2003
Outre - Terre
Morceaux choisis
Guerre préventive : mener la bataille en territoire ennemi
David Horowitz
rédacteur en chef du Jerusalem Report.
Une stratégie sous le feu
Alors même que les forces américaines achèvent de libérer l’Irak et que le
monde célèbre leur victoire, les opposants américains à l’administration Bush
ont redoublé leurs attaques sur la politique de sécurité nationale qui a mené à ce
résultat. Ils ont plus particulièrement contesté la doctrine de guerre préventive,
soit l’action qui consiste à opérer très rapidement de façon à éliminer tout
danger imminent, bref, à mener la bataille en territoire ennemi.
Le raisonnement est le suivant : la guerre préventive violerait radicalement
le droit qui fondait jusqu’ici les politiques étrangères de l’Amérique ; qu’il
s’agit d’une doctrine immorale qui crée un précédent dangereux pour les autres
nations. Des objections considérées comme assez substantielles pour justifier
une rupture du traditionnel consensus bi-partisan en matière de défense nationale et donc pour diviser la nation, même confrontée à des ennemis pratiquant
la terreur, équipés d’armes de destruction massive et animés par un fanatisme
religieux hermétique aux arguments rationnels où à la dissuasion stratégique.
Il y a, à l’origine même de ce raisonnement, une difficulté à le considérer
aussi sérieusement que ses auteurs le souhaiteraient. Les mêmes n’ont formulé
nulle plainte de cette nature durant les huit années de l’administration Clinton.
Pourtant, au vu des critères retenus actuellement dans l’attaque, on peut raisonnablement affirmer que l’emploi de la force militaire par l’administration Clinton participa chaque fois de l’action préventive. Que ce soit au Soudan, en
Afghanistan et en Irak, ou en bombardant le Kosovo pour renverser le régime
de Belgrade.
Les guerres préventives de Clinton
SOUDAN. En 1998, les missiles du Président frappèrent le Soudan par surprise;
des attaques qui ne répondaient à aucune provocation et détruisirent l’unique
usine de médicaments de ce pays du tiers-monde. Sans susciter une quelconque
indignation à gauche. La frappe aérienne ordonnée par Clinton violait tous les
principes avancés aujourd’hui par les critiques démocrates de la politique de
Bush. La cible : une soi-disant usine d’armes chimiques dont l’administration fut
contrainte par la suite d’admettre qu’elle ne contenait aucun programme en ce
sens. Toujours est-il qu’avant l’attaque il n’y eut pas d’inspections diligentée par
l’ONU ou une quelconque organisation, afin de déterminer si l’usine était effectivement en train de produire les armements chimiques dénoncés par l’administration Clinton. La Maison-Blanche n’ayant pas même daigné passer un coup de
téléphone au dirigeant d’un pays avec lequel les États-Unis entretiennent pourtant
des relations diplomatiques pour exiger une inspection.
La frappe au Soudan a été ordonnée sans résolution de l’ONU, sans l’autorisation du Congrès et sans l’accord des chefs d’état-major (qui y étaient
d’ailleurs opposés). Néanmoins, aucun des opposants actuels à la politique
irakienne menée par Bush ne s’est élevé contre cette agression. Ceci en contradiction criante avec la situation présente : notre politique actuelle ciblait un
régime qui a ignoré pendant douze années les résolutions de l’ONU et à contre-carré les inspections de celle-ci et elle se fondait sur deux résolutions du
Congrès (sous deux présidents) promouvant un changement de régime par la
force.
AFGHANISTAN ET IRAK. L’administration Clinton prit la décision, en 1998, de
frapper l’Irak avec 450 missiles de croisière sur l’Irak (et d’en expédier 72 sur
l’Afghanistan), sans que ces deux pays aient pour leur part lancé une quelconque attaque contre les États-Unis, et indépendamment d’une quelconque
autorisation du Congrès ou des Nations unies. Clinton frappa l’Irak pour
répondre à l’expulsion des inspecteurs de l’ONU par Saddam Hussein. Mais
aucun acte du Congrès, pas plus qu’une résolution du Conseil de sécurité de
l’ONU ne légitimait ces frappes.
Les officiels de l’administration présentèrent l’attaque de l’Afghanistan par
Clinton comme une réponse aux attentats à la bombe sur les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, perpétrés par des terroristes inconnus. Mais
l’administration Clinton n’a pas fourni plus de preuves démontrant un lien entre
l’Afghanistan et ces attentats que l’administrations Bush n’en a fourni pour
exposer le lien entre l’attentat du World Trade Center et l’Irak. La décision de
répondre par la force fut dans les deux cas prise par les personnes responsables
de la sécurité nationale. Ceci alors que seul Bush a ici fait l’objet d’une critique.
YOUGOSLAVIE. La guerre de Yougoslavie fut de nature entièrement préventive, car elle n’était même pas justifiée par des arguments de sécurité nationale.
