2003
Outre - Terre
Nouvelle-France
Nous et les Américains
Henri de Grossouvre
Henri de GROSSOUVRE, directeur général de la société Central Europe Consulting, Vienne.
Depuis la déclaration d’indépendance de 1776, l’Amérique incarne, aux
yeux de ses habitants comme à ceux du monde, la patrie de la liberté, de la
démocratie et de la justice. Au XIXe siècle, les États-Unis se sont réellement
constitués sur une croissance explosive de la population de l’Europe débordant
sur l’Amérique. L’Europe et les États-Unis se sont nourris et influencés mutuellement. La Première et la Seconde Guerre mondiale ont fini d’anéantir la suprématie européenne sur le monde et ainsi permis aux États-Unis de s’affirmer
comme la puissance occidentale majeure. De la Seconde Guerre mondiale à la
chute de l’Union soviétique, les États-Unis ont été indéniablement une source
de stabilité pour l’Europe. Aujourd’hui, on peut légitimement s’inquiéter de leur
récente évolution financière, médiatique, politique et militaire.
Les données géopolitiques
Les Américains, habitants des États-Unis d’Amérique, ont emprunté le nom
de tout un continent dont ils n’occupent que la partie septentrionale. Le territoire
des États-Unis est géographiquement une surface homogène ouverte sur deux
océans, le Pacifique et l’Atlantique. L’exact pendant géographique des États-Unis dans l’hémisphère nord, c’est la plus grande Europe, de Brest à Vladivostok, flanquée à chaque extrémité des archipels britannique et japonais. Ce gigantesque continent eurasiatique rassemble l’essentiel de la population et des
richesses mondiales. Quant à nous, les Européens de l’ouest, nous peuplons, en
son étroite péninsule occidentale, le finistère du continent. Véritable Bretagne
de l’Eurasie, la France est un condensé d’Europe, elle-même au finistère de la
péninsule. Seul pays participant à la fois de l’Europe du nord et de l’Europe
méditerranéenne, jouissant des trois accès maritimes qui caractérisent la péninsule européenne, bénéficiant au nord, à l’ouest, et au sud de frontières naturelles, alors qu’à l’est se mêlent entre l’Allemagne et la France des pays et des
régions bilingues issues de la Lotharingie du petit-fils de Charlemagne, dans
lesquels les influences germaniques et françaises ont toujours conjointement
constitué l’identité locale (Flandre française, Belgique, Luxembourg, Alsace-Lorraine, Suisse). L’océan constitue ainsi la limite occidentale de l’Europe, et à
l’Est, au-delà de la « vieille Europe » de Donald Rumsfeld, mais toujours en
Europe, très lentement et progressivement, l’Europe se mêle à l’Asie. L’Oural
est une frontière pour les géographes, mais n’a jamais constitué une limite politique ou culturelle du point de vue des Russes. Au Sud, en revanche, au-delà de
la Méditerranée et à l’est d’Istanbul, la limite géographique et politique de l’Europe apparaît clairement et la transition culturelle se fait plus rapide, même si
l’Espagne, le sud de l’Italie, et l’Europe balkanique naguère ottomane ont été
durablement influencés par le monde arabo-musulman, devenu désormais le
partenaire économique naturel des pays européens.
Les États-Unis sont un peuple de la mer, l’Europe continentale est marquée
par son rapport à la terre. Les Etats-Unis, au gré des guerres civiles européennes
du XXe siècle, ont progressivement pris la relève de la puissance maritime par
excellence, l’Angleterre. La prépondérance du commerce et la subordination
des autres activités humaines aux relations marchandes les caractérisent. Pour
les pays du continent européen, la guerre était traditionnellement une activité
menée d’État à État, d’armée à armée, les populations civiles restant en dehors
des hostilités. La puissance maritime, au contraire, essaiera de toucher le
commerce et l’économie du pays adverse, en pratiquant notamment le blocus
qui n’épargne ni les femmes, ni les enfants, non plus qu’en général les populations civiles. Une pratique fréquente, aujourd’hui, aux États-Unis.
