2003
Outre - Terre
Psychanalyse et géopolitique
Malaise au travail
Geneviève Morel
psychanalyste.
Nous présentons dans ce numéro un cas clinique exemplaire. Il met à jour
de façon détaillée les interactions existant entre les décisions économiques et la
vie psychique individuelle. La répercussion d’une décision imposée par des
états-majors lointains qui ont leur propre stratégie, souvent planétaire, sur la
vie d’un sujet plus ou moins fragile peut avoir des conséquences catastrophiques. Le plus souvent, on se contente d’établir des relations de cause à effet
simplistes et bien peut convaincantes, alors que Geneviève Morel essaie de
décrire les implications complexes de telles décisions pour le sujet.
La mobilité exigée actuellement par les fréquentes restructurations, imposées par la mondialisation, n’est pas à la portée de tout le monde. On a beaucoup parlé du coût économique de la mondialisation ; le coût psychique en est
également très lourd.
L’exigence de confidentialité interdit de donner des détails trop précis qui
auraient été très intéressants. Mais, telle quelle, cette observation met en
évidence des mécanismes que l’on retrouve dans de nombreux cas.
Une rubrique de psychanalyse dans une revue de géopolitique peut sembler
bien incongrue, voire hors de propos. S’il est pertinent qu’un psychanalyste
comme personne ait des idées sur ce qui se passe (comme tout le monde), en
quoi sa fonction, ou son métier, comme l’on voudra, lui permettraient-ils de dire
quelque chose de spécifique sur la politique ? Comment quelqu’un qui ne bouge
pas beaucoup de son fauteuil pourrait-il avoir le moindre aperçu – lié à sa fonction, je le répète – sur un monde qui change, si ce n’est par procuration, c’est-à-dire en rapportant simplement les témoignages multiples des personnes qu’il
écoute toute la journée (ce qui ne serait déjà pas si mal)? Je propose au contraire
que les psychanalystes, parce qu’ils ont les éléments précis permettant de lire
des destinées en déchiffrant les symptômes qu’on leur présente pour en être
délivrés, parce qu’ils voient comment œuvre la répétition tramée pourtant de
hasards, parce qu’on les sollicite face à des crises existentielles très graves, ont
en main des clefs pour comprendre comment leurs contemporains se mesurent
au réel. Lacan n’hésitait pas à mettre Marx et Freud en continuité sur la question du symptôme, défini comme « le signe de quelque chose qui ne va pas dans
le réel
[1] ». La spécificité du symptôme freudien est qu’il soit sensible au
langage, notamment par le biais de l’interprétation analytique, ce qui autorise
l’opération analytique. Ici, je ne rendrai pas compte de cette opération, mais
j’essaierai de saisir le réel par l’intermédiaire du symptôme : « C’est dans le
symptôme que nous identifions ce qui se produit dans le champ du réel
[2]. »
*
* *
Dans ma pratique d’analyste, j’entends souvent des personnes se plaindre de
leur travail. On pourrait, schématiquement, répartir ces plaintes en deux catégories : celles qui se réfèrent à soi-même, plutôt narcissiques donc, et celles qui
visent un autre, le patron ou des collègues (je n’aborderai pas ici le problème
complexe des inhibitions).
Les plaintes narcissiques ou égoïstes concernent la réalisation de soi-même.
Le travail n’est pas celui que le sujet souhaitait faire, mais un enchaînement fatal
l’y a entraîné malgré lui : destin familial, détour des études, hasards de la vie.
Ou bien, il éprouve une aspiration vague à un ailleurs mal défini, une envie
d’« autre chose », corrélée à une insatisfaction chronique pour sa vie présente
(salaire, horaires, surmenage, désintérêt à la tâche). Dans ces cas, extrêmement
fréquents, il existe soit une distorsion entre le moi et ses idéaux (« Ce n’est pas
assez bien pour moi, je vaux mieux » ou, plus dépressivement, « C’est tout ce
que je mérite, mais ça va mal comme ça. »), soit un problème de désir. Dans ce
dernier cas, le sujet ne sait pas ce qu’il désire, il existe un hiatus entre ce qu’il
croit vouloir (en termes d’idéaux sociaux par exemple) et ce qui cause réellement son désir. Cela peut se comprendre si l’on compare ces situations avec la
vie amoureuse : une femme a pour idéal les hommes grands et beaux, mais ne
désire, dans la pratique, que des petits et moches. Cependant, il s’avère qu’il
existe une condition supplémentaire et contraignante : ils doivent être beaux
parleurs. Cela signifie que son idéal (l’image du beau gosse) est disjoint de la
cause de son désir (l’homme qui sait parler). Et cette disjonction l’écartèle et la
paralyse : elle n’ose pas affronter la cause de son désir. À bien y réfléchir, ne
sommes-nous pas tous un peu comme ça ? Transposé dans le monde du travail :
quelqu’un aspire, enthousiasmé, à faire de la recherche, et trouve finalement sa
satisfaction à devenir un administratif dans son institution (mais il a mis du
temps à s’y résigner, sans réaliser souvent que c’était l’expression de son désir).
