2003
Outre - Terre
Morceaux choisis
La « Ceinture de la Bible
[1] » ou la Bible à la main ?
Prisca Perani
DEA le monde au temps présent, Université de Marne la Vallée.
Oh vous qui aimez l’humanité ! Vous qui osez non seulement vous opposer à la tyrannie mais au tyran, avancez ! Chaque recoin du Vieux Monde
est envahi par l’oppression. Depuis longtemps on chasse la Liberté tout
autour du globe. L’Asie et l’Afrique l’ont expulsée voilà longtemps.
L’Europe la regarde comme une étrangère, et l’Angleterre lui a signé son
préavis de départ. Ô ! Recevez cette fugitive, et préparez un asile pour
l’humanité.
Thomas Paine, 10 janvier 1776
L’Amérique veut être un refuge, un asile pour les persécutés et les opprimés
du monde entier et cela fait partie des mythes fondateurs des États-Unis. La
découverte du continent – peu avant la Réforme protestante – était un dessein
de Dieu; voilà qui peut être interprété comme du messianisme, mais il faut bien
comprendre que pareille idée infiltre « l’inconscient collectif » américain depuis
des générations. Si la découverte de Christophe Colomb ne fut pas le fait du
hasard – il fallait une terre d’accueil aux victimes de répression religieuse en
Europe – alors les Américains ont peut-être effectivement un devoir devant le
Tout-Puissant qui leur a offert cette terre.
Une conception qui servit en son temps de justification morale et religieuse
à l’indépendance des États-Unis et prend aujourd’hui une dimension renouvelée. À l’heure des « chocs de civilisation » chers à Samuel P. Huntington, où
s’annonce l’ultime confrontation entre le Bien et le Mal, on est en droit de se
demander si George W. Bush ne jouerait pas d’une certaine façon le rôle du bras
armé de Dieu, cherchant à faire triompher les valeurs du monde occidental, mais
surtout les valeurs divines qui lui ont été transmises par son éducation dans un
Sud marqué du sceau de la Bible – la célèbre Bible Belt.
La fin de la primauté du nord-est,
ou le recentrage idéologique des États-Unis
Depuis près de deux décennies, il semble que nous assistions à un déplacement du centre idéologique des États-Unis de la Nouvelle-Angleterre vers
l’ouest et le sud ; on note par exemple que les derniers présidents, à l’exception
de Bush père, dauphin de Reagan, en étaient issus de : Reagan de Californie,
Clinton de l’Arkansas, et George W. Bush du Texas. Difficile, surtout quand il
s’agit de la fonction suprême, de croire à une simple coïncidence.
Peut-être le handicap majeur d’Al Gore, le concurrent de George W. Bush,
a-t-il été précisément d’avoir été assimilé au nord-est libéral honni par certains.
En effet, même s’il était originaire du Tennessee qu’il représenta de 1977 à
1992
[2], Gore a été en grande partie élevé à Washington où son père avait exercé
des fonctions électives de 1939 à 1971. Il était donc considéré comme un
professionnel de la politique, issu du sérail. De plus, sa formation à Harvard, de
même que son engagement pour l’environnement ou pour un plus strict contrôle
des armements renvoyait au public l’image d’un intellectuel libéral, voire
gauchiste, qui avait passé trop de temps sur les arcanes du pouvoir pour rester
proche du peuple. Or, tout semble indiquer que l’électorat américain est las des
intellectuels policés du nord-est, trop éloignés des préoccupations quotidiennes;
on leur préfère des hommes plus bruts, plus pragmatiques, pas forcément moins
intelligents, mais qui donnent moins l’impression de faire partie d’une
intelligentsia new-yorkaise ou bostonienne ; des hommes simples et directs, faciles
d’accès, d’une certaine façon des Américains comme les autres auxquels le
public peut s’identifier (George W. Bush n’a-t-il pas un jour déclaré que tous les
lycéens moyens, du moment où l’un d’entre eux était devenu Président des
États-Unis, savaient désormais que rien ne leur était plus interdit). Pendant longtemps, être du Sud était un handicap ; on était taxé au Nord de racisme et d’inculture ; c’est aujourd’hui un atout.
