Outre-Terre
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I.S.B.N.2749201713
320 pages

p. 57 à 67
doi: en cours

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Morceaux choisis

no 5 2003/4

2003 Outre - Terre Morceaux choisis

Le chaos au Moyen-Orient n’est pas le scénario de cauchemar des faucons de l’administration Bush, c’est leur projet

Joshua Micah Marshall contribue au Washington Monthly.
Imaginons le tableau. La guerre en Irak est finie depuis six mois. Après les premières explosions de joie et de gratitude d’avoir été libérés de Saddam, les Irakiens regardent, attendent et commencent à s’irriter de l’occupation américaine. De l’autre côté des frontières, en Syrie, en Arabie saoudite et en Iran, notre présence victorieuse a entraîné des manifestations urbaines et une montée de violence. Les Nations unies et l’OTAN sont en déroute et l’Amérique a désormais les mains libres. Bloquée par ses déficits budgétaires et par une assistance financière limitée des alliés, l’administration de Bush parle à nouveau d’exploiter les réserves de pétrole de l’Irak pour compenser le coût de la présence américaine, ce qui enflamme encore la région. Dans un même temps, les services de renseignements américains ont découvert de nouvelles preuves selon lesquelles Saddam, avant la guerre, a déménagé des quantités d’armes biologiques et chimiques vers la Syrie. La Syrie ayant nié posséder de telles armes, l’administration commence à masser des troupes à sa frontière. Mais à peine celles-ci ont-elles commencé à se déployer qu’il y a une réaction : des terroristes du Hezbollah du Sud-Liban se font exploser dans un restaurant de Bagdad, tuant des dizaines de bénévoles occidentaux et de journalistes. Sachant que le Hezbollah a des cellules en Amérique, Tom Ridge, le secrétaire à la Sécurité, replacent les États-Unis sous alerte orange. Les agents du FBI commencent alors à investir les mosquées, avec une nouvelle vague d’arrestations de Saoudiens, de Pakistanais, de Palestiniens et de Yéménites.
La plupart des Américains trouveraient la situation effrayante et se demanderaient comment et pourquoi nous nous sommes exposés en première ligne dans cette pagaille. Mais pour les faucons de l’administration Bush qui mènent la politique extérieure, il ne s’agit pas d’un scénario de cauchemar. Tout se déroule comme prévu.
Selon eux, il n’était pas même à l’origine question de renverser Saddam Hussein ni d’éliminer les armes de destruction massive – même si ceci était très important – en envahissant l’Irak. Cette invasion est perçue par eux tout simplement comme le premier pas sur la voie d’une entière restructuration du Moyen-Orient. Ce que le Président n’avait jamais déclaré ouvertement avant la guerre. Mais les faucons néoconservateurs de son administration y avaient fait des allusions soutenues. Par exemple John Bolton, le sous-secrétaire d’État, annonçant en février aux officiels israéliens qu’après la défaite de l’Irak, les États-Unis « négocieraient » avec l’Iran, la Syrie et la Corée du Nord. Et les journalistes néoconservateurs avaient repris ces déclarations. Comme le mois d’avant Jeffrey Bell, du Weekly Standard, rapportant que l’administration prévoyait une « guerre mondiale entre les États-Unis et l’aile politique du fondamentalisme islamiste… un conflit d’une portée et d’une envergure telles que l’invasion de l’Irak ou la capture des hauts dirigeants d’al-Qaïda faisait figure d’événements tactiques sur le long terme ». Dans l’immédiat, l’administration avait l’intention de faire table rase – par l’usage de la force militaire ou menaces – en réformant ou renversant tous les régimes de la région : des adversaires comme la Syrie aux alliés comme l’Égypte suivant la théorie que ces régimes de nature antidémocratique engendraient en fin de compte le terrorisme. Ainsi, des événements qui pouvaient paraître négatifs et malheureux – un premier attentat du Hezbollah sur des civils américains, des soldats US se préparant à la guerre contre la Syrie – s’inscrivent en réalité dans les grands projets des faucons. Chaque crise doit amener les forces américaines à s’impliquer plus encore dans la région, provoquant des réactions de plus en plus hostiles et les problèmes supplémentaires ne pouvant être résolus que par une présence américaine encore plus importante, jusqu’à ce que des gouvernements démocratiques, et les troupes américaines en cas d’échec de ceux-ci, contrôlent le Moyen-Orient.
