Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201713
320 pages

p. 241 à 244
doi: en cours

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USA vs. UMMA'

no 5 2003/4

2003 Outre - Terre USA vs. UMMA'

Les Kurdes d’Irak et l’arrivée inespérée de l’Amérique

Halkawt Hakem maître de conférences à l’INALCO.
Les Kurdes restent méfiants à l’égard de l’oncle Sam, même s’ils ont accueilli les troupes américaines à bras ouverts, comme d’ailleurs toute force extérieure à la ceinture turco-irano-arabe qui les encercle. C’est que pour les États-Unis aucun lien direct avec le mouvement national kurde n’est traditionnellement envisageable en dehors de leurs alliés dans la région : l’Iran du Chah et la Turquie kémaliste [1]. Pour eux, la Turquie faisait partie de l’Europe, l’Iran et l’Irak du Moyen-Orient et les Kurdes de ces trois pays étaient des minorités opprimées qui provoquaient de temps à autre des troubles.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la délégation américaine manifesta un intérêt particulier aux régions arménienne et kurdes de l’empire ottoman et réclama leur tutelle ; la Grande-Bretagne, au contraire, soutenue par la France, n’entendait pas céder l’actuel Kurdistan irakien; sans la province de Mossoul, au nord, le reste du pays n’était pas viable [2]. Le Congrès rejeta l’idée le 1er juin 1920 parce qu’il en estimait le coût trop élevé. Les Américains avaient néanmoins reconnu l’existence d’une question kurde. Mais dès lors que Londres céda à leurs compagnies une part du pétrole de Kirkouk, ils adoptèrent une position défavorable sur la question kurde. Même après la chute du Chah et la mise en place du régime islamique, un demi-siècle plus tard, ils n’appuyèrent jamais le mouvement national kurde en lutte armée contre Téhéran. Côté Turquie, ce fut le soutien inconditionnel dans la lutte contre le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK ) et aussi les partis politiques qui cherchaient à améliorer pacifiquement les conditions de vie des habitants à l’est du pays. Le PKK figure aujourd’hui encore sur la liste US des groupes terroristes. L’arrestation de son chef par les autorités turques en 1998 a été organisée et réalisée avec le concours des services américains et israéliens. Vu d’Ankara, le dossier kurde dans les quatre parties du Kurdistan – Turquie, Iran, Irak, Syrie– reste des plus sensibles. Mais Washington, sur les Kurdes d’Irak, a bougé depuis 1991; il y a désormais différence et même divergence.
 