Un raisonnement peut-être un peu poussé dans le cas de Bush qui n’a pas été
élu à la majorité des suffrages, mais à celle des collèges électoraux; or, une fois
encore, c’est le Sud qui a fait la différence, ne serait-ce que par l’enjeu floridien;
si Gore a triomphé au nord-est et sur les côtes, Bush lui a ravi la quasi-totalité
des autres États et emporté une victoire écrasante au sud et à l’ouest. Grâce à la
sur-représentation des zones rurales, faiblement peuplées, dans le système électoral américain (par le biais des grands électeurs), le sud et l’ouest au sens large,
Midwest inclus, soit les laissés pour compte géopolitiques d’hier, étaient désormais en mesure de faire la différence et de peser de plusieurs façons : un Président imprégné des valeurs du Sud; la montée en puissance des fondamentalistes
(en particulier depuis leur alliance avec les néo-conservateurs).
À consulter la carte électorale de 2000, on se rend compte qu’Al Gore,
même s’il l’a emporté dans les couches populaires, n’obtient la victoire que
dans 676 comtés contre 2477 à George W. Bush. Il a fait le plein dans les
grandes villes et leurs banlieues, mais Bush l’a écrasé dans les petites villes.
Confirmation, ici, d’une ligne de démarcation idéologique qui séparerait villes
(et côtes) des zones rurales (et centrales). Ont émergé deux Amériques : l’une
urbaine ou suburbaine, soit blanche, diplômée et aux revenus élevés, soit noire
et à revenus modestes, d’idéologie libérale, soutenant le libre choix sur l’avortement, un renforcement du contrôle des armes et du système de santé ; l’autre
blanche, rurale ou semi-rurale, aux revenus moyens ou au contraire très élevés,
qui croit aux valeurs traditionnelles, familiales, soutient la prière dans les
écoles, le droit de posséder une arme, les baisses d’impôts, et craint plus que
tout le trop d’État
[3]. Les événements du 11 septembre ont certes atténué pour un
temps cette division et permis le rassemblement national auquel on assiste
toujours en temps de crise grave ; mais les intérêts divergents de ces deux
Amériques resurgiront dès que l’administration Bush se recentrera sur la politique intérieure, en particulier économique, du pays.
Ce sont précisément les valeurs de l’Amérique rurale, et particulièrement
sudiste, qui s’ancrent maintenant de façon inégalée dans la vie politique américaine. L’importance de la foi, le fondamentalisme protestant, le militarisme ou
le triomphalisme qui marquent essentiellement l’idéologie de l’administration
Bush Jr, sont issus en droite ligne de ces régions.
Seule « valeur » du Sud à n’avoir plus droit de cité, la nostalgie pour
Dixieland, c’est-à-dire le Vieux Sud, ségrégationniste et raciste. Trent Lott, président
du groupe républicain au Sénat l’a appris à ses dépens. Il avait fait l’apologie,
en décembre, du doyen des représentants Strom Thurmond ayant mené en 1948
une campagne violemment ségrégationniste, dans des termes assez peu ambigus
– « nous n’aurions pas tous ces problèmes aujourd’hui s’il avait remporté les
élections en 1948 » et n’eut d’autre choix que de démissionner, malgré ses
excuses et dénégations. À l’heure où le parti républicain cherche à s’implanter
dans l’électorat noir et surtout hispanique (quatre représentants républicains
seulement au Congrès pour les minorités et tous hispaniques, contre soixante-quatre aux Démocrates
[4]) et à ne plus apparaître comme un parti de Blancs.
George W. Bush et l’héritage sudiste
Michael Lind a consacré un ouvrage entier à ce sujet
[5]. C’est l’unilatéralisme
du personnage qui ressort déjà dans le refus de ratifier le protocole de Kyoto ou
d’approuver le Tribunal Pénal International, dans son militarisme, ses sentiments religieux, son attachement à Israël. Le Texas de Bush se situe historiquement et idéologiquement dans le Sud profond et non à l’Ouest. Une région
imprégnée de racisme, de fondamentalisme religieux, avec une économie tournée vers les matières premières et non l’industrialisation (le culte du pétrole est
dans ce contexte significatif), dominée par une oligarchie à comportement plus
aristocratique que bourgeois : Bush premier « président par filiation » dans
l’histoire américaine ?
Et puis les États du Sud ont toujours été plus militaristes que le reste du
pays ; toujours sur-représentés dans les différents corps d’armée (et sous-repré-sentés dans le corps diplomatique) ; ils ont toujours, depuis le XVIIIe siècle et
plus que les autres régions, promu les guerres dans lesquelles s’engageait le
pays. Ce qui a encore aujourd’hui valu pour l’invasion de l’Irak. De même pour
le vote démocrate du 10 octobre : ce sont pour l’essentiel des élus du Sud qui
ont autorisé Bush à entrer en guerre contre une majorité de leur parti. À quand
un rapprochement entre Démocrates du Sud et Républicains comme à propos du
combat pour les droits civiques dans les années 1960.