Il y a là effrayante accumulation de supercheries ; les faucons trompant les Américains et se trompant peut-être eux-mêmes dans certains cas. On peut certes concevoir que des campagnes aussi audacieuses permettent de démocratiser le Moyen-Orient, mais des initiatives aussi amples et radicales pourraient également plonger la région dans le chaos et les massacres à grande échelle. Ce dont s’alarment réellement une partie de ceux qui élaborent notre politique extérieure – plusieurs personnalités du Département d’État. En effet, le dossier des faucons n’inspire pas confiance. Ils prédisaient par exemple avant l’invasion que nos alliés, impatients de ranger du bon côté, nous soutiendraient si les États-Unis annonçaient leur intention d’agir contre Saddam sans se soucier du vote des Nations unies. Pratiquement aucun ne l’a fait. Mais les faucons persistent, en dépit de ces faux calculs, dans leur projet.
Comme tous les groupes d’acteurs de la « révolution permanente », animés par une cause qu’ils croient juste, les néoconservateurs de Washington ont décidé depuis longtemps qu’être critiqués par les élites n’était pas une raison pour manquer de confiance en soi, mais le signe le plus sûr, au contraire, d’avoir emprunté la bonne voie. Mais leur confiance vient aussi de l’idée paradoxale que ce qui pourrait mal tourner dans leur projet est aussi susceptible de le faire avancer. Une confrontation totale entre les États-Unis et l’Islam politique, pensent-ils, étant inévitable, pourquoi donc ne pas la provoquer dès maintenant à nos conditions plutôt que demain aux leurs ? C’est que, même s’il a y beaucoup de bonnes raisons de ne pas déclencher volontairement une série de crises au Moyen-Orient, les faucons estiment que, plus la situation devient explosive, plus leur approche devient la seule plausible.
 
Trouble moral
 
 
Les néoconservateurs ont fait leur entrée sur la scène politique il y a trente ans, avec un mouvement où se conjuguent idéalisme moral, militarisme et duplicité. Ce groupe de jeunes intellectuels alors pour la plupart démocrates s’est développé au début des années 1970, alarmé qu’ils étaient, après la guerre du Vietnam, par l’apparente indifférence du parti face à la menace soviétique. Mais la vision du monde amorale d’un républicain comme Henry Kissinger qui recherchait la coexistence avec l’Union soviétique les choquait tout autant. Comme c’est souvent le cas chez les anciens socialistes, les néoconservateurs étaient trop familiers des tactiques staliniennes pour ignorer ou édulcorer les dangers du communisme. Nombre de néoconservateurs étaient juifs et indignés par l’évidente et croissante persécution des Juifs par Moscou ; il ne pouvaient donc comme George McGovern (l’ex-rival de Nixon) ou Henry Kissinger, fermer les yeux sur semblables crimes.
Les néoconservateurs trouvèrent en Ronald Reagan l’homme qui pouvait véhiculer leurs idées. Comme eux, celui-ci parlait ouvertement du Mal et préférait, sur certains points, reconsidérer la politique de coexistence. L’administration Reagan était pleine de néoconservateurs; des hommes comme Paul Wolfowitz, Richard Perle, Frank Gaffney justifièrent intellectuellement et moralement le brusque retournement vers la confrontation adopté par les États-Unis en 1981.
Mais la volonté de pureté morale équivaut souvent à l’omission volontaire de réalités. Les néoconservateurs eurent tout de suite une appréciation plus alarmiste des capacités et des intentions soviétiques que la plupart des experts. Dès 1980, le néoconservateur radical Norman Podhoretz s’inquiétait d’une « finlandisation » imminente de l’Amérique, c’est-à-dire d’une subordination politique et économique des États-Unis à Moscou et il avançait même que Washington n’aurait plus que le choix entre la reddition et la guerre. Nous savons bien sûr aujourd’hui que nos services de renseignements qui, selon les néoconservateurs, sous-estimaient la portée et la durabilité du pouvoir soviétique, le surestimaient, en réalité, largement. Au fur et à mesure que les néoconservateurs se faisaient à la puissance, leur capacité à bercer d’illusions eux-mêmes et les autres grandissait. Beaucoup passèrent leur temps pendant les années Reagan à orchestrer des guerres sanglantes contre les pays du Tiers-Monde inféodés aux Soviétiques et à présenter des brutes comme les Contras du Nicaragua ou des assassins notoires tels Jonas Savimbi en Angola comme des « combattants de la liberté ». Comble de la supercherie, le scandale de l’Irangate : le gendre de Podhoretz, Elliot Abrams, allait plaider coupable de parjure pour être plus tard amnistié par Bush père et mener aujourd’hui la politique du Moyen-Orient à la Maison Blanche.
