections et mirent en place un parlement régional assez représentatif. Ce à quoi assistait d’un mauvais œil la Turquie,
forcée de s’en tenir aux menaces et au chantage.
La zone autonome faisait l’objet d’un double embargointernational et irakien;
elle resta des années privée d’aide économique ONG mises à part. Pas de reconnaissance officielle, non plus, même si les dirigeants étaient reçus par des chefs
d’État du Moyen-Orient et d’Europe. Les Américains avaient exigé que les
Kurdes s’abstiennent de toute provocation. Par contre, les difficultés économiques
allaient raviver les combats entre les deux fractions kurdes du PDK et de l’UPK que
l’armée irakienne, entrée dans la capitale de la région autonome, repoussa en août
1996 hors du territoire vers l’Iran. Washington se contenta d’expédier quelques
missiles Tomahawk sur les autres parties de l’Irak et de sommer Saddam de partir,
la région kurde retrouvant un nouvel équilibre. La résolution « pétrole contre
nourriture » adoptée en 1996 et mise en application l’année suivante, apaisa les
tensions entre les deux partis kurde. 13% des revenus allaient à la zone qui connut
en peu de temps une grande prospérité.
La région autonome a survécu à ses divisions entre les deux partis nationalistes d’une part, et de ceux-ci avec les islamistes d’autre part. De même pour les
invasions répétées de la Turquie, du gouvernement de Bagdad et les pressions de
l’Iran. À l’approche de la guerre de 2003, les Kurdes proposèrent aux Américains
de participer aux opérations avec leurs cent mille combattants à condition qu’ils
soient protégés des Turcs qui menaçaient de les envahir au nord et du groupe islamique d’Ansar al-Islam, proche d’al-Qaïda, soutenu par l’Iran et installé dans
plusieurs localités à la frontière avec ce pays. Les Américains avaient accepté ces
conditions. Ils bombardèrent les positions d’Ansar, menacèrent d’intervenir en
Iran et lancèrent par erreur des bombes sur le territoire de celui-ci. Kurdes et
forces US investirent ensuite les bases des islamistes.
C’était plus compliqué avec la Turquie laquelle faisait de son entrée au
Kurdistan irakien une des conditions de sa participation aux opérations. Avec deux
arguments : prévenir un afflux de réfugiés ( 517000 Kurdes avaient passé la frontière en 1991 ; se protéger contre l’éventualité d’attaques terroristes du PKK (dont
de nombreux combattants s’étaient infiltrés sur son territoire, selon elle, en 1991).
Or, le PKK avait interrompu la lutte armée depuis plusieurs années et le risque de
le voir reprendre ses activités était minime. Surtout au moment où un avenir favorable se dessinait à l’horizon pour les Kurdes d’Irak, avec des répercussions sans
doute positives pour ceux de Turquie. Conscients du danger qu’aurait représenté
semblable intervention pour leur autonomie, les Kurdes menaçaient de s’y opposer par la force militaire. Le parlement turc refusa en première lecture le passage
des troupes américaines sur son territoire mais le vota en une deuxième phase au
cas où l’armée turque pourrait de son côté entrer au nord de l’Irak. 50000 soldats
turcs étaient déjà massés sur les 380 km de frontière. Le vote turc, par contre,
n’était pas du goût des Américains qui renoncèrent à passer par le pays. George
W. Bush en informa lui-même les autorités turques : Ankara n’était pas autorisé à
passer en territoire irakien. Et le chef de l’état-major turc fut contraint de faire une
déclaration en ce sens. L’UE rejoignant à cet égard les positions américaines.
Comme elle ne pouvait entrer au Kurdistan irakien, surtout après l’effondrement du régime de Bagdad, la Turquie abattit ses cartes : les Kurdes ne pouvaient
au risque d’un casus belli s’emparer des riches régions de Mossoul et de Kirkouk.
Et ces derniers durent effectivement se retirer rapidement de Kirkouk et de
Mossoul qu’ils avaient investies, l’armée turque restant de l’autre côté de la frontière selon son chef d’état-major. En fait, il y en avait un millier dans la région,
placés depuis 1977 sur une ligne de démarcation entre PKK et UPK avec l’accord
des Kurdes, des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Mais le parlement d’Erbil a
demandé le 6 mai 2003 à la Turquie d’en retirer ses soldats.
La Turquie a commis une grande erreur dans ce conflit. D’autant qu’il y avait
eu accord, après des semaines de négociations, avec les Américains, sur une aide
de six milliards et un prêt de vingt-deux milliards de dollars. L’armée, qui dispose
toujours d’importants leviers de commande, n’avait pas préparé le terrain, ce que
Washington allait interpréter comme une sorte d’opposition au passage de ses
troupes. Certes, l’immense majorité de la population turque était contre la guerre.
Nombre de ses dirigeants pensaient à l’approche du conflit que le pays traversait
une période aussi grave que celle d’après la première guerre mondiale. On rappela
souvent le traité de Sèvres qui stipulait la création d’un État kurde; projet enterré
sous les pressions de la Turquie à Lausanne en 1923. Mais les Turcs sont le grand
absent parmi les seize nations qui vont reconstruire l’Irak.
Qui eût imaginé en 1991 que les États-Unis allaient protéger la zone kurde
qu’ils venaient de créer avec leurs alliés ? La coopération entre Américains et
Kurdes d’Irak marque-t-elle un tournant ? Ou bien les premiers vont-ils sacrifier
de nouveau les seconds sur l’autel de la realpolitik ? L’avenir le dira.
[1]
Cf. Jonathan Randal,
After such knowledg, What forgiveness ?, Farrar, Straus et Giroux,
1997, p. 148-149.
[2]
Cf. N. Howard,
The King-Crane Commissions, An American Inquiry in the Middle East,
Beyrouth, 1963, p. 215 : le rapport de Henry King et Charles Crane présenté à Paris prévoyait
pour les régions de la zone située entre l’Arménie au nord, la Mésopotamie au sud, et sur le
territoire entre Euphrate et Tigre à l’ouest, jusqu’à la frontière iranienne, une administration
autonome sous mandat strict. L’historien russe M. S. Lazarev rappelle d’ailleurs que les territoires kurdes n’apparaissaient jamais sous ce nom, mais toujours sous celui d’Arménie, cf.
al-Mas’ala al-Kurdisyya ( 1917-1923), Beyrouth, 1991, p. 161.