Engagement forcé et protection collective
 
 
Vers la fin de sa guerre avec l’Iran ( 1980-1988), Bagdad lança ses fameuses opérations d’Anfal (butin dans les Coran), soit huit campagnes militaires et organisées conjointement par l’armée, les services, la police et les milices (kurdes et arabes) de l’État irakien de février à septembre 1988 et dans six régions différentes. But recherché : punir les Kurdes d’avoir soutenu l’ennemi et mettre un terme à toute résistance armée. Près de quatre mille villages détruits et leurs habitants déportés; deux cent mille personnes périssant en moins d’un an; largage de bombes chimiques, notamment sur la ville d’Halabja : cinq mille civils exterminés en quelques minutes. C’était la plus grande tragédie que les Kurdes aient connue dans leur histoire. Washington observa alors un silence assourdissant devant ce que certains qualifient de génocide; d’autres de campagne génocidaire. Saddam était alors un allié. Entre-temps tout allait changer avec l’expédition du Koweït.
Au mois d’avril 1991, les Américains auraient pu continuer de faire la sourde oreille aux souffrances des Kurdes et des chiites, si l’opinion internationale ne s’était émue devant les images de l’exode de centaines de milliers de femmes, d’enfants et de vieillards fuyant l’armée de Saddam Hussein, venue venger son humiliante défaite au Koweït, après avoir écrasé dans le sang – 200000 morts– la révolte chiite au sud. C’est qu’un fois la reddition de l’Irak acquise aux conditions des vainqueurs, Bush père avait appelé la population à se révolter et à renverser le dictateur. Les agents de Bagdad étaient en quelques jours chassés de quatorze provinces sur dix-huit. Le pouvoir eût été contraint de quitter la scène si celui-ci n’avait obtenu le feu vert des Américains qui craignaient sans doute l’instauration d’un régime islamique comme en Iran au cas où les chiites en prendraient le contrôle pour écraser la rébellion avec ses hélicoptères. L’allié turc faisait cependant difficilement face à un afflux de milliers de réfugiés. Bush se résigna à accepter un projet de la résolution 688 présenté par la France et créant un précédent de l’ingérence humanitaire, soit la pierre angulaire de la semi-indé-pendance dont ont bénéficié par la suite les quatre millions de Kurdes du Kurdistan irakien pendant treize ans. L’opération Provide Comfort, supervisée par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ramena les réfugiés dans leurs villes et villages. Ses pouvoirs étant réduit dans les zones d’exclusion et en particulier au Kurdistan, Bagdad décida de retirer son administration, dans le vain espoir que les Kurdes n’arrivent pas à gérer leurs propres affaires. Voilà qui inaugura une collaboration fructueuse entre États-Unis et Kurdes. Ceux-ci organisèrent en 1992 pour la première fois dans leur histoire des élections et mirent en place un parlement régional assez représentatif. Ce à quoi assistait d’un mauvais œil la Turquie, forcée de s’en tenir aux menaces et au chantage.
La zone autonome faisait l’objet d’un double embargointernational et irakien; elle resta des années privée d’aide économique ONG mises à part. Pas de reconnaissance officielle, non plus, même si les dirigeants étaient reçus par des chefs d’État du Moyen-Orient et d’Europe. Les Américains avaient exigé que les Kurdes s’abstiennent de toute provocation. Par contre, les difficultés économiques allaient raviver les combats entre les deux fractions kurdes du PDK et de l’UPK que l’armée irakienne, entrée dans la capitale de la région autonome, repoussa en août 1996 hors du territoire vers l’Iran. Washington se contenta d’expédier quelques missiles Tomahawk sur les autres parties de l’Irak et de sommer Saddam de partir, la région kurde retrouvant un nouvel équilibre. La résolution « pétrole contre nourriture » adoptée en 1996 et mise en application l’année suivante, apaisa les tensions entre les deux partis kurde. 13% des revenus allaient à la zone qui connut en peu de temps une grande prospérité.
 
Tournant majeur !
 