Le Sud est également le berceau du fondamentalisme protestant et de l’évangélisme (cette dernière tendance représentant environ quanrante millions
d’Américains). Si Bush est officiellement méthodiste, il est avant tout bornagain, littéralement « né une seconde fois », donc évangéliste. Dans son cas
précis, cela signifie qu’il a été ramené par miracle sur les voies du Seigneur,
qu’il a été sauvé, touché par la grâce de Dieu. Un type de conversion qui, pour
n’être pas rare aux États-Unis, n’est pas pour autant anodin, car on a pu remarquer qu’en matière de religion, les convertis fournissaient les prédicateurs les
plus zélés.
Les habitudes religieuses de Bush sont fort connues du grand public : le
Président, comme bien des membres de son administration, commence sa journée par une prière ; les groupes de prières n’ont jamais été aussi nombreux à la
Maison-Blanche. Mais ce que les Français ont du mal à comprendre, c’est que
les Américains acceptent et même ressentent majoritairement la foi de leur
Président. Très nombreux sont ceux des électeurs américains à considérer que
Dieu occupe une place dans leur vie et donc à ne pas voir de contradiction avec
un président qui partage ces idées. Le fait de séparer le politique du religieux est
de plus en plus vécu, aux États-Unis, comme une absurdité. Une évolution frappante depuis quatre décennies.
Partons de la campagne de John F. Kennedy en 1960. Le fait que celui-ci fût
catholique effrayait nombre d’Américains, en particulier les fondamentalistes.
On craignait que son appartenance confessionnelle (et surtout sa supposée ‘allégeance’au Vatican) puisse interférer dans la politique américaine. Le candidat
Kennedy insista donc sans cesse sur le fait que sa religion était une affaire
privée, qui n’avait rien à voir avec la politique ; il préserverait la séparation
entre l’Église et l’État. Il n’est que de comparer avec la campagne de l’an 2000
où c’est exactement l’inverse qui s’est produit, puisque les deux candidats (et
tout particulièrement Joe Lieberman) ont proclamé, encore et encore, l’importance de leur foi.
Il y avait d’ailleurs eu, entre les deux dates, « flux et reflux ». Les années
1960 et 1970 furent celles d’une diminution des prérogatives de l’Église majoritaire (élimination de la prière dans les écoles en 1962), alors que différents
mouvements – droits des minorités, des femmes, des homosexuels – apparaissaient et s’affirmaient. Retour de balancier inévitable dès les années 1970 avec
la floraison d’un courant « contre-révolutionnaire » : expansion du mouvement
évangélique (avec chaînes et programmes télévisés exclusivement consacrés à
la foi), émergence d’organisations politiques (Moral Majority, puis Christian
Coalition), qui triomphèrent avec l’échec de l’Equal Rights Amendment, censé
inscrire l’égalité hommes-femmes dans la Constitution), avec l’élection d’un
évangéliste à la Présidence (Jimmy Carter qui n’aura leur soutien que le temps
d’une campagne) et surtout celle de Ronald Reagan. Un mouvement de réaffirmation du fait religieux qui a évidemment marqué le pas durant les deux
mandats Clinton, pour revenir en force lors de la dernière campagne présidentielle.
Bush, alors gouverneur du Texas, est le premier à lancer les hostilités. À un
journaliste qui l’interrogeait lors d’un débat télévisé, il répond que Jésus Christ
est son philosophe préféré. Réponse n’a d’ailleurs rien d’étonnant car s’il a peu
lu, même lorsqu’il était étudiant, le candidat a depuis étudié la Bible de façon
très approfondie et surtout passionnée. L’essentiel de sa culture est en fait de
source biblique et il est fier de pouvoir le clamer haut et fort. Néanmoins, son
admiration pour le Christ ne s’arrête pas là puisqu’après sa nomination par le
parti républicain, il fait du 10 juin le « Jour de Jésus » au Texas. Durant toute la
campagne, George W. Bush n’a cessé d’affirmer la profondeur de sa foi. Mais
la vraie nouveauté de cette campagne de 2000, c’est que les Démocrates font de
même. Ainsi, le choix de Joe Lieberman pour appuyer Al Gore (qui s’est également proclamé
born-again) n’a rien de neutre ; il s’agit de se démarquer clairement de l’administration Clinton et peut-être aussi de ne pas laisser le monopole
de la foi à Bush Jr. Premier juif à briguer ce poste, Lieberman est surtout orthodoxe et fait partie une congrégation qui ne représente que 7% des juifs américains selon le dernier recensement de l’
American Jewish Committee
[6] Voilà un
choix qui permet de flatter l’électorat juif, traditionnellement fidèle dans sa
majorité aux démocrates, tout en amadouant les évangélistes : même un Jerry
Falwell doit souscrire à l’éloge de Lieberman
[7] et se retrouve dans l’impossibilité de l’associer aux juifs libéraux et sécularisés d’Hollywood et de Wall Street,
bêtes noires des conservateurs. Si la communauté juive américaine est considérée comme une des plus sécularisées d’Amérique, Lieberman, lui, offrait par sa
candidature à tous les candidats une possibilité de « parler de leur foi et de leur
religion ». Position qui s’est avérée correspondre aux attentes du public. Ainsi,
selon un sondage commandé par
Newsweek, 51% des personnes interrogées
estimaient que la religion devait jouer un plus grand rôle dans la vie publique ;
alors que seulement 28% des sondés trouvaient que Lieberman parlait trop de
sa foi
[8].