Et puis l’Union soviétique s’effondra. La politique de confrontation des faucons y avait contribué. Mais y contribuèrent également une déconfiture économique et militaire à laquelle ne croyaient pas la plupart des faucons, tout comme les réformes de Mikhaïl Gorbatchev dont Reagan, selon Richard Perle, devait se méfier. Mais les néoconservateurs n’allaient pas s’étendre sur leurs erreurs : ils avaient joué un rôle dans l’effondrement du mal ; l’essentiel, ce n’était pas d’avoir eu complètement tort, ni même d’avoir effrontément menti sur les détails, du moment où l’on avait eu pour soi la morale et la volonté de se battre.
Des faucons tels que Perle et William Kristol se sont arraché les cheveux quand des disciples de Kissinger comme Brent Scowcroft et Colin Powell laissèrent en place le régime de Saddam après la première guerre du Golfe. Ils assistèrent avec une fureur grandissante aux attentats terroristes des fondamentalistes musulmans à l’encontre d’Américains et d’Israéliens. Ils considérèrent les accords d’Oslo comme une erreur patente (comment négocier avec un homme comme Yasser Arafat ?) et se persuadèrent avec les années de l’existence d’un réseau où se combinaient terrorisme, progression de l’anti-judaïsme et régimes dictatoriaux quoique prétendument pro-américains comme l’Arabie saoudite et l’Égypte. En 1996, plusieurs faucons dont Perle essayèrent même de vendre au Premier ministre Benyamin Nétanyahou une guerre contre l’Irak, celui-ci déclinant sagement. Après l’effritement du processus d’Oslo et l’assassinat de 3000 Américains par des terroristes saoudiens le 11 septembre, les faucons avaient le sentiment, dans une certaine mesure justifié, qu’ils avaient vu le danger venir alors que d’autres l’avaient ignoré. À un moment favorable puisque nombre d’entre eux occupaient déjà leur poste en septembre 2001 avec un nouveau président conservateur disposé à entendre leur voix.
 
Ben Laden premier ministre
 
 
Thèse néoconservatrice : le Moyen-Orient d’aujourd’hui, c’est l’Union Soviétique d’il y a trente ans. La perversion fondamentaliste équivaut au stalinisme et au fascisme d’antan. Les terroristes ont virtuellement accès aux armements de destruction massive et pointent cet arsenal sur les États-Unis. Cause première du danger, l’amalgame endémique de despotisme, de corruption, de pauvreté et de stagnation économique dans le monde arabe. Sous les dictatures, une dissidence se répand dans les mosquées où l’on enseigne aux désespérés, aux laissés pour compte cet islam de l’anti-modernisme, de l’anti-américanisme et du culte de la violence qui frôle le nihilisme. Incapables de renverser leurs souverains autoritaires, ces citoyens retournent leur violence contre le pouvoir étranger qui a mis en place et soutient des régimes corrompus au profit d’une certaine stabilité et de l’accès au pétrole : les États-Unis. Comme l’écrivait récemment dans Foreign Affairs le professeur Fouad Ajami de John Hopkins, « on a trop longtemps toléré les mœurs comme les travers du monde arabe et par là récolté un terrible fléau : le terrorisme ». Verdict des faucons : essayer de « gérer, » comme Clinton s’y essaya ou suivant les conseils de Colin Powell, les dysfonctionnements du monde musulman, est aussi absurde, improductif et dangereux que ne l’était la détente avec les Soviétiques. Et ce n’est pas non plus, compte tenu des forces militaires en présence, nécessaire. On a bien mobilisé ces forces pour affronter le communisme dont la disparition permit la mise en place de régimes démocratiques (ou tout au moins inoffensifs) de la mer Noire à la Baltique et au détroit de Béring. Pourquoi pas ne pas les mobiliser pour éradiquer la corruption généralisée du Moyen-Orient et apporter liberté, démocratie, justice dans le monde arabe ?
