2003
Outre - Terre
Nouvelle-France
La sinusoïde des relations franco-américaines
Thierry Garcin
docteur habilité en science politique, maître de conférence à l’IEP et à HEC, DEA le Monde au Temps présent Géopolitique, Histoire, Civilisations à l’université de MarnelaVallée, producteur à Radio-France. Auteur de Les Grandes Questions Internationales, Economica, 2001.
Il est admis que le statut international de la France s’est trouvé rabaissé par
les bouleversements internationaux de 1989-1991. La fin des rapports Est-Ouest
(conclue par la disparition de l’Union soviétique), outre l’unification de l’Allemagne, ont réduit la marge de manœuvre de Paris, sans parler du conflit du
Golfe (« Nous touchons là du doigt à l’autonomie de la France », avait confié
sur l’heure le président Mitterrand). Compte tenu de l’impasse de l’Union européenne (enivrée à l’idée de devenir un État patenté mais chahutée par des élargissements boulimiques), la France a servi ses propres intérêts en affrontant les
États-Unis sur le dossier irakien. Mais il est instructif d’évaluer cet affrontement
au regard du passé et de le resituer dans une perspective plus large.
L’affaire est d’autant plus importante qu’elle a des répercussions sur la
supposée Politique étrangère et de sécurité commune (PESC ), sur les relations
euro-américaines, sur l’axe transatlantique dans son ensemble, sur les rapports
du vieux continent avec Washington, sur les convergences d’intérêts France-Allemagne-Russie. De surcroît, il ne s’agit pas de la seule politique étrangère :
dans la crise irakienne de 2002-2003, les opinions publiques ont été à l’unisson,
jusqu’aux frontières de l’ex-URSS. On le comprend aisément, puisqu’il s’agissait
du droit international, de la souveraineté des États et du rôle des organisations
internationales (à commencer par l’ONU ).
Par-delà la compétition morale entre les États-Unis et la France, quel regard
porter sur la relation franco-américaine depuis la seconde guerre mondiale ? En
quoi celle-ci recoupe-t-elle les litiges euro-américains ? Comment s’appuie-t-elle sur les grandes crises régionales ? A-t-elle un effet sur le système international ? Bref, la guerre contre l’Irak de 2003 a-t-elle constitué un révélateur ? Et
permet-elle de dégager des constantes géopolitiques, utiles pour l’avenir prévisible ? Comme on le voit, la relation France-États-Unis dépasse largement le
cadre des relations bilatérales. L’étude chronologique sera ici écartée au profit
de l’approche thématique qui, sur une période de près de soixante ans, permet
une vue panoramique plus comparative.
Les deux chantres de l’universalisme
Nul besoin de longs développements pour rappeler la joute historique à
laquelle se sont livrés les Français et les Américains sur le terrain de l’universalisme. D’un côté de l’Atlantique, la France carapaçonnée par l’État-nation, le
siècle des Lumières, le culte de la Raison, la vertu républicaine, l’excellence de la
démocratie, la perfection de l’État de droit, le primat des droits de l’Homme, l’humanisme porté en bandoulière, la croyance dans le progrès, la soumission de la
science et de la nature aux besoins de l’humanité, etc. De l’autre côté, l’exemplarité du génie américain, un destin exceptionnel (
Manifest Destiny, de Boston à
San Francisco, mais aussi d’un bord à l’autre de la planète), la mission providentielle autoconférée, le messianisme (ce qui est bon pour moi doit être bon pour
toi), le sentiment d’être la panacée rédemptrice (loi du marché, dynamique de la
compétition, évangélisation du monde par l’économie libérale), etc. Et, en facteur
commun de part et d’autre, l’expérience tragique de la guerre civile (affrontements franco-français cycliques
[1], guerre de Sécession). Enfin, dans chacun des
deux pays, la propension satisfaite au moralisme
urbi et orbi n’exclut pas une
bonne dose d’hypocrisie satisfaite et constitue un véritable sport national.
Heurts et malheurs bilatéraux
Causes communes
La réaction française à la construction du mur de Berlin en 1961, à la crise des
missiles de Cuba en 1962, à l’installation des euromissiles américains dans cinq
pays européens (bataille politico-médiatique de 1979 à 1983), montrent à l’envi
que l’entente est immédiate, totale et sans arrière-pensée dans le domaine de la
sécurité internationale et de la défense, dès qu’il s’agit des rapports Est-Ouest.