Les pays de l’Europe continentale, en tout premier lieu l’Allemagne et la
France, ont développé une législation et une protection sociale très avancées qui
semblent rétrogrades aux libéraux anglo-saxons. Le néo-libéralisme semble,
quant à lui, inapplicable tel quel par la plupart des pays de l’Europe continentale, fidèles à leur tradition humaniste. Vladimir Poutine, par exemple, cite
souvent le modèle de l’économie sociale de marché du chancelier Erhard. Le
mercantilisme, les théories monétaires et une des toutes premières banques
centrales sont nés en Grande-Bretagne. Après la révolution anglaise de 1688-1689, John Locke participa à la réforme du système monétaire et en 1694 à la
création de la banque d’Angleterre, constituée sur le modèle de la banque
d’Amsterdam de 1604. Aujourd’hui la suprématie américaine repose avant tout
sur
celle du dollar,
utilisé comme monnaie de réserve par les banques centrales
de tous les pays du monde. Près de deux siècles après John Locke, le banquier
américain Paul Warburg militera lui aussi de nombreuses années pour la création d’une banque centrale, sa campagne aboutissant en 1913 à l’US Federal
Reserve System. En 1914, il deviendra le directeur du «
Federal Reserve
Board ». Les premières observations critiques sur le mercantilisme, comme
celle du magistrat français Le Pesant de Boisguillebert ou des colbertistes, ont
été élaborées sur le continent. Comme le soulignaient les commissaires européens Chris Patten et Michel Barnier
[1], le Royaume-Uni (et donc les États-Unis)
procèdent par induction, tandis que la France procède par déduction. La
méthode inductive est fortement marquée par le matérialisme, tandis que la
méthode déductive débouche sur le rationalisme. La pensée anglo-saxonne reste
largement marquée, contrairement à celles d’Europe continentale, par l’induction.
En Europe, les thuriféraires et propagandistes entretenus par les États-Unis
sont facilement identifiables. Ainsi d’Alain Madelin qui fut d’abord recruté par
l’Institut d’histoire sociale, structure anticommuniste mise en place par les
services américains autour d’anciens dirigeants collaborationnistes et qui diffusera en France les idées libérales de l’école de Chicago. A l’automne 1968,
Alain Madelin participe aux côtés de Jacques Rueff à la première semaine sur
la pensée libérale organisée par lui. Mais ainsi de Daniel Cohn-Bendit dont l’atlantisme est plus adroit et subtil, mais non moins efficace que celui de son frère
apparemment ennemi. 1968 est pour tous deux une date charnière. Le président
Pompidou confiait en privé que Cohn-Bendit, citoyen de la république fédérale
allemande, avait été expulsé de France car il travaillait pour les Américains. On
se rappellera que mai 1968 aboutit au départ du général de Gaulle, et marquera
le début du renoncement à l’œuvre entreprise par le général. Ainsi de l’Italie
dont la politique est entièrement contrôlée, depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale, par une imbrication subtile des services américains avec la mafia
italienne, les réseaux internationaux et européens de la drogue, le Vatican et les
services et le monde politique italiens. Ainsi en va-t-il aussi, enfin, de l’équipe
entourant l’ancien président russe Boris Eltsine soutenue financièrement de
manière encore plus évidente par Washington
[2].
La politique américaine en Europe continentale :
« Divide et impera »
Historiquement, les États-Unis, à la suite de la Grande-Bretagne et de la
République de Venise, pratiquent la traditionnelle politique de division de l’Europe continentale. En 1898, ils entrent en guerre contre l’Espagne dont ils
convoitent certaines possessions et les ressources cubaines. Mais c’est avec la
participation à la Première Guerre mondiale qu’ils renoncent définitivement à
l’isolationnisme et à la doctrine Monroe pour intervenir en Europe et dans le
monde. L’Europe a perdu treize millions d’être humains pendant le conflit.
L’auteur anglais D.H. Lawrence ne fait-il pas dire au comte Dionys, dans The
Ladybird : « Vous pensez que l’Allemagne et l’Autriche ont perdu la guerre ?