Un projet qui varie plus ou moins d’un faucon à l’autre, mais les grandes lignes demeurent : les États-Unis installent un gouvernement démocratique prooccidental en Irak; cette démocratie ne sera sans doute pas parfaite mais constitue un système infiniment préférable à celui de Saddam. L’exemple d’un Irak démocratique va radicalement changer la dynamique du Moyen-Orient. Les Palestiniens, à force d’assister à la liesse populaire des Irakiens recommençant à jouir de leurs libertés et relançant leur économie, désireront la même chose. Pareille perspective d’une part et l’intransigeance américaine de l’autre leur permettront d’exiger de l’autorité palestinienne des réformes et la négociation avec Israel. Tout cela conduisant à un véritable accord de paix entre Israéliens et Palestiniens. Un Irak démocratique va accélérer la chute des mollahs chiites en Iran dont les citoyens développent progressivement des sympathies prooccidentales et anti-intégristes. Avec un Iran démocratisé, c’est toute une ceinture d’États démocratiques et pro-occidentaux (Turquie, Irak et Iran) qui émergerait dans le cœur historique de l’islam. Sans un Irak hostile pour s’y opposer, la Jordanie des Hachémites pro-occidentaux entrerait en plein développement. Quant à la Syrie, elle ne serait plus qu’un pâle souvenir des mauvais jours du passé : au cas où elle créerait des ennuis, d’ailleurs, les troupes américaines s’occuperaient d’elle à son tour. Et pour les minuscules Émirats du Golfe qui marchent en hésitant vers la démocratisation, les régimes corrompus d’Arabie saoudite et d’Égypte n’incarneraient plus la stabilité et la puissance dans une région arriérée, mais des bastions de résistance à la vague démocratique. Une fois la tempête retombée, nous pourrions décider soit d’ignorer ces derniers comme des pôles de régression soit « négocier » également avec eux. Dans une position alors bien plus forte, car nous n’aurions plus besoin de leur approbation pour gérer les affreuses dictatures d’Irak, d’Iran et de Syrie.
Pareille aventure est assez facile à critiquer mais paradoxalement difficile à rejeter en bloc. C’est comme dans les mauvais thriller des années 1970, « assez fou pour fonctionner », justement. Or, tout comme à la télévision, on pose ici en préalable que les choses vont se dérouler selon le plan… Il est certain que les néoconservateurs pourraient réussir. Mais au moins une demi-douzaine de scénarios alternatifs pourraient se solder pour nous par un désastre. Pour commencer : nous sommes supposés réduire, sur le long terme, la menace terroriste et en particulier celle des terroristes qui utilisent des armements de destruction de masse. Cependant, chaque fois qu’un pays occidental ou non musulman a envoyé des troupes en terre arabe pour y éradiquer la violence et la terreur, cela n’a servi qu’à faire émerger de nouvelles organisations et toute une génération de recrues. C’est le stationnement des troupes américaines à Riyad après la guerre du Golfe (pour protéger l’Arabie Saoudite et ses champs de pétrole contre Saddam) qui a fourni à Oussama Ben Laden le prétexte pour créer al-Qaïda. Israël s’est emparé de la Cisjordanie et de Gaza dans une guerre d’autodéfense, mais sa politique d’occupation a promu le développement du Hamas. C’est l’entrée (à l’époque justifiée mais ensuite transformée en occupation permanente) des Israéliens au Sud-Liban qui a également permis au Hezbollah de se développer. Comment imaginer que l’invasion et l’occupation de l’Irak, voire de n’importe quel autre pays par la suite, tournera autrement ?
L’administration Bush déclare également avec insistance que nous avons le droit d’agir de façon préventive et unilatérale, avec ou sans l’approbation de la communauté internationale, quand il s’agit de protéger des vies américaines. Mais, à l’exception d’Al Qaida, la plupart des organisations terroristes dans le monde et en particulier au Moyen-Orient ne prennent pas pour cible des Américains. À coup sûr pas le Hamas.. Le Hezbollah, la plus redoutable des organisations terroristes avec Al Qaida, a déjà tué des soldats américains au Moyen-Orient, mais pas depuis plusieurs années, et il n’a jamais pris pour cible des civils américains sur le territoire des États-Unis. Certes, le Hezbollah a, comme le Hamas, mis en place des réseaux pour collecter des fonds aux États-Unis (comme bien d’autres organisations terroristes, IRA incluse). Si nous nous en prenons à ces organisations au Moyen-Orient, ne pouvons nous pas raisonnablement nous attendre à ce qu’ils activent en retour ces cellules et que cela déclenche une guerre universelle ?
