2003
Outre - Terre
Nouvelle-France
Entretien avec Yves Roucaute
Guy Millière
Outre-Terre : Pensez-vous que les institutions internationales, en particulier
l'ONU, sortiront intactes de la crise ?
Yves Roucaute : En dehors de toute considération morale sur ce qui doit être,
la nouvelle donne internationale impose de répondre négativementà votre question : sous sa forme actuelle, l’ONU a vécu. Avant d’aborder la question de son
évolution, il faut rappeler qu’il n’est pas d’exemple dans l’histoire de l’humanité où un nouveau rapport des forces interétatiques n’ait pas conduit à bouleverser l’organisation internationale et les manières de penser. Il faut néanmoins
ajouter que la prise de conscience des conséquences des bouleversements internationaux, aussi bien en termes d’organisation que dans l’imaginaire, se fait
toujours avec un décalage.
C’est ainsi que le système international multipolaire, que certains curieusement persistent à appeler de leurs vœux, notamment en France ou en Russie, et
qui a conduit à la création de l’ONU, est né en Europe dans une situation tout à
fait particulière qui ne peut en aucune façon répondre à la situation présente.
C’était alors un monde de conflits extrêmes car aucune puissance étatique ne
parvenait plus à imposer ses vues aux autres puissances. Il s’est concrétisé,
après la victoire des troupes franco-suédoises face aux troupes de l’empereur en
Bavière, par les traités de Westphalie de 1648 qui mettaient ainsi fin à la guerre
de Trente ans et instituaient dans les faits un équilibre des puissances dont le
premier principe était qu’on ne porterait plus atteinte aux frontières des États.
Mais il fallut encore treize ans pour que tous les gouvernements des États européens non parties prenantes acceptent cette « balance of power ». Ce fut le cas
des Habsbourg d’Espagne, qui n’avaient pas saisi la nouvelle donne et qui
persistaient dans leur entreprise de déstabilisation. Résultat : Philippe IV, battu
aux Dunes par une coalition franco-anglaise, doit se soumettre au système (traité
des Pyrénées de novembre 1659), la France renonçant en apparence à la succession au trône d’Espagne et l’Espagne concédant à la France le Roussillon, l’Artois et quelques places fortes. La Suède croyant échapper au nouvel ordre de son
côté attaque la Pologne, mais à nouveau une coalition impose qu’elle revienne à
peu près à la case départ devant les Polonais et l’ensemble Danemark, Pays-Bas,
Autriche, Brandebourg. Les traités du nord ( 1660) mettent fin à l’anarchie internationale. Et le monde multipolaire est né.
C’est ce système westphalien qui, malgré quelques modifications dues à
l’émergence de nouveaux États et des velléités impériales avortées (comme
celle de Napoléon qui se termina par le congrès de Vienne et concrétisa un
quasi-retour à la case départ ou, plus tard, comme celle de l’Allemagne), a duré
jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est son esprit réaliste et sa
volonté de maintenir le « balance of power » qui, après le constat de l’échec de
la Société des Nations, permet la création de l’ONU, fondée sur le respect des
souverainetés et la non ingérence. La création du Conseil de sécurité est à cet
égard de tonalité westphalienne puisqu’elle a permis aux puissances membres
de se neutraliser dès que leurs intérêts étaient en jeu (à l’exception notable de
l’affaire de Corée où l’URSS avait tactiquement joué la politique de la chaise
vide devant le refus de l’ONU de voir la Chine populaire remplacer Taïwan, ce
qui permit aux États-Unis d’obtenir le soutien de l’ONU pour leur intervention).
Néanmoins, ce système subit rapidement des variations de taille due aux
nouveaux rapports de force internationaux de l’après-guerre, liés notamment à
la possession de l’arme nucléaire. Ainsi surgirent deux « superpuissances » :
les États-Unis et l’URSS. Face à cette entrée dans le monde bipolaire à nouveau
l’imaginaire collectif et les institutions démontrèrent leur retard. Les anciennes
puissances européennes ne comprennent pas immédiatement les conséquences
de la nouvelle donne. Il faudra attendre l’affaire du canal de Suez, en 1956,
pour que Français et Britanniques saisissent qu’ils ne peuvent plus régler les
affaires du monde sans l’autorisation des deux Grands. Malgré leur succès sur
le terrain, sur ordre des États-Unis et de l’URSS, ils doivent en effet concéder
le canal au président égyptien Nasser. Les institutions sont elles-mêmes prises
dans ce nouveau filet : ainsi l’ONU qui devait garantir les souverainetés confortera la pacification dans les zones sous parapluie des deux Grands et se révèlera impuissante dans la plupart des conflits périphériques, nés de la décolonisation et de la volonté expansionniste du communisme, de régler les différents.
C’est ainsi que cette période dont les penseurs « multipolaires » pensaient
qu’elle devait par l’ONU assurer une paix durable fut un monde de guerres périphériques meurtrières sans précédent pour les populations.
