Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201713
320 pages

p. 247 à 252
doi: en cours

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Nouvelle-France

no 5 2003/4

2003 Outre - Terre Nouvelle-France

Entretien avec Yves Roucaute

Guy Millière
Outre-Terre : Pensez-vous que les institutions internationales, en particulier l'ONU, sortiront intactes de la crise ?
Yves Roucaute : En dehors de toute considération morale sur ce qui doit être, la nouvelle donne internationale impose de répondre négativementà votre question : sous sa forme actuelle, l’ONU a vécu. Avant d’aborder la question de son évolution, il faut rappeler qu’il n’est pas d’exemple dans l’histoire de l’humanité où un nouveau rapport des forces interétatiques n’ait pas conduit à bouleverser l’organisation internationale et les manières de penser. Il faut néanmoins ajouter que la prise de conscience des conséquences des bouleversements internationaux, aussi bien en termes d’organisation que dans l’imaginaire, se fait toujours avec un décalage.
C’est ainsi que le système international multipolaire, que certains curieusement persistent à appeler de leurs vœux, notamment en France ou en Russie, et qui a conduit à la création de l’ONU, est né en Europe dans une situation tout à fait particulière qui ne peut en aucune façon répondre à la situation présente. C’était alors un monde de conflits extrêmes car aucune puissance étatique ne parvenait plus à imposer ses vues aux autres puissances. Il s’est concrétisé, après la victoire des troupes franco-suédoises face aux troupes de l’empereur en Bavière, par les traités de Westphalie de 1648 qui mettaient ainsi fin à la guerre de Trente ans et instituaient dans les faits un équilibre des puissances dont le premier principe était qu’on ne porterait plus atteinte aux frontières des États. Mais il fallut encore treize ans pour que tous les gouvernements des États européens non parties prenantes acceptent cette « balance of power ». Ce fut le cas des Habsbourg d’Espagne, qui n’avaient pas saisi la nouvelle donne et qui persistaient dans leur entreprise de déstabilisation. Résultat : Philippe IV, battu aux Dunes par une coalition franco-anglaise, doit se soumettre au système (traité des Pyrénées de novembre 1659), la France renonçant en apparence à la succession au trône d’Espagne et l’Espagne concédant à la France le Roussillon, l’Artois et quelques places fortes. La Suède croyant échapper au nouvel ordre de son côté attaque la Pologne, mais à nouveau une coalition impose qu’elle revienne à peu près à la case départ devant les Polonais et l’ensemble Danemark, Pays-Bas, Autriche, Brandebourg. Les traités du nord ( 1660) mettent fin à l’anarchie internationale. Et le monde multipolaire est né.
C’est ce système westphalien qui, malgré quelques modifications dues à l’émergence de nouveaux États et des velléités impériales avortées (comme celle de Napoléon qui se termina par le congrès de Vienne et concrétisa un quasi-retour à la case départ ou, plus tard, comme celle de l’Allemagne), a duré jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est son esprit réaliste et sa volonté de maintenir le « balance of power » qui, après le constat de l’échec de la Société des Nations, permet la création de l’ONU, fondée sur le respect des souverainetés et la non ingérence. La création du Conseil de sécurité est à cet égard de tonalité westphalienne puisqu’elle a permis aux puissances membres de se neutraliser dès que leurs intérêts étaient en jeu (à l’exception notable de l’affaire de Corée où l’URSS avait tactiquement joué la politique de la chaise vide devant le refus de l’ONU de voir la Chine populaire remplacer Taïwan, ce qui permit aux États-Unis d’obtenir le soutien de l’ONU pour leur intervention).
Néanmoins, ce système subit rapidement des variations de taille due aux nouveaux rapports de force internationaux de l’après-guerre, liés notamment à la possession de l’arme nucléaire. Ainsi surgirent deux « superpuissances » : les États-Unis et l’URSS. Face à cette entrée dans le monde bipolaire à nouveau l’imaginaire collectif et les institutions démontrèrent leur retard. Les anciennes puissances européennes ne comprennent pas immédiatement les conséquences de la nouvelle donne. Il faudra attendre l’affaire du canal de Suez, en 1956, pour que Français et Britanniques saisissent qu’ils ne peuvent plus régler les affaires du monde sans l’autorisation des deux Grands. Malgré leur succès sur le terrain, sur ordre des États-Unis et de l’URSS, ils doivent en effet concéder le canal au président égyptien Nasser. Les institutions sont elles-mêmes prises dans ce nouveau filet : ainsi l’ONU qui devait garantir les souverainetés confortera la pacification dans les zones sous parapluie des deux Grands et se révèlera impuissante dans la plupart des conflits périphériques, nés de la décolonisation et de la volonté expansionniste du communisme, de régler les différents. C’est ainsi que cette période dont les penseurs « multipolaires » pensaient qu’elle devait par l’ONU assurer une paix durable fut un monde de guerres périphériques meurtrières sans précédent pour les populations.