C’était inévitable. Nous avons tous perdu la guerre [...] Toute l’Europe. [...] Ils
(l’Amérique et le Japon) ne comptent pas. Ils n’ont fait que nous aider à nous
suicider. Ils ne se sont pas impliqués de manière vitale . » L’empire austrohongrois, source de stabilité en Europe centrale, sera démantelé. Les deux pays
les plus touchés par la première guerre mondiale sont paradoxalement deux
puissances figurant parmi les vainqueurs, la Grande-Bretagne et la France. La
Première Guerre mondiale marque la fin de la supériorité européenne, de l’ancien ordre européen.
La politique anglaise en Europe avait pour but de diviser entre elles les différentes nations européennes et d’empêcher toute unification du continent. La
politique américaine en Europe, de la Première Guerre mondiale aux guerres de
Bosnie et du Kosovo, cherche à « éviter les collusions entre vassaux et à les
maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité
[3] ». Les théoriciens
américains proches du pouvoir, Samuel Huntigton et Zbigniew Brzezinski
(conseiller de David Rockefeller et de plusieurs présidents des États-Unis)
soutiennent la thèse d’une importante fracture culturelle entre l’Europe de
l’Ouest catholico-protestante et le monde slavo-orthodoxe ; qu’ainsi, l’Europe
de l’Ouest serait plus proche des États-Unis que des nations orthodoxes d’Europe centrale et de la Russie. Les interventions en Bosnie et au Kosovo ont eu
pour conséquence de raviver les inimitiés entre ces deux parties de l’Europe. Ce
sont d’abord les pays d’Europe centrale catholico-protestants (Pologne,
Hongrie, Tchéquie) qui ont bénéficié de l’élargissement de l’OTAN. Le but implicite étant de déplacer l’ancien rideau de fer vers l’est. Et la politique de division
de l’Europe s’appliquant surtout à la Russie. Vis-à-vis de la Russie, la politique
américaine est celle de l’endiguement
(containment), constante des stratèges
anglo-saxons. Pour le Britannique Homer Lea, dans
The Day of the Saxons,
l’endiguement de l’empire russe allait du Bosphore à l’Indus. C’est dans cet
esprit que les Britanniques imposèrent des clauses aussi dures à la Russie après
la guerre de Crimée. Pour Mackinder, autre Britannique, il importe de contrôler
les
rimland (marges) qui bordent le
heartlan d, le coeur de l’île mondiale du
continent eurasiatique, pour que ceux-ci ne tombent aux mains de la Russie.
L’endiguement a également été théorisé après guerre par George Kennan qui a
été en poste à l’ambassade américaine à Moscou. Pour Kennan, il fallait établir
un contact aux frontières de la Russie, sur le continent eurasiatique. Une politique qui amena les Etats-Unis à conclure une série de pactes avec les pays limitrophes de l’URSS. Zbigniew Brzezinski dont l’influence auprès du pouvoir
américain est toujours grande
[4] a redéfini les buts américains et le
containment
dans son livre
Le grand Échiquier. La justesse, du point de vue américain, des
analyses de Brzezinski sont parfois altérées par une viscérale russophobie. Brzezinski, qui fut conseiller de plusieurs présidents des États-Unis, présente froidement et cyniquement les buts américains, notamment pétroliers. On soutiendra,
comme traditionnellement depuis le XVIII
e siècle, la Turquie.