On touche cela du doigt tous les jours.
Comment la psychanalyse traite-t-elle ces problèmes « narcissiques » liés au
travail ? Certainement pas en renforçant le moi, organe de méconnaissance qui
deviendrait une baudruche gonflée et d’autant plus fragile devant les critiques,
tant de ceux qui incarnent ses idéaux que de lui-même. Une analyse amène le
sujet à dénuder la cause de son désir, à la différencier et l’accepter, si peu reluisante lui paraisse-t-elle, en tempérant ses idéaux brillants mais qui le dépriment
par leur rigidité. Cela prend du temps, mais c’est efficace. Le sujet passera
probablement par des moments d’angoisse où il se demandera s’il veut ou pas
ce qu’il désire (et où il aura envie d’arrêter l’analyse).
*
* *
Face à la deuxième sorte de plaintes (celles qui concernent un autre), il pourrait paraître légitime et juste de prendre le parti du sujet pour l’aider à sortir de
sa situation en impasse. Mais, en fait, on y regardera à deux fois (comme
toujours dans la psychanalyse) avant de céder à ses bons sentiments. L’exemple
suivant alimentera notre réflexion.
Mme C. a été licenciée récemment de son travail. Or, auparavant, elle ne cessait
de se plaindre de son supérieur hiérarchique, qui la harcelait d’une façon
tatillonne. Son licenciement, précisons-le, n’est pas un « vrai » licenciement, car
Mme C. était détachée d’un autre organisme. Il ne s’agit donc pas d’une perte
d’emploi avec risque de chômage. Peu de temps après, cependant, Mme C. fit une
grave tentative de suicide qui surprit ses proches. En effet, pendant deux à trois
semaines après son éviction, elle exprimait son vif soulagement et sa satisfaction
à se retrouver libérée de son oppressant supérieur. Voilà donc une situation paradoxale : elle est débarrassée de ce dont elle se plaignait, sans subir pour autant les
inconvénients d’une réelle perte d’emploi, et, malgré tout, elle se suicide. Il est
notable également, qu’elle ne fasse aucun lien causal entre son acte tragique et le
« licenciement » qui l’a précédé. L’analyse, cependant, va l’établir.
D’une part, en effet, il apparaît que Mme C. vivait appuyée sur trois piliers :
son travail, sa fille, son compagnon. Avec celui-ci, qui n’est pas le père de sa
fille, elle entretient une liaison accidentée, mais qui a tenu dans la durée, malgré
des ruptures épisodiques. Avec sa fille, elle a une relation fusionnelle qui lui
rend les séparations, même ponctuelles, extrêmement douloureuses. Par
exemple, il lui en coûtait beaucoup de la laisser à quelqu’un le temps d’aller à
ses séances d’analyse : il fallait re-négocier sans cesse les horaires. À son
travail, elle s’investissait pleinement. Son sentiment d’estime de soi se supportait d’être une excellente professionnelle et la meilleure des mères. Mme C. avait
eu une relation catastrophique à la sienne et de même avec son père, décédé
accidentellement il y a plusieurs années. Ce pilier moral qu’était pour elle son
travail s’est donc effondré sur le plan de ce qu’il lui apportait narcissiquement,
indépendamment du fait qu’elle ne se retrouve pas à la rue.
D’autre part, ce licenciement appartient à une série symbolique, que Mme C.
reconstitue, mais seulement après-coup. Le premier élément de cette série se
réfère à sa naissance : son père, dit-elle, a tardé à la déclarer (ce qui manifeste
le peu de désir de ses parents, pense-t-elle). Beaucoup plus tard – c’est le second
élément – elle travaillait pour une grande firme et son responsable la proposa
comme coordinatrice d’un projet qui l’intéressait. Malheureusement, la proposition ne fut pas acceptée à un échelon hiérarchique supérieur : son nom, dit-elle, fut rayé du contrat. Le licenciement récent est le troisième élément de cette
série : à chaque fois un acte écrit raye son nom, ou ne l’inscrit pas comme dans
le premier cas, celui de l’état civil.
Après l’éviction de son emploi, Mme C. partit le cœur léger en vacances,
soulagée d’être débarrassée de son patron persécuteur, et insouciante de laisser
sa fille, ce qui était nouveau. Un geste anodin et assez commun de son compagnon, qu’elle interpréta, d’une façon excessive, comme très inamical, lui fit
ressentir « l’abandon » dont elle se crut l’objet et le vide de sa vie : elle tenta de
se donner la mort. La réaction disproportionnée au geste de son ami, qu’elle eût
supportée, à un autre moment, sans peine ou avec une simple dispute, signe le
déplacement de « l’abandon », du travail vers l’amour. Le fait qu’elle ait pu
alors laisser sa fille sans aucune inquiétude dénote un changement dans ce
rapport vital à ces trois piliers que j’ai décrits : en supprimer un avait ébranlé
l’ensemble (sans compter l’analyse : elle partit en vacances malgré ma réticence, car j’avais senti un délestage libidinal inquiétant dans son trop grand
soulagement).