Ce qui n’a pourtant pas suffi à la victoire du ticket Gore-Lieberman (malgré
toutes les controverses que l’on connaît) ; car plus les électeurs se définissaient
comme religieux, plus il y avait de chances qu’ils votent républicain. Et pour
revenir sur la division du pays mentionnée plus haut, religion et politique se
superposent. Si le Sud est traditionnellement religieux, assez évangéliste, voire
fondamentaliste, les régions où a prévalu le vote Gore – côtes, grandes métropoles du Midwest comme Chicago ou Détroit – sont de plus en plus sécularisées. Encore une fois deux Amériques qui ne se ressemblent guère.
Une fois élu, Bush a continué dans cette direction : calendrier et nominations
destinés à satisfaire la base fondamentaliste et discours teintés de religiosité. On
s’est beaucoup gaussé de ce côté de l’Atlantique du fameux « Axe du Mal »; il
faut pourtant savoir que les mots, ici, n’ont pas été choisis au hasard puisqu’il
était à l’origine question d’un « Axe de la Haine », l’équipe du Président préférant pour finir une mise en résonance avec ses idéaux. Pour Bush, Saddam
Hussein représente vraiment le Mal ; il n’y a pas derrière cette rhétorique un
cynisme tournant bassement autour d’intérêts pétroliers. Et si nous interprétons
pareille attitude, en Europe, comme simpliste, on nous taxe, outre-atlantique, de
relativisme moral.
Considérons par exemple le dernier discours sur l’état de l’Union. En plus
des multiples références à Dieu, à la Providence, à la foi, aux miracles, la phrase
qui a marqué les esprits est l’une des dernières : « La liberté que nous chérissons n’est pas un don de l’Amérique au monde, mais un don de Dieu à l‘humanité. » Autre aspect du texte et encore plus frappant, l’idée de
Manifest Destiny,
de mission guidant les actions du pays, telle qu’elle apparaît en 1845. À deux
reprises, le Président dit que le pays est « appelé » (un mot qui, en anglais,
renvoie également à la vocation religieuse) : « notre vocation, en tant que pays
béni par Dieu, est de rendre ce monde meilleur
[9] ». Des propos religieux, mais
qui illustrent aussi et surtout ce que certains appellent l’exceptionnalisme ou
encore le triomphalisme américain.
Certains commentateurs vont très loin dans la critique, à l’image du révérend
Fritz Ritsch
[10] pour qui les Américains (séculiers
et religieux) descendent des
colons qui voyaient en l’Amérique une nouvelle Sion, une nouvelle Terre
Promise. Les plus zélés des religieux étant en fait à la recherche d’un nouveau
David incarnant à la fois une vision séculière et des aspirations spirituelles ; ce
nouveau David, ce serait Bush qui applique une « forme de nationalisme zélé,
mâtiné de langage chrétien
[11] ». Un point de vue qui montre en tout cas que si la
foi de Bush n’est pas mise en cause, sa ‘pseudo-théologie’est loin de faire l’unanimité chez ceux qui pratiquent et étudient la Bible « en professionnels ».