Et puis passons aux pays considérés par les faucons comme dictatoriaux bien qu’« amicaux » à notre égard, comme l’Arabie saoudite et l’Égypte. Ce sont sans aucun doute des pays à problèmes. Leurs gouvernements nous achètent des armes et acceptent notre aide, mais autorisent également leurs médias à répandre un anti-judaïsme haineux et tolèrent les religieux qui prêchent le Djihad contre l’occident. Mais est-ce vraiment dans notre intérêt que de travailler à les renverser ? Beaucoup de faucons le pensent. J’ai interrogé l’année dernière Richard Perle quant aux dangers que pourrait entraîner la chute du président égyptien Hosni Moubarak. « Moubarak ne vaut pas grand-chose, me répondit-il, nous pouvons certainement faire mieux ». Demandant à Ken Adelman, néoconservateur et ami de Richard Perle depuis l’époque Reagan, quels seraient les inconvénients si la chute de Saddam entraînait celle de la maison des Saud, j’eus droit à la réponse : « tout serait pour le mieux ».
Or, cet appel cavalier pour un changement de régime va rencontrer ici un problème évident. Quand les régimes communistes d’Europe Centrale et de l’Est s’effondrèrent après 1989, les peuples de ces pays ont été reconnaissants parce que nous les avions aidés à se libérer du colonialisme soviétique. Ils œuvrèrent à instaurer des démocraties pro-occidentales. Il est improbable que la même chose arrive si nous libérons l’Arabie Saoudite et l’Égypte. Ce sont des tyrannies maison et le gouvernement américain les a soutenu, à juste titre ou non, pendant des décennies, même si nous avons ignoré (aux yeux des Arabes) les souffrances des Palestiniens. Par conséquent, les citoyens de ces pays haïssent en général les États-Unis et témoignent beaucoup de sympathie pour l’islamisme radical. S’il devait y avoir des élections libres aujourd’hui en Arabie saoudite, Oussama Ben Laden obtiendrait sans doute plus de voix que le prince héritier Abdallah. En d’autres termes, renversez les autocraties pro-occidentales de ces pays, vous n’obtiendrez pas des démocraties pro-occidentales, mais des tyrannies anti-occidentales.
À ce dilemme, les faucons proposent deux réponses. La première est que les citoyens d’Égypte et d’Arabie saoudite se lasseront, tout comme l’aura fait le peuple iranien entre-temps devenu l’ami de l’Amérique, de leur gouvernement islamique et anti-occidental. Il s’agit là, bien entendu, d’une séduisante théorie mais souhaitons-nous vraiment que la situation s’aggrave dans l’immédiat dans l’espoir d’un bénéfice tangible mais théorique et à venir ?
Autre réponse des faucons : si nous rencontrons des difficultés à pousser ces pays vers la démocratie [… ], nous pourrons toujours mobiliser notre capacité militaire et sécuriser de la sorte nos intérêts. « Il nous faut être plus incisifs », affirme Max Boot, membre du Council on Foreign Relations; nous devons arrêter de nous faire mener en bateau par ces dictateurs insignifiants et des États voyous et de nous laisser duper par nos soi-disant alliés, spécialement l’Arabie Saoudite. Boot souhaite qu’il suffise d’imposer l’État de droit. Mais il envisage également le pire des scénarios : que les États-Unis « occupent les champs de pétrole saoudiens et les gérent au nom des populations de la région ». Ce que Boot appelle de ses vœux, en d’autres mots, c’est concrètement la construction d’un Empire américain au Moyen-Orient. Un noyau de néoconservateurs croient de fait qu’étant donné notre puissance sans précédent notre destin est de diriger un Empire et que nous devons nous y conformer. Le problème de cette école de pensée reste qu’elle ignore la longue et difficile histoire des ambitions impériales, particulièrement au Moyen-Orient. Les Français et les Anglais n’en sont pas partis d’eux-mêmes, il en ont été chassés. Avec un legs d’ignorance, d’exploitation et de corruption qui les rend pour une bonne part les responsables des dysfonctionnements actuels de la région.