Avec la chute du mur de Berlin, nous entrons dans une nouvelle ère car il
n’existe plus qu’une seule superpuissance, ce qui ruine logiquement le
système westphalien sous sa forme multipolaire ou bipolaire. Ce qui conduit
aussi à ce que d’une part tous les conflits majeurs se trouvent portés en définitive devant le verdict des États-Unis et à ce que d’autre part les forces qui
refusent cet ordre international désignent les États-Unis comme ennemi
principal.
On s’étonnera que l’administration Clinton n’ait pas vu les enjeux de cette
nouvelle donne. Car sur ce fond de mondialisation politique et économique, il
était clair que la guerre menée contre l’ordre international aurait elle aussi un
caractère mondial et puisque nul État ne pouvait prétendre rivaliser avec les
États-Unis, qu’elle aurait un caractère terroriste. Et puisque pour la première
fois dans l’histoire de l’Humanité, ce nouvel ordre se créait autour de la puissance d’une République libérale, les États-Unis d’Amérique, soucieuse d’imposer partout non pas une domination territoriale et la soumission des peuples mais
l’esprit de liberté, en rappelant que le droit sans l’épée n’est qu’un mot, et la
morale sans volonté un songe creux, il était tout aussi clair que l’ennemi de cet
ordre se trouvait du côté des forces les plus opposées aux valeurs républicaines,
notamment, mais pas seulement, du côté de l’intégrisme islamique.
Ce retard de l’administration Clinton s’explique difficilement sinon par
incompétence car les attentats d’août 1998 à et Dar es-Salaam en Tanzanie
( 200 morts dont 18 Américains), commandité par Oussama Ben Laden,
montraient la froide résolution des ennemis de l’ordre international républicain.
Et l’attaque du 12 octobre 2000 sur le destroyer USS Cole au Yémen par al-Quaïda confirmaient que cette agression était planifiée à l’échelle planétaire par
une armée de l’ombre fortement financée et appuyée par des États voyous. La
guerre était déclarée, mais le gouvernement américain ne prenait pas les
mesures qui s’imposaient. Un peu à la façon dont le gouvernement Carter avait
laissé l’influence soviétique s’étendre (Angola, Mozambique, Éthiopie, Nicaragua, Grenade) et se renforcer (Afghanistan, Cambodge, Laos) avant que Ronald
Reagan ne mette un coup d’arrêt définitif au communisme.
En aucune façon le nouveau monde n’annonçait une ère sans conflits ni,
encore moins, une fin de l’Histoire, contrairement à ce que pensait Francis
Fukuyama. Comme le montre l’entrée dans la quatrième guerre mondiale, accélérée par les événements du 11 septembre, il faut manquer singulièrement de
lucidité pour penser que les conflits cesseront après l’intervention en Afghanistan puis en Irak. Le démantèlement et remodelage d’un monde, liés au fantastique développement des sciences et des technologies, révélaient en même
temps les résistances des forces archaïques à la conquête des droits individuels,
civils et politiques sur l’ensemble du globe.
Le fait, pour le gouvernement de Georges W. Bush, de prendre en compte
cette nouvelle donne, conduisait nécessairement à une confrontation avec des
structures vieillies comme l’ONU qui ne peuvent fonctionner à l’identique que
dans le cadre des anciens modèles prévus par l’esprit westphalien. Il ne s’agissait plus d’organiser des opérations humanitaires comme naguère en Bosnie ou
en Somalie, voire de préserver la paix en Europe (bombardement de la Serbie
demandé par les puissances du continent), mais bel et bien de traquer le terrorisme dans ses sanctuaires, en frappant les réseaux financiers et les États voyous
qui l’hébergent.
Lorsque ces États voyous, comme l’Afghanistan, n’ont pas de soutiens au
niveau du Conseil de sécurité, les choses vont de soi, mais l’affaire est plus délicate lorsque les pays visés sont associés d’une façon ou d’une autre avec des
États puissants, notamment ceux qui ont un siège au Conseil de sécurité, comme
la France dans le cas de l’Irak. C’est alors qu’il y a un conflit entre les anciennes
structures et le nouveau rapport de forces. Par l’ONU, les États qui ont intérêt au
statut quo peuvent alors tenter d’organiser l’impuissance internationale pour
préserver leurs restes de puissance ou, comme ce fut le cas pour la Russie et la
Chine, pour affaiblir le centre du nouvel ordre international.
La solution de ce conflit est inscrite dans la nature des choses : ce sont les
structures qui cèderont. La guerre en Irak en fut une démonstration éclatante.
D’abord parce que nul État ne peut être disposé à se laisser agresser, même dans
la tradition réaliste. Ensuite parce que la mondialisation et le fait que cet État
agressé est le gendarme du monde lui donnent le pouvoir d’intervenir sur tous
les points du globe.