 
La région autonome a survécu à ses divisions entre les deux partis nationalistes d’une part, et de ceux-ci avec les islamistes d’autre part. De même pour les invasions répétées de la Turquie, du gouvernement de Bagdad et les pressions de l’Iran. À l’approche de la guerre de 2003, les Kurdes proposèrent aux Américains de participer aux opérations avec leurs cent mille combattants à condition qu’ils soient protégés des Turcs qui menaçaient de les envahir au nord et du groupe islamique d’Ansar al-Islam, proche d’al-Qaïda, soutenu par l’Iran et installé dans plusieurs localités à la frontière avec ce pays. Les Américains avaient accepté ces conditions. Ils bombardèrent les positions d’Ansar, menacèrent d’intervenir en Iran et lancèrent par erreur des bombes sur le territoire de celui-ci. Kurdes et forces US investirent ensuite les bases des islamistes.
C’était plus compliqué avec la Turquie laquelle faisait de son entrée au Kurdistan irakien une des conditions de sa participation aux opérations. Avec deux arguments : prévenir un afflux de réfugiés ( 517000 Kurdes avaient passé la frontière en 1991 ; se protéger contre l’éventualité d’attaques terroristes du PKK (dont de nombreux combattants s’étaient infiltrés sur son territoire, selon elle, en 1991). Or, le PKK avait interrompu la lutte armée depuis plusieurs années et le risque de le voir reprendre ses activités était minime. Surtout au moment où un avenir favorable se dessinait à l’horizon pour les Kurdes d’Irak, avec des répercussions sans doute positives pour ceux de Turquie. Conscients du danger qu’aurait représenté semblable intervention pour leur autonomie, les Kurdes menaçaient de s’y opposer par la force militaire. Le parlement turc refusa en première lecture le passage des troupes américaines sur son territoire mais le vota en une deuxième phase au cas où l’armée turque pourrait de son côté entrer au nord de l’Irak. 50000 soldats turcs étaient déjà massés sur les 380 km de frontière. Le vote turc, par contre, n’était pas du goût des Américains qui renoncèrent à passer par le pays. George W. Bush en informa lui-même les autorités turques : Ankara n’était pas autorisé à passer en territoire irakien. Et le chef de l’état-major turc fut contraint de faire une déclaration en ce sens. L’UE rejoignant à cet égard les positions américaines.
Comme elle ne pouvait entrer au Kurdistan irakien, surtout après l’effondrement du régime de Bagdad, la Turquie abattit ses cartes : les Kurdes ne pouvaient au risque d’un casus belli s’emparer des riches régions de Mossoul et de Kirkouk. Et ces derniers durent effectivement se retirer rapidement de Kirkouk et de Mossoul qu’ils avaient investies, l’armée turque restant de l’autre côté de la frontière selon son chef d’état-major. En fait, il y en avait un millier dans la région, placés depuis 1977 sur une ligne de démarcation entre PKK et UPK avec l’accord des Kurdes, des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Mais le parlement d’Erbil a demandé le 6 mai 2003 à la Turquie d’en retirer ses soldats.
La Turquie a commis une grande erreur dans ce conflit. D’autant qu’il y avait eu accord, après des semaines de négociations, avec les Américains, sur une aide de six milliards et un prêt de vingt-deux milliards de dollars. L’armée, qui dispose toujours d’importants leviers de commande, n’avait pas préparé le terrain, ce que Washington allait interpréter comme une sorte d’opposition au passage de ses troupes. Certes, l’immense majorité de la population turque était contre la guerre. Nombre de ses dirigeants pensaient à l’approche du conflit que le pays traversait une période aussi grave que celle d’après la première guerre mondiale. On rappela souvent le traité de Sèvres qui stipulait la création d’un État kurde; projet enterré sous les pressions de la Turquie à Lausanne en 1923. Mais les Turcs sont le grand absent parmi les seize nations qui vont reconstruire l’Irak.
Qui eût imaginé en 1991 que les États-Unis allaient protéger la zone kurde qu’ils venaient de créer avec leurs alliés ? La coopération entre Américains et Kurdes d’Irak marque-t-elle un tournant ? Ou bien les premiers vont-ils sacrifier de nouveau les seconds sur l’autel de la realpolitik ? L’avenir le dira.
 
NOTES
 
[1] Cf. Jonathan Randal, After such knowledg, What forgiveness ?, Farrar, Straus et Giroux, 1997, p. 148-149.
[2] Cf. N. Howard, The King-Crane Commissions, An American Inquiry in the Middle East, Beyrouth, 1963, p. 215 : le rapport de Henry King et Charles Crane présenté à Paris prévoyait pour les régions de la zone située entre l’Arménie au nord, la Mésopotamie au sud, et sur le territoire entre Euphrate et Tigre à l’ouest, jusqu’à la frontière iranienne, une administration autonome sous mandat strict. L’historien russe M. S. Lazarev rappelle d’ailleurs que les territoires kurdes n’apparaissaient jamais sous ce nom, mais toujours sous celui d’Arménie, cf. al-Mas’ala al-Kurdisyya ( 1917-1923), Beyrouth, 1991, p. 161.
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[1]
Cf. Jonathan Randal, After such knowledg, What forgiveness ...
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[2]
Cf. N. Howard, The King-Crane Commissions, An American Inqu...
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