Mésententes et conflits d’intérêt
Les différends inopinés ou prévisibles ont émaillé la relation bilatérale.
Vente d’armes (interruption de la visite aux États-Unis du président Pompidou,
en 1970, à cause de l’achat de Mirage par la Libye; ventes d’armes au Nicaragua sandiniste au début des années 1980) ; échanges acerbes Michel Jobert-Henry Kissinger à propos du pétrole, du projet d’agence internationale de
l’énergie en 1973-1974 ou des rapports Nord-Sud; rapprochement tactique du
président Giscard d’Estaing en direction de l’URSS ayant envahi l’Afghanistan
(rencontre surprise à Varsovie de 1980) ; généreuses déclarations du président
Mitterrand en faveur de l’aide aux pays en développement à Cancun en 1981;
volonté initiale des autorités françaises de ne pas élargir le G-7 à des missions
extra-économiques
[2]; critiques répétées de Washington au maintien de la zone
monétaire CFA unissant Paris à une quinzaine de pays africains ; bref, ces
mésententes portent essentiellement sur des dossiers périphériques aux rapports
Est-Ouest, plus particulièrement sur la relation de Paris avec des pays ou
régions du « Tiers-Monde ».
Même observation pour des conflits d’intérêt plus lourds, notamment à
l’époque des décolonisations. Washington n’avait-il pas poussé à l’indépendance du Maroc dès 1945, n’avait-il pas mis un terme à l’expédition de Suez
( 1956), n’avait-il pas contrecarré Paris durant la guerre d’Algérie (affaire de
Sakiet en 1958), tandis que le général de Gaulle exhortait les États-Unis à quitter le Vietnam (discours de Phnom-Penh en 1966) ?
Confrontations
Si le cadre Est-Ouest avait été propice à la solidarité, si la relation avec les pays
en développement et la décolonisation avait entraîné des litiges notables, c’est le
domaine de la défense en Europe qui suscita des différends radicaux et durables.
Qu’on en juge : querelle de la CED ( 1951-1954) sur l’armée européenne, partage
des responsabilités stratégiques en Méditerranée
[3], édification de la « force de
frappe » française
[4], départ de la France du Commandement militaire intégré de
l’OTAN ( 1966), divergences relatives sur le refus catégorique de Paris de négocier son arsenal nucléaire avec l’URSS, projet de l’Initiative de défense stratégique (IDS, 1983), puis des différentes versions du bouclier spatial américain
(GPALS, NMD, MD ), reprise des essais nucléaires français ( 1995-1996), soutien
implicite de Paris aux essais nucléaires indiens de 1998, abandon officieux
d’une grande partie de la stratégie de dissuasion nucléaire par Washington en
2002
[5]. Ce bref rappel parle de lui-même : la remise en cause américaine des
grands équilibres stratégiques durant les rapports Est-Ouest et du principe de la
stratégie nucléaire sont toujours source de conflits politiques.
À cela, on pourra objecter à juste titre que la France a cru bon depuis
quelques années de se lier aux États-Unis dans le domaine de la simulation des
essais nucléaires. Coopération éminemment discutable dans son principe, même
si ces programmes sont couverts par un épais secret.
Les contentieux euro-américains
Même s’il n’existe pas de diplomatie européenne, la France est inévitablement partie prenante des différends euro-américains, ne serait-ce que par son
poids spécifique, son rôle et son influence. Le néoconservateur Robert Kagan
explique que ces litiges sont apparus dès la présidence de Bush père
[6]. En fait,
on peut même les déceler au début des années 1980 avec, par exemple, l’affaire
du gazoduc transsibérien ( 1982), ou les critiques de Washington à l’égard de la
Politique agricole commune, des subventions communautaires, des mesures de
« protectionnisme », du service public
[7]. Mais deux terrains d’affrontement se
sont rapidement élargis dans les années 1990 : la rivalité économique et, là
encore, la recomposition géopolitique du continent.