*
* *
Si nous revenons à la question du travail, nous voyons dans le cas de Mme C.
que, si étrange que cela puisse paraître, la relation de persécution avec son
patron comportait quelque chose de nécessaireà sa vie : elle s’en plaignait mais
ce tourment la soutenait subjectivement. C’est ce que nous appelons un symptôme : le sujet vient nous voir pour s’en plaindre, mais un analyste averti sait
qu’il ne pourra s’en débarrasser qu’à la condition d’avoir préalablement, grâce
à la cure, mis en place un substitut moins coûteux en souffrance. Mme C. n’était
pas prête à se passer de ce mal nécessaire lorsque son persécuteur l’a virée de
son poste.
M
me C. est l’un de ces nombreux sujets qui n’ont pas la souplesse psychique
requise pour s’adapter à la mobilité croissante du marché de l’emploi dominé
par les aléas du capitalisme mondial, où les flux d’argent déterminent le sort des
masses salariales sans plus de considération humaine. Pour elle, comme pour
beaucoup d’autres, le travail constitue un support subjectif indispensable, un
symptôme : elle en souffre, mais ne peut s’en passer facilement. Pour pouvoir
s’adapter à la mobilité du marché de l’emploi, on doit avoir la capacité
psychique de se créer des symptômes qui puissent rester en place tout en changeant de support extérieur. En effet, le symptôme requiert toujours ces éléments
externes, donc contingents et incontrôlables, qui constituent son enveloppe,
mais qui sont théoriquement interchangeables (ainsi, on peut changer de partenaire sexuel, qui est souvent une espèce de symptôme
[3], sans être forcément au
sixième dessous). Freud appelait inertie ou viscosité de la libido le facteur qui a
tendance, au contraire, à fixer un sujet à un objet, à l’immobiliser dans une liaison ou le contraindre à un mode rigide de satisfaction pulsionnelle. Cette inertie libidinale objecte d’ailleurs efficacement à toute idée naïve de la liberté
personnelle.
Si un sujet réussit, grâce à ses ressources inconscientes, à tisser un symptôme qui représente une véritable identité singulière, comme on le voit notamment chez certains créateurs, il sera « souple » et supportera mieux les modifications extérieures imposées à son symptôme. Il est certain, d’ailleurs, que le
travail inconscient dans une cure analytique aide à récupérer quelques degrés de
liberté supplémentaires par rapport à cette dépendance à des fixations pulsionnelles aliénantes.
Mais, dans le cas contraire, il peut souffrir d’un effondrement narcissique et
symbolique temporaire ou durable, comme Mme C. Dans son cas, mon hypothèse concernant les trois piliers de son existence s’est vérifiée : au cours de la
longue hospitalisation que dut subir Mme C., elle n’arrivait plus à percevoir
l’image intérieure qu’elle avait de sa fille, remplacée par un trou mental. On sait
que c’est l’indice d’une crise mélancolique profonde. Et elle décida de quitter
son ami, parce qu’un ressort s’était cassé dans son amour pour lui : de démolir
le pilier du travail avait fait écrouler les deux autres et mis par terre tout l’édifice qui constituait sa vie. Certes, une fois la crise passée, elle a tenté de reconstruire les choses autrement, mais le coût psychique de ce licenciement aveugle
et brutal s’est avéré terrible.
C’est pour éviter ces effondrements liés à la méconnaissance par le sujet de
ce à quoi il tient réellement – et pas forcément par esprit conservateur (qu’il peut
avoir par ailleurs) –, qu’un analyste reste en général prudent lorsqu’un analysant
se plaint de son patron : il y regardera à deux fois avant de le pousser à résoudre
le problème par sa suppression pure et simple, parce qu’il craindra la perte d’un
support subjectif encore nécessaire. Il préfèrera la voie du travail analytique,
certes longue, qui permet une séparation à un moment où le sujet est en mesure
de la décider. D’un autre côté, la théorie psychanalytique du symptôme peut
éclairer aussi le versant subjectif du fameux sentiment d’insécurité, objectivement lié à la précarité de l’emploi : le sujet licencié perd beaucoup plus que son
travail, il perd parfois une partie essentielle de lui-même, son partenaire le plus
intime le plus méconnu, comme Mme C. Le seul remède subjectif à cette fragilité si humaine est de se constituer des symptômes enrichis au maximum par son
propre inconscient et non, comme c’est parfois une tendance contemporaine qui
recouvre un espoir fallacieux, de rechercher une identité à coup de traits
empruntés à droite et à gauche. En ce sens, au-delà de leur nécessité politique et
de leur utilité sociale, les revendications identitaires sont souvent un leurre
psychique : elles revêtent les individus d’une armure et d’un masque qui
peuvent ne recouvrir qu’un squelette vide. Cette collection de traits rigides
empruntés ne représentera en effet jamais vraiment le sujet.
[1]
Lacan J.,
Le séminaire, RSI, inédit, séance du 10 décembre 1974.
[3]
Lacan l’a dit de la relation des hommes aux femmes : « [… ] une femme c’est un symptôme [… ] ».
Le séminaire, RSI, inédit, séance du 21 janvier 1975.