Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201713
320 pages

p. 283 à 288
doi: en cours

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Psychanalyse et géopolitique

no 5 2003/4

2003 Outre - Terre Psychanalyse et géopolitique

Malaise au travail

Geneviève Morel psychanalyste.
Nous présentons dans ce numéro un cas clinique exemplaire. Il met à jour de façon détaillée les interactions existant entre les décisions économiques et la vie psychique individuelle. La répercussion d’une décision imposée par des états-majors lointains qui ont leur propre stratégie, souvent planétaire, sur la vie d’un sujet plus ou moins fragile peut avoir des conséquences catastrophiques. Le plus souvent, on se contente d’établir des relations de cause à effet simplistes et bien peut convaincantes, alors que Geneviève Morel essaie de décrire les implications complexes de telles décisions pour le sujet.
La mobilité exigée actuellement par les fréquentes restructurations, imposées par la mondialisation, n’est pas à la portée de tout le monde. On a beaucoup parlé du coût économique de la mondialisation ; le coût psychique en est également très lourd.
L’exigence de confidentialité interdit de donner des détails trop précis qui auraient été très intéressants. Mais, telle quelle, cette observation met en évidence des mécanismes que l’on retrouve dans de nombreux cas.
Une rubrique de psychanalyse dans une revue de géopolitique peut sembler bien incongrue, voire hors de propos. S’il est pertinent qu’un psychanalyste comme personne ait des idées sur ce qui se passe (comme tout le monde), en quoi sa fonction, ou son métier, comme l’on voudra, lui permettraient-ils de dire quelque chose de spécifique sur la politique ? Comment quelqu’un qui ne bouge pas beaucoup de son fauteuil pourrait-il avoir le moindre aperçu – lié à sa fonction, je le répète – sur un monde qui change, si ce n’est par procuration, c’est-à-dire en rapportant simplement les témoignages multiples des personnes qu’il écoute toute la journée (ce qui ne serait déjà pas si mal)? Je propose au contraire que les psychanalystes, parce qu’ils ont les éléments précis permettant de lire des destinées en déchiffrant les symptômes qu’on leur présente pour en être délivrés, parce qu’ils voient comment œuvre la répétition tramée pourtant de hasards, parce qu’on les sollicite face à des crises existentielles très graves, ont en main des clefs pour comprendre comment leurs contemporains se mesurent au réel. Lacan n’hésitait pas à mettre Marx et Freud en continuité sur la question du symptôme, défini comme « le signe de quelque chose qui ne va pas dans le réel [1] ». La spécificité du symptôme freudien est qu’il soit sensible au langage, notamment par le biais de l’interprétation analytique, ce qui autorise l’opération analytique. Ici, je ne rendrai pas compte de cette opération, mais j’essaierai de saisir le réel par l’intermédiaire du symptôme : « C’est dans le symptôme que nous identifions ce qui se produit dans le champ du réel [2]. »
* * *
Dans ma pratique d’analyste, j’entends souvent des personnes se plaindre de leur travail. On pourrait, schématiquement, répartir ces plaintes en deux catégories : celles qui se réfèrent à soi-même, plutôt narcissiques donc, et celles qui visent un autre, le patron ou des collègues (je n’aborderai pas ici le problème complexe des inhibitions).
Les plaintes narcissiques ou égoïstes concernent la réalisation de soi-même. Le travail n’est pas celui que le sujet souhaitait faire, mais un enchaînement fatal l’y a entraîné malgré lui : destin familial, détour des études, hasards de la vie. Ou bien, il éprouve une aspiration vague à un ailleurs mal défini, une envie d’« autre chose », corrélée à une insatisfaction chronique pour sa vie présente (salaire, horaires, surmenage, désintérêt à la tâche). Dans ces cas, extrêmement fréquents, il existe soit une distorsion entre le moi et ses idéaux (« Ce n’est pas assez bien pour moi, je vaux mieux » ou, plus dépressivement, « C’est tout ce que je mérite, mais ça va mal comme ça. »), soit un problème de désir. Dans ce dernier cas, le sujet ne sait pas ce qu’il désire, il existe un hiatus entre ce qu’il croit vouloir (en termes d’idéaux sociaux par exemple) et ce qui cause réellement son désir. Cela peut se comprendre si l’on compare ces situations avec la vie amoureuse : une femme a pour idéal les hommes grands et beaux, mais ne désire, dans la pratique, que des petits et moches. Cependant, il s’avère qu’il existe une condition supplémentaire et contraignante : ils doivent être beaux parleurs. Cela signifie que son idéal (l’image du beau gosse) est disjoint de la cause de son désir (l’homme qui sait parler). Et cette disjonction l’écartèle et la paralyse : elle n’ose pas affronter la cause de son désir. À bien y réfléchir, ne sommes-nous pas tous un peu comme ça ? Transposé dans le monde du travail : quelqu’un aspire, enthousiasmé, à faire de la recherche, et trouve finalement sa satisfaction à devenir un administratif dans son institution (mais il a mis du temps à s’y résigner, sans réaliser souvent que c’était l’expression de son désir). On touche cela du doigt tous les jours.