Autre exemple de cette contestation religieuse, l’initiative du Conseil National des Églises qui s’est opposé à la rhétorique guerrière de Bush dans un spot
télévisé sur CNN et la Fox. Si le Président respecte les enseignements de Jésus,
il a une interprétation sudiste des Écritures. Malgré toute l’admiration qu’il
professe à l’égard du Christ, sa théologie est plus ancrée dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau. Ainsi, il est plus prompt à réaliser la vengeance sur
le modèle de l’Ancien (« œil pour œil, dent pour dent »), comme le démontre
son soutien inébranlable à la peine de mort, qu’à appliquer le pardon. Il semble
considérer la guerre comme un moyen de faire triompher le Bien (donc Dieu)
sur le Mal et donc de prouver son allégeance à Dieu – un point de vue, toujours
d’après Fritz Ritsch, qualifié d’hérétique depuis le IIIe siècle. Quoi qu’il en soit,
il reste que la pratique religieuse, dans le Sud profond, repose beaucoup sur une
lecture très littérale de la Bible, surtout de l’Ancien Testament, et qu’elle
débouche par conséquent sur une assez grande intransigeance morale, laissant
peu de place au pardon ou à la rédemption. George W. Bush ne peut pas
manquer d’avoir été influencé par cette vision des choses, même si sa propre
pratique religieuse l’a certainement fait évoluer et suivre son propre chemin.
La réapparition du religieux dans la politique intérieure
On retrouve, dans la politique pratiquée par l’administration Bush à l’intérieur du pays, un certain nombre de projets visant à satisfaire l’électorat évangéliste qui a promu l’élection du Président. Et qui sont en bonne voie (en particulier depuis que l’ensemble de la Chambre est acquise à sa cause) :
développement de programmes sociaux dits « basés sur la foi », à l’initiative
d’Églises ou de groupes religieux ; développements de « tutorats religieux »,
destinés à aider les prisonniers ou les élèves en difficulté; subventions aux associations qui enseignent « le droit à la vie » ou l’abstinence ; interdiction des
recherches sur les cellules souches embryonnaires… Dans la conjoncture
actuelle, tous cela ne passionne pas grand monde, mais les choses n’étaient pas
si simples en début de mandat, avant le 11 septembre.
Dès le départ, la nomination de John Ashcroft au poste de ministre de la
Justice a fait couler beaucoup d’encre. Ancien sénateur et gouverneur du
Missouri (encore le Sud), fils et petit-fils de pasteurs pentecôtistes, le personnage a été un temps dans la course aux primaires républicaines, soutenu en cela
par Pat Robertson de la Coalition Chrétienne. Opposé au contrôle des armes et
à l’
affirmative action, partisan de la prière dans les écoles, du financement par
l’État des programmes sociaux menés par les églises, il a surtout fait peur, lors
de sa nomination, par ses positions intransigeantes sur l’avortement. Cet
homme, qui avait commencé un discours à la convention républicaine de Caroline du Nord en 1998 en exhibant à la fois la photographie de son petit-fils et
une échographie de ce dernier et proclamant du même coup son désir de protéger les enfants à naître, s’oppose en effet à l’avortement même dans les cas de
viol ou d’inceste et considère que les pilules contraceptives représentent également une forme d’avortement. Mais les deux événements qui lui sont difficilement pardonnés sont, d’une part, d’avoir prononcé un discours en 1999 à l’université Bob Jones, connue pour sa politique longtemps ségrégationniste et
d’avoir, d’autre part, signifié en 1998 dans la sulfureuse revue
Southern Partisan que l’héritage de Jefferson Davis, Robert E. Lee et Stonewall Jackson, les
figures emblématiques de la Confédération sudiste méritait d’être défendu
[12]. On
peut imaginer que si ces propos avaient été tenus aujourd’hui, le sort de John
Ashcroft eût été proche de celui de Trent Lott.