La guerre économique entre l’Europe et les États-Unis
Dans un entretien accordé au journaliste Georges Marc Benamou
[5], François
Mitterrand déclarait : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre
avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre
économique, une guerre sans morts. Apparemment [...] Oui, ils sont très durs les
Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. »
Les États-Unis et quatre de leurs alliés privilégiés anglo-saxons (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ont mis en place un réseau
d’écoutes téléphoniques mondiales, Échelon, qui vise des cibles non militaires
(gouvernements, associations, entreprises, particuliers). Il s’agissait à l’origine
de l’URSS et des pays communistes. Après la fin de l’empire soviétique, le
système a été recentré sur l’espionnage économique. La National Security
Agency dont le budget d’environ dix milliards de dollars est supérieur à celui de
la CIA intercepte quotidiennement en Europe, à l’aide de satellites et de stations
terrestres, toutes les conversations téléphoniques, fax et e-mails. James Woolsey, néo-conservateur et ancien directeur de la CIA, justifie Échelon avec une
incroyable arrogance par la corruption européenne, sous-entendant ainsi que son
vertueux pays serait exclu de ce mal endémique. Or, tous les spécialistes de l’armement savent que les États-Unis excellent dans l’art de la corruption. James
Woolsey n’a jamais dirigé opérationnellement la CIA, au sein même des services
américains, il était un sujet de plaisanteries selon lequel le chef de la CIA qu’il
était n’avait jamais réussi à obtenir un rendez-vous chez le président des États-Unis d’alors et on disait ses capacités limitées. Le politiste C. Fred Bergsten
s’inquiétant à l’inverse du fait que, depuis la fin de la guerre froide, la sécurité
des États-Unis est non plus seulement menacée par les
Rogue States, les États
voyous
[6], mais qu’en plus l’Amérique doit mener une guerre économique sur
deux fronts : L’Europe et l’Asie
[7]. Double front d’autant plus dangereux qu’Europe et Asie ont montré qu’elles pouvaient s’allier à l’occasion, comme lors de
la réunion de l’OMC à Seattle en décembre 1999.
Les États-Unis défenseurs de la liberté et des opprimés du monde
Depuis leur création, les États-Unis se sont présentés comme le pays de la
liberté et le refuge des opprimés. Cette image que les Américains ont voulu
donner d’eux même a correspondu, d’une manière générale, à la réalité
jusqu’à la fin de l’URSS. Les États-Unis, qui s’étaient constitués par opposition
à l’Europe et ses injustices, incarnaient le pays de l’égalité, des droits de
l’homme, et de la démocratie. D’où la
Manifest Destiny du diplomate John L.
O’Sullivan en 1839. De fait, les États-Unis sont encore le pays où la liberté
d’expression et l’indépendance des médias sont bien plus importants qu’en
Europe. Ils ont été politiquement fondés sans aucun doute sur des idéaux
démocratiques. Traditionnellement, le pouvoir fédéral central est modeste.
Dès la déclaration d’indépendance de 1776, Thomas Jefferson affirme avec
éloquence le principe des droits de l’Homme. Toutes les constitutions des
États nord-américains commenceront par la déclaration des droits, le
bill of
rights, modèle pour le monde. Enfin, les États-Unis sont aussi le pays où l’on
respecte et garantit les initiatives des citoyens. Le décalage entre cette image
des États-Unis, pays de la liberté, de la justice et de la démocratie d’une part
et l’actualité récente
[8] de l’autre, n’en est que plus criant. L’opinion publique
mondiale a récemment découvert avec stupeur que cette image que les États-Unis veulent encore donner d’eux-mêmes, malgré toute une inflation rhétorique de justifications, se fait décor de carton-pâte, représentation virtuelle.
La dérive oligarchique, impérialiste et autoritaire
Ce que le sociologue Emmanuel Todd appelle l’évolution impériale de
l’économie américaine s’accompagne d’un enrichissement toujours plus grand
de la minorité la plus riche du pays
[9]. Simultanément à cette dérive oligarchique,
les grands mouvements de fusion des différents secteurs industriels, ces
dernières années, entraînent une inquiétante concentration du pouvoir. Comme
la mondialisation libérale, le récent développement financier et boursier a aussi
des conséquences néfastes sur les entreprises. Les actionnaires dont le pouvoir
s’est accru au détriment des dirigeants exigent des résultats à court terme et les
empêchent de définir une stratégie à long terme. La pression des investisseurs,
actionnaires, fonds de pension, arbitragistes et autres
hedge funders apporte de
la volatilité aux marchés financiers.