Comment la psychanalyse traite-t-elle ces problèmes « narcissiques » liés au travail ? Certainement pas en renforçant le moi, organe de méconnaissance qui deviendrait une baudruche gonflée et d’autant plus fragile devant les critiques, tant de ceux qui incarnent ses idéaux que de lui-même. Une analyse amène le sujet à dénuder la cause de son désir, à la différencier et l’accepter, si peu reluisante lui paraisse-t-elle, en tempérant ses idéaux brillants mais qui le dépriment par leur rigidité. Cela prend du temps, mais c’est efficace. Le sujet passera probablement par des moments d’angoisse où il se demandera s’il veut ou pas ce qu’il désire (et où il aura envie d’arrêter l’analyse).
* * *
Face à la deuxième sorte de plaintes (celles qui concernent un autre), il pourrait paraître légitime et juste de prendre le parti du sujet pour l’aider à sortir de sa situation en impasse. Mais, en fait, on y regardera à deux fois (comme toujours dans la psychanalyse) avant de céder à ses bons sentiments. L’exemple suivant alimentera notre réflexion.
Mme C. a été licenciée récemment de son travail. Or, auparavant, elle ne cessait de se plaindre de son supérieur hiérarchique, qui la harcelait d’une façon tatillonne. Son licenciement, précisons-le, n’est pas un « vrai » licenciement, car Mme C. était détachée d’un autre organisme. Il ne s’agit donc pas d’une perte d’emploi avec risque de chômage. Peu de temps après, cependant, Mme C. fit une grave tentative de suicide qui surprit ses proches. En effet, pendant deux à trois semaines après son éviction, elle exprimait son vif soulagement et sa satisfaction à se retrouver libérée de son oppressant supérieur. Voilà donc une situation paradoxale : elle est débarrassée de ce dont elle se plaignait, sans subir pour autant les inconvénients d’une réelle perte d’emploi, et, malgré tout, elle se suicide. Il est notable également, qu’elle ne fasse aucun lien causal entre son acte tragique et le « licenciement » qui l’a précédé. L’analyse, cependant, va l’établir.
D’une part, en effet, il apparaît que Mme C. vivait appuyée sur trois piliers : son travail, sa fille, son compagnon. Avec celui-ci, qui n’est pas le père de sa fille, elle entretient une liaison accidentée, mais qui a tenu dans la durée, malgré des ruptures épisodiques. Avec sa fille, elle a une relation fusionnelle qui lui rend les séparations, même ponctuelles, extrêmement douloureuses. Par exemple, il lui en coûtait beaucoup de la laisser à quelqu’un le temps d’aller à ses séances d’analyse : il fallait re-négocier sans cesse les horaires. À son travail, elle s’investissait pleinement. Son sentiment d’estime de soi se supportait d’être une excellente professionnelle et la meilleure des mères. Mme C. avait eu une relation catastrophique à la sienne et de même avec son père, décédé accidentellement il y a plusieurs années. Ce pilier moral qu’était pour elle son travail s’est donc effondré sur le plan de ce qu’il lui apportait narcissiquement, indépendamment du fait qu’elle ne se retrouve pas à la rue.
D’autre part, ce licenciement appartient à une série symbolique, que Mme C. reconstitue, mais seulement après-coup. Le premier élément de cette série se réfère à sa naissance : son père, dit-elle, a tardé à la déclarer (ce qui manifeste le peu de désir de ses parents, pense-t-elle). Beaucoup plus tard – c’est le second élément – elle travaillait pour une grande firme et son responsable la proposa comme coordinatrice d’un projet qui l’intéressait. Malheureusement, la proposition ne fut pas acceptée à un échelon hiérarchique supérieur : son nom, dit-elle, fut rayé du contrat. Le licenciement récent est le troisième élément de cette série : à chaque fois un acte écrit raye son nom, ou ne l’inscrit pas comme dans le premier cas, celui de l’état civil.
Après l’éviction de son emploi, Mme C. partit le cœur léger en vacances, soulagée d’être débarrassée de son patron persécuteur, et insouciante de laisser sa fille, ce qui était nouveau. Un geste anodin et assez commun de son compagnon, qu’elle interpréta, d’une façon excessive, comme très inamical, lui fit ressentir « l’abandon » dont elle se crut l’objet et le vide de sa vie : elle tenta de se donner la mort. La réaction disproportionnée au geste de son ami, qu’elle eût supportée, à un autre moment, sans peine ou avec une simple dispute, signe le déplacement de « l’abandon », du travail vers l’amour. Le fait qu’elle ait pu alors laisser sa fille sans aucune inquiétude dénote un changement dans ce rapport vital à ces trois piliers que j’ai décrits : en supprimer un avait ébranlé l’ensemble (sans compter l’analyse : elle partit en vacances malgré ma réticence, car j’avais senti un délestage libidinal inquiétant dans son trop grand soulagement).
* * *