Rivalités économiques
Les disputes se sont aggravées dans des secteurs de plus en plus sensibles et
de plus en plus nombreux. La liste est éloquente : l’alimentation (organismes
génétiquement modifiés, viande aux hormones, bananes) ; la culture (produits
audiovisuels, « exception culturelle » à la française, droits d’auteurs versus
copyright) ; la finance et la monnaie (paradis fiscaux, création de l’euro, maintien du francCFA ) ; l’industrie aéronautique avec l’affrontement Boeing-Airbus,
acier) ; les investissements (projet américain d’Accord multilatéral sur les investissements, bloqué in extremis par Paris en 1998) ; l’aide aux pays en développement (accords communautaires de Lomé, puis de Cotonou à partir de 2000) ;
le commerce extérieur (institution d’un Organisme de règlement des différends
dans la nouvelle Organisation mondiale du commerce de 1994, lois extraterritoriales concernant Cuba, l’Iran, la Libye) ; l’environnement (protocole de
Kyoto, nuisances des avions...) ; l’espace (concurrence d’Ariane, programme
Galileo rivalisant à terme avec le GPS américain).
Si la logique américaine est par définition unitaire, la solidarité européenne
laisse souvent à désirer ( a fortiori dans le domaine crucial de la construction ou
de l’achat d’armements), d’autant que l’Europe à 25 de 2004 perdra en cohérence et en volonté, d’anciens pays de l’Est ayant déjà prouvé leur statut d’États
clients (la Pologne décidant en 2003 d’acheter des F-16 et se voyant octroyer
un secteur d’occupation en Irak) et constitué des leviers naturels dans les mains
des Américains, destinés à affaiblir l’Union européenne. La France ne pourra
relever seule de tels défis, les condamnations et la magie oratoire ne suffisant
pas à rendre les Européens plus... européens.
Recomposition géopolitique du continent
Force est de reconnaître que les États-Unis avaient préparé, permirent et
accompagnèrent avec doigté l’unification de l’Allemagne. Dès mai 1989, à
Mayence, le président Bush père proposa à la RFA le «
Partnership du
Leadership » pour l’Europe, invite renouvelée à Berlin par le président Clinton en 1994
et élargie aux « affaires du continent ». Comme Londres, Paris protesta, mais
pesa de peu de poids dans le processus diplomatico-juridique « 4+2 » sur l’unification. Peu après, la France et le Royaume-Uni d’un côté, l’Allemagne de
l’autre, divergèrent profondément sur la gestion du conflit yougoslave, avant de
constater la mainmise de Washington sur le processus de paix en Bosnie-Herzé-govine. Au reste, durant les accords de Dayton ( 1995), ni l’Union européenne ni
les principaux pays européens ne furent consultés, les forces de l’OTAN remplaçant les Casques bleus et la caution internationale de l’ONU n’étant bricolée que
par la suite. D’ailleurs, au cours de la décennie, les États-Unis s’appuyèrent
avec succès et sur l’Allemagne et sur la Turquie, deux points privilégiés en
Europe, tout en s’employant à « politiser » l’Alliance atlantique dès 1991, à la
diversifier grâce à des organisations gigognes et à l’élargir ( 1999)
[8]. De plus,
avec le recul, le rapprochement régulier et déterminé de la France avec l’Alliance atlantique apparaît de peu d’effet ? Était-il destiné à éviter la politique de
la chaise vide, à neutraliser le tandem Washington-Berlin et à peser sur la
réforme de l’Alliance : on ne voit pas en quoi il a élargi le moins du monde la
marge de manœuvre de la France en Europe ou dans les relations transatlantiques.
Si, dans le domaine des droits de l’homme (Tchétchénie, par exemple, mais
aussi Afrique, Caraïbes, Moyen-Orient, etc.), les politiques américaine et française ne se sont jamais contrariées – chacun ayant ses régimes amis infréquentables –, c’est à propos de conflits régionaux que les divergences significatives
sont intervenues dès les années 1990.