Par leur génie de la communication et du marketing, et le contrôle qu’ils se
sont assurés sur les groupes médiatiques mondiaux, les États-Unis ont réussi à
faire oublier l’extermination systématique des Indiens autochtones ; ils ont été
les derniers à abolir l’esclavage ; les seuls à avoir utilisé la bombe atomique sur
des populations civiles, alors que la guerre était gagnée et que les Japonais
demandaient à négocier leur capitulation depuis plusieurs mois. La Maison-Blanche recrute des professionnels de la publicité pour soigner son image et la
rhétorique justificatrice a connu récemment une croissance exponentielle.
Certes, l’instrumentalisation de la démocratie et des droits de l’Homme reste
une constante, mais le décalage entre les buts réels et les buts invoqués est
aujourd’hui obscène. Déjà en 1898, l’historien allemand Theodor Mommsen
écrivait à propos de la guerre contre l’Espagne : « Dans ma jeunesse, on s’accordait assez généralement à croire que l’ordre du monde était en voie de
constante amélioration et que ce progrès se traduirait par l’instauration de plus
en plus générale de la République. [...] Mais on ne s’attendait quand même pas
à l’amère déception que cette guerre cause aux amis de la République. L’hypocrisie humanitaire, la violence exercée sur le plus faible, la conduite de la guerre
à des fins spéculatives et en vue de l’agiotage escompté, donnent à cette entreprise américaine un caractère plus indigne encore que celui des pires guerres de
cabinet. [...]
[10] » De fait, l’explosion suspecte du cuirassé Maine dans le port de
la Havane fournit aux États-Unis en 1898 le prétexte qu’ils attendaient pour
entrer en guerre contre l’Espagne. Le langage est source du pouvoir, aujourd’hui
plus que jamais, grâce aux moyens de communication moderne. Peu importe la
réalité, du moment que les populations sont persuadées de vivre dans le meilleur
des mondes. Il y parfois des dérapages, comme le 12 mai 1996 ; Madeleine
Albright répondant lors d’une émission télévisée de CBS à la question du journaliste Wesley Stahl qui l’interrogeait sur la mort d’un demi-million d’enfants
irakiens, « plus encore qu’à Hiroshima » : « Il s’agit là d’un choix très difficile...
mais le prix est à la hauteur du défi ». Une déclaration qui n’a pas été reprise
depuis par la télévision américaine.
Georges W. Bush avait commencé, après le 11 septembre, à parler de la croisade des États-Unis contre le terrorisme. Ce terme a été rapidement abandonné
pour War against terrorism affiché en permanence sur CNN. En termes de
communication, il vaut naturellement mieux parler de guerre contre le terrorisme à laquelle toute la planète peut souscrire, plutôt que de razzia américaine
sur les ressources d’Asie centrale et de contrôle des routes du pétrole. Comme
le remarque l’ancien chancelier Helmut Schmidt, le terme de guerre est inapproprié car la guerre est une activité menée d’État à État. Ici la stratégie consiste
à dissimuler les intérêts de puissance américains en les habillant de bons sentiments et à diluer les opérations militaires américaines dans des coalitions les
plus larges possibles. Ainsi on ne parle pas de guerre des États-Unis contre
l’Irak, mais de guerre du Golfe, ni de guerre des États-Unis contre l’Afghanistan des talibans, mais de guerre contre le terrorisme.
Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique et la fin de la bipolarité, les
guerres initiées par les États-Unis se sont multipliées : Irak, Somalie, Bosnie,
Kosovo, Afghanistan et à nouveau l’Irak. Les faucons du Pentagone ne cachent
pas que l’Iran est leur prochain objectif, alors qu’à Tel Aviv, on parle aussi avec
insistance de la Syrie.