Autre casse-tête potentiel pour les faucons, l’Iran, qu’on pourrait qualifier d’État le plus dangereux du Moyen-Orient. Bonne nouvelle : les mollahs chiites au gouvernement qui exportent le terrorisme et tentent d’enrichir leur uranium sont de plus en plus impopulaires. La plupart des experts croient que leurs jours sont comptés et qu’une vraie démocratie va s’installer en Iran. Ce jour va d’autant plus vite arriver, avancent les faucons, qu’il y aura un Irak démocratique à la frontière. Mais le contraire pourrait également se produire. Si les mollahs sont habiles, ils coopéreront juste ce qu’il faut pour ne pas provoquer d’attaque, et apparaîtront devant leur propre peuple comme les défenseurs de l’indépendance iranienne et des frères chiites du sud irakien sous la coupe des Américains. Pareille stratégie permettrait aux fondamentalistes de rester au pouvoir des années de plus. Passons ensuite à l’Irak, source de tous les problèmes. Tout le projet des faucons repose sur l’hypothèse que nous pouvons transformer l’ancien régime en un gouvernement démocratique autonome dont la seule présence changera la physionomie du Moyen-Orient.
Mais que se passera-t-il si nous ne parvenons pas assez vite à y instaurer un gouvernement démocratique autonome ? Que se passera-t-il si l’expérience acquise après la seconde guerre mondiale en Allemagne et au Japon, deux nations ethniquement homogènes, ne s’applique pas dans un Irak ethniquement divisé où les Sunnites ont opprimé et massacré les autres groupes pendant des décennies ? Comme l’explique un ancien officier de l’armée qui a une longue expérience du dossier irakien, le régime de Saddam, c’est comme du métal en fusion ; frappez fort et vous aurez une violente explosion. Sans doute, 100 000 militaires américains seraient capables de contenir toute cette haine refoulée. Mais nous allons bientôt découvrir à quel point il est imprudent de remettre le pouvoir aux fractions irakiennes. Pour évoquer la vilaine mais juste métaphore de Jefferson pour le dilemme de l’Amérique en matière d’esclavage : vous tenez le loup par les oreilles ; vous voulez lâcher, mais vous n’osez pas. Et si nous avons le courage d’autoriser des élections et que les Irakiens se donnent un gouvernement pour nous inacceptable ? Tout comme les Japonais avec leurs premières élections d’après-guerre quand les États-Unis ont évincé le candidat au poste de Premier ministre ? Si nous faisons cela en Irak, comment cela jouera sur al-Jazeera ? En définitive, plus longtemps nous occuperons l’Irak, moins le pays servira d’exemple aux autres pays Arabes et plus les islamistes en tireront parti pour leur thèse : l’Amérique n’est rien d’autre qu’une puissance impériale traditionnelle en quête de terre arabe.
Voilà qui complique le problème posé. Bien sûr, aucun de ces problèmes n’est insoluble. Un peu de chance, de courage, une gestion adroite et l’appui des alliés peuvent fournir des résultats très différents. Mais nous ne devrons compter que sur les trois premiers facteurs car nous nous sommes engagés dans un engrenage malgré les réserves de presque tous les pays du monde. Autre raison pour laquelle renverser la situation au Moyen-Orient ne sera pas la même chose que de vaincre le communisme : si nous avons réussi dans le second cas, c’est parce nous avons agi dans le cadre d’une alliance officielle, l’OTAN. Reagan n’aurait jamais réussi son action majeure contre Moscou qui était de stationner les missiles Pershing II en Europe de l’ouest, compte tenu des protestations massives dans l’opinion, si l’OTAN ne s’était pas engagée dans ce sens. Au Moyen Orient, nous sommes seuls. Si les choses tournent mal, les alliés laissés de côté pourront nous dire : à vous de réparer la casse… Ensuite, si l’administration Bush a pensé ces différents scénarios, et il faut souhaiter que ce soit le cas, ça n’a pas été communiqué aux Américains.