Avec la chute du mur de Berlin, nous entrons dans une nouvelle ère car il n’existe plus qu’une seule superpuissance, ce qui ruine logiquement le système westphalien sous sa forme multipolaire ou bipolaire. Ce qui conduit aussi à ce que d’une part tous les conflits majeurs se trouvent portés en définitive devant le verdict des États-Unis et à ce que d’autre part les forces qui refusent cet ordre international désignent les États-Unis comme ennemi principal.
On s’étonnera que l’administration Clinton n’ait pas vu les enjeux de cette nouvelle donne. Car sur ce fond de mondialisation politique et économique, il était clair que la guerre menée contre l’ordre international aurait elle aussi un caractère mondial et puisque nul État ne pouvait prétendre rivaliser avec les États-Unis, qu’elle aurait un caractère terroriste. Et puisque pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, ce nouvel ordre se créait autour de la puissance d’une République libérale, les États-Unis d’Amérique, soucieuse d’imposer partout non pas une domination territoriale et la soumission des peuples mais l’esprit de liberté, en rappelant que le droit sans l’épée n’est qu’un mot, et la morale sans volonté un songe creux, il était tout aussi clair que l’ennemi de cet ordre se trouvait du côté des forces les plus opposées aux valeurs républicaines, notamment, mais pas seulement, du côté de l’intégrisme islamique.
Ce retard de l’administration Clinton s’explique difficilement sinon par incompétence car les attentats d’août 1998 à et Dar es-Salaam en Tanzanie ( 200 morts dont 18 Américains), commandité par Oussama Ben Laden, montraient la froide résolution des ennemis de l’ordre international républicain. Et l’attaque du 12 octobre 2000 sur le destroyer USS Cole au Yémen par al-Quaïda confirmaient que cette agression était planifiée à l’échelle planétaire par une armée de l’ombre fortement financée et appuyée par des États voyous. La guerre était déclarée, mais le gouvernement américain ne prenait pas les mesures qui s’imposaient. Un peu à la façon dont le gouvernement Carter avait laissé l’influence soviétique s’étendre (Angola, Mozambique, Éthiopie, Nicaragua, Grenade) et se renforcer (Afghanistan, Cambodge, Laos) avant que Ronald Reagan ne mette un coup d’arrêt définitif au communisme.
En aucune façon le nouveau monde n’annonçait une ère sans conflits ni, encore moins, une fin de l’Histoire, contrairement à ce que pensait Francis Fukuyama. Comme le montre l’entrée dans la quatrième guerre mondiale, accélérée par les événements du 11 septembre, il faut manquer singulièrement de lucidité pour penser que les conflits cesseront après l’intervention en Afghanistan puis en Irak. Le démantèlement et remodelage d’un monde, liés au fantastique développement des sciences et des technologies, révélaient en même temps les résistances des forces archaïques à la conquête des droits individuels, civils et politiques sur l’ensemble du globe.
Le fait, pour le gouvernement de Georges W. Bush, de prendre en compte cette nouvelle donne, conduisait nécessairement à une confrontation avec des structures vieillies comme l’ONU qui ne peuvent fonctionner à l’identique que dans le cadre des anciens modèles prévus par l’esprit westphalien. Il ne s’agissait plus d’organiser des opérations humanitaires comme naguère en Bosnie ou en Somalie, voire de préserver la paix en Europe (bombardement de la Serbie demandé par les puissances du continent), mais bel et bien de traquer le terrorisme dans ses sanctuaires, en frappant les réseaux financiers et les États voyous qui l’hébergent.
Lorsque ces États voyous, comme l’Afghanistan, n’ont pas de soutiens au niveau du Conseil de sécurité, les choses vont de soi, mais l’affaire est plus délicate lorsque les pays visés sont associés d’une façon ou d’une autre avec des États puissants, notamment ceux qui ont un siège au Conseil de sécurité, comme la France dans le cas de l’Irak. C’est alors qu’il y a un conflit entre les anciennes structures et le nouveau rapport de forces. Par l’ONU, les États qui ont intérêt au statut quo peuvent alors tenter d’organiser l’impuissance internationale pour préserver leurs restes de puissance ou, comme ce fut le cas pour la Russie et la Chine, pour affaiblir le centre du nouvel ordre international.
La solution de ce conflit est inscrite dans la nature des choses : ce sont les structures qui cèderont. La guerre en Irak en fut une démonstration éclatante. D’abord parce que nul État ne peut être disposé à se laisser agresser, même dans la tradition réaliste. Ensuite parce que la mondialisation et le fait que cet État agressé est le gendarme du monde lui donnent le pouvoir d’intervenir sur tous les points du globe.