Les États-Unis sont devenus pour le monde
une source d’instabilité
Les États-Unis constituaient globalement, pour l’Europe et pour le monde,
une source de stabilité depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis l’effondrement de l’URSS, ils sont devenus un facteur de désordre atteignant aujourd’hui
un point d’orgue avec l’accession au pouvoir des néo-conservateurs. George
W. Bush a réuni dans son gouvernement deux groupes que tout semble opposer :
les néo-conservateurs dont les inspirateurs ont un profil, d’intellectuel, souvent
new-yorkais, souvent juif, ayant commencé à gauche
[11] et les chrétiens fondamentalistes protestants proches du Président, ces derniers étant notamment
représentés par le secrétaire à la Justice, John Ashcroft. Deux groupes qui se
rejoignent dans leur hostilité au monde arabo-musulman. Les néo-conservateurs
dominent la politique étrangère et surtout la politique de défense. « Sur le
chemin de Perle et de Wolfowitz, on croise encore Elliott Abrams, aujourd’hui
responsable du Proche-Orient au Conseil national de sécurité à la Maison-Blanche, et Douglas Feith, un des sous-secrétaires à la Défense. Tous se rejoignent dans un soutien inconditionnel de la politique menée par l’État d’Israël,
quel que soit le gouvernement en place à Jérusalem
[12] ». Les néo-conservateurs
se sont fait une place de choix dans une partie importante des médias, « ce sont
des revues comme
National Review,
Commentary,
The New Republic, dirigée
un temps par le jeune straussien Andrew Sullivan ; l’hebdomadaire
The Weekly
Standard, propriété du groupe Murdoch, dont la chaîne de télévision Fox News
assure la diffusion de la version vulgarisée de la pensée néo-conservatrice. Ce
sont des pages éditoriales comme celles du
Wall Street Journal, qui sous la
responsabilité de Robert Bartley, donnent sans complexe dans le militantisme
néo-conservateur ». Surtout, les néo-conservateurs dominent les think tanks
proches du pouvoir, tels que le Hudson Institute, The Heritage Fondation ou
l’American Entreprise Institute. Selon Pierre Manent, « l’ostracisme dont
auraient été victimes les élèves de Léo Strauss dans les milieux universitaires
américains les a poussés vers le service public, les think tanks et la presse. Il y
sont relativement surreprésentés
[13] ».
Dans un document intitulé Rebuilding America’s Defenses du Project for the
New American Centur y (PNAC ), publié en 2000, les néo-conservateurs souhaitaient le train de mesures et d’actions adoptées depuis le 11 septembre 2001,
comme par exemple le retrait des États-Unis des traités relatifs au contrôle de
l’armement afin de permettre le développement d’un bouclier antimissile et le
développement de nouvelles armes nucléaires utilisables sur le champs de
bataille. Tout comme l’augmentation du budget militaire d’au moins 3,8%, le
développement de nouvelles technologies afin de contrôler au mieux les transactions et communications effectuées sur Internet, la possibilité de pouvoir
mener plusieurs guerres simultanément, l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Corée du nord
et la Libye étaient explicitement nommés dans ce document comme des pays
contre lesquels Washington était susceptible d’entrer en guerre. La raison invoquée pour le changement de régime en Irak n’était pas Saddam Hussein, mais la
nécessité pour les États-Unis d’établir une présence militaire permanente dans
le golfe Persique afin d’y sécuriser les livraisons énergétiques et d’empêcher
que toute autre puissance domine le Proche-Orient et l’Asie centrale. Des
mesures qui semblaient impossibles à mettre en oeuvre aux auteurs du document, à moins que les États-Unis ne fassent l’objet d’un nouveau Pearl Harbor
(some catastrophic and catalyzing event – like a new Pearl Harbor). Le PNAC a
été fondé en 1997 et compte notamment Donald Rumsfeld, Dick Cheney, Paul
Wolfowitz, Lewis Libby (directeur de cabinet de Cheney), Zalmay Khalizad
(futur envoyé spécial de George W. Bush en Afghanistan), John R. Bolton (sous-secrétaire d’Etat pour le Contrôle des armements) et Elliot Abrams.
Les néo-conservateurs ont donc rétabli le droit à la guerre préventive
condamné à Nuremberg et dont s’étaient prévalus les Japonais à Pearl Harbor.