Mais les événements du 11 septembre ont changé la donne et réorienté les
préoccupations politiques. Ashcroft s’est retrouvé dans la peau du procureur en
chef contre le terrorisme et les agents dormants. On est loin des épouvantails
brandis par les féministes lors de sa nomination et il a pu faire passer une série
de lois sur la sécurité intérieure qui font frémir certains défenseurs des libertés individuelles et autres légalistes considérant l’appareil législatif post-11 septembre comme liberticide. Même si, quelque deux années après la tragédie, la vie (si l’on peut s’exprimer ainsi) reprend le dessus et qu’un nouvel arsenal de lois anti-avortement revient au Congrès : le Partial Birth Abortion Act
(interdisant un type d’avortement très particulier lors du dernier trimestre de la
grossesse, soit une procédure exceptionnelle qui intervenait si la vie de la mère
était en danger) auquel Bill Clinton avait opposé un veto en 1996 ; ou encore
l’Abortion Non Discrimination Act qui vise à protéger de la « discrimination »
non les femmes, mais les centres de santé qui pourront désormais refuser d’informer leurs patientes sur l’avortement ou de fournir une contraception considérée comme abortive (comprendre : la pilule), sans risquer d’y perdre les
subventions fédérales ; de plus, les États auront latitude de restreindre l’accès à
l’avortement pour les patientes couvertes par Medicaid (équivalent d’une Sécurité sociale pour indigents). On est donc en train de voter l’arsenal antiavortement le plus violent depuis des décennies dans l’indifférence générale, avec un
Congrès entièrement contrôlé par les Républicains. La dernière nomination en
date du Dr David Hager à la tête de la Food and Drug Administration, soit le
comité qui gère tous les dossiers liés à la reproduction et décide de la mise en
vente de tous les médicaments ; or le personnage est un médecin qui refuse de
prescrire la pilule aux femmes célibataires et qui conseille aux femmes de traiter le syndrome prémenstruel par la lecture de la Bible et la prière !
Plus étonnant encore pour des Européens, l’abstinence sexuelle (sujet qui
plongerait la quasi-totalité des députés français dans l’hilarité ou l’incompréhension la plus totale) fait à présent partie du
package des valeurs familiales
selon Bush et ses amis qui les jugent même dignes d’être exportées. Le président n’a jamais caché son opposition à l’avortement et inauguré son mandat en
coupant les vivres aux organisations de planning familial basées à l’étranger qui
proposaient l’avortement aux femmes. Aujourd’hui, il fait comprendre qu’« une
relation sexuelle monogame et basée sur la fidélité, dans le contexte du mariage,
est la norme attendue de l’activité sexuelle
[13] ». Une définition qui exclut probablement un nombre élevé de ses concitoyens, mais qui fonde le cadre exigé pour
recevoir l’argent fédéral. Ainsi, les nouveaux programmes d’éducation sexuelle
(SPRANS, pour
Special Projects of Regional and National Significance) doivent,
pour accéder à des fonds, préconiser le sexe dans le mariage, ne pas faire la
promotion des préservatifs, et bien sûr louer l’abstinence. La plupart de ces
nouveaux programmes sont à l’évidence liés à des mouvements religieux. Quant
au sous-secrétaire à la Santé, il affirme que les préservatifs ne protègent pas de
toutes les maladies sexuellement transmissibles et que l’abstinence serait donc
le seul moyen pour les jeunes d’éliminer tous les risques. Conséquence du
soutien actif de l’administration à ces mouvements ? Aujourd’hui, dans plus du
tiers des lycées américains, les programmes d’éducation sexuelle prônent l’abstinence jusqu’au mariage et les dépenses fédérales dans ce secteur, qui étaient
de 60 millions de dollars en 1998, devraient passer à 135 millions avec l’espoir
de placer les programmes pro-abstinence à égalité avec les plannings familiaux
classiques). Autre signe (et non des moindres) : c’est à Karl Rove (un des
conseillers politiques les plus proches de George W. Bush) qu’a été confié ce
dossier.
Une conception que le gouvernement américain essaie apparemment d’exporter. Ainsi, lors de la session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU sur
les enfants, en mai 2002, Washington, soutenu dans cette démarche par quelques
pays fondamentalistes musulmans (!), a vainement essayé de faire de l’abstinence la pièce centrale de l’éducation sexuelle. Plus récemment, l’Agence
Américaine pour le Développement International a encore rappelé que l’abstinence restait la priorité numéro un dans le combat contre le sida. On peut donc
nourrir des doutes légitimes sur ce que recouvre réellement le plan d’urgence de
15 milliards de dollars annoncé lors du discours sur l’état de l’Union pour lutter
contre la pandémie. Ce plan n’est-il pas destiné à satisfaire une certaine frange
des chrétiens fondamentalistes qui n’a pas renoncé à évangéliser le monde. De
même, l’hostilité aux programmes de planning familial organisés par les
Nations Unies semble refléter une hostilité générale de la droite religieuse
envers cette institution perçue comme un instrument de promotion de la contraception, de la stérilisation, de l’avortement et censé miner les valeurs familiales
à travers le monde
[14]. Un certain nombre de députés républicains ont longtemps
considéré que le remboursement de la dette US à l’ONU devait être lié à l’établissement d’une conception anti-avortement au sein des organismes sponsorisés par les Nations unies.