Slobodan Milosevic et le gouvernement yougoslave ne menaçaient pas les
États-Unis et ne songeaient a fortiori pas à les attaquer. Aucune organisation
terroriste serbe n’avait participé à des attentats contre les États-Unis ou leurs
citoyens, pas plus que la Yougoslavie n’était accusée d’abriter de telles organisations. Personne n’avait jamais considéré Slobodan Milosevic et le gouvernement yougoslave comme un danger pour la sécurité des États-Unis ou de l’alliance atlantique. Pourtant, l’administration Clinton mit sur pied une coalition,
sans qu’il y eût la moindre provocation, pour bombarder des cibles en Yougoslavie jusqu’à ce que ce pays change de régime. Belgrade, la capitale, abrite une
population civile aussi importante que Bagdad. Il n’y eut pourtant pas de résolution de l’ONU, ce dont les critiques démocrates de la politique actuelle de Bush
ne se plaignirent pas. Il n’y eut pas non plus de déclaration de guerre du Congrès
ou d’autorisation par ce dernier à utiliser la force (comme ce fut le cas pour
l’Irak). Ce fut une guerre préventive pour sauver les vies des musulmans albanais. Aucun autre argument ne fut avancé pour justifier cette guerre, et personne,
que ce soit aux États-Unis ou en Europe, n’en a demandé.
LES GUERRES PRÉVENTIVES DU PASSÉ. Rien, ici, de nouveau. La Première
Guerre mondiale fut, du point de vue américain, une guerre préventive. L’Amérique n’entra pas en guerre parce qu’elle aurait subi une quelconque agression ;
l’Allemagne ne lui avait même pas déclaré la guerre et elle avait durant trois
année assisté en spectateur au conflit, européen, où ses intérêts nationaux
n’étaient pas impliqués. C’est seulement en 1917 que les États-Unis se sont
décidés à entrer en guerre afin d’empêcher l’Allemagne de triompher et en
proclamant que son objectif était « un monde sûr et par là démocratique ».
La Seconde Guerre avec l’Allemagne fut de nature à peine différente. Les
mêmes personnes qui se disent aujourd’hui opposées à l’action préventive ont
longtemps regretté que les États-Unis soient restés neutres pendant la guerre
d’Espagne dans les années trente. Ils affirment que si le fascisme avait été
vaincu en Espagne, la Seconde Guerre mondiale n’aurait peut-être pas eu lieu.
Un point intéressant. Mais aussi un argument en faveur d’une politique de
prévention. Si les États-Unis et les autres puissances occidentales avaient pris
l’initiative et arrêté Hitler plus tôt (en Rhénanie, en Autriche ou en Tchécoslovaquie), avant qu’il ne puisse amasser la puissance militaire sans laquelle la
Seconde Guerre mondiale n’eût pas été possible, des dizaines millions de vies
auraient été épargnées. La guerre contre Hitler fut également de nature préventive. Il est vrai qu’Hitler déclara la guerre aux États-Unis après Pearl Harbor.
Mais il n’avait pas attaqué les États-Unis qui sont donc entrés en guerre contre
lui pour prévenir l’éventualité d’une agression allemande.
Une doctrine de la prudence
Nous l’avons vu, la guerre préventive a déjà fait sens dans le passé. Pourquoi cette même politique de défense prudente ne ferait-elle pas sens maintenant ? Ce qui est de fait le cas. La guerre préventive contre l’Irak a, en réalité,
commencé il y a une dizaine d’années à la fin de celle du Golfe lorsque les
États-Unis et la Grande-Bretagne ont instauré des « zones d’interdiction de
survol » afin de protéger les Kurdes d’une éventuelle attaque au gaz. Il s’agissait d’une invasion de l’espace aérien irakien. Mais, à l’exception de l’Irak et de
ses alliés, personne n’y a fait d’objection, et les Kurdes ont pu prospérer sous
cette protection. Aujourd’hui, la victoire sur Saddam Hussein a écarté le danger
de ses armements de destruction massive comme celui du terrorisme qu’il soutenait depuis si longtemps.
Iran, Syrie, Corée du Nord
La menace de guerre préventive, en quelque sorte, protège. Elle envoie à
l’Iran et à la Syrie (qui soutiennent les terroristes du Hezbollah, du Hamas et
d’al-Qaïda ayant assassiné des citoyens américains) un message : les conséquences de ces agressions dissimulées peuvent leur être fatales. La Syrie et
l’Iran ont déjà fait autant de dégâts que le régime des talibans en Afghanistan au
moment où nous les avons attaqués. Faut-il que les États-Unis restent pieds et
poings liées, exposant leurs citoyens à une nouvelle agression d’un niveau similaire à celle du World Trade Center, avant qu’on ne réponde ?
Ceux qui critiquaient la guerre en Irak ont avancé l’idée que l’administration
aurait dû laisser plus de temps à Saddam Hussein pour qu’il continue à manœuvrer l’ONU avec ses résolutions et se concentrer sur la menace nucléaire à partir
de la Corée du Nord. Mais quelle crédibilité vis-à-vis de la Corée du Nord si
nous avions continué à apaiser Saddam et à ignorer son refus des résolutions de
l’ONU ? La guerre préventive contre Saddam Hussein, loin d’être une simple
diversion, a permis d’améliorer la capacité dissuasive des États-Unis face à la
Corée du Nord et à ses sinistres desseins.
Conclusion : les arguments rejetant la doctrine de guerre préventive sont
historiquement infondés et logiquement incohérents. Sans compter qu’ils pourraient s’avérer dangereux en terme de consensus national. La division, en
matière de sécurité, est la meilleure façon de miner la crédibilité de notre capacité de dissuasion ; c’est elle qui rend possible une agression. Les critiques
devraient y réfléchir à deux fois avant de provoquer pareilles conséquences.
Traduit de l’anglais par Sébastien Turcat