Un précédent dont n’importe quel État peut arguer. L’abandon de la doctrine de
non-prolifération des armes atomiques est aussi une décision américaine lourde
de conséquence pour la stabilité du monde. Les États-Unis veulent se réserver
la possibilité d’utiliser des armes nucléaires réduites contre des pays qui n’en
possèdent pas. « Ils ont confisqué la démocratie », disent certains représentants
du parti démocrate en visite en Europe à propos de l’actuelle administration
américaine. Les vexations et punitions directes ou indirectes dont sont victimes
les chanteurs ou acteurs américains ayant osé critiquer la guerre menée en Irak
rappellent les pires régimes totalitaires. Les néo-conservateurs ont aussi
verrouillé les postes-clé des services de renseignements américains. Ils disposent ainsi de tous les moyens nécessaires à leur maintien au pouvoir, avec ou
sans légitimation démocratique.
Une période charnière pendant laquelle l’Europe
peut s’affirmer ou disparaître
L’idée du déclin amorcé des États-Unis, développée par Emmanuel Todd,
était aussi énoncée dans mon
Paris-Berlin-Moscou
[14]. La thèse était déjà soutenue par l’historien Paul Kennedy en 1989 dans
The Rise and Fall of the Great
Powers et reprise par son collègue Immanuel Wallerstein qui avait aussi
annoncé en 1980 l’inéluctabilité géopolitique de l’axe Paris-Berlin-Moscou. La
fin du tabou atlantique est l’événement majeur de la politique étrangère allemande depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Après l’empire d’Emmanuel Todd est aujourd’hui un best seller que l’on trouve dans toutes les gares
d’Outre-Rhin à côté de
Stupid white man de Michael Moore. L’effondrement de
l’URSS a conféré aux États-Unis une supériorité jamais égalée dans l’Histoire.
Mais le temps ne joue pas en leur faveur. Ils doivent donc asseoir par la force,
le plus rapidement possible, leur avantage actuel. À court terme, la Russie pourrait remettre en cause cette suprématie si elle se rétablissait assez vite (dans la
mesure ou un prix mondial suffisant du pétrole le lui permet dans les années à
venir). À moyen terme, la Chine est le concurrent le plus sérieux des Etats-Unis
et apparaît déjà comme un ennemi potentiel dans leurs documents officiels
[15].
Les États-Unis n’ont plus le temps de prendre des gants ni avec leurs alliés, ni
avec leurs ennemis. Il va de soi que leurs stratèges ont intégré depuis longtemps
le relatif déclin de l’Amérique.
Pour l’Europe aussi, le temps presse, car sa démographie catastrophique sera
bientôt irréversible. Les quinze États de l’Union européenne, avec leurs 375
millions d’habitants, vont entamer à partir de cette décennie un déclin, tandis
que les 275 millions d’habitants des États-Unis ne cesseront de se multiplier
durant les trente prochaines années par l’apport hispanique et au détriment des
populations anglo-saxonnes. La situation, en Europe, n’est pas encore irréversible, mais elle le sera d’ici quelques années. La France jouit d’une situation
moins catastrophique que les autres grâce aux mesures adoptées par le général
de Gaulle dès le lendemain de la guerre, pour qui le soutien à la natalité était
aussi vital que la politique étrangère et la politique de défense. Les mesures
adoptées par la Suède dans les années quatre-vingt ont aussi fait leurs preuves,
avant d’être abandonnées depuis dix ans pour cause de « critères de Maastricht ».
L’accélération de l’histoire et la brutalité comme la détermination américaine autour de la crise irakienne a fait tomber les masques et précipité une prise
de conscience européenne. Ou bien c’est le noyau dur au sein de l’Union européenne avec autour de lui une « Europe puissance » capable d’établir un réel
partenariat stratégique avec la Russie, ou bien l’Europe passe à la trappe. Or, ce
noyau dur ne peut reposer, comme le rappelle le commissaire Pascal Lamy que
sur une base franco-allemande
[16]. Français et Allemands doivent rapidement
instaurer une confédération entre leurs deux pays, comme le souhaitent également Dominique Strauss-Kahn et Jack Lang. Cette confédération serait aisément rejointe par les pays du Benelux. Le risque est grand, une fois l’élargissement réalisé, que la capacité de l’Union se dilue. L’Europe devenant alors une
simple et vaste zone de libre échange sous protectorat stratégique des Américains. Alors qu’Union Européenne et Russie ont des intérêts culturels, économiques, et stratégiques communs
[17].