Et la politique internationale ? De l’intérêt d’une équipe soudée
Quand George W. Bush a constitué son équipe dans les semaines qui ont
suivi son élection, les journalistes ont été prompts à railler le retour des « amis
de papa » (tels Dick Cheney et Donald Rumsfeld pour ne citer qu’eux). Pourtant, Bush Jr a su réunir une équipe des plus cohérentes, coalition de chrétiens
fervents et de néo-conservateurs souvent de confession juive. On peut cependant s’interroger sur les points communs entre ces deux groupes, les néo-conservateurs étant en général des laïcs tout à fait pragmatiques. C’est qu’ils
partagent des valeurs et croyances qui font converger certes pour des raisons
différentes leurs intérêts : la supériorité de l’Amérique et la légitimité de son
aspiration à l’hégémonie sur la planète, l’unilatéralisme, le soutien à Israël.
Tout d’abord le vice-président Dick Cheney est un chrétien convaincu qui a
régulièrement voté contre l’avortement et pour le retour de la prière dans les
écoles. Condoleeza Rice, la conseillère à la Sécurité, est également une fervente
pratiquante, fille de pasteur presbytérien ; John Ashcroft, le ministre de la
Justice, pourrait être classé parmi les fondamentalistes ; quant à Karl Rove,
conseiller politique de George W. Bush, il a été consultant pour les campagnes
d’Ashcroft pendant des décennies et c’est lui qui est chargé de faire le lien avec
la « base » chrétienne comme de s’assurer son soutien. Les discours du Président sont aussi rédigés par deux évangélistes, Michael Gerson et Peter Wehner
(et voilà qui éclaire sur la rhétorique religieuse du Président !).
Dans l’équipe de Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, on trouve à
des postes importants plusieurs juifs néo-conservateurs : Douglas Feith, sous-secrétaire chargé des Affaires politiques et ancien conseiller de l’AIPAC
[15], le
lobby officiel des pro-israéliens ; Dov Zakheim, sous-secrétaire chargé des
Affaires financières, ancien de l’administration Reagan et rabbin orthodoxe ;
Richard Perle (conseiller et théoricien renommé). Mais le plus renommé de ces
juifs dits « néo-conservateurs » est sans conteste Paul Wolfowitz, le secrétaire
adjoint à la Défense. Ce numéro deux du Pentagone, surnommé « faucon en
chef » ou « velociraptor », est l’idéologue du groupe. Dès 1992, il formulait
dans un mémoire adressé à Bush père la plus tard fameuse « doctrine Wolfowitz » : les État-Unis doivent préserver leur statut d’unique superpuissance, de
force constructive et incontestée, en participant seulement à des coalitions
ad
hoc; de plus, l’expédition préventive apparaissait déjà comme le moyen d’empêcher des États d’acquérir des armes de destruction massive. Wolfowitz, une
fois arrivé au Pentagone, a su plaider la cause de la guerre en Irak pour y défaire
le régime de Saddam Hussein. Activiste frénétique, il croit en la capacité de
l’Amérique de construire un monde meilleur et perçoit en l’Irak la future pierre
angulaire d’un tout nouveau Moyen-Orient
[16]. Sans oublier d’autres postes clés :
Elliott Abrams, conseiller spécial aux Affaires internationales et protégé, justement, de Wolfowitz ; Ari Fleischer, porte-parole du gouvernement ; Jay Lefkowitz, directeur de cabinet du vice-président.
À l’exception de Colin Powell, estampillé « colombe » et en passe d’être
totalement isolé dans le gouvernement Bush, tous ces gens ont avant tout le
même credo : unilatéralisme, interventionnisme (parfaitement illustré cette
année), mondialisation et soutien sans équivoque à Israël. L’intérêt des chrétiens
conservateurs pour ces questions est plus mystérieux. Mais si l’on consulte avec
attention le calendrier politique de la droite religieuse, on y retrouve le refus du
protocole de Kyoto sur le réchauffement de la planète et du Tribunal International, le soutien à un système de défense plus fort, l’opposition aux Nations unies
et au FMI et le soutien à Israël. Derrière tout cela, il y a des théories religieuses
comme le prémillénarisme selon lequel l’avènement d’un gouvernement
mondial annoncerait l’Antéchrist. ONU, FMI, OMC, autant d’institutions contrôlées par les humanistes, gauchistes et autres féministes qui visent à la destruction des valeurs chrétiennes
[17]. Si les chrétiens conservateurs aspirent eux aussi
à l’hégémonie des États-Unis sur la planète, tout comme les néo-conservateurs,
c’est parce que celle-ci sanctionnera la victoire sur les forces du Mal.