Alors que Washington avait régulièrement aidé Paris, au plan militaire, dans
ses actions extérieures en Afrique (et cela dès les années 1970), l’ingérence ONU
de la France au Rwanda ( 1994) fut nettement critiquée par les États-Unis
[9],
tandis que la formation d’une vaste coalition américaine en Afrique (de l’Érythrée à l’Angola, 1996-1997), avec pour but de chasser le vieux protégé Mobutu
du Zaïre, fut considérée par Paris comme un acte carrément hostile. Le secrétaire d’État Warren Christopher n’avait-il pas donné le « la » : « Aujourd’hui,
l’Afrique a besoin du soutien de tous ses amis et pas du patronage exclusif de
quelques-uns ?» Et l’ambassadeur américain Daniel Simpson à Kinshasa
n’avait-il pas accusé Paris de soutenir des régimes « décadents », déclarant
vertement : « La France n’est plus capable de s’imposer en Afrique [...]. Le
néocolonialisme n’est plus supportable » ( 1996) ?
Dans la décennie quatre-vingt-dix, on retrouve les mêmes animosités, qui ne
sont pas de simples humeurs, à propos du monde musulman et du conflit
israélo-palestinien. Après la bonne entente durant la guerre Irak-Iran ( 1980-1988) et son extension dans le Golfe ( 1987-1988), les États-Unis furent considérés comme provocants ou dangereux. Ne demandaient-ils pas à Alger, en
pleine guerre civile, de partager le pouvoir avec le FIS ? Ne soutenaient-ils pas
la mise en place du régime des talibans en Afghanistan ( 1996) ? Ne se livraient-ils pas avec le Royaume-Uni à une foule de raids aériens contre l’Irak bombardé
en toute illégalité ?
Idem pour les dizaines de missiles de croisière contre le
régime de Saddam Hussein ou le Soudan et l’Afghanistan accusés de terrorisme
( 1998) ? Ne laissaient-ils pas l’Arabie saoudite et le Pakistan étendre leur
influence islamiste du Maghreb à l’Asie centrale ex-soviétique ? Ne condamnè-rent-ils pas l’opération (d’ailleurs réussie) d’Hervé de Charette, ministre français des Affaires étrangères, au Proche-Orient en 1996 (opération d’ailleurs
réussie)
[10] ? La nouvelle administration Bush fils n’allait-elle pas rester ostensiblement sourde à la situation détestable dans les territoires occupés au début du
gouvernement Sharon, en pleine seconde Intifada ?
Bref, les années 1990 constituèrent bien une période de divergences grandissantes sur des conflits de plus en plus régionalisés et en partie imprévisibles,
sous administration démocrate aussi bien que républicaine aux États-Unis, sous
régime de droite, de gauche ou de cohabitation en France.
C’est évidemment sur l’ensemble des dossiers internationaux, le système
international au sens étymologique du terme, que l’étude des rapports entre les
deux pays présente le plus d’intérêt.
Convergences
Celles-ci concernent essentiellement l’ONU.
Le conflit du Golfe (crise puis guerre, 1990-1991) a illustré une totale identité de points de vue, mais dans la complexité. Certes, les deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ne pouvaient que défendre le droit international (un État membre de l’ONU venait de disparaître – annexion du Koweït
par l’Irak après vingt-six jours d’occupation totale), mais la France avait cherché à éviter la guerre par d’infructueuses médiations et le président Mitterrand
avait avoué en privé l’étroitesse de sa marge de manœuvre.
Ensuite, Paris avait fini par convertir Washington des bienfaits fort discutables de l’« ingérence » humanitaire, avec accord de l’ONU
[11], la France participant jusqu’en 1994 aux différentes ingérences ONU, hormis celle portant sur
l’intervention américaine en Haïti (qui n’avait d’humanitaire que le prétexte).
La non-réforme du Conseil de sécurité de l’ONU arrangeait également les
deux complices pour des raisons croisées, mais différentes.
Enfin, les attentats du 11 septembre ne pouvaient faire passer, par principe,
la moindre feuille de papier à cigarette entre les deux capitales. Cependant, on
notera que l’invocation solennelle – grande première dans l’histoire – de l’articleV de l’OTAN ne s’imposa pas sans discussion. De même pour les
trois
minutes de silence en France, démagogiques : la « minute de silence » est à elle-même assez symbolique
[12].