Le Président n’a même pas fait preuve de franchise et avoué qu’une pareille table rase au Moyen-Orient était projetée. Il s’agit d’une rupture historique. Roosevelt avait prétendu vouloir rester en dehors de la Seconde Guerre mondiale au moment où il envisageait comme inévitable et nécessaire, sur des questions clé, la confrontation avec l’Axe ; l’Histoire lui a réservé un jugement positif. Plus hypocrite, l’administration Lyndon Johnson exagéra massivement l’incident du golfe du Tonkin pour étrangler le Vietnam, une guerre qui ruina politiquement le président. Quand le président Clinton envoya les troupes américaines en Bosnie, il affirma publiquement que nos troupes n’y resteraient pas plus d’un an, alors qu’il était clairement entendu qu’elles allaient rester plus longtemps. Mais dans tous ces cas le public était au moins au courant des enjeux ; il savait contre qui et où nous allions nous battre.
Aujourd’hui, une grande majorité des Américains n’a aucune idée du conflit dans lequel le Président s’est engagé. L’objectif avoué serait de renverser Saddam Hussein pour l’empêcher d’acquérir des armes de destruction massive, ceci avec l’approbation d’une majorité d’Américains. Mais la Maison-Blanche a en fait en tête une aventure immense et si coûteuse qu’il est quasi impossible de la vendre au public américain. Ce qu’elle sait bien. Elle n’a donc même pas essayé et s’est concentrée sur l’invasion avec le secret espoir de provoquer des événements qui nous entraîneraient inéluctablement vers le calendrier prévu. Ce serait à peine crédible si cette supercherie n’entrait pas en parfaite cohérence avec la ligne générale de l’administration. Méthode favorite : placer l’opinion devant des faits accomplis et en déduire la presque impossibilité de ne pas s’en tenir à l’ensemble du programme prévu.
Pendant et après la campagne électorale de 2000, le président milita pour une priorité à l’éducation et à la santé ainsi que pour une réduction importante des impôts; l’Amérique pouvait facilement se le permettre avec ses d’excédents budgétaires. Les observateurs critiques ont récusé cette analyse et les déficits budgétaires croissants ont prouvé qu’ils avaient raison. Or, l’administration fait aujourd’hui de ces importants déficits budgétaires un levier pour geler les programmes sociaux, comme prévu de longue date… Une même stratégie semble avoir dicté l’attitude à la fois passive et agressive envers nos alliés. On passa les mois qui ont suivi le 11 septembre à témoigner de la répugnance envers les accords internationaux et les alliances contraignantes. Le président exigea en revanche en septembre dernier que les mêmes pays dont il avait rejeté les offres le soutiennent en Irak.
Et le mois dernier, alors que la plupart d’entre eux avaient refusé, les faucons retournèrent ce refus en preuve qu’ils avaient raison. Récemment, un analyste néoconservateur très proche de l’administration m’a dit que la question était, depuis la fin de la guerre froide, de savoir quelle force internationale pouvait fonder les conditions de la paix et de la sécurité mondiales : les États-Unis, l’OTAN ou les Nations unies. Avec l’OTAN en pièces, il n’y avait plus le choix qu’entre les États-Unis et l’ONU. Reste à savoir si l’OTAN est de fait en pièces. La stratégie, elle, est claire : pousser l’alliance à l’éclatement et une fois que cela casse utiliser l’affaire en tant que preuve qu’elle n’était bonne à rien. C’est la définition du mot chutzpah, comme l’enfant qui tue ses parents puis s’attire la sympathie du juge parce qu’il est orphelin.
Un autre président sera peut-être capable de reconstruire l’OTAN ou d’équilibrer à nouveau le budget. Mais, une fois que l’Amérique aura entamé la recomposition du Moyen-Orient de la manière dont les faucons l’envisagent, il sera extrêmement difficile à n’importe quel président de revenir en arrière. Les analogies avec le Vietnam sont depuis longtemps ressassée et peu appropriées, mais il est un cas où la comparaison peut être faite : remplacer le régime de Saddam Hussein par un gouvernement stable et démocratique sera une tâche difficile, même avec le meilleur des leadership et la plus large coalition possible. Bush et son administration veulent frapper dans le nid de guêpes et le liquider définitivement. On pourrait réussir à débarrasser le monde du terrorisme islamique en éradiquant ses racines dans le monde arabe : fondamentalisme, despotisme endémique, corruption et pauvreté. Mais le coût d’une pareille action sera de toute façon immense. Il aurait précisément matière à un intéressant débat public : le péril valait-il qu’on s’engageât dans cette aventure ? Reste qu’il n’y a plus que nous et les guêpes ; nous n’avons plus le choix.
Traduit de l’anglais par Nicolas Bucher
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