Quant au soutien inconditionnel à Israël, il trouve aussi sa justification dans
la Bible : la restauration d’Israël et la reconstruction du Temple à Jérusalem
viendront marquer la Seconde Résurrection du Christ et l’avènement de son
règne millénaire. Défendre les accords de paix entre Israéliens et Palestiniens,
c’est donc aller contre les Écritures. Voilà pourquoi la droite religieuse a, principalement depuis les visites de Jerry Falwell en Israël en 1978 et 1979, établi
des liens très étroits avec la droite israélienne. Il n’est pas un Premier ministre
israélien ou un leader du Likoud qui ne s’exprime devant les chrétiens conservateurs lors de visites aux États-Unis. Les groupes de chrétiens sionistes se
multiplient, organisent des voyages, lèvent des fonds et financent même l’immigration de juifs en Israël
[18]. Encore une fois, les croyances religieuses des
fondamentalistes rejoignent les préoccupations des néo-conservateurs, soucieux
de préserver la seule démocratie du Moyen-Orient et un des plus fidèles alliés
des États-Unis.
Toutes ces justifications religieuses apparaissent peut-être comme de l’obscurantisme délirant au lecteur français et laïc, mais il s’agit pour des millions
d’Américains, évangélistes pour la plupart, d’une réalité. Assistera-t-on à la
stricte mise en œuvre du programme de la droite religieuse ? Certainement pas
dans son intégralité. Mais l’influence de ce mouvement sur le Président des
États-Unis est difficilement contestable. Comme l’a fait remarquer Michael
Lind, nous sommes en présence d’une configuration politique inédite : le pays
avait déjà été gouverné par des conservateurs et des sudistes, mais jamais par un
conservateur sudiste. C’est la première fois qu’un pur produit de la Bible Belt
accède au poste suprême. En devenant président, George W. Bush a transporté
avec lui ses croyances, sa foi, son éducation, son histoire et surtout sa vision du
monde à la Maison-Blanche. Or, là aussi peut-être pour la première fois, il s’agit
de conceptions partagées à la fois par le Président, par les élites intellectuelles
les plus proches du pouvoir et la base électorale probablement la mieux organisée du pays. Une alliance inédite qui est donc en mesure d’imposer à la nation
américaine et d’essayer d’imposer au monde les valeurs en laquelle elle croit,
des valeurs léguées par Dieu et dont la propagation ne peut être que l’œuvre du
Bien.
[1]
Du nom de la
Bible Belt, qui désigne les États fortement religieux du Sud et du Sud-Ouest
aux États-Unis.
[2]
Plus exactement représentant jusqu’en 1985, puis sénateur.
[3]
« Red zone vs blue zone », Matt Bai,
Newsweek, 22 janvier 2001.
[4]
« The colour of conservatism »,
The Economist, 25 janvier 2003.
[5]
Michael Lind,
Made in Texas : George W. Bush and the Southern Takeover of American
Politics, New America Books, 2003.
[6]
2002 Annual Survey of American Jewish Opinion,
www. ajc. org.
[7]
« Post Seinfeld America », Jonathan Alter,
Newsweek, 21 août 2000.
[8]
« God’s place in politics », Kenneth L. Woodward,
Newsweek, 11 septembre 2000.
[9]
Cf. le site
www. proche-orient. info.
[10]
« Of God, and Man, in the Oval Office », Rev. Fritz Ritsch,
The Washington Post, 2 mars
2003.
[11]
En version originale, les mots du révérend Ritsch révèlent toute leur ironie : «
a zealous
form of nationalism, baptized with Christian language ».
[12]
Pour plus d’informations sur John Ashcroft, cf. « Right from the start », Howard Fineman et Michael Isikoff,
Newsweek, 22 janvier 2001.
[13]
« The battle over abstinence », Debra Rosenberg,
Newsweek, 9 décembre 2002.
[14]
William Martin, « With God on their side, religion and US foreign policy », in
Religion
returns to the public square, Hugh Heclo & Wilfred McClay (éd.), John Hopkins University
Press, 2003.
[15]
American Israel Public Affairs Committee.
[16]
« The Sunshine Warrior », Bill Keller,
The New York Times, 22 septembre 2002.
[17]
William Martin,
ibid.
[18]
Sur les liens entre chrétiens et pro-israéliens, « Il ne peut y avoir de paix avant l’avènement du Messie »,
Le Monde Diplomatique, septembre 2002 et « How Israel became a favorite cause of the conservative Christian Righ »,
Wall Street Journal, 23 mai 2002.