En revanche, le bombardement de la Serbie par l’OTAN (mars-juin 1999),
sans accord de l’ONU, a placé la France en contradiction avec le droit international, avec les Nations unies et avec son statut de membre permanent
[13]. Au
surplus, Paris se trouvera en porte-à-faux quant à ses propres arguments, exemplaires, pour condamner la guerre des États-Unis contre l’Irak ( 2003). En effet,
à quel moment et dans quelles circonstances la France défend-elle ou pas le
droit international et la charte de l’ONU ?
Divergences
Celles-ci concernent aussi le droit international, mais d’une façon autrement
convaincante.
La France est en flèche sur des sujets importants. Ainsi, lors de la violation
de la souveraineté de la Grenade par les États-Unis (intervention de 1983); du
raid aérien contre la Libye ( 1986), la France refusant le survol de son territoire
[14]; du départ forcé du secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali
(auquel succéda l’aimable Kofi Annan, 1997) ; du refus américain de financer
le budget général de l’ONU (asséchant ainsi l’Organisation) ; de la tenue d’une
Conférence de paix sur le Moyen-Orient ( 1991) en dehors de l’ONU; de la poursuite des embargos cruels contre l’Irak, ajoutée aux 250 000 raids aériens américanobritanniques contre le pays (jusqu’en 2003); de la signature d’un accord
américano-nord-coréen de démilitarisation du programme nucléaire ( 1994),
violant les responsabilités de l’ONU en la matière et qui se révélera d’ailleurs
désastreux ; de la conférence américano-post-yougoslave hors ONU (accords de
Dayton, 1995) ; de la volonté américaine d’étendre à ses alliés son bouclier antimissiles (National Missile Defense) ; de la non-signature ou de la non-ratifica-tion de traités internationaux par Washington, accentuant non seulement son
unilatéralisme mais – plus grave – son isolationnisme
[15]; des doctrines successives sur les
Rogue States (ou États parias), « l’axe du mal », la « guerre
préventive »; de l’ensemble de la crise et la guerre américano-irakienne ; de
l’après-Saddam Hussein (aide humanitaire militaire, protectorat de fait américain en Irak...).
Bref, compte tenu de la tendance durable des États-Unis à s’affranchir du
droit international, cette liste fastidieuse est malgré tout éclairante : les sujets de
contestation fondamentaux se multiplient. Le débat monde unipolaire versus
monde multipolaire paraît en partie périmé : Washington est le pôle.
Dans le strict domaine bilatéral, la France a témoigné d’une totale et immédiate solidarité avec les États-Unis au cours des graves crises Est-Ouest, mais
s’est nettement singularisée dans ses relations avec les pays en développement
ou lors de crises régionales. En fait, c’est l’ordre stratégique en Europe (OTAN,
rôle du nucléaire) qui a fait diverger nettement les deux pays.
Dans le domaine multilatéral, c’est le domaine économique (différends euroaméricains) et l’approche géopolitique (place de l’Allemagne, surtout) qui ont
traduit mésententes ou ruptures. Dans les années 1990, une incompréhension
grandissante s’est manifestée à propos des interventions américaines en Afrique,
du conflit du Proche-Orient et de l’aventureuse aide des États-Unis à des
mouvements, partis et régimes islamistes.
Mais c’est bien sûr le droit international qui constitue de plus en plus la
pierre angulaire de la relation entre Washington et Paris, le conflit américanoirakien de 2002-2003 l’ayant prouvé à l’envi. Les relations Est-Ouest structuraient tant bien que mal les rapports bilatéraux. Or, les bouleversements internationaux de 1989-1991 ont fait de l’unique superpuissance américaine un
acteur de plus en plus solitaire et imprévisible, arrogant aussi. Au point qu’on
peut se demander si, par-delà le nouveau désordre international qui s’installe, la
France et les États-Unis d’aujourd’hui partagent vraiment les mêmes valeurs.
Rien n’est moins sûr.
[1]
Armagnacs et Bourguignons, Ligue, Saint-Barthélemy, Fronde, Révocation de l’Edit de
Nantes, Révolution (Terreur, guerre de Vendée), régime de Vichy, guerre d’Algérie.