L’ONU est ainsi condamnée à n’être plus qu’une chambre d’enregistrement des plaintes et des états de fait ou à se réformer en profondeur, ce qui est une façon de dire qu’elle disparaît sous sa forme actuelle, même si elle conserve son sigle. Et le Conseil de sécurité est appelé à disparaître. Il n’est plus possible, en raison de la culture éthico-politique des États-Unis, que des États conservent les moyens juridiques (droit de veto par exemple) de s’opposer aux règles nouvelles. Ni que ne soit pas imposé aux États voyous le respect d’un droit international qui soit vraiment un droit, c’est-à-dire un droit fondé sur une morale universelle au centre de laquelle se trouve le respect de certaines valeurs fondamentales (droits civils pour faire vite).
Outre-Terre : L’axe France-Allemagne-Russie vous semble-t-il une réalité durable ?
Y.R. : En aucune façon. Cette alliance est de circonstance. La Russie tentait une pression pour contraindre les États-Unis à fermer les yeux sur ses interventions en Tchétchénie. Vous avez d’ailleurs remarqué que ses protestations manquaient de virulence. La Chine, dont vous ne parlez pas, joue la montre. Elle sait qu’elle sera la seule puissance dans l’avenir à pouvoir rivaliser avec les États-Unis ; c’est d’ailleurs pourquoi ceux-ci tentent de l’intégrer économiquement et politiquement à l’ordre mondial. Le gouvernement allemand a pris une position anti-américaine (modérée) pour des raisons internes. Il a gagné les élections de justesse, est mal en point dans les sondages ; la situation économique est mauvaise et il doit donc composer avec ses « Verts » qui sont pour la plupart d’anciens militants d’extrême-gauche tout comme avec la gauche socialiste. La France rêve de grandeur, son ministre des Affaires étrangères ne jure que par Bonaparte et Machiavel, comme le montre son dernier ouvrage. C’est d’ailleurs pourquoi Paris se réfère à une « politique arabe » qui n’a jamais existé et à l’ONU dont se gaussait de Gaulle qui l’appelait « le machin ».
Outre-Terre : La crise irakienne a donc seulement mis en évidence le déséquilibre entre la puissance américaine et l'impuissance européenne ?
Y.R. : Je vous renvoie en partie à ma première réponse. Il faut néanmoins rappeler que la plupart des pays européens ont soutenu l’intervention. Comme la totalité des pays candidats à l’Union. Et il ne s’agit pas des moindres membres quand l’on songe à l’Espagne, à l’Italie, au Royaume-Uni… L’impuissance européenne n’est telle que la puissance de l’Europe n’est pas couplée avec les États-Unis. Seule l’Europe est un tigre de papier. Et cela durera parce que sur le fond, tant que la France n’aura pas trouvé le chemin de la raison, je ne vois pas comment les autres États européens pourraient accepter de voir leur politique étrangère déterminée par l’état qui a le plus « milité » contre les États-Unis lors de l’affaire irakienne, allant jusqu’à tenter de mobiliser le ban et l’arrière-ban des États les moins fréquentables. Or, la France étant avec le Royaume-Uni la première puissance militaire du continent, il est certain qu’une force militaire européenne serait dominée par elle. D’un autre côté, si la France devient plus raisonnable, pourquoi créer une force rivale de notre principal allié qui, en plus, partage nos valeurs ?
Outre-Terre : Quelles seront les conséquences de l'élargissement à la jeune Europe sur le couple franco-allemand ?
Y.R. : Cela va conduire à renforcer le pôle allemand dans un premier temps sans mettre en cause le « couple ». Mais beaucoup de ces jeunes États regardent aussi du côté du Royaume-Uni. Il est clair, ne serait-ce que sur la politique agricole commune ou l’« exception culturelle », que c’est surtout la France qui aura des difficultés et qui sera affaiblie.
Outre-Terre : Comment expliquer que 30% de Français aient souhaité la victoire de Saddam Hussein ?
Y.R. : Pour des raisons internes, nombre de Français ont trouvé là, comme c’est d’ailleurs le cas dans nombre d’autres États, une façon de protester contre la situation interne. Il faut y ajouter des traditions nationaliste et communiste qui durant des dizaines d’années ont cultivé le sentiment anti-américain. Mais depuis l’intervention des alliés, avec les images des exactions du tyran, il est peu aujourd’hui de Français encore pro-Saddam.
Outre-Terre : La France va-t-elle payer, comme le clament certains, le prix de ses positions récentes en matière de politique étrangère ?
Y.R. : Conjoncturellement, il y aura des effets en Irak, et, marginalement, sur certains produits. Les affaires sont les affaires, comme chacun le sait, et je ne vois pas pourquoi les investisseurs nord-américains perdraient de l’argent. Les sanctions seront surtout politiques : la marginalisation de la France au niveau international, en particulier à l’ONU avec une menace sur son siège au Conseil de sécurité dont il faut rappeler qu’il n’a été accordé que parce que les Américains ont fermé les yeux sur l’épisode Pétain.
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