La base carolingienne sur laquelle s’est construite l’Europe des six, l’Europe
communautaire, a toujours été économiquement, culturellement, et politiquement en avance. Si elle sait le vouloir, elle peut être une fois de plus moteur et
avant-garde et inspirer la politique russe de l’Union. L’Angleterre se trouve
aussi dans une phase de transition et elle se rend compte que son soutien inconditionnel aux États-Unis ne lui rapporte pas autant qu’escompté. La France
pourrait initier avec l’Allemagne l’Europe politique et l’Europe de l’industrie
d’armement avec la Grande-Bretagne. L’affirmation de l’Europe sur la scène
internationale favoriserait l’émergence d’un monde multipolaire, également
souhaité par la Chine et l’Inde et serait une source d’équilibre et de paix. Les
Américains considèrent la Chine comme un ennemi à venir. Pourtant, jamais la
Chine n’a été, durant sa longue et riche histoire, une puissance impérialiste et
expansionniste, elle s’est surtout toujours préoccupée d’elle-même. La Chine ne
deviendra dangereuse pour les États-Unis et pour le monde que si l’on touche à
ses intérêts vitaux, ce que risquent de faire les États-Unis par mesure préventive.
Favoriser l’émergence d’un monde multipolaire serait aussi un service à rendre
à nos amis américains, au peuple américain, afin d’enrayer sa dérive impérialiste, oligarchique et militaire et la confiscation fatale, définitive de la démocratie américaine qui avait jusque là fait l’admiration du monde entier. Lors de son
discours de Dakar, le 13 décembre 1959, le général de Gaulle rappelait que
« l’essentiel, pour jouer un rôle international, c’est d’exister par soi-même, en
soi-même, chez soi ». On ne peut raisonnablement et durablement compter sur
un tiers pour défendre ses intérêts vitaux et sa sécurité, même si on nourrit pour
ce tiers des sentiments des plus amicaux, pour la très simple raison que nos intérêts vitaux ne le sont que pour nous-même.
[1]
Cf. Michel Barnier et Chris Patten, « Europe : l’autre moteur »,
Le Monde, 4 février 2003.
[2]
Voir à ce sujet : Jaques Sapir, « Autisme occidental envers la Russie »,
Le Monde diplomatique, décembre 1999.
[3]
Cf. Zbigniew Brzezinski,
The Grand Chessboard, Basic Books, 1997.
[4]
Cf. « AWashington, la doctrine Bush expliquée par R. Perle et Z. Brzezinski »,
Le Monde,
26 novembre 2001.
[5]
Georges-Marc Benamou
, Le dernier Mitterrand, Paris, 1995.
[6]
Pour l’Américain Noam Chomsky, philosophe du langage et spécialiste de la politique
étrangère américaine, l’Amérique est elle-même un État voyou, et même le plus grand de
tous. Thèse qu’il développe dans son livre
Rogue States.
[7]
Cf. C. Fred Bergsten, « America’s Two-Front Economic Conflict »,
Foreign Affairs, marsavril 2001.
[8]
Sans même évoquer les fort singulières élections de novembre 2000, Georges W. Bush
l’emportant sur son rival Albert Gore, avec un nombre inférieur de suffrages.
[9]
Cf. Emmanuel Todd, « Après l’empire », Paris, Gallimard, novembre 2002.
[10]
Cité par Thomas Mann,
Considérations d’un apolitique, Paris, Grasset 1975, p. 298.
[11]
Cf. Alain Frachon et Daniel Vernet, « Le stratège et le philosophe »,
Le Monde, 16 avril
2003.
[14]
Cf. également, Henri de Grossouvre, « La France de Jean-Pierre Chevènement »,
Le
Figaro, 27-28 octobre 2001.
[15]
« Joint Vision 2020 » (comité des chefs d’état-major américains).
[16]
« L’Europe du commissaire Pascal Lamy »,
L’Humanité, 20 décembre 2002.
[17]
Cf. « Paris-Berlin-Moscou, la voie de l’indépendance et de la paix », Paris,
L’Âge
d’Homme, mai 2002,2
e éd., novembre 2002.