[2]
À Williamsburg, en 1983, Paris s’opposa au statut de membre associé de l’OTAN que
Washington voulait conférer au... Japon. Par la suite, le G-7, puis G-8 (G-5 de 1975 à l’origine), élargit son champ de compétences d’une façon échevelée (sécurité, armements, terrorisme, aides à la Russie, drogue...), sans que la France y trouvât malheureusement rien à
redire.
[3]
Dès 1959, la France avait retiré ses forces maritimes en Méditerranée du Commandement
militaire intégré de l’OTAN. La question a même rebondi au milieu des années 1990, à propos
de la volonté française de voir un amiral européen à la tête du commandant COMNAVSOUTH
(Naples) de l’OTAN.
[4]
Il faudra attendre 1974 (Ottawa) pour que l’Alliance atlantique admette que l’arsenal français représentait un « facteur d’incertitude » pour les Soviétiques.
[5]
Notamment
Nuclear Posture Review et déclarations officielles diverses durant la crise
Washington-Bagdad ( 2002-2003).
[6]
Cf.
La puissance et la faiblesse. Les États-Unis et l’Europe dans le nouvel ordre mondial,
Paris, Plon, 2003.
[7]
Sur les années 1980, cf. la synthèse de Philippe Moreau-Defarges, « France-États-Unis :
de la spécificité française à la spécificité européenne »,
Regards sur l’actualité, n° 144,
septembre-octobre 1988, La documentation Française. Et surtout le large et riche chapitre de
Pierre Mélandri : « The Troubled Friendship : France and the United States, 1945-1989 », in
Geir Lundestad, (éd.),
No End to Alliance. The United States and Western Europe. Past,
Present and Future, Londres, Macmillan, 1998.
[8]
Sur ce sujet en soi qu’est l’OTAN, lire du même auteur
Les grandes questions internationales, Paris, Economica, 2001 (cinquième partie). L’article « Alliances » in Pascal Chaigneau
(éd.),
Dictionnaire de relations internationales, Economica, 1998. « Les Américains, l’OTAN
et... la France »,
Limes, I, 1997, Paris, Gallimard. On consultera avec profit pour les périodes
antérieures Maurice Vaïsse, « La politique française à l’égard de l’OTAN ( 1956-1958) : continuité ou rupture ?»,
in De Gaulle en son siècle, Journées internationales organisées par l’Institut Charles de Gaulle ( 19-24 novembre 1990), documents du colloque, Unesco.
[9]
On se reportera à notre article : « L’intervention française au Rwanda »,
Le trimestre du
monde, n° 34,2
e trimestre 1996.
[10]
Le ministre britannique des Affaires étrangères qualifia alors la diplomatie française de
« romanesque ».
[11]
Résolution 688 de l’ONU du 6 avril 1991, autorisant l’« assistance » humanitaire, en
violation de l’un des sacro-saints principes de la charte des Nations unies : la non-immixtion
dans les affaires intérieures d’un autre État. Cf. «
Les grandes questions internationales,
op.
cit., sixième partie, 2, problématique et pratique de l’ingérence ». Et du même auteur, « Aid
at a cost : the media and international humanitarian interventions », in Daniel Kibert (éd.),
Media in Ireland. Issues in Broadcasting, Dublin, Open Air, 2002.
[12]
Un attentat équivalent en France mériterait donc au moins quatre minutes de silence.
[13]
Du même auteur, « La mise en condition des opinions publiques européennes dans le
conflit du Kosovo ( 1999) », in
La manipulation à la française, Economica, 2003.
[14]
Curieusement, Paris eut une attitude plus embarrassée lors de l’intervention américaine
contre le général Noriega (Panama, 1989-1990).
[15]
Entre autre. Non-ratification du traité sur la Cour pénale internationale de 1998; du traité
d’interdiction définitive et complète des essais nucléaires de 1996 avec poursuite des « expériences nucléaires » dans le sous-sol américain; du protocole de Kyoto sur l’effet de serre de
1997. Retrait unilatéral du traité ABM de 1972. Non-signature du traité d’interdiction des
mines anti-personnel de 1997; abandon du protocole sur les armes biologiques ; refus des
conventions de Genève pour les prisonniers des guerres contre l’Afghanistan ( 2001-2002) et
l’Irak ( 2003) ; blocage sur le projet ONU concernant les armes de petit calibre.