Si nous revenons à la question du travail, nous voyons dans le cas de Mme C. que, si étrange que cela puisse paraître, la relation de persécution avec son patron comportait quelque chose de nécessaireà sa vie : elle s’en plaignait mais ce tourment la soutenait subjectivement. C’est ce que nous appelons un symptôme : le sujet vient nous voir pour s’en plaindre, mais un analyste averti sait qu’il ne pourra s’en débarrasser qu’à la condition d’avoir préalablement, grâce à la cure, mis en place un substitut moins coûteux en souffrance. Mme C. n’était pas prête à se passer de ce mal nécessaire lorsque son persécuteur l’a virée de son poste.
Mme C. est l’un de ces nombreux sujets qui n’ont pas la souplesse psychique requise pour s’adapter à la mobilité croissante du marché de l’emploi dominé par les aléas du capitalisme mondial, où les flux d’argent déterminent le sort des masses salariales sans plus de considération humaine. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, le travail constitue un support subjectif indispensable, un symptôme : elle en souffre, mais ne peut s’en passer facilement. Pour pouvoir s’adapter à la mobilité du marché de l’emploi, on doit avoir la capacité psychique de se créer des symptômes qui puissent rester en place tout en changeant de support extérieur. En effet, le symptôme requiert toujours ces éléments externes, donc contingents et incontrôlables, qui constituent son enveloppe, mais qui sont théoriquement interchangeables (ainsi, on peut changer de partenaire sexuel, qui est souvent une espèce de symptôme [3], sans être forcément au sixième dessous). Freud appelait inertie ou viscosité de la libido le facteur qui a tendance, au contraire, à fixer un sujet à un objet, à l’immobiliser dans une liaison ou le contraindre à un mode rigide de satisfaction pulsionnelle. Cette inertie libidinale objecte d’ailleurs efficacement à toute idée naïve de la liberté personnelle.
Si un sujet réussit, grâce à ses ressources inconscientes, à tisser un symptôme qui représente une véritable identité singulière, comme on le voit notamment chez certains créateurs, il sera « souple » et supportera mieux les modifications extérieures imposées à son symptôme. Il est certain, d’ailleurs, que le travail inconscient dans une cure analytique aide à récupérer quelques degrés de liberté supplémentaires par rapport à cette dépendance à des fixations pulsionnelles aliénantes.
Mais, dans le cas contraire, il peut souffrir d’un effondrement narcissique et symbolique temporaire ou durable, comme Mme C. Dans son cas, mon hypothèse concernant les trois piliers de son existence s’est vérifiée : au cours de la longue hospitalisation que dut subir Mme C., elle n’arrivait plus à percevoir l’image intérieure qu’elle avait de sa fille, remplacée par un trou mental. On sait que c’est l’indice d’une crise mélancolique profonde. Et elle décida de quitter son ami, parce qu’un ressort s’était cassé dans son amour pour lui : de démolir le pilier du travail avait fait écrouler les deux autres et mis par terre tout l’édifice qui constituait sa vie. Certes, une fois la crise passée, elle a tenté de reconstruire les choses autrement, mais le coût psychique de ce licenciement aveugle et brutal s’est avéré terrible.
C’est pour éviter ces effondrements liés à la méconnaissance par le sujet de ce à quoi il tient réellement – et pas forcément par esprit conservateur (qu’il peut avoir par ailleurs) –, qu’un analyste reste en général prudent lorsqu’un analysant se plaint de son patron : il y regardera à deux fois avant de le pousser à résoudre le problème par sa suppression pure et simple, parce qu’il craindra la perte d’un support subjectif encore nécessaire. Il préfèrera la voie du travail analytique, certes longue, qui permet une séparation à un moment où le sujet est en mesure de la décider. D’un autre côté, la théorie psychanalytique du symptôme peut éclairer aussi le versant subjectif du fameux sentiment d’insécurité, objectivement lié à la précarité de l’emploi : le sujet licencié perd beaucoup plus que son travail, il perd parfois une partie essentielle de lui-même, son partenaire le plus intime le plus méconnu, comme Mme C. Le seul remède subjectif à cette fragilité si humaine est de se constituer des symptômes enrichis au maximum par son propre inconscient et non, comme c’est parfois une tendance contemporaine qui recouvre un espoir fallacieux, de rechercher une identité à coup de traits empruntés à droite et à gauche. En ce sens, au-delà de leur nécessité politique et de leur utilité sociale, les revendications identitaires sont souvent un leurre psychique : elles revêtent les individus d’une armure et d’un masque qui peuvent ne recouvrir qu’un squelette vide. Cette collection de traits rigides empruntés ne représentera en effet jamais vraiment le sujet.
 
NOTES
 
[1] Lacan J., Le séminaire, RSI, inédit, séance du 10 décembre 1974.
[2] Ibid.
[3] Lacan l’a dit de la relation des hommes aux femmes : « [… ] une femme c’est un symptôme [… ] ». Le séminaire, RSI, inédit, séance du 21 janvier 1975.
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Ibid. Suite de la note...
[3]
Lacan l’a dit de la relation des hommes aux femmes : « [… ]...
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