L’ONU est ainsi condamnée à n’être plus qu’une chambre d’enregistrement
des plaintes et des états de fait ou à se réformer en profondeur, ce qui est une
façon de dire qu’elle disparaît sous sa forme actuelle, même si elle conserve son
sigle. Et le Conseil de sécurité est appelé à disparaître. Il n’est plus possible, en
raison de la culture éthico-politique des États-Unis, que des États conservent les
moyens juridiques (droit de veto par exemple) de s’opposer aux règles
nouvelles. Ni que ne soit pas imposé aux États voyous le respect d’un droit
international qui soit vraiment un droit, c’est-à-dire un droit fondé sur une
morale universelle au centre de laquelle se trouve le respect de certaines valeurs
fondamentales (droits civils pour faire vite).
Outre-Terre : L’axe France-Allemagne-Russie vous semble-t-il une réalité
durable ?
Y.R. : En aucune façon. Cette alliance est de circonstance. La Russie tentait
une pression pour contraindre les États-Unis à fermer les yeux sur ses interventions en Tchétchénie. Vous avez d’ailleurs remarqué que ses protestations
manquaient de virulence. La Chine, dont vous ne parlez pas, joue la montre. Elle
sait qu’elle sera la seule puissance dans l’avenir à pouvoir rivaliser avec les
États-Unis ; c’est d’ailleurs pourquoi ceux-ci tentent de l’intégrer économiquement et politiquement à l’ordre mondial. Le gouvernement allemand a pris une
position anti-américaine (modérée) pour des raisons internes. Il a gagné les élections de justesse, est mal en point dans les sondages ; la situation économique
est mauvaise et il doit donc composer avec ses « Verts » qui sont pour la plupart
d’anciens militants d’extrême-gauche tout comme avec la gauche socialiste. La
France rêve de grandeur, son ministre des Affaires étrangères ne jure que par
Bonaparte et Machiavel, comme le montre son dernier ouvrage. C’est d’ailleurs
pourquoi Paris se réfère à une « politique arabe » qui n’a jamais existé et à l’ONU
dont se gaussait de Gaulle qui l’appelait « le machin ».
Outre-Terre : La crise irakienne a donc seulement mis en évidence le déséquilibre entre la puissance américaine et l'impuissance européenne ?
Y.R. : Je vous renvoie en partie à ma première réponse. Il faut néanmoins
rappeler que la plupart des pays européens ont soutenu l’intervention. Comme la
totalité des pays candidats à l’Union. Et il ne s’agit pas des moindres membres
quand l’on songe à l’Espagne, à l’Italie, au Royaume-Uni… L’impuissance européenne n’est telle que la puissance de l’Europe n’est pas couplée avec les États-Unis. Seule l’Europe est un tigre de papier. Et cela durera parce que sur le fond,
tant que la France n’aura pas trouvé le chemin de la raison, je ne vois pas comment
les autres États européens pourraient accepter de voir leur politique étrangère
déterminée par l’état qui a le plus « milité » contre les États-Unis lors de l’affaire
irakienne, allant jusqu’à tenter de mobiliser le ban et l’arrière-ban des États les
moins fréquentables. Or, la France étant avec le Royaume-Uni la première puissance militaire du continent, il est certain qu’une force militaire européenne serait
dominée par elle. D’un autre côté, si la France devient plus raisonnable, pourquoi
créer une force rivale de notre principal allié qui, en plus, partage nos valeurs ?
Outre-Terre : Quelles seront les conséquences de l'élargissement à la jeune
Europe sur le couple franco-allemand ?
Y.R. : Cela va conduire à renforcer le pôle allemand dans un premier temps
sans mettre en cause le « couple ». Mais beaucoup de ces jeunes États regardent
aussi du côté du Royaume-Uni. Il est clair, ne serait-ce que sur la politique agricole commune ou l’« exception culturelle », que c’est surtout la France qui aura
des difficultés et qui sera affaiblie.
Outre-Terre : Comment expliquer que 30% de Français aient souhaité la
victoire de Saddam Hussein ?
Y.R. : Pour des raisons internes, nombre de Français ont trouvé là, comme
c’est d’ailleurs le cas dans nombre d’autres États, une façon de protester contre
la situation interne. Il faut y ajouter des traditions nationaliste et communiste qui
durant des dizaines d’années ont cultivé le sentiment anti-américain. Mais
depuis l’intervention des alliés, avec les images des exactions du tyran, il est
peu aujourd’hui de Français encore pro-Saddam.
Outre-Terre : La France va-t-elle payer, comme le clament certains, le prix
de ses positions récentes en matière de politique étrangère ?
Y.R. : Conjoncturellement, il y aura des effets en Irak, et, marginalement, sur
certains produits. Les affaires sont les affaires, comme chacun le sait, et je ne
vois pas pourquoi les investisseurs nord-américains perdraient de l’argent. Les
sanctions seront surtout politiques : la marginalisation de la France au niveau
international, en particulier à l’ONU avec une menace sur son siège au Conseil
de sécurité dont il faut rappeler qu’il n’a été accordé que parce que les Américains ont fermé les yeux sur l